Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 254)
On peut ajouter une autre explication, qui me parait très simple, et des plus littérales. Ce n’est pas le contact qui est prohibé, mais la précipitation dans le geste. De sorte que le sens serait : ne me touche pas, parce que je ne suis pas encore monté vers mon père, mais va à mes frères, et dis-leur. Ce qui veut dire : Ne te presse pas tant pour me toucher, tu auras assez de temps pour cela, car je ne vous ai pas encore définitivement quitté. Va d’abord voir les apôtres, et annonce-leur que je suis ressuscité. Et, après, tu pourras plus commodément me voir et me toucher avec les autres.
Cette explication semble excellente, parce qu’elle cadre parfaitement avec la raison indiquée : je ne suis pas encore monté, et par le fait que le Seigneur s’est laissé toucher par les autres femmes et les disciples. Bien plus, en entrant, il leur dit : tâtez et voyez. (Luc 25), et à Jean XX, il dit à saint Thomas : « Touche mon côté. » De plus, cette explication détruit de fond en comble l’explication de Calvin.
Le onzième texte est celui de Actes 7 et 17 : « Dieu n’habite pas dans des temples faits par les hommes.» Puisque le Christ est Dieu, il n’habite donc pas, enfermé, dans tous les temples. » C’est Pierre le martyr qui se sert de cet argument (dans son livre contre Gardinerus, à l’objection 8.) Mais, comme il a vu qu’on pouvait facilement le réfuter, il a dit que telle était la force de cet argument et que c’est de la façon suivante qu’il avait coutume d’être présenté par les siens : en raison de son immensité, Dieu ne peut être contenu dans aucun temple, parce qu’il est plus grand que tous les temples. Donc, le corps du Christ, parce qu’il a la véritable stature d’un homme, ne peur pas, lui non plus, être inclus dans une lunule ou un tabernacle, parce qu’il est plus grand qu’eux.
Je réponds que ces passages doivent s’entendre de la divinité qui, bien qu’elle soit partout, et d’une façon particulière dans les temples, n’habite pas vraiment dans des temples faits par les hommes. Car, habiter signifie avoir besoin d’un lieu. Habitent proprement dans un lieu ceux qui seraient mal à l’aise s’ils n’y étaient pas. Cela signifie aussi être contenu et enfermé dans un lieu. L’une et l’autre chose répugnent au vrai Dieu, mais convenaient très bien aux idoles des Gentils. Car bien que ces lieux conviennent, au sens propre, à la divinité, ils conviennent aussi au corps du Christ présent dans l’eucharistie. Car, même si le Christ est véritablement là, on ne peut pas dire qu’il y habite au sens propre, car il n’a besoin d’aucun toit, d’aucune maison, puisqu’il est aussi en dehors de ce lieu.
À l’argument du martyr, je réponds que si on observe attentivement cet argument, il travaille pour nous, plutôt que contre nous. Car, comme Dieu, à cause de son immensité, n’est pas contenu dans une lunule, ou dans les espèces du pain, il est quand même là en entier. Comment un corps humain ne peut pas occuper un lieu et être contenu sous l’espèce d’un pain modique, cela sera expliqué dans l’autre question. Il ne s’agit ici que du Verbe de Dieu. Le Verbe de Dieu ne connait pas l’impossibilité d’un grand corps d’être dans un petit lieu, mais le contraire plutôt. Ne lisons-nous pas en Matthieu que Dieu peut faire en sorte qu’un chameau passe par le chas d’une aiguille ?
Le douzième texte est de saint Paul : 1 Corinthiens 10 : « Nos pères ont mangé la même nourriture spirituelle, et ont bu le même breuvage spirituel ». Or, ils ne mangèrent pas la chair du Christ, et ne burent pas avec leur bouche corporelle, comme chacun le sait, mais par la foi seule. Donc, nous aussi, nous ne mangeons et ne buvons que par la foi. » Cet argument est de Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus par 1, objection 82). Mais, il est facile de lui répondre. Car, en premier lieu, nous avons déjà démontré dans la dispute sur les sacrements en général, que saint Paul ne veut pas dire que les Hébreux ont mangé la même nourriture que nous, mais que ceux qui vivaient alors ont mangé la même nourriture, les mauvais comme les bons. Il cite saint Augustin qui (psaume 76, traité 26) qui, en expliquant ce passage, dit que les Hébreux et nous avons mangé la même nourriture.
J’ai deux choses à répondre à ce texte de saint Augustin. La première. Saint Augustin n’a pas expliqué ce texte en en faisant un commentaire approfondi, comme l’ont fait saint Jean Chrysostome et Theoplylactus, et d’autres. Il n’a fait que se servir en passant d’une parole de saint Paul pour le sujet qu’il traitait alors. Il ne faut donc pas se surprendre si, pour l’explication de ce texte, nous faisons passer avant lui saint Jean Chrysostome et d’autres qui en ont fait un commentaire exhaustif. Il est certain que, littéralement, saint Paul parle d’une même nourriture entre eux, non avec nous. Il dit, en effet, que les bons et les mauvais ont mangé la même nourriture. Et il ajoute : mais Dieu ne s’est pas plu dans un grand nombre d’entre eux. Donc, tous mangèrent, et pourtant, plusieurs d’entre eux ne plurent pas à Dieu. Et comme il dit : tous ont mangé la même nourriture spirituelle, il dit aussi : tous ont traversé la mer rouge. C’est-à-dire les bons et les mauvais.
Je dis, ensuite que la sentence de saint Augustin est vraie, même si, à lettre, elle ne se rapporte pas à ce texte. Et elle ne nous contredit en rien. Car, il dit que les Hébreux ont mangé la même nourriture que nous, mais il explique cette similitude par la signification : parce que leurs sacrements et les nôtres signifiaient la même chose. Lisons donc ce qu’il dit dans le traité 62 sur saint Jean : « Ces choses furent des sacrements, qui sont différents dans les signes, et semblables par la chose qu’ils signifient. » Ils sont donc semblables par la signification, parce qu’ils contiennent les nôtres, parce qu’ils signifient les nôtres, comme le dit clairement saint Augustin (dans le psaume 73) : « Leur nourriture, leur breuvage et les nôtres sont semblables dans le mystère. Ils sont semblables par la signification, non par l’espèce. Car, le même Christ qui s’est manifesté pour nous dans la chair était figuré dans le rocher. Tu vois donc là que c’est dans le rocher qu’a été présenté aux Juifs le Christ qui s’est manifesté à nous dans la chair. »
Enfin, (dans son livre contre les lettres de Petilien, chapitre 37), il dit : « Autre est la pâque que les Juifs célèbrent avec l’agneau, et autre est celle que nous recevons dans le corps et le sang du Christ. » Tu vois là, que, à la place de l’agneau qu’avaient les Juifs, ce n’est pas un pain qui nous est donné, mais le corps et le sang du Seigneur que l’agneau pascal signifiait. Pour saint Augustin, la nourriture des Juifs et celle des chrétiens n’était pas une seule et même chose, quant à la chose elle-même, mais quant à la signification. Comme on dit que sont la même chose la figure et le figuré, car l’une est vraiment ce que l’autre est comme type.
Le treizième texte est de saint Paul : 1 Corinthiens 10 et 11 : « L’eucharistie, est, là, appelée quelquefois pain, même après la consécration. L’eucharistie n’est donc rien d’autre qu’un vrai pain, et le corps du Christ, par la signification. » Pierre le martyr se sert de cet argument qui est commun aux autres hérétiques (dans contre Gardinerus, objection 19.
Quelques-uns répondent que, par trope, l’eucharistie est vraiment appelée pain, parce qu’elle vient du pain, et qu’elle était, avant, du pain. Et ils présentent plusieurs exemples de l’Écriture où l’eucharistie est appelée pain par trope, comme dans Genèse 111, Ève est appelée l’os d’Adam, dans Exode 7, les bâtons convertis en serpents sont encore appelés bâtons. En Matthieu 11, il est dit que les publicains et les prostituées nous précéderont dans le royaume. Mais, cette réponse ne semble pas être à toute épreuve. Car, les adversaires pourraient dire : ce n’est pas parce qu’une chose est nommée de telle façon par celui qui l’a faite, qu’elle doit avoir ce sens partout et toujours. Deuxièmement. On peut dire que l’Écriture a coutume d’appeler les choses comme elles apparaissent extérieurement. C’est ainsi que le serpent d’airain, elle l’appelle serpent, et hommes les anges qui apparaissaient sous forme humaine, bœufs, des années, et autres choses semblables. Elle appelle bœufs les ornements du temple, o grenadiers. Et comme l’eucharistie, par la forme, ne diffère en rien d’un pain ordinaire, pourquoi s’étonner si elle est appelée pain ?
Troisièmement. Je dis que, selon mon jugement, les hébreux ont une excellent raison d’employer le mot pain, parce que, par le mot pain, on entend habituellement le mot nourriture. Quatrièmement, l’eucharistie est appelée pain parce qu’elle est non seulement une nourriture, mais parce que elle est la nourriture principale, solide, substantielle, comme est le pain parmi les aliments corporels. Tu vois donc que l’argument des adversaires selon lequel au chapitre 6 de Jean, le corps du Seigneur est souvent appelé pain, ne prouve rien. Et cependant, les adversaires prétendent que, dans ce chapitre, il n’est pas question de l’eucharistie. Ils sont donc forcés, par pain, d’entendre un pain matériel ou une nourriture céleste.
Le quatorzième texte est celui de Philippiens 11, où saint Paul écrit : « Nous attendons un Sauveur qui réformera le corps de notre humilité, en le configurant à son corps glorieux. » Avec ce texte, Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 29) fait l’argument suivant : « Après la résurrection nos corps seront dotés des mêmes dons que possède maintenant le corps du Christ. Or, il serait fou d’espérer que nos corps soient dans plusieurs lieux à la fois, ou sous l’espèce du pain. »
Je réponds. Que le corps du Christ puisse être en plusieurs lieux ou sous les espèces du pain, cela ne vient pas d’un don de son corps glorieux, mais de la puissance infinie de Dieu. Car, nous croyons que, même avant sa résurrection, le corps du Christ était présent dans l’eucharistie. La gloire que nous attendons n’a donc rien à voir avec cela.
Le quinzième est de saint Paul aux Colossiens 111 : « Recherchez les choses d’en haut, là où est le Christ, siégeant à la droite du Père. » Calvin déduit de ce texte (livre 4, chapitre 17, verset 36) qu’on ne doit pas chercher le Christ dans l’eucharistie. Et il ajoute que ce n’est pas sans raison, que, dans l’église antique, il avait été institué qu’avant la célébration des mystères, on dise : haut les cœurs !
Je réponds. Si nous redoutions cet argument, nous aurions depuis longtemps dit bonsoir à cette acclamation : haut les cœurs ! Or, c’est pourtant nous qui nous nous en servons constamment, et nos adversaires qui la négligent. Même si, dans son livre sur la façon d’administrer les sacrements, Calvin ordonne que le prédicateur dise, au milieu de son sermon : haut les cœurs, il ne veut pas, cependant, que soit récitée cette préface avec les questions les réponses prescrites, comme les anciens le faisaient, au témoignage de saint Cyprien (sermon sur l’oraison dominicale) et saint Augustin (livre sur le bien de la persévérance, chapitre 13) et de toutes les liturgies grecques, celle de Jacques, de Basile, de Chrysostome, et toutes les latines. Ce que nous faisons encore, nous, à notre époque.
Je réponds aussi que haut les cœurs, ne signifie par l’élévation des yeux vers un lieu corporel. Autrement, les astrologues seraient les hommes les plus pieux de tous, eux qui contemplent toujours les étoiles. Cette invitation signifie plutôt l’élévation de notre esprit au dessus des choses et des soucis terrestres de cette vie, vers Dieu, les choses éternelles et divines. Et il est certain que ceux qui cherchaient le Christ dans ce monde, soit dans une crèche, comme les mages, soit dans un temple comme la Vierge Marie, soit dans le sépulcre, comme Marie Madeleine, avaient leur cœur élevé aux cieux. Car ils cherchaient celui qui est béni par-dessus tout, pendant des siècles et des siècles. Et il peut se faire que, en pensant à la terre et en la regardant, le cœur soit en haut. Si, sur la terre, quelqu’un pense à la toute puissance de Dieu, qui resplendit ici, et cet autre dans le ciel ne pense qu’à la nature et aux qualités du ciel. Il en est donc ainsi de ceux qui, dans l’eucharistie, cherchent le Christ, et le vénèrent. Leur cœur est en haut s’ils pensent au Christ et non aux affaires du monde.
2019 02 02 fin
2019 02 10 début
DEUXIÈME LIVRE
DES CONTROVERSES SUR L’EUCHARISTIE
Témoignages des pères sur la réalité de la présence du Christ dans l’eucharistie
Jusqu’à présent, c’est avec la parole de Dieu que nous avons disputé de la présence du corps du Christ dans l’eucharistie. Maintenant, c’est avec les témoignages des pères qui vécurent avant la naissance de cette hérésie, que nous entreprenons de mener le combat. Car même si les adversaires ont coutume de mépriser les pères quand ils se rendent compte qu’ils leur sont contraires, il semble que, dans cette question, ils leur attribuent une certaine autorité. Il est du moins tout à fait certain qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour les ranger de leur côté. Dans sa dernière admonition à Westphalus, Jean Calvin a le front de dire : « Il est avéré que tous les anciens écrivains qui ont vécu pendant les cinq premiers siècles, nous approuvent d’une seule voix. » Pierre le martyr, (dans la préface de sa défense contre Gardinerus à la reine d’Angleterre) se targue de défendre, sur l’eucharistie, la sentence des pères grecs et latins. Pierre Boquin (au début du livre sur la cène du Seigneur contre Heshusius) dit que, pour trouver la vérité dans cette question capitale, « il n’y pas de moyen plus aisé et plus assuré que de suivre les traces des anciens pères ».
Donc, pour que, dans la mesure où la grandeur de la chose le permettra, nous comprenions clairement et rapidement ce que les pères ont pensé sur cette question, nous les examinerons l’un après l’autre, selon l’ordre chronologique. Et pour chacun d’entre eux nous nous demanderons : que répondent à cela les adversaires; quels sont les textes des pères qu’ils présentent contre nous; et que doit-on répondre à cela.
Il est à noter d’abord, que les témoignages des pères ne sont pas à mettre sur le même plan que les témoignages de la sainte Écriture. Cependant, ils nous permettent de connaitre ce qu’a été la doctrine et la foi de cette Église que nous reconnaissons tous avoir été la vraie église du Christ; et ce qu’ a été la vraie doctrine et la vraie foi de cette église sur les sacrements. Nous tirons donc de leurs témoignages un argument puissant et infaillible en faveur de la vérité. Voilà pourquoi saint Augustin (livre 3, chapitre 7 sur les mérites ….) dit, après avoir, sur le péché originel, présenté les témoignages de saint Cyprien et de saint Jérôme : « Je ne les ai pas cités pour que, dans des disputes, nous nous appuyons sur eux comme s’ils jouissaient d’une autorité canonique, mais pour qu’apparaisse, depuis le tout début jusqu’au moment où cette nouveauté est apparue, la foi conservée par l’Église avec une si grande constance. »
CHAPITRE 1
Le premier âge de l’Église : de l’an un jusqu’à l’an 100.
Le témoignage des disciples de l’apôtre saint André.
Il faut d’abord écouter les témoignages de ceux qui ont vu et écouté les apôtres, lors donc du premier âge de l’Église. Se présente d’abord le livre de la passion de l’apôtre saint André écrit par ses disciples qui furent présents à sa passion. Il est assez certain que ce livre est légitime. Car, jusqu’à présent, personne, que je sache, n’a mis en doute son authenticité. D’abord, parce qu’il ne contient rien qui sente la nouveauté. Et parce que le genre de passion de saint André et ces mots : salut, sainte croix, très célèbres dans toute l’Église, viennent surement de ce livre. Et aussi parce que saint Pierre Damien, dans son sermon 2 sur saint André, parle ainsi de cette histoire : « Ce n’est pas sans raison qu’ait été reçu avec grande vénération et confiance ce qu’ont raconté à toute la terre ceux qui ont vu et entendu saint André. » Il faut aussi ajouter que Jean de Louvain, dans sa censure des passions des saints, qui se trouve dans le martyrologe de Monalus, n’a que des éloges à faire à ce livre, dont il encourage la lecture.
Or, dans ce livre, on trouve ces paroles de saint André : « Moi, je sacrifie à tous les jours au Dieu tout pissant un agneau immaculé. » Et plus bas : « Après avoir été vraiment immolé et vraiment mangé par le peuple, il demeure intact, indemne et vivant. » Ces paroles excluent la manducation dans le seul signe, ou par la seule foi. Et, un peu après, quand Égée s’étonnait et demandait qu’on lui explique comment un agneau qui était immolé et vraiment mangé pouvait demeurer intact, indemne et vivant, saint André refusa d’expliquer ce mystère à un païen. Égée insista et le menaça de le forcer par des tourments à lui révéler ce secret. Mais l’apôtre lui répondit qu’il ne pouvait se faire en aucune façon que, sans la foi dans le Christ, il parvienne à la connaissance de ce mystère.
Or, il est certain que si, dans l’eucharistie, il n’y a que du pain qui signifie le Christ, il n’était pas difficile de comprendre, même sans la foi, comment le Christ mangé figurativement demeurait intact. Car, si dans un pain, l’image d’un prince est imprimée, il est clair que, sans aucune lésion de sa part, le prince pourra être mangé dans son image. Et il n’y a aucune difficulté à comprendre cela, même pour un païen. Je n’ai vu jusqu’ici aucune réponse des adversaires à ce texte.
CHAPITRE 2
Le témoignage de saint Ignace.
Le deuxième auteur du temps des apôtres est saint Ignace. Nul ne peut douter de l’authenticité des épitres de saint Ignace, puisqu’elles sont citées par Eusèbe de Césarée, saint Athanase, saint Jérôme, et très souvent par d’autres écrivains. Or, dans son épitre aux Smyrniens, (comme la cite Theodoret, dans son dialogue 3), il dit : « Ils n’admettent pas les eucharisties et les oblations ceux qui ne confessent pas que l’eucharistie est la chair du Sauveur, qui a souffert pour nos péchés, et que, dans sa bénignité, le Père a ressuscitée. »
À ce passage, Bèze répond (dans le dialogue Cyclope) qu’il admet que la vraie chair du Christ nous est donnée à manger par la foi. Mais saint Ignace ne dit pas que la chair du Christ nous est donnée d’une manière quelconque, mais il dit que l’eucharistie est la chair du Christ. Pierre Boquin (dans son livre sur la cène du Seigneur) répond qu’Ignace dissertait contre ceux qui niaient que le Christ ait eu une vraie chair, et tirait, de l’eucharistie, l’argument suivant : si le Christ n’a pas eu une vraie chair, l’eucharistie ne peut pas être une vraie chair, c’est-à-dire un signe ou un symbole de la vraie chair. Je réponds. Saint Ignace dit que les hérétiques contre lesquels il plaidait, répudiaient complètement l’eucharistie, pour ne pas être forcés d’avouer que, s’ils admettaient que l’eucharistie est la vraie chair du Christ, le Christ possède une vraie chair.
Il est à noter que ces hérétiques (comme le montre la lettre aux Smyrniens) enseignaient que le Christ n’était né, n’avait souffert, n’était ressuscité qu’en pensée. Ils ne niaient pas pour autant que le Christ ait eu une chair visible et apparente, mais ils n’admettaient pas que cette chair ait été une vraie chair humaine. Il s’ensuit donc qu’ils n’auraient pas du répudier les images ou les figures de la chair du Christ, mais seulement la vraie chair. Car on peut peindre les corps humains apparents, et les exprimer en figures, à moins qu’elles ne soient vraiment pas humaines, comme ceux des anges. Ces hérétiques ne niaient donc pas que l’eucharistie puisse signifier la chair du Christ, mais ils niaient qu’elle était la chair du Christ, pour ne pas être forcés d’admettre que le Christ avait une vraie chair. Ils sont réprouvés par saint Ignace, qui pensait donc le contraire, c’est-à-dire, que l’eucharistie était véritablement et proprement la chair du Christ. Il y a d’autres extraits dans l’épitre aux Romains et aux Éphésiens, mais qui peuvent facilement être éludés.
Pierre le martyr nous objecte (dans son livre contre Gardinerus, 1 par objection 149) les paroles suivantes de saint Ignace dans son épitre aux Philadelphiens : « Je vous prie de demeurer fidèles dans une seule foi, une seule prédication, usant ensemble de l’eucharistie. Une est la chair du Seigneur Jésus, un, son sang qui est été répandu pour nous, un, le pain qui est rompu pour tous, et un le calice de toute l’Église. » Pierre le martyr note que saint Ignace distingue le pain et le calice de la chair et du sang du Christ, quand il dit : une chair, un sang, et aussi, un pain et un calice. » De quoi il semble s’ensuivre que dans le sacrement il n’y ait que du pain et du vin, qui signifient la chair et le sang, lesquels sont la chose du sacrement. Il ajoute un autre argument tiré des mots pain et fraction, qui ne conviennent proprement qu’à un vrai pain.
Je réponds. En ce qui a trait au pain et à la fraction, on ne peut pas en faire une nouvelle question, puisque ce sont les mots mêmes de saint Paul (1 Corinthiens 11) : « Le pain que nous rompons » dont nous avons parlé plus haut. En ce qui a trait à la distinction entre le pain, le vin et le corps, le sang, je dis que saint Ignace a distingué du sacrement de l’eucharistie la chair en tant qu’elle a souffert sur la croix, et le sang, en tant qu’il a été répandu sur la croix. Et avec raison. Car, le sacrement de l’eucharistie, qu’il contienne vraiment (comme nous le croyons) la chair du Christ, ou qu’il ne la contienne pas, (comme ils le pensent) est un signe représentant la chair du Christ mourant sur la croix, et le sang du Christ répandu sur la croix. Et c’est pour cela qu’il fait cette distinction.
Saint Ignace, veut, dans ce passage, nous exhorter à conserver l’unité et la charité, et à fuir les schismes et les hérésies. Il avertit donc de demeurer dans une seule foi, de ne faire qu’une seule prédication, et de recevoir ensemble l’eucharistie, c’est-à-dire de communier ensemble, de ne pas faire de schisme, et de ne pas dresser d’autel contraire. Il prouve qu’ils doivent communier ensemble parce qu’il y a un seul sacrement. Il prouve qu’il y a un seul sacrement parce qu’il y a une seule chair du Christ, et un seul sang. Cette preuve serait efficace, même si ce sacrement ne faisait que signifier la chair du Christ, comme le veulent les adversaires. Mais, elle serait encore plus efficace si le sacrement ne faisait pas que signifier, mais contenait vraiment la chair du Christ.
CHAPITRE 3
Le témoignage de saint Denys L’Aréopagite
Que saint Denys l’aréopagite ait vécu au temps des apôtres, nul ne le doute. Les livres qui lui sont attribués, les hérétiques nient qu’ils soient de Denys l’aréopagite. Or, nous, ailleurs, nous avons prouvé qu’ils étaient bien de lui. Mais, nous allons ici, surseoir à ce pénible travail, car Pierre le martyr admet que ces livres sont l’œuvre d’un ancien père, mais il ose en tirer un argument pour confirmer son erreur. Et, de plus, comme cet auteur est cité par saint Grégoire le grand comme étant ancien (dans son homélie 31 sur les évangiles) il est nécessaire qu’il ait, au moins, vécu dans les cinq premiers siècles, qui sont reçus par Calvin. Car si Denys l’aréopagite fut, pour saint Grégoire, un père ancien et vénérable, que ne sera-t-il pas pour nous ?
Dans son livre sur la hiérarchie ecclésiastique (chapitre 3, par 3), cet auteur en plus de beaucoup de choses qu’il écrit sur ce sacrement, s’exprime ainsi : « O sacrement très divin, et très saint, daigne ouvrir le sens des choses cachées sous ces signes. Fais-le apparaitre clairement à nos yeux; et remplis nos yeux spirituels de l’éclat de ta lumière ! » Ce genre d’invocation se réfèrerait stupidement à ce sacrement, s’il n’était que du pain de froment, et non le pain céleste, vivant et divin.
Pierre le martyr répond (dans son livre contre Gardinerus, par 1, obection 150) que saint Denys a apostrophé la chose signifiée, c’est-dire, le Christ lui-même, qui est représenté par les symboles du pain et du vin : « Comme dans les temples des papistes, tu vois des hommes s’agenouiller devant des signes et des statues, et leur parler comme si la Vierge, ou Pierre ou Paul étaient présents. » Mais cette réponse est défectueuse, parce qu’il se condamne lui-même avec les autres sacramentaires qui ont coutume de blâmer et d’accuser d’idolâtrie les catholiques qui prient devant des images, ou le vénérable sacrement de l’autel. Car, il en approuve maintenant l’usage, quand il l’attribue à ce saint père. Il pèche ensuite en ne se rendant pas compte que c’est une chose d’invoquer le Christ ou les saints devant leurs images, --ce que les catholiques font à bon droit- et que c’est autre chose d’invoquer les images elles-mêmes, -ce que les catholiques ne font pas-, et qui ne peut être fait que par des idiots ou des impies. Saint Denys invoque le sacrement et lui demande ce qu’on ne peut demander qu’à Dieu. Il estimait donc que, dans le sacrement, se trouvait vraiment le Christ, Dieu et homme; que le sacrement est le Christ lui-même avec les symboles externes.
Le même dit Denys au même endroit, un peu plus bas : « Parce qu’il sacrifie l’hostie salvatrice qui est au-dessus de lui, le prêtre s’excuse en s’exclamant : « C’est toi qui as dit : faites cela. » Or, il est certain qu’un pain ordinaire n’est pas au-dessus de nous. Et aucune excuse ne s’imposerait si nous n’avions à faire qu’à un pain, même si ce pain signifiait le Christ. Autrement, les prêtres selon Aaron auraient du s’excuser et se sentir indignes de toucher des agneaux et des bœufs. Ce qui est le comble du ridicule.
Écoutons maintenant ce qu’il dire de l’œuvre de saint Denys, en sa faveur. Il cite ces mots du chapitre 3, paragraphe 3 : « Le pontife prend le pain individué et le coupe en vain en morceaux. » Il ne s’agit là que de l’importunité coutumière des hérétiques. Quand ils voient un père ancien donner le nom de pain à l’eucharistie, ils s’écrient que pour ce père, l’eucharistie n’est rien d’autre que du pain. Et quand, chez tous les pères, dans un nombre incalculable d’endroits, ils lisent que l’eucharistie est le corps du Christ, ils ne veulent pas reconnaitre que le mot corps est pris là au sens propre. Je dis donc que l’eucharistie est appelée pain, mais pain céleste et divin, non pain de froment. Car, un peu avant, comme nous l’avons dit, le même Denys a écrit que ce pain est une hostie de loin plus digne que le pontife, de sorte qu’il doit s’excuser d’oser offrir à Dieu une chose si sublime.
CHAPITRE 4
Le témoignage de saint Justin
Après les disciples des apôtres, dans le second âge de l’église, nous avons trois témoins insignes et indubitables : saint Justin, Pie 1, et saint Irénée. Saint Justin. Dans son apologie 2 à l’empereur Antonin, il parle ainsi de l’eucharistie (le texte est cité en grec au complet). « Nous ne le recevons pas comme un pain ordinaire ou comme une boisson ordinaire, mais comme Jésus Christ notre Sauveur, incarné par le Verbe de Dieu, et qui prit notre chair et notre sang pour notre salut. C’est ainsi que nous avons appris de lui que, par les prières du Verbe de Dieu, l’eucharistie, c’est-à-dire la chair et le sang de Jésus, est faite une nourriture par laquelle notre sang et nos chairs sont nourries par mutation. » Ceci est une traduction littérale du texte, car les hérétiques ont coutume de souvent se plaindre des traductions des catholiques. La seule ambiguïté qui puisse encore demeurer est : «l’eucharistie est faite ». Mais la chose a peu d’importance.