Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 255)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De ce texte on peut déduire de deux façons que saint Justin a pensé que la vraie chair du Christ est contenue dans l’eucharistie. La première. Du seul fait qu’il déclare que le pain de l’eucharistie n’est pas un pain ordinaire, mais la chair du Christ. Et il ne fait là aucune mention de trope ou de figure. Car, si l’eucharistie était figurativement la chair du Christ, et non réellement, saint Justin aurait senti le besoin de le dire, puisqu’ill écrivait une apologie pour les chrétiens, auxquels on reprochait, entre autres crimes, la manducation de chair humaine dans leurs sacrifices, comme l’écrit Tertullien (dans son apologie, chapitre 7), Minitius Felix dans Octavius, et surtout Athenagoras, qui dans son apologie au même Antonin, réfute trois crimes faussement imputés aux chrétiens : qu’ils croyaient qu’il n’y avait pas de dieux, qu’ils se nourrissaient de chairs humaines, qu’ils avaient des relations incestueuses.

Il est certain que pour détruire à tout jamais cette accusation, il avait le devoir d’expliquer qu’ils ne mangeaient pas la chair du Christ réellement, mais significativement. Et même si un pareil crime ne leur avait pas été reproché, Justin aurait été bien fou si, écrivant à un empereur païen, il avait, sans aucune nécessité, fait des mystères de la religion les plus faciles à comprendre, des choses incroyables.

Deuxièmement. De la comparaison de l’eucharistie que fait Justin avec le mystère de l’incarnation, nous déduisons la même chose. Car, pour enseigneur que ce n’était pas avec témérité que les chrétiens croyaient que le pain devient de la chair, il donne comme exemple un autre mystère aussi difficile. La puissance qui a fait que le Verbe devienne chair est la même qui fait que le pain devienne chair. Si son intention était de faire comprendre que le pain ne devient chair que figurativement, à quoi bon apporter l’exemple de l’incarnation ? Car, nul miracle n’est requis pour que le pain signifie le corps du Christ.

Pierre le martyr cherche à réfuter l’un et l’autre argument. Et, du texte cité de saint Justin, il tire même un argument contraire (dans son livre contre Gardinerus, objections 13 et 151 (ou 154). À notre premier argument, il répond que saint Justin n’a pas dit que le pain était une figure du corps du Christ, mais qu’il était le corps lui-même, car c’est ainsi qu’avaient coutume de parler entre eux les chrétiens de cette époque. Il n’y avait aucun danger que les païens pensent que nous mangions vraiment et proprement la chair du Christ, d’abord parce que Justin avait dit que c’était du pain et du vin qui étaient placés sur la sainte table, et ensuite parce que ces mêmes païens pouvaient facilement comprendre par eux-mêmes que les paroles du Christ (ceci est mon corps) ne pouvaient s’entendre que sacramentellement. Enfin, parce que Justin avait dit que la chair qui était mangée n’était pas celle de n’importe lequel homme, mais de quelqu’un, le Christ, qui était ressuscité et assis dans le ciel.

En disant beaucoup de mots, Pierre le martyr ne dit rien. Car, même si les chrétiens parlaient ainsi entre eux, le défenseur des chrétiens se devait d’expliquer à un empereur païen le trope contenu dans ces paroles (ceci est mon corps). Autrement, il n’enlevait pas mais augmentait les soupçons de crimes imputés aux chrétiens. De plus, même si Justin avait dit que c’étaient du pain et du vin qui était placés sur la sainte table, il a ajouté que, après des prières mystiques, ce n’était plus un pain ordinaire ou un vin commun qui se trouvaient là, mais le corps et le sang du Christ. Et il est tout à fait ridicule de prétendre qu’un empereur païen ne pouvait entendre les paroles du Christ que sacramentellement. Comment un païen qui n’a jamais entendu parler de sacrements, pouvait-il penser ainsi ? Pour pouvoir ainsi tout ramener instantanément à des tropes, Pierre le martyr pense peut-être que cet empereur était versé dans l’école des calvinistes !

Et quant à ce qu’il ajoute au sujet de la résurrection du Christ, il n’atténue par la difficulté, mais l’amplifie. Et, sans aucune raison valable, il révèle notre foi à un Gentil, quelque chose, d’ailleurs, d’incompréhensible. Le dilemme reste donc insoluble. Ou Justin pouvait dire que les chrétiens ne mangeaient la chair du Christ qu’en figure, ou il ne le pouvait pas. S’il le pouvait, il a été un prévaricateur de la cause chrétienne. Car, il rend la foi très odieuse, et augmente le soupçon de crime, alors qu’il pouvait, en une parole, rendre la foi vraisemblable, et éliminer le crime. S’il ne le pouvait pas, ce ne peut être que parce que c’est réellement et vraiment que, dans l’eucharistie, nous est donnée à manger la chair du Christ.

À notre second argument le martyr répond que Justin a expliqué l’eucharistie par l’exemple de l’incarnation, pour montrer, contre les hérétiques Marcionistes, que c’est par la foi que nous recevons la chair du Christ. Car, si, par l’incarnation, le Christ n’avait pas assumé une chair véritable, mais simulée et fictive, comme le disaient les marcionites et les valentiniens, les hérétiques n’auraient pas dit que l’eucharistie n’était que le signe de la vraie chair, et que nous ne participons pas à la vraie chair.

Or, dans ce passage, Justin ne prouve pas l’incarnation par l’eucharistie, mais l’eucharistie par l’incarnation. De plus, saint Justin n’écrit pas contre des hérétiques, ni ne fait mention d’eux, mais il veut persuader l’empereur que le mystère de l’eucharistie n’est pas quelque chose d’impossible pour ceux qui croient en l’incarnation. Ajoutons que les empereurs et les autres païens étaient si éloignés de l’opinion de Marcion que jamais ils n’auraient mis en doute que le Christ ait eu une véritable chair. Ne reprochaient-ils pas constamment aux chrétiens d’adorer un homme qui avait été crucifié et tué par Pilate ? Il n’y avait donc aucune raison qui explique que Justin ait utilité l’exemple de l’incarnation pour prouver que le Christ avait une véritable chair. De plus, si l’eucharistie n’était rien d’autre qu’un pain qui signifie la chair du Christ, il ne pourrait rien en conclure contre Marcion. Car, il dirait celui-là que le Christ a eu une chair fantomatique et apparente, et que c’est elle qui est signifiée par l’eucharistie.

Les anciens ne prouvent donc pas, par ce signe de l’eucharistie, que le Christ a eu une vraie chair, mais ils prouvent, par la sentence commune et par la foi de l’Église qui existait alors, que l’eucharistie est vraiment la chair du Sauveur. Car, comme le dit saint Ignace, les hérétiques répudiaient totalement l’eucharistie. Ensuite, saint Justin compare l’eucharistie à l’incarnation quant à la manière dont l’une et l’autre ont été faites. Car, il dit que c’est par les prières de la parole de Dieu qu’est faite l’eucharistie, et que c’est alors qu’existe la chair du Christ. Et c’est aussi par la parole de Dieu, c’est-à-dire par la vertu et la puissance de Dieu que l’incarnation a été faite. Or, si l’eucharistie n’était le corps du Christ que significativement, on n’aurait besoin d’aucune prière consécratoire, mais la première institution du Christ suffirait. Voilà pourquoi les calvinistes ne font aucune consécration. Or le Justin qui a écrit que, par les prières de la parole de Dieu, le pain de l’eucharistie devenait le corps du Christ, croyait évidemment que l’eucharistie n’était pas seulement une figure, mais le corps du Christ.

Même si Pierre le martyr tourne en dérision le fait que la consécration ne se fasse pas, pour nous, par des prières, mais par ces paroles : ceci est mon corps, la chose est sans importance, car, (comme nous l’avons montré plusieurs fois plus haut), les saints pères donnent le nom de prières mystiques aux formes de tous les sacrements, même si elles ne ressemblent pas à des prières. Car, toutes ces formes, quelle que soit la façon dont elles sont prononcées, contiennent l’invocation de Dieu, par la vertu duquel sont produits les sacrements et leurs effets.

Voyons maintenant ce qu’il va puiser dans l’apologie de saint Justin pour prouver son erreur. Il en tire deux arguments. Le premier. Du texte ci-haut cité où saint Justin dit que nos corps sont nourris par le pain de l’eucharistie, il conclut que c’est un vrai pain qui se trouve dans l’eucharistie, non le corps du Christ, sauf figurativement. Car, ce ne sont pas nos corps qui sont nourris par le corps du Christ, mais nos âmes. Boquin fait la même objection (dans son livre sur la cène du Seigneur). Mais Pierre le martyr en présente une autre tirée du dialogue de Justin avec Tryphon, où saint Justin appelle l’eucharistie un vrai pain, et un vrai breuvage.

Mais cela a déjà été réfuté plus haut. À la première objection je réponds doublement. D’abord, ces paroles (duquel nos chairs sont nourries par mutation), sont une périphrase du pain duquel est confectionnée l’eucharistie, le sens étant le suivant : cette nourriture, à laquelle nos chairs ont coutume de s’alimenter, devient le corps du Christ quand elle est consacrée par une prière mystique. Il importe peu que saint Justin parle de la consécration avant de dire que nos chairs sont nourries par cet aliment. Car, il ne dit pas que nos chairs sont nourries du pain consacré, mais il dit que, après la consécration, cet aliment qui nourrit nos chairs, devient le corps du Christ.

Je réponds ensuite que ce n’est pas quelque chose de nouveau que l’eucharistie nourrisse nos corps. Des pères comme saint Irénée, saint Hilaire, saint Cyrille et d’autres l’ont enseigné. Mais, quand ils disent cela, les pères n’entendent pas que, dans l’eucharistie, soit nourrie la substance mortelle de notre corps. Car, ils auraient fait ainsi de l’eucharistie une nourriture pour le ventre, et non pour l’esprit. Rien de plus absurde que cela. Mais, ils entendent, comme nous le verrons plus haut, que, par l’eucharistie, nos corps sont nourris pour l’immortalité, c’est-à-dire, pour recevoir, du contact avec la chair glorifiée du Christ, une certaine vertu, ou une disposition à la résurrection glorieuse, et à la vie immortelle. Ce qu’ils déduisent des paroles de saint Jean : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. »

CHAPITRE 5

Le témoignage du pape saint Pie

Le pape Pie 1, qui vécut en même temps que saint Justin, décréta une peine assez grave contre ceux qui, à cause de leur négligence, laisseraient tomber quelques gouttes du Seigneur par terre ou sur l’autel. Il ordonna que ce lieu ou cet autel soit purifié et lustré, comme il appert de Gratien (la consécration, dist 2, canon si par négligence), et du livre 1 du décret d’Yvon, et du livre de Barchardus. Même si nous n’avons plus l’épitre originale du souverain pontife, les auteurs précités rendent ce témoignage plus que vraisemblable. Nous lisons ensuite la même chose dans Tertullien, Origène, Cyrille et d’autres qui furent proches de cette époque. Ils attestent qu’alors, l’église avait coutume de prendre le plus grand soin pour qu’aucune parcelle ou goutte du sacrement ne tombe par terre. Ces témoignages, nous les citerons plus bas, en leur lieu et place.

Ce soin méticuleux et soucieux est un argument diriment en faveur de la foi des anciens. Car, si le pain de l’eucharistie n’avait le corps du Christ qu’en figure, on n’aurait pas pris tant de précautions pour qu’il ne tombe pas par terre. Du moins pas plus que pour empêcher que tombe par terre une bible, une image du Christ, l’eau du baptême, ou, comme les Juifs, la manne ou l’agneau pascal. Qui a jamais entendu dire qu’il fallait laver et cirer un plancher où était tombé le livre des évangiles, une image, la manne, ou l’eau du baptême ? Sur ces témoignages, je n’ai pas lu de réponses des adversaires.

CHAPITRE 6

Le témoignage de saint Irénée

Vient ensuite le témoignage de saint Irénée, qui vécut au même siècle que saint Justin, mais un peu après. Disputant, (dans son livre 4, chapitre 34, contre les hérésies), contre les hérétiques qui niaient que le Christ était le Fils du Créateur, et le Créateur du monde, saint Irénée parla ainsi : « Comment pourront-ils croire que le pain, sur lequel on a rendu grâce, est le corps du Seigneur, et le calice, le sang du Seigneur, s’ils ne disent pas qu’il est le Fils du Fabricateur du monde, c’est-à-dire son Verbe, par qui les arbres fructifient, les sources coulent, qui donne d’abord la graine, puis l’épi, et la farine et le pain. » Voici l’argument que nous tirons de ce texte. Saint Irénée prouve que le Christ est le Créateur par le fait que, par la consécration, le pain devient le corps du Christ. Il croyait donc que c’était réellement que le pain était changé dans le corps du Christ, et non seulement symboliquement. Car, la mutation réelle requiert la toute puissance du Créateur, et non l’imposition d’une nouvelle signification.

Pierre le martyr répond à cette argumentation (dans son livre contre Gardinerus, objections 62 et 157). Il dit que saint Irénée ne prouve pas, que, par la transmutation du pain dans son corps, le Christ soit le fils du Créateur, ou le Créateur, mais par le fait que du pain soit utilisé pour signifier son corps; et parce qu’il rend grâce à Dieu quand il se sert de ce pain. Car, il ne convenait pas que le Fils de ce Dieu qui est contraire au Créateur se serve des choses de son adversaire, et rende grâce au Père avec eux.

Je réponds. Car, d’abord, saint Irénée avait fait un argument avec l’usage des choses du Créateur, dans des paroles précédentes. Il avait dit, en effet, que seule l’Église offre correctement à Dieu l’oblation avec l’action de grâces provenant des biens de sa créature; que les hérétiques ne pouvaient pas le lui offrir, puisqu’ils ne le reconnaissaient pas comme le Créateur. Quel besoin y avait-il qu’il répète deux fois le même argument ? Ajoutons que ces paroles (comment pourront-ils) indiquent l’amorce d’un nouvel argument. Autrement, il aurait dit : « Car comment, si cette raison appartient à l’argument précédent ? Ensuite, saint Irénée, dans ce texte, prouve par l’eucharistie que le Christ est non seulement le Fils du Créateur, mais le Créateur lui-même, quand il dit qu’on ne peut certifier que le pain de l’eucharistie est le corps du Christ à moins d’admettre qu’il est ce Verbe par lequel les arbres fructifient, les fontaines jaillissent. Or, cet argument ne conclut rien à moins que nous mettions une mutation réelle et vraie dans le pain. Le Christ, il est vrai, aurait pu se servir du pain pour signifier son corps, même s’il n’avait pas été le créateur de ce pain, comme, pour désigner la vigne, nous nous servons, nous, d’un lierre, que nous n’avons pas créé.

Bien plus, cet argument ne prouve pas que le Christ soit le Fils du Créateur. Car, même celui qui n’est pas Fils du Créateur peut se servir des biens du Créateur. La seule chose qu’il prouve, s’il prouve quelque chose, c’est que le Christ n’est pas l’adversaire du Créateur, car il n’utiliserait certainement pas les biens de son adversaire. Or, saint Irénée affirme que le Fils du Créateur et le Créateur sont le Christ, par cette mutation du pain dans son corps.

Le second témoignage est dans le même chapitre : « Comment peuvent-ils dire que la chair deviendra corruption, et ne recevra pas la vie, cette chair qui est nourrie par la mutation du pain dans son corps ? » Et un peu plus bas : « Car comme le pain qui vient de la terre, après avoir perçu l’appel de Dieu, n’est plus un pain ordinaire, mais l’eucharistie, formé de deux choses, une terrestre et une autre céleste, de la même façon quand ils reçoivent l’eucharistie, nos corps ne sont plus corruptibles, car ils portent caché en eux l’espoir de la résurrection.

De ces paroles, nous tirons trois arguments. Le premier. Nos corps sont incorruptibles parce qu’ils sont nourris du corps du Christ. Donc le corps du Christ n’est pas seulement perçu par les âmes, mais aussi par le corps, d’après l’enseignement de saint Étienne. Or, le corps ne peut pas monter au ciel pour aller y goûter la chair du Christ. La chair du Christ est donc vraiment présente dans l’eucharistie. Le second. Après l’invocation de Dieu ou les prières mystiques, le pain de la terre n’est plus un pain ordinaire, mais une nourriture qui consiste en deux choses : une terrestre, et une autre céleste. Cette chose céleste ne peut être que le corps du Christ. Le troisième. Par l’invocation de Dieu, le pain change en passant du terrestre au céleste. De la même façon, par l’eucharistie, nos corps sont changés : de mortels ils deviennent immortels. Or, c’est non seulement par signe, mais réellement que nos corps deviennent immortels. Donc, le pain terrestre devient réellement le corps du Christ, non par la seule signification.

À toutes ces choses les hérétiques s’efforcent de répondre. Bèze, d’abord, (dans son cyclope). Il dit que, par l’eucharistie, les corps deviennent immortels parce que, par la foi, nous sommes unis au corps lui-même du Christ, qui vivifie autant le corps que l’âme. Pierre le martyr explique le texte ainsi (au livre de contre Gardinerus, à l’objection 151), où il dit que, par l’eucharistie, nos corps deviennent immortels parce que, par elle, nous appréhendons le Christ dans la foi; que c’est par cette foi que l’âme est rénovée; que cette rénovation se répercute dans le corps, lequel devient peu à peu un instrument de Dieu, apte, et capable de vie éternelle.

Je réponds. Comme les adversaires le reconnaissent, saint Irénée s’efforce de prouver aux hérétiques de son temps la future vraie résurrection de notre chair. Il le prouve cela en disant que, par l’eucharistie, notre chair est unie à la chair immortelle et vivifiante du Christ. Or, si ce que prétendent nos adversaires était vrai, l’argument de saint Irénée ne conclurait rien, et serait purement oiseux. Car, ceux qui nient la résurrection de la chair n’admettent pas que la grâce rebondisse de l’âme au corps, ce en quoi Pierre place toute la force de son argumentation. Ils n’admettent pas, non plus, comme le dit Bèze, que le corps du Christ appréhendé par l’âme vivifie le corps et l’âme. Ils disent même qu’il s’ensuit qu’il ne vivifie par le corps, mais seulement l’âme, puisqu’elle est la seule à l’appréhender.

À quoi pouvait bien servir de tant insister sur l’eucharistie pour prouver la résurrection, comme saint Irénée le fait, dans ce passage, comme au livre 5, et ailleurs ? Car, il suffisait de dire que le Christ appréhendé par la foi vivifie nos âmes et nos corps. Il était inutile de préciser que la foi était excitée par la réception de l’eucharistie, du baptême, par la parole de Dieu ou par un miracle. Car, pour nos adversaires, ces choses ne sont rien d’autre que des instruments qui suscitent la foi.

Au deuxième, le martyr répond dans son livre contre Gardinerus, (objections 152 et 153). On dit que l’eucharistie n’est pas un pain ordinaire parce qu’elle est un sacrement. Voilà pourquoi on ne peut pas dire qu’un pain sacré est un pain ordinaire. Il est constitué, en effet, d’une chose terrestre, et d’une chose céleste, c’est-à-dire par un symbole et la chose signifiée, bien que la chose signifiée soit loin et du pain et de la sanctification. Car le pain est une chose terrestre, et la sanctification, par laquelle le pain devient un sacrement, est une chose céleste.

Je réponds que l’une et l’autre explication frôlent l’absurdité. D’abord, qu’une chose terrestre soit un symbole, et que la chose céleste soit la chose signifiée, ou absente, cela ne peut se faire en aucune manière. Car, on ne peut rien affirmer de ce qui, en soi, n’existe pas. Saint Irénée dit que l’eucharistie est formée de deux choses : une terrestre et une autre céleste. Il veut donc que chacune de ces deux choses soit dans l’eucharistie.

Le martyr répond qu’on peut affirmer quelque chose de ce qui, en soi et par soi, n’existe pas : « Car une phrase consiste dans la parole et la chose signifiée. Et pourtant, la chose signifiée est souvent loin de la parole. De plus, saint Paul dit que les sacrements de l’ancienne loi étaient constitués de symboles et du corps du Christ. Car (1 Corinthiens X) « ils mangeaient la même nourriture que nous. » Or, le corps du Christ était éloigné au point de n’être pas encore né. »

Le martyr trahit ici son ignorance. Car, qui a jamais dit qu’une phrase consistait dans une parole et la chose signifiée ? Le signe et la chose signifiée ne s’opposent-ils pas relativement ? Comment une chose peut-elle provenir de choses opposées ? Ce qui peut être l’a induit en erreur c’est qu’on a coutume de dire qu’un discours provient d’une parole et d’une signification. Mais, la signification est dans la parole, comme la relation l’est dans son sujet. Pierre le martyr ne peut pas, à partir de là, prouver que quelque chose est affirmé de ce qui, en soi, n’existe pas. Ce qu’il ajoute ensuite, au sujet des sacrements, d’après saint Paul est un impudent mensonge. Car, saint Paul n’a jamais dit que les anciens sacrements étaient constitués de symboles et du corps du Christ. Il n’a pas dit, non plus, que les pères de l’ancien testament avaient mangé la même nourriture que nous, comme nous l’avons démontré plusieurs fois plus haut.

Et cette autre explication qui veut que par chose céleste on entende la consécration ou la sanctification, est aussi facilement réfutable. Car, ils ne reconnaissent aucune vraie consécration du pain. Et cela est si vrai, que celle que nous utilisons ils l’appellent une incantation. La seule chose que signifie pour eux le mot consécration c’est la députation par Dieu du pain à être employé comme sacrement, c’est-à-dire pour qu’il représente le corps du Christ. Cette consécration ne met rien de réel dans le pain, mais un pur rapport de relation. Or, c’est de choses réelles qu’il parle, non d’êtres de raison quand il dit que l’eucharistie est constituée de deux choses, d’une terrestre et d’une céleste.

On confirme l’argument par le témoignage lui-même des adversaires. Car, quand on demande ce qu’est cette chose terrestre, et que nous répondons que ce sont les accidents sensibles du pain, ils s’exclament que la chose terrestre doit être une substance et non seulement des accidents. Si donc, pour être vraiment appelée terrestre, une chose terrestre devait être une substance, la chose céleste, pour être vraiment appelée céleste, ne devrait-elle pas aussi être une substance ? Comment donc entendent-ils par chose céleste, la consécration qui n’est par une chose ? De plus, personne ne parle ainsi des autres sacrements. Qui donc dit que l’eau du baptême est constituée de deux choses, une terrestre, une céleste ? Et pourtant, l’eau du baptême est le symbole d’un sacrement comme le pain de l’eucharistie. Il veut que ce soit parce qu’elle est formée par une chose céleste, que l’eucharistie rende immortels nos corps mortels. Or, ce n’est pas la consécration seule qui possède cette vertu, et surtout selon nos adversaires, qui n’attribuent aux sacrements que la vertu d’exciter la foi par la représentation ou la signification.

La vraie explication est donc la suivante. C’est la chose terrestre qui est perçue par les sans dans l’eucharistie (qui, même si elle n’est pas une vraie substance, elle est quand même une véritable chose, et vraiment terrestre. Car, elle ne pourrait pas autrement être appréhendée par les sens corporels), et la chose céleste est ce que l’on croit être le corps glorieux et immortel du Christ.

À notre troisième argument il répond (livre contre Gardinerus, objection 152) qu’il peut déduire des paroles de saint Irénée le contraire de ce que nous y lisons. Il dit que, par la consécration, un pain ordinaire devient sacré et céleste, comme par l’eucharistie nos corps mortels sont rendus immortels. Or, nos corps ne sont pas changés substantiellement, mais accidentellement. Donc, ce pain n’est changé, lui aussi, qu’accidentellement. Parce qu’ est devenu un sacrement de religion, ce qui n’était qu’une nourriture normale.

Je réponds doublement. Les choses qu’on présente comme semblables doivent être semblables dans la chose sur laquelle porte la dispute, non dans toutes les autres. Saint Irénée voulait montrer que nos corps ressuscitent vraiment, et que, de mortels qu’ils étaient, ils sont devenus immortels. Il le montre cela par une comparaison. Comme le pain ordinaire et corruptible devient, par la consécration, un pain céleste et incorruptible, de la même manière nos corps corruptibles deviennent incorruptibles par la réception de l’eucharistie. Ce qui est requis et est suffisant dans cette comparaison c’est que comme nos corps corruptibles deviennent incorruptibles, de la même façon, le pain commun est changé et devient incorruptible. Est-ce que cela se fait par une mutation de la substance ou de l’accident, la question ne se pose même pas.

Je réponds, deuxièmement, avec Jean de Louvain, (dans son livre sur l’eucharistie) que saint Irénée parle d’une mutation substantielle tant du pain que de nos corps. Car, il parle de la mutation qui se fera à la résurrection quand les poussières ou les cendres de nos corps se changeront en corps humains glorieux et immortels. C’est cela que saint Irénée démontre clairement dans le livre 5, chapitre 2. Car, après avoir dit là qu’il ne pouvait pas se faire que notre chair ne ressuscite pas immortelle, puisqu’elle a été nourrie par le corps immortel et le sang immortel du Christ, il ajoute ensuite : « Comme une vigne plantée en terre fructifie en son temps, et le grain de blé tombant en terre et décomposé, surgit par l’Esprit de Dieu qui contient toutes les choses que la Sagesse met à l’usage des hommes, de la même façon les pains sur lesquels tombent la parole de Dieu deviennent l’eucharistie, c’est-à-dire le corps et le sang du Christ. Ainsi en va-t-il de nos corps qui s’en sont nourris, qui ont été enterrés et réduits en poussière. Ils ressusciteront en leur temps, le Verbe de Dieu leur donnant la résurrection à la gloire de Dieu le Père.

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