Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 256)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quelle est belle la comparaison que saint Irénée fait entre nos corps et le froment qui se dissout et se corrompt dans la terre; et entre la vertu de l’eucharistie et l’esprit ou la vertu génitale qui fait ressusciter le grain corrompu. Car, comme le grain de froment, même réduit en poussière, resurgit en épi, à cause de la vertu génitale qu’il possède, de la même façon nos corps, même réduits en poussière, ressusciteront glorieux et immortels à cause de la vertu reçue par la communion de la chair et du sang du Seigneur. Et c’est ce que saint Irénée veut dire que nos corps sont constitués et formés par le corps et le sang du Christ. Parce que l’eucharistie fait en sorte non seulement que nos corps ne périssent pas, mais aussi qu’ils ressuscitent avec plus de dons qu’ils possédaient autrefois. Comme le grain qui ne resurgit pas comme un grain, mais comme un épi, c’est-à-dire un pain multiplié et augmenté.

Pierre le martyr fait sien un des arguments apportés par saint Irénée (dans le livre 3 contre Gardinerus, objections 154, 156, 157). Car, saint Irénée écrit que le pain lui-même est le corps du Christ, ce qui ne peut être vrai que si on prend le mot corps au sens figuré. En effet, (au livre 4, chapitre 32) saint Irénée dit : « Il prit le pain qui vient de la création, et il rendit grâce en disant : ceci est mon corps. Il prit aussi le calice, qui vient de la création, et déclara que c’était son sang. » Et, dans le même livre (au chapitre 34), il ajoute : « Comment sera-t-il prouvé que le pain, sur lequel on a rendu grâce, est le corps du Seigneur ? » Et, dans le même livre, chapitre 57) : « Prenant le pain, il déclara que c’était son corps. »

Je réponds que saint Irénée ne veut pas dire que c’est le pain tout court qui est le corps du Christ, mais le pain sanctifié et devenu eucharistie, comme le disait saint Justin trophèn eukaristétheisan. Il est tout à fait croyable que saint Irénée se soit servi de ce même mot grec qu’un traducteur ne pouvait pas rendre par un seul mot, mais par une circonlocution. Or, le pain devenu eucharistie est vraiment et proprement le corps du Christ. S’exprimerait de la même façon quelqu’un qui dirait : la verge de Moïse changée en dragon marchait et mangeait; et l’eau changée en vin par le Christ avait la couleur et la saveur du vin.

Il présente un autre argument en citant saint Irénée qui dit que nos corps sont nourris et fortifiés par le corps du Christ. Mais cela a déjà été réfuté.

CHAPITRE 7

Le troisième âge de l’Église, qui va de 200 à 300.

Dans cet âge, nous avons trois témoins importants : Tertullien, Origène et Cyprien.

Tertullien est né au début de l’an 200, et même s’il a été un hérétique montaniste à la fin de sa vie, cependant, aucun père ne lui a reproché, à cause de cela, d’avoir erré dans sa doctrine du sacrement du corps dominical. Son témoignage peut donc être considéré comme celui d’un auteur très ancien et d’un grand écrivain, comme l’admettent, d’ailleurs, les hérétiques de notre époque.

Dans le livre qu’il a dédié à son épouse, il exhorte les femmes chrétiennes à ne pas prendre pour maris des Gentils. Parmi les différents arguments dont il se sert pour les persuader, il en prend un qui vient de la communion eucharistique. Faudra-t-il recevoir l’eucharistie à l’insu du mari, ce qui sera difficile à faire; ou au su et au vu du mari, et exposer alors le sacrement au mépris ? « Le mari ne saura pas ce qu’en secret tu goûtes avant toute nourriture. Et s’il le sait, il ne croira pas que le pain est ce qu’on dit qu’il est. » Tertullien indique assez clairement ici que l’eucharistie n’est pas un pain ordinaire, même si c’est ainsi que le perçoivent les païens, mais le Christ lui-même.

Pierre le martyr répond (dans son livre contre Gardinerus, à l’objection 160) ceci. Tertullien veut dire que les Gentils ne savent pas que le pain est un sacrement, et qu’ils croient que c’est un pain ordinaire. Mais cette explication répugne à la grammaire. Car, Tertullien a dit : même s’ils le savaient, ils ne croiraient pas que le pain est ce qu’on dit de lui. Or, il est certain que le mot sacrement est du genre neutre, et non masculin. Il n’y avait donc aucune difficulté à faire comprendre à une femme chrétienne que ce pain était sacré, et qu’il représentait le Christ; ni à le faire croire à un païen. Tertullien parle donc d’une chose qu’un mari païen ne pouvait pas facilement accepter avec foi, et qui, par prudence, ne devait pas lui être expliquée.

Le même Tertullien (dans son livre sur la couronne du soldat) indique les précautions que doivent prendre les chrétiens pour qu’aucune parcelle de l’eucharistie ne tombe par terre. Voici ce qu’il dit : « Nous supportons difficilement que quelques parcelles du pain ne tombent par terre. » Voir ce que nous avons dit sur cet argument en parlant de saint Pie 1.

Dans son livre sur la résurrection des corps, le même Tertullien prouve que la chair va vraiment ressusciter, et que ce n’est pas la seule âme qui sera sauvée, par le fait que tous les sacrements se rendent à l’âme en passant par le corps. « La chair, dit-il, est lavée pour que l’âme soit purifiée; la chair est ointe pour que l’âme soit consacrée; la chair est nourrie du corps et du sang du Christ pour que l’âme s’engraisse de Dieu. »

Pierre le martyr (livre ciité), Bèze (dans le cyclope), et Boquin (dans son livre sur la cène du Seigneur) répondent à cela que Tertullien appelle corps du Christ le sacrement du corps, parce qu’il représente, par manière de signe, le vrai corps du Christ. S’il en est vraiment ainsi, l’argument de Tertullien s’effondre. Car, ils diront les hérétiques qui niaient la vraie résurrection que, comme l’âme seule perçoit le vrai corps du Christ, la chair ne reçoit pas vraiment le corps, mais seulement sa figure. De même, seule l’âme ressuscitera vraiment et proprement, la chair, métaphoriquement seulement, non vraiment et proprement. De même, dans le livre sur l’idolâtrie, il réprouve ceux qui avaient promu au sacerdoce ou au diaconat les fabricants d’idoles : « O crime abominable ! Les Juifs mirent la main sur le Christ, mais eux, à chaque jour, lacèrent son corps etc »

S’il avait cru que dans le sacrement, il n’y avait qu’une figure du corps du Christ, Tertullien n’aurait pas considéré que ceux qui traitent indignement le sacrement sont des criminels coupables du même crime que ceux qui ont crucifié le Seigneur, et il n’aurait pas dit non plus qu’il faudrait leur couper les mains. Car, même si l’injure faite à l’image s’adresse à l’exemplaire, il n’y a pas de crime s’il n’y a pas eu d’intention de léser l’exemplaire. Tertullien ne parle donc pas de ceux qui violaient le sacrement pour injurier le Christ, mais de ceux qui, tout pécheurs qu’ils étaient, osaient manipuler et présenter le corps du Seigneur aux communiants.

Mais voyons les témoignages qu’ils tirent de Tertullien. Ils nous en objectent trois. Le premier. Livre 1, contre Marcion (un peu avant le milieu) : « Mais jusqu’à maintenant, il n’a pas réprouvé l’eau du Créateur avec laquelle il lave les siens, ni l’huile avec laquelle il les oint, ni le miel et le lait avec lesquels il nourrit ses enfants, ni le pain, avec lequel il représente son propre corps. Je réponds que le mot représenter est ambigu. Il signifie rendre présente une chose, ou par elle-même, ou par un signe, ou par une image. Pour ne par parler des témoignages de Cicéron et des autres pères, qui se sont souvent servis de ce mot pour signifier qu’une chose est vraiment et réellement rendue présente, Tertullien lui-même peut nous fournir des exemples de l’une et l’autre signification. Dans le livre 4, contre Marcion (près du milieu), il dit : « Et en le représentant, il dit : « Voici mon fils ». Il dit ici que le Père qui avait autrefois promis le Fils le « représente » quand il dit sur le mont Thabor : « Celui-ci est mon Fils » Ce qu’il appelle ici représenter signifie exhiber, rendre présent.

Et dans son livre contre Praxeas il appelle Fils celui qui représente le Père, parce que, réellement, le Père est dans le Fils. Le même Tertullien, dans le livre sur la pénitence, distingue l’adultère commis réellement, de l’adultère désiré, « représenté » dans l’esprit. Où le mot représenter signifie exhiber non en réalité, mais en image.

Comme ce mot est ambigu, on ne peut donc pas s’en servir pour conclure que Tertullien parle d’une représentation en signe, et non en réalité. C’est plutôt le contraire qui a des chances d’être vrai, car on dit plus proprement être représenté qu’être exhibé en réalité. Voilà pourquoi Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objection 160), commentant ce passage de Tertullien, reconnait que, à partir de ce seul passage, on ne peut tirer aucune conclusion certaine, et qu’il faut chercher ailleurs la véritable pensée de Tertullien. Et il nous renvoie à un autre passage que nous expliquerons plus tard.

Le deuxième témoignage ils le tirent du livre 3 contre Marcion, et du livre contre les Juifs. Car, il emploie exactement les mêmes mots dans les deux livres. Voici ce que Tertullien dit dans son livre contre les Juifs : « Dieu, par Jérémie, insinue ce que vous alliez dire de ce bois : Venez, jetons un bois dans son pain ! Oui, un bois a vraiment été mis sur son corps. Car, c’est ainsi que le Christ a expliqué, appelant pain son corps, ce que le prophète avait autrefois annoncé dans le pain. » Et, dans Marcion 111 : « Ce bois, Jérémie annonce d’avance que Les Juifs diront de lui : Venez, mettons du bois dans son pain, c’est-à-dire dans son corps. Car, c’est ce que Dieu, dans votre évangile, a révélé, en appelant le pain son corps, pour que tu puisses comprendre que le pain a été donné comme une figure de son corps. »

Je réponds que, si on examine de près ce que dit Tertullien, cette citation nous est plus favorable à nous qu’aux hérétiques. Car, il écrit que, selon Jérémie, il faut entendre par pain le corps du Christ qui a été cloué au bois de la croix. Et il ajoute que le Christ lui-même a expliqué cette prophétie de Jérémie quand il a dit du pain eucharistique : ceci est mon corps, qui est livré pour vous. Il nous fait donc comprendre que, chez Jérémie, on ne peut pas, par pain, entendre un pain matériel qui signifierait le corps du Christ (comme les hérétiques le disent du pain eucharistique). Car, si nous entendions ainsi le pain, il s’ensuivrait que c’est le pain qui a été crucifié, non le Christ lui-même. Nous sommes donc forcés d’entendre par pain le vrai corps du Christ, qui est le pain de vie.

Jérémie parle donc figurativement, quand le corps est appelé pain, ce n’est pas un trope parce qu’il est un signe du corps, mais parce qu’il nourrit nos âmes à la manière du pain. Comme l’exprime correctement Lactance (livre 4, chapitre 18, institutions divines), où il dit que le corps du Seigneur est appelé pain par Jérémie, parce qu’il est la nourriture et la vie des hommes qui croient en lui. Mais, selon Tertullien, le Christ a expliqué la prophétie de Jérémie quand il a dit du pain : ceci est mon corps. Ce n’est donc pas du pain matériel qu’il a dit : ceci est mon corps, mais du pain céleste qui est vraiment son corps.

Car, si c’était du pain matériel que le Seigneur avait dit : ceci est mon corps, il s’ensuivrait que c’est le pain matériel qui a été crucifié pour nous. Car, c’est de ce pain que, selon Tertullien, il dit : ceci est mon corps, ce pain duquel Jérémie avait dit : mettons du bois dans son pain. Voilà pourquoi, dans la phrase de Tertullien, le pronom démonstratif ceci démontre un pain, mais le pain céleste. Ou il démontre le pain terrestre, non celui qui est demeuré tel, mais celui qui a été changé dans le corps du Christ. De sorte que le sens paroles serait, selon Tertullien : ce pain que je vous présente, n’est pas un pain ordinaire, mais est mon propre corps. Ou : ce qui a été jusqu’ici un pain ordinaire, est maintenant mon corps.

Les paroles obscures de Tertullien dans son livre 3 contre Marcion : tu comprendras qu’il a donné le pain comme figure de son corps, ne signifient pas que le Christ a donné à ses apôtres la figure de son corps, et non son propre corps. Autrement, il n’aurait pas dit que la figure du corps est le pain, mais qu’il a donné le pain comme figure du corps. Cela signifie donc que le Christ a donné, ou expliqué ou accompli la figure de son corps que Jérémie avait mise dans le pain. Il faut donc placer ses mots dans l’ordre suivant. Tu comprendras par là la figure de son corps, la figure, dis-je, du pain, c’est-à-dire que, caché dans le mot pain, le Christ est apparu. Voilà pourquoi il ajoute : le corps que le prophète avait présenté en figure par le mot pain.

Dans ces paroles, il y a une antithèse à noter. Car, comme Jérémie a dit pain quand il voulait signifier le corps du Seigneur, le Seigneur a parlé de son corps quand il donnait aux disciples le pain de vie.

On nous oppose un autre texte de Tertullien. Le livre 4 contre Marcion, où nous lisons : Le pain qu’il a pris et distribué aux disciples, il le fit son corps, en disant ceci est mon corps, c’est-à-dire la figure de mon corps. Il n’aurait pas été une figure s’il n’avait pas été le corps de la vérité. » Je réponds que les premières paroles de ce texte, dont les sacramentaires font une arme inexpugnable, nous sont grandement favorables. Ces paroles : il fit son corps du pain reçu en disant : ceci est mon corps, indiquent la réelle mutation du pain dans le corps du Christ. Les autres : cela est la figure de mon corps, ne signifient pas, comme le croient les sacramentaires, que le pain de l’eucharistie est une figure du corps du Seigneur, mais que ce qui fut autrefois une figure dans l’ancien testament est maintenant changé dans la réalité du corps du Christ. Car, il ajoute ceci : la figure de mon corps. Non, avec le mot corps, comme précédemment, mais avec le pronom ceci, le sens étant : le pain reçu il en a fait son corps, en disant ceci, c’est-à-dire le pain qui fut autrefois une figure de mon corps est maintenant mon corps. Où le pronom ceci montre le pain, non qui demeure inchangé, mais qui est changé, comme nous l’avons dit plus haut.

Qu’il en soit bien ainsi nous le prouverons par les paroles qui suivent. « Il ne serait pas une figure s’il n’était pas le corps de vérité. » Car, si par figure, il entendait l’eucharistie, il n’aurait pas dit : n’aurait pas été, mais ne serait pas, car il parle de la figure de l’ancien testament, qui n’aurait surement pas été une vraie figure si elle ne correspondait pas à un vrai corps. Deuxièmement. On peut prouver la même chose avec les paroles qui suivent plus bas : « Pourquoi, dit-il, appelle-t-il pain son corps et non melon d’eau, que Marcion avait à la place du cœur, pain dont la figure ancienne était une figure du corps du Christ, celle dont parle Jérémie : venez, mettons du bois dans son pain, c’est-à-dire la croix sur son corps ? Donc l’éclaireur des choses anciennes a assez indiqué que par pain il entendait son corps. » Tertullien nous dit là que le Christ a appelé son corps pain et non melon d’eau, ou une autre nourriture, pour accomplir la figure de Jérémie qui, par pain, signifiait le corps du Christ. Le Christ n’a donc pas, dans l’eucharistie, institué une figure de son corps, comme les adversaires le veulent, mais, en confectionnant son corps à partir du pain, il a accompli l’antique figure.

On le prouve aussi avec les paroles qui suivent où il dit, en expliquant la prophétie de Jacob (Genèse 49) : il lavera sa robe dans du vin, et dans le sang du raisin son manteau : « Par la robe, il indique sa chair, et par le vin le sang. Et c’est ainsi que maintenait il a consacré son sang dans le vin, celui qui avait alors figuré le vin dans le sang. » Il est à noter, là, que, comme pour Jérémie le pain signifie le corps, parce que le corps du Seigneur est la nourriture des fidèles, comme nous l’avons déjà dit; et le vin, pour le patriarche Jacob, signifie que le vin est le sang du Seigneur, parce qu’il est le breuvage de ses fidèles. C’est pour expliquer ces figures ou prophéties que le Christ nous a livré son corps sous l’espèce du pain, et son sang sous l’espèce du vin.

S’il ne nous avait pas donné son vrai corps et son vrai sang, il n’aurait ni bien expliqué ni bien accompli les prophéties. Car, autant, par le pain, Jérémie a prédit son vrai corps, autant par le vin, Jacob a prédit son vrai sang, comme le dit Tertullien. Ces paroles de Tertullien « qui dans le sang avait figuré le vin » se rapportent à ces autres paroles de Jacob « dans le sang du raisin, son manteau ». Par le sang du raisin il veut dire le vin, et par le vin il entend le sang du Seigneur, comme il l’explique lui-même, quand il dit que par la robe, il montre la chair, et par le vin le sang.

On le prouve quatrièmement, par le propos de tout le livre. Car, son but était de montrer que le Christ, dans l’évangile, n’avait pas détruit l’ancien testament, mais l’avait accompli. Voilà pourquoi Tertullien parcourt plusieurs œuvres du Christ, et démontre que, dans toutes ces choses, il s’est appliqué à accomplir les figures de la loi. Donc, même dans ce passage, il ne présente pas une figure instituée dans le nouveau testament, mais seulement l’accomplissement des anciennes figures.

CHAPITRE 8

Le témoignage d’Origène

Origène qui n’est pas beaucoup plus ancien que Tertullien, parle en plusieurs endroits du sacrement de l’eucharistie. D’abord, dans son homélie 13 sur l’Exode, commentant le chapitre 25 de ce livre. Voulant exhorter le peuple à ne pas mépriser la parole de Dieu, il apporte l’exemple de la diligence de tous les chrétiens à conserver le corps du Christ : « Je veux vous admonester par des exemples de votre religion. Vous qui participez régulièrement aux saints mystères, vous savez que quand vous recevez le corps du Seigneur, vous le conservez avec précaution et vénération, pour qu’aucune parcelle ne s’en échappe, pour que rien de qui a été consacré ne soit foulé aux pieds. Vous vous croyez coupables, et vous avez raison de le croire, si quelque chose est perdu par accident. »

Or, les adversaires ne conservent pas le corps du Seigneur, puisqu’ils ne reconnaissent pas le sacrement, si ce n’est dans l’usage qu’ils en font. Ils ne se croient pas non plus coupables s’ils font tomber par terre une parcelle de l’hostie ou une goutte de sang. Et c’est tout à fait logique qu’ils pensent ainsi, car ils n’ont rien d’autre que du pain. Or, s’ils avaient ou croyaient avoir le vrai corps et le vrai sang du Seigneur, ils le conserveraient certainement avec le plus grand soin, comme l’Église l’a toujours fait, ou ils seraient traités d’impies et de sacrilèges. À ce témoignage et à l’autre, je n’ai pas vu de contre réponses des adversaires.

L’autre témoignage d’Origène est tiré de son homélie 5 sur les divers lieux de l’évangile, où il traite de l’enfant malade du centurion : « Quand tu reçois cette sainte nourriture, ce repas sacré non corrompu, quand tu te nourris du pain et du breuvage de vie, manges et bois le corps et le sang du Seigneur, le Seigneur, alors, entre sous ton toit. Et en t’humiliant toi-même, imite et centurion et dis : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. » Car, là où on le fait entrer indignement, c’est pour la condamnation de celui qui le reçoit ainsi qu’il entre. » Il est évident que ces paroles ne peuvent s’entendre que du vrai corps du Christ, qui est vraiment reçu par la bouche du corps. Car, si c’est par métonymie qu’Origène avait parlé du corps du Seigneur, c’est-à-dire d’un pain qui signifie le corps du Seigneur, il n’aurait pas appelé ce pain un repas sacré non corrompu, et il n’aurait pas voulu qu’on lui dise : Seigneur, je ne suis pas digne. S’il avait vraiment parlé du Christ signifié par le pain, qui est reçu par la foi, il n’aurait pas dit : « Là où on le fait entrer indignement, il entre pour la condamnation de celui qui le reçoit ainsi. »

Car, selon les adversaires, le Christ ne peut être reçu dans la foi que par les pieux, et pour la vie. Car, selon nos adversaires, ce qui est indignement reçu n’est que le symbole externe. Or Origène veut que les pieux autant que les impies disent, avant de recevoir l’eucharistie : seigneur, je ne suis pas digne. Il veut donc que ce soit le corps qui reçoive l’adoration et l’invocation, ce qui est absurde. Ou il veut que, sous les espèces, le Christ soit vraiment contenu.

Le troisième texte est tiré de son homélie 7 sur le livre des Nombres : « Alors, c’est en énigme que la manne était une nourriture. Maintenant, la chair du Verbe de Dieu est dans l’espèce du pain, et est une vraie nourriture, comme il l’a dit lui-même : parce que ma chair est vraiment une nourriture. Or, il est certain qu’il oppose l’espèce à l’énigme, c’est-à-dire la vérité à la figure. Si l’eucharistie n’était le corps du Christ que par trope, c’est par énigme que le pain serait appelé chair du Seigneur. Car la manne était elle aussi le corps du Seigneur, significativement.

Et on confirme l’argument par les paroles précédentes, où Origène dit que les Hébreux ont eu le baptême en énigme, quand ils ont traversé la mer rouge, et que nous, c’est en espèce que, par le baptême, la régénération nous est donnée que le passage de la mer rouge ne donnait pas mais signifiait ou ombrageait seulement. C’est donc de la même façon que dans l’eucharistie nous est donnée la chair, que la manne des Juifs ne donnait pas, mais signifiait seulement.

À ce passage, les adversaires répondent, et surtout Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, part 1V) qu’Origène parle d’une façon de parler, non de l’existence des choses, c’est-à-dire qu’il affirme que les Hébreux avaient le corps du Christ en énigme, puisqu’on ne leur avait pas expliqué ce que signifiait la manne. Il nous est donné à nous en réalité parce qu’on nous explique clairement ce que signifie le pain de l’eucharistie.

Mais Pierre se trompe ou a été induit en erreur. Car Origène dit l’un et l’autre : Dieu a parlé autrefois en énigme de ce qu’il nous donne maintenant en réalité. Car, voici ce qu’il dit : « Avant que Moïse reçoive l’Éthiopienne, il n’est pas écrit qu’il ait vu Dieu en réalité, mais plutôt en énigme. Mais là où il reçut l’Éthiopienne, c’est alors que Dieu dit qu’il lui parlait de bouche à bouche, et non par énigme. Et quand Moïse vint à nous, et se joignit à notre Éthiopienne, la loi de Dieu a été connue non dans des figures et des images, mais dans la réalité de la vérité. Et les choses qui étaient d’abord désignées en énigme sont maintenant réalisées en vérité et en réalité. » Tu vois ici que Dieu a non seulement parlé plus clairement mais a présenté en réalité ce qu’il désignait par énigme. L’Eucharistie contient donc la vraie chair que la manne désignait en énigme.

Voyons maintenant quels sont les textes d’Origène qu’ils présentent contre nous. C’est dans son livre contre Gardinerus (objection 162) que Pierre le martyr nous objecte six citations d’Origène qui, cependant ou ne concluent rien, ou plaident en notre faveur. La première tirée de l’homélie 16 sur les Nombres : « On nous dit que le sang du Christ doit être bu non seulement par le rite des sacrements, mais aussi quand nous recevons ses sermons. » À l’aide de ce texte les adversaires s’efforcent de démontrer que, dans le sacrement, le sang n’est bu que spirituellement, puisque ce n’est que spirituellement qu’il est bu dans une prédication. Mais c’est plutôt le contraire qu’on doit en déduire. Car Origène ne dit pas que le sang du Christ est bu dans le sacrement comme il est bu dans un prêche. Bien plus, il distingue ces deux modes, et il indique qu’ils sont différents : que dans un sermon on le boit spirituellement, et dans le sacrement, on le boit réellement.

Le deuxième passage vient du commentaire d’Origène sur le chapitre 26 de Matthieu, où nous lisons : « Ce pain que Dieu le Verbe déclare être son corps, est une parole qui nourrit l’âme. » Le martyr note que le pain lui-même est appelé le corps du Christ, et qu’il y a donc un pain matériel dans l’eucharistie. Il ajoute ensuite que ce pain est appelé parole, parce que les sacrements sont des paroles visibles. Il ajoute enfin que le pain ne peut pas être appelé une parole nutritive, s’il s’évanouit par la transsubstantiation. Car, ce qui n’existe pas ne peut pas nourrir.

Je réponds que, après avoir laissé tomber le sens littéral, Origène explique tout ce passage d’une façon mystique. Et que, par pain, il n’entend pas un pain matériel qui serait une parole visible. Mais il entend les sermons du Christ, ou les paroles de Dieu non visibles, mais audibles. Car il dit que cette parole est un verbe qui procède du Verbe de Dieu, et un pain qui procède du pain céleste, c’est-à-dire est un sermon prononcé par le Christ qui est le Dieu Verbe, et le pain céleste. Lisez son commentaire au complet de Matthieu 35, et vous n’aurez aucun doute qu’il s’agit bien d’un commentaire mystique et non littéral.

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