Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 257)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le troisième texte est tiré de son homélie 7 sur le Lévitique. Après avoir dit que la chair du Christ est la parole de Dieu, il ajoute ceci : « Si on entend ce texte au sens littéral (si vous ne mangez mon corps et ne buvez mon sang etc) cette lettre tue. » Il semble bien là n’admettre aucun autre sens que le sens mystique.

Je réponds que si ce texte prouve quelque chose, il prouve seulement qu’il n’est pas question de l’eucharistie dans le chapitre 6 de saint Jean. Mais, il ne prouve pas que, dans l’eucharistie, ne se trouve pas le vrai corps du Christ. Car, les adversaires eux-mêmes enseignent que le chapitre 6 de saint Jean ne parle pas de l’eucharistie. Et pourtant, ils ne concèderaient pas que la chair du Christ n’est mangée qu’en écoutant un sermon. Car, cela serait rejeter totalement le sacrement de l’eucharistie. Je dis ensuite que ces paroles (à moins que vous ne mangiez etc) peuvent s’entendre de trois façons. Une première, au sens mystique et figuré. Et c’est de cette façon qu’Origène l’explique en disant que les sermons divins sont la chair du Seigneur. Une deuxième, au sens littéral, c’est-à-dire sans aucun ajout de mystère. Et c’est de cette façon que les Capharnaïtes l’ont entendu, qui pensèrent que la chair du Christ devait être mangée comme on mange les autres chairs. Et c’est dans ce sens qu’Origène dit avec raison que la lettre tue. Saint Augustin (livre 3, chapitre 16 de la doctrine chrétienne) confirme en disant que les paroles du Christ prises à la lettre semblent être quelque chose de criminel.

La troisième manière de l’entendre est ni complètement littérale, ni complètement mystique. Elle est littérale quant à la substance et la manducation de la chose, et figurée quant au mode de manducation. Le sens serait donc qu’on mange vraiment la chair du Christ, mais sans qu’elle ne subisse aucune lésion, comme nous l’avons dit plus haut dans l’explication de la sentence de saint Augustin sur ces paroles. Dans ce passage, Origène ne présente pas ce sens, mais il ne le rejette pas non plus. Et dans son homélie 7 sur les Nombres, il présente clairement ce mode d’interprétation quand il expose à la lettre ces paroles : « Ma chair est une vraie nourriture. »

Le quatrième passage est tiré de l’homélie 9 sur le Lévitique, près de la fin : « Ne reste pas dans l’incertitude au sujet du sang du Verbe. Écoute-le lui-même te dire que c’est mon sang qui a été répandu pour vous en rémission des péchés. » Pierre le martyr soutient qu’on nous enseigne ici qu’on ne doit pas estimer que soit, dans le sacrement, le vrai sang de la chair du Seigneur. Car, si le sang du Christ était vraiment dans l’eucharistie, il faudrait y adhérer comme notre rançon, et l’adorer en esprit de soumission.

Je réponds que Pierre le martyr et les autres calvinistes interprètent erronément ce texte, quand il estime, lui et les autres, que le sang du Christ est la prédication ou la signification des paroles de Dieu. Car, Origène appelle le sang du Verbe le sang véritable et corporel du Verbe de Dieu. Et il nous avertit de ne pas biaiser sur le sang du mot sang, sur le sang d’une chair, comme si ce n’était rien d’autre qu’un sang humain. Mais, rendons-nous compte que c’est le sang de Dieu lui-même, par lequel nous avons été rachetés. Ou (ce qui semble plus probable), il nous conseille de ne pas nous tromper sur le sens de ce sang qui provient d’une chair. Le sang des veaux et des boucs dont parlait Moïse ? Laissons ce sang-là de côté, et accédons au sang du Verbe de Dieu, qui était signifié par le sang des veaux et des boucs.

Que par le sang du Verbe, Origène entende le sang véritable et corporel du Christ, on le comprend quand on l’entend dire que c’est par ce sang du Verbe que nous avons été rachetés. Or, nous n’avons pas été rachetés par la signification des mots, mais par l’effusion d’un vrai sang. De même, il dit que de ce sang a été écrit : ceci est mon sang qui a été répandu pour vous. Or, on ne peut pas entendre ces paroles d’un sermon, mais du vrai sens. Et, au même endroit, Origène ajoute ces mots : « Celui qui est initié aux mystères connait la chair et le sang du Verbe de Dieu. Ne nous attardons donc pas sur ces mystères, parce qu’ils sont connus aux savants, et parce qu’on ne peut pas les faire comprendre aux ignorants. » Il dit là que les fidèles savent suffisamment ce que sont la chair et le sang du Verbe de Dieu; que les infidèles ne le savant pas, et ne peuvent pas l’apprendre avant de venir à la foi. Or, ce qu’est un sermon, ce qu’est la prédication de la passion du Christ, les infidèles le savaient, eux aussi. Car, on prêche l’évangile à tous sans discrimination. Il ne parle donc pas d’un sermon mais du sublime mystère de l’eucharistie, que les adversaires ne connaissaient pas et ne pouvaient pas apprendre. Ne vois-tu pas que le témoignage d’Origène qu’on nous avait objecté plaide en notre faveur ?

Le cinquième texte ils le tirent du commentaire du chapitre 15 de Matthieu. Commentant les paroles du Seigneur (ce qui entre par la bouche ne pollue pas l’homme), il dit certaines choses sur le sacrement de l’eucharistie où Pierre le martyr et les autres calvinistes voient une confirmation de leur hérésie. Il dit d’abord que la manducation corporelle de l’eucharistie est une chose indifférente, c’est-à-dire ni bonne ni mauvaise : « En ce qui a trait à la manducation, nous ne sommes privés d’aucun bien si nous ne mangeons pas le pain sanctifié par la parole de Dieu et par l’invocation; et nous ne nous enrichissons d’aucun bien en en mangeant. La cause de la privation est la malice et les péchés; et la cause de l’enrichissement est la justice et les actions correctes. » Or, si dans l’eucharistie, le corps du Seigneur était vraiment là, il apporterait un profit par sa propre vertu, et non seulement à cause de la bonté du récipiendaire. Il dit ensuite que la matière du pain est dans l’eucharistie parce qu’elle est rejetée dans un lieu secret. « Et cette nourriture, dit-il, par la parole de Dieu et la prière, sort du ventre selon ce qu’elle a de matériel, et est rejetée dans les latrines. » Et plus bas : « Ce n’est donc pas la matière du pain, mais la parole qui a été dite sur lui qui est profitable à celui qui ne mange pas indignement. »

Troisièmement, il appelle l’eucharistie un corps typique et symbolique et la distingue du véritable corps du Christ : « Et ces choses se rapportent à un corps typique et symbolique. On peut dire beaucoup de choses au sujet du Verbe lui-même qui s’est fait chair, et une véritable nourriture. » Quatrièmement, il dit que le corps du Christ ne peut pas être mangé par les pécheurs : « S’il pouvait se faire que quelqu’un qui persévère dans la méchanceté mange le Verbe fait chair, alors qu’il est le Verbe et la pain vivant, il n’aurait jamais été écrit : celui qui mange ma chair a la vie éternelle ». Ces textes permettent à Pierre le martyr de crier victoire. Voici ce qu’il dit le contre Gardinerus 1, objection 169 : « Ce texte ne nous laissera jamais sans défense. Ces paroles sont si claires qu’aucune distinction ne parviendra à en fausser ou en détourner le sens. »

À ces passages quelques-uns répondent que ces commentaires ne sont pas tout à fait orthodoxes. Que rien ne prouve qu’ils soient vraiment d’Origène. Que sa manière de parler diffère de ses expressions habituelles. D’autres répondent que, dans ce texte, il ne parle pas de l’eucharistie, mais d’un pain béni, qui était donné aux catéchumènes à la place de l’eucharistie. C’est de lui que parle saint Augustin (dans son livre sur les mérites et la rémission etc. chapitre 26.) Il dit que ce pain pouvait être appelé symboliquement le corps du Seigneur parce qu’il représentait l’eucharistie, à la place de laquelle il était donné.

Ce qu’on peut objecter à cette explication c’est qu’Origène applique au pain mangé indignement les paroles que saint Paul a prononcées dans 1 Corinthiens 11 : « C’est pour cela que parmi vous il y a des imbéciles, et que plusieurs sont morts. » À moins qu’Origène n’ait voulu entendre du pain des catéchumènes ces paroles de saint Paul qui portaient proprement sur l’eucharistie. Car, à sa manière, toute proportion gardée, il péchait celui qui méprisait ce pain béni, même si beaucoup moins que celui qui méprise l’eucharistie.

Mais, omettant tout cela, je réponds que tout ce qu’Origène dit peut s’entendre correctement du sacrement de l’eucharistie. Je dis d’abord qu’Origène parle précisément de la manducation corporelle de l’eucharistie, sans tenir compte de la bonté ou de la malice de celui qui la reçoit. Et il est vrai, que dans ce sens, la réception de l’eucharistie n’est d’aucun profit, et que son abstention ne cause aucun mal. Car, il n’y a aucun profit à manger corporellement l’eucharistie s’il n’y a pas de manducation spirituelle, parce que cette nourriture en est une de l’esprit, non du ventre. Et on ne perd rien à ne pas la manger purement corporellement, sauf par mépris, et si, pour une juste cause, on omet la manducation spirituelle. On ne doit pas déduire de cela que l’eucharistie est une chose indifférente, et qu’elle ne possède aucun pouvoir propre de sanctifier en dehors de la foi du récipiendaire. Car, Origène ne dit pas qu’elle ne possède pas une vertu propre, mais que cette vertu ne s’exerce pas chez ceux qui la reçoivent injustement. Ce qui est tout à fait vrai.

Au deuxième, je réponds que la matière qui est rejetée dans les latrines est appelée par Origène accidents visibles. Il importe peu, comme le dit Pierre martyr, que ces accidents appartiennent plutôt à la forme qu’à la matière, puisqu’ils sont des qualités, c’est-à-dire des formes accidentelles. Car, dans cet extrait, on n’appelle par quelque chose matériel par rapport à la forme naturelle, mais par rapport à la sanctification et à la signification. Et de plus, parmi les accidents de l’eucharistie, le principal est la grandeur, sur laquelle sont fondés tous les autres. Or, la grandeur appartient à la matière plutôt qu’à la forme.

Au troisième je réponds que le symbole du pain et du vin sont appelés à bon droit corps typique et symbolique, pourvu qu’on entende ces mots comme les entendent les catholiques. Car, tous les catholiques disent que l’eucharistie est un sacrement, un signe ou un symbole de la chose sacrée, c’est-à-dire du corps du Christ. Mais la question qui se pose pour nous et les sacramentaires est la suivante : sont-ce des symboles d’une chose présente ou absente ? Nous disons, nous, que, sous ces symboles, le corps du Christ est contenu; eux le nient. Et, de plus, ce vrai corps est, comme il est dans l’eucharistie, le type et le symbole de lui-même, comme il fut dans la croix, et comme il est maintenant dans le ciel. Car, par l’eucharistie, nous ne commémorons pas seulement la passion du Seigneur, mais nous recevons aussi le gage de la gloire éternelle. Et c’est de ce corps symbolique, et en même temps vrai, qu’Origène distingue le Verbe incarné, comme il est reçu par la foi en dehors du sacrement.

Au quatrième, je réponds qu’Origène parle de la manducation du corps du Christ en dehors du sacrement, quand il dit qu’il ne peut pas être mangé par les impies. Et cela est très vrai, car, en dehors du sacrement, on ne le mange que spirituellement. Qu’Origène parle de la manducation du corps du Christ en dehors du sacrement, on le voit parce qu’il distingue cette manducation de la manducation du pain sanctifié par la parole de Dieu, qui est le sacrement de l’eucharistie. Et aussi, parce qu’il allègue ces paroles de saint Jean V1 : celui qui mange ce pain vivra éternellement, paroles qui ne se rapportent pas à l’eucharistie, mais à l’incarnation.

Dans ce passage, deux sortes de pain sont distinguées par le Sauveur. Un pain qui était déjà présent et qui était mangé par la foi, c’est-à-dire le Verbe incarné. Et c’est de lui qu’il dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. » L’autre est un pain futur, et qui existera dans le sacrement. Et c’est de ce pain qu’il ajoute : « Et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde. » Il est surprenant le tapage que font les adversaires à propos de ces textes, eux qui pensent que le chapitre 6 de saint Jean n’a rien à voir avec l’eucharistie.

Le dernier témoignage d’Origène ils le tirent du livre 8 contre Celse, où il dit : « Nous qui cherchons à plaire au Créateur de toutes choses avec des prières et des actions de grâce pour les bienfaits reçus, nous mangeons les pains offerts. » Il appelle ici l’eucharistie pain. Je réponds que ce texte nous est plus favorable qu’à lui. Car, Origène ne dit pas qu’on mange des pains tout court, mais des pains changés dans le corps du Christ. Car, c’est ainsi qu’il parle : « Nous mangeons les pains offerts, qui ont été faits corps saints par des prières, et qui sanctifient ceux qui s’en servent pour un bon motif. » Par ces paroles, Origène ne dit pas seulement que les pains sont changés dans le corps, mais sont aussi offerts à Dieu, et sanctifient les hommes. Ce que nient les adversaires.

Mais Pierre le martyr insiste dans son livre contre Gardinerus, objection 168. Il soutient qu’Origène n’a pas dit que les pains étaient changés dans le corps saint du Christ, mais dans un corps saint quelconque. Ce quiconque est un diminutif, comme quand nous disons : celui-ci est un Isidore quelconque, les larmes sont d’un sang quelconque.

Je réponds que si Origène avait dit que les pains étaient changés dans n’importe lequel corps du Christ, l’objection de l’adversaire pourrait avoir quelque sens. Mais, ce n’est pas ce qu’il a dit. Ce qu’il a vraiment dit c’est : étaient changés en un saint corps, ou le « un » n’est pas un diminutif, mais un article qui déclare confusément le vrai corps du Seigneur. Origène n’a pas voulu dire à un païen que le pain était changé dans le corps du Christ, pour ne pas lui donner une occasion de se moquer davantage des mystères chrétiens qu’il ne comprenait pas. Mais il a dit non sans quelque obscurité que le pain était changé dans un corps saint. Ce pain-là les fidèles savaient de quoi il s’agissait.

CHAPITRE 9

Le troisième témoin de cet âge est saint Cyprien, qui a souffert environ en l’an du Seigneur 259. Dans son sermon 5 sur ceux qui avaient renié le Christ pendant la persécution, il reproche à ces renégats de se présenter à la sainte communion sans avoir été purgés par une pénitence publique. Il dit : « C’est une violence qui est faite à son corps et à son sang. Et ils pèchent plus contre le Seigneur avec leurs mains et leur bouche que quand ils ont renié le Seigneur, » Il semble incroyable de penser que saint Cyprien ait estimé que le péché de ceux qui auraient touché avec des mains indignes un signe ou une figure représentant le Christ, est plus grand que celui commis par ceux qui ont renié le Christ lui-même. Qui, en effet, délirerait au point de penser que pèche plus gravement celui qui touche un livre d’évangile en état de péché mortel, ou une image du Christ que celui qui le renie devant un persécuteur. Saint Cyprien veut donc dire que ceux qui reçoivent indignement l’eucharistie infligent une injure immédiatement et directement à la personne elle-même du Christ. Et que c’est à cause de cela que leur péché est plus grand que ne l’a été le péché des apostats contre la foi.

Au même endroit, saint Cyprien raconte quatre miracles qui ont été faits sur ceux qui avaient voulu traiter indignement le corps du Seigneur. Ces miracles témoignent assez hautement que l’eucharistie n’est pas seulement un signe du corps du Seigneur, car on dit ne nulle part que des punitions ont été données à ceux qui avaient traité indignement des signes. Et d’autant plus que ceux dont parle saint Cyprien ne se sont pas présentés au sacrement par mépris ou par haine du Christ. Dans le sermon sur la cène du Seigneur, qui s’il n’est pas de saint Cyprien est d’un auteur très ancien, saint et savant, comme les adversaires eux-mêmes le reconnaissent, nous recevons sous le nom de Cyprien, deux ou trois témoignages d’une grande clarté.

Le premier se trouve au début du sermon : « Placée entre des repas sacramentaux, la cène célébra des institutions anciennes et nouvelles. Et après la consommation de l’agneau que proposait l’antienne tradition, le Maître présenta à ses disciples la nourriture inconsommable. » Nous avons parlé plus haut de ce passage quand nous avons traité des figures de ce sacrement. Et nous avons montré, contre Pierre le martyr, que par nourriture inconsommable, on ne pouvait pas entendre un pain ordinaire, qui n’est pas moins consommable qu’un agneau. Ni, non plus, un corps du Christ qui n’est mangé que par la foi, car, de cette façon, dans l’agneau pascal, les Juifs auraient eu la même nourriture que nous dans l’eucharistie. Et c’est sans raison aucune que saint Cyprien aurait opposé la nourriture consommable donnée aux Juifs à la nourriture inconsommable donnée aux chrétiens.

Le second témoignage, nous l’avons un peu plus bas. : « Ce pain, dit-il, que le Seigneur a présenté aux disciples, changé non en figure, mais en nature, a été fait la chair toute-puissante du Verbe. Et comme dans la personne du Christ l’humanité apparaissait et la divinité était cachée, de la même façon, l’essence divine se dissimule ineffablement dans le sacrement visible. » Ce témoignage n’admet aucune réplique, même si les adversaires ont souvent essayé d’en présenter.

Pierre le martyr (11 par du livre contre Gardinerus, près de la fin, et dans la première partie du même livre) prétend que le pain a été changé parce que, de profane, il est devenu sacré, et de non sacrement, il est devenu un sacrement. Il dit, en effet, qu’il a été changé figurativement non naturellement, car la nouvelle signification sacramentelle n’est pas donnée aux accidents, mais à la nature et à la substance du pain. Car, entre le pain et le corps du Christ, il y a une analogie : comme le pain nourrit le corps, la chair du Christ nourrit l’âme. Or, nourrir appartient à la substance, non aux accidents. Il ajoute ensuite (pour que nous ne comprenions pas de travers) que la substance ou la nature du pain est changée non pour cesser d’être ce qu’elle était, mais pour acquérir quelque chose qu’elle n’avait pas. Comme on dit d’un homme qu’il a changé quand d’un non grammairien il devient grammairien, et d’un homme privé un roi.

Mais il est facile de réfuter cette interprétation avec les paroles mêmes de saint Cyprien. Premièrement. Non en image. Or, si la mutation n’est rien d’autre qu’un ajout de signification, ce n’est pas seulement la nature du pain qui est changée, mais aussi son image. Si ce qui signifie proprement est un signe sensible, comme sont les accidents du pain, pourquoi donc saint Cyprien a-t-il dit : changé non en figure mais en nature ?

Le martyr répond que la substance du pain sensible existe par ses accidents, et que c’est à eux que se rapporte proprement l’analogie de la nutrition. Je dis donc que bien que la substance sensible existe par ses accidents, être un signe convient mieux aux accidents qu’à la substance. Car un signe est ce qui, par lui-même et immédiatement, est perçu par les sens. Et il n’est pas vrai que l’analogie de la nutrition soit dans la substance et non dans les accidents, parce que la substance ne nourrit pas sans les accidents, et ensuite parce que, pour qu’il soit un signe de nourriture spirituelle, il n’est pas requis qu’il puisse vraiment nourrir corporellement, mais il est requis que, par l’espèce externe, il représente cette chose qu’il a coutume de nourrir. Car, le serpent d’airain fut une vraie figure du Christ crucifié, en vertu d’une analogie entre le Christ et le serpent. Et pourtant, ce serpent n’eut pas une vraie substance, mais seulement une figure de serpent.

Et les langues de feu qui apparurent au-dessus des apôtres, signifiaient adéquatement le don de l’éloquence divinement donné aux apôtres, en vertu d’une analogie entre langue et don. Et pourtant, ces langues n’eurent aucune substance, mais seulement la figure d’une langue. Enfin, dans toutes les visions des prophètes et dans les songes divinement envoyés, du Pharaon, de Nabuchodonosor, des autres, et dans toute l’apocalypse, plusieurs signes d’autres choses sont écrits, en raison de l’analogie qui existe entre les choses naturelles et divines, et pourtant, aucun de ces signes n’avait la substance des choses naturelles, mais seulement leur figure externe. Les accidents du pain sont donc proprement des signes du corps du Seigneur, en vertu de l’analogie qui existe entre le pain et le Christ. Il est là par accident, que la substance du pain soit sous ces accidents ou qu’elle n’y soit pas. Si être changé signifie acquérir une nouvelle signification, on ne peut en aucune façon expliquer pourquoi Cyprien a dit que le pain était changé « non en figure mais en nature. »

On le réfute ensuite par la parole : mais en nature. Car, saint Cyprien ne dit pas que c’est la nature du pain qui est changée, comme semble le comprendre le martyr, mais que le pain est changé dans sa nature. Être changé en nature, c’est pour le pain, être changé naturellement, c’est-à-dire substantiellement. Notre adversaire reconnait que le mot nature est employé ici au sens de substance. Or, acquérir une signification nouvelle ce n’est pas être changé substantiellement, mais accidentellement seulement, selon la raison, puisque cette signification est une relation de raison. Comme le dit le martyr, « le pain ne change pas seulement parce qu’il acquiert une nouvelle signification, mais parce qu’il est fait un instrument de Dieu pour faire mouvoir nos âmes ». Et si on demande : pourquoi les sacrements sont-ils des instruments de Dieu pour faire mouvoir nos âmes, on ne pourra répondre rien d’autre que « en signifiant et en représentant ». Car, nos adversaires n’attribuent aux sacrements aucune vraie efficacité, comme nous l’avons démontré plus haut.

On le réfute ensuite par ces mots : la toute puissance du Verbe. Car quelle toute puissance est-elle requise pour ne rien produire du tout ? Mais, dit Pierre le martyr, la toute puissance de Dieu est requise parce que seul Dieu peut instituer des sacrements. Je réponds que la toute puissance est requise en Celui qui a institué les sacrements pour qu’il réalise parfaitement ce que les sacrements signifient, la justification de l’homme. Mais aucune toute puissance n’est requise pour faire en sorte que quelque chose signifie. Cela, les hommes peuvent aussi le faire. Saint Cyprien ne recourt pas à la toute puissance de Dieu pour faire en sorte que les sacrements signifient, mais pour la mutation du pain dans la chair du Christ. Car il dit que c’est par la toute puissance du Verbe que le pain est fait chair.

Quatrièmement, par une comparaison. « Comme dans la personne du Christ l’humanité apparaissait, et la divinité se cachait, l’essence divine se diffuse ineffablement dans le sacrement visible. » Saint Cyprien ne dit pas ce que comprennent nos adversaires, que, dans le sacrement, il y a deux natures comme il y en a dans le Christ; et, que, par conséquent, la nature du pain demeure. Mais il dit que le Dieu vrai est caché sous l’espèce visible du pain comme il était caché sous l’espèce visible de la chair du Christ, quand il vivait sur la terre. Et pour qu’on ne dise pas que, dans le sacrement, Dieu est caché seulement par la représentation, il ajoute l’adverbe « ineffablement », qui exprime que ce mystère est un des plus grands et des plus difficiles à comprendre. Or, ou est la difficulté si le pain ne fait que signifier le Christ ?

Le troisième témoignage est dans le même sermon : « La doctrine de ce sacrement est nouvelle, et c’est ce que le magistère de l’école apostolique enseigna d’abord. Et c’est par le docteur Christ que cette discipline a été connue dans le monde, celle de boire le sang du Christ, dont l’autorité de la loi antique interdit strictement l’usage. La loi ancienne interdit en effet de boire du sang, mais l’évangile prescrit d’en boire. » S’il ne parlait pas de boire vraiment du sang, il parlait pour ne rien dire. La loi ancienne, en effet, ne prohibait pas de boire du sang en figure. Bien plus, dans l’eau miraculeuse jaillie du rocher, c’est en figure seulement que les Hébreux ont bu le sang du Christ.

Mais c’est le temps de présenter les témoignages de saint Cyprien que nous objecte Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objection 170, et les neuf suivantes). Car il a recueilli tous les textes que les autres ont coutume de citer. Il cite d’abord ces paroles du sermon sur la cène du Seigneur : « Jusqu’à ce jour, il crée son corps très vrai et très saint, le sanctifie et le bénit, et le rompt pour ceux qui le reçoivent pieusement. » Faisant flèche de tous bois, les adversaires tirent de ce texte les mots suivants : créer, sanctifier, bénir, sanctifier et diviser. Or, toutes ces choses, disent-ils, ne conviennent qu’au pain, non au corps du Christ.

Je réponds que saint Cyprien a voulu faire allusion au canon de la messe, où, après la consécration du pain, nous disons : « Par qui tu crées toujours pour nous tous les biens, tu les sanctifies, les bénis et nous les présentes. » Or, autant dans le canon que dans le texte de saint Cyprien, les mots créer, sanctifier et bénir se rapportent à la matière d’où est confectionné le corps du Christ. Car, nous rendons grâce à Dieu que, par le Christ, il crée d’abord le pain, le sanctifie et le bénisse par le même Christ, en le convertissant en son corps, et qu’il nous le présente. Donc la phrase suivante : le Christ crée, sanctifie, divise ressemble à quelqu’un qui dirait que ce pain est d’abord semé, ensuite récolté, moulu et cuit, et enfin, mangé. Le sens ne serait pas que c’est sous la forme du pain qui a été semé, récolté, battu; mais que la matière de laquelle il est fait, est semée et récoltée. C’est du vrai corps, non du signe du corps, que Cyprien dit qu’il est divisé pour nous et distribué, après que le pain a été créé et sanctifié, comme le « très vrai’ qu’ail a ajouté. Car one ne pourrait pas dire d’un corps qui n’existe qu’en figure qu’il est un très vrai pain.

Le deuxième témoignage il le tire du même sermon : « Ce pain ordinaire changé en chair et en sang procure la vie et l’accroissement aux corps. Voilà pourquoi, selon l’effet normal des choses, notre infirmité est instruite par une augmentation sensible de notre foi : par les sacrements visibles, se produit un effet de vie interne. » Pierre le martyr en déduit que, après la mutation sacramentelle, le pain de l’eucharistie nourrit encore nos corps, qu’il est un vrai pain, et qu’il est appelé corps du Christ par l’analogie de la nutrition.

Je réponds qu’il se trompe du tout au tout. Saint Cyprien ne parle pas de l’eucharistie quand il dit : il est changé en chair, et il nourrit nos corps, mais il donne la raison pour laquelle c’est avec du pain ordinaire que se fait l’eucharistie; et pourquoi le corps du Christ est parfois appelé pain. Il dit que la raison en est que comme le pain ordinaire, matériel et de froment, quand il est changé en notre chair et notre sang par l’action naturelle de la chaleur naturelle, nous nourrit et nous fait croitre, de la même façon le corps du Christ nous nourrit et nous fait croitre spirituellement. Il ne parle pas de la nutrition sacramentelle quand il dit qu’un « pain ordinaire est changé en chair et sang, » mais de la mutation naturelle qui se fait en nous quand nous sommes nourris par ce pain.

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