Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 258)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le troisième témoignage est tiré de la fin de ce même sermon : « À chaque fois que nous faisons ces choses, nous n’aiguisons pas nos dents pour mieux mordre, mais nous rompons le pain avec une foi sincère. » Je réponds que, par ces paroles, saint Cyprien déclare que le fruit de ce sacrement ne consiste pas dans la délectation ou l’engraissement du corps, mais dans la nutrition et la réfection de l’âme. On ne dit pas qu’il faut aiguiser les dents pour n’importe quoi qu’on veut prendre par l’instrument de la bouche. On le dit quand on prend avidement quelque chose pour le délecter dans le palais. Il est certain que, de ce ceux qui doivent avaler des médicaments amers, on ne dit pas qu’ils aiguisent leurs dents, car ils ne prennent pas cette nourriture pour la savourer, pour en tirer de l’agrément, mais à contre cœur, pour être guéris.

Le quatrième vient du même sermon : « Seul le Fils est consubstantiel au Père. Il n’est pas divisible, et n’est pas une substance partielle de la Trinité. L’union que nous formons avec lui ne mélange pas les personnes, n’unit pas les substances, mais associe les effets, et confédère les volontés. » Pierre le martyr en déduit qu’entre nous et le Christ il n’y a aucune union corporelle, mais seulement spirituelle. Ce n’est donc pas par le corps, mais seulement par l’esprit que le corps du Christ est mangé par nous.

Je réponds que saint Cyprien parle de l’union qui est la fin propre et principale de l’eucharistie. Et il nie que, par l’eucharistie, le Christ nous soit uni de façon à ce que nous ne formions avec lui qu’une seule personne, comme cela se fait dans le mystère de l’incarnation; ou une seule nature, comme le Père et le Fils sont un dans le mystère de la sainte Trinité. Il affirme seulement que nous sommes unis avec le Christ par la confédération de l’affection, et de la volonté. Or, l’union corporelle qui, par l’eucharistie, existe entre nous et le corps du Christ, il ne la nie ni ne l’affirme, parce que cette union n’est pas la fin de l’eucharistie, mais plutôt un moyen. Car, même dans les impies, cette union peut exister. Elle nuit au lieu de profiter, parce qu’elle ne conduit pas à l’union spirituelle, qui est la vraie fin de ce sacrement.

Le cinquième témoignage vient du même sermon : « Afin que nous sachions que notre demeure en lui est la manducation. » Et plus bas : « La manducation de cette chair est une certaine avidité, et un désir de demeurer en lui. » Et plus bas : « Ce qui est une nourriture pour la chair cela est la foi de l’âme. » Je réponds que, par ces paroles, il parle de l’effet du sacrement. Car manger la chair du Christ c’est, quand à l’effet et le fruit, demeurer en lui par la foi et la charité. Ce n’est pas Pierre le martyr qui nous oppose ce témoignage, mais d’autres.

Le sixième témoignage Pierre le martyr l’a tiré du sermon sur l’onction du crème : « Dans le repas qu’il a partagé pour la dernière fois avec ses disciples, le Seigneur nous a livré dans le pain et le vin, son corps qui devait être blessé sur la croix par les mains des soldats, pour que cette sincère vérité imprimée secrètement dans les apôtres expose aux Gentils comment le pain et le vin sont la chair et le sang, et les moyens de parvenir aux effets. Pour que les divers noms ou espèces soient réduites à une seule essence; et pour que les signifiants et les signifiés soient désignés par les mêmes mots. » De ce texte, notre adversaire déduit que seuls le pain et le vin, en tant qu’ils s’opposent au vrai corps mort sur la croix, sont présents dans l’eucharistie; et que le pain est appelé corps et le vin sang, parce que les uns signifient et les autres sont signifiés.

Je réponds que les paroles de Cyprien ne manquent pas d’obscurité. Cependant, si on en fait un commentaire correct, ce sont les catholiques qu’elles favorisent, non les hérétiques. Saint Cyprien dit d’abord qu’à la dernière cène, le Christ a donné à ses apôtres du pain à manger, qu’il a laissé les soldats blesser sont corps sur la croix. Il n’oppose pas le pain au corps, mais le corps sous l’espèce du pain à son corps naturel. Il oppose le corps comme nourriture au corps comme victime. Qu’il en soit bien ainsi, on s’en rend compte en constatant que le même auteur, dans le sermon précédent, avait enseigné avec des paroles très claires, que le pain était changé en nature, et devenait chair par la toute puissance de Dieu. Dans tout ce sermon, en comparant les sacrements, l’auteur traite de la supériorité de la religion chrétienne sur la religion juive. Et il est certain que le fait de n’avoir que du pain dans l’eucharistie ne contribuerait en rien à l’établissement de la supériorité du christianisme sur le judaïsme.

Saint Cyprien explique ensuite pourquoi le Seigneur a donné du pain et du vin dans la cène. La raison qu’il donne aurait peu de valeur si par pain et vin on n’entendait pas le corps et le sang sous les espèces du pain et du vin. La raison qu’il ajoute a quatre membres. Car, il dit que le Seigneur a donné du pain et du vin pour que, instruits secrètement de la vérité sincère, les apôtres puissent expliquer aux autres ces quatre choses. La première. Comment le pain et le vin sont corps et sang. La deuxième. Comment les causes conviennent aux effets. La troisième. Comment divers noms ou espèces se réduisent à une seule essence. La quatrième. Comment les signifiants et les signifiés sont indiqués par les mêmes mots.

Le premier membre est clairement expliqué par nous. Car, nous disons que les apôtres ont facilement compris, et ont pu l’expliquer aux autres, comment le pain était de la chair. Parce que ce pain vraiment sanctifié, qui semblait n’être qu’un pain ordinaire, était la chair du Seigneur, dès que le Seigneur a dit : « Ceci est mon corps. »

Le second membre, nous l’avons déjà correctement exposé. Nous disons que, du fait que les apôtres avaient reçu le corps sous l’espèce du pain, ils avaient compris comment les causes conviennent aux effets, c’est-à-dire, comment la chair du Seigneur nourrit et sustente les âmes de ceux qui la mange fidèlement. Car, ils le comprirent cela par l’analogie du pain, sous l’espèce duquel ils voyaient que la chair du Seigneur leur était donnée.

Le troisième membre nous l’exposons clairement aussi. Car, nous disons que les apôtres ont compris comment des noms et des espèces diverses se réduisent à une seule essence. Parce que, par la consécration de l’eucharistie, le pain devient la chair du Seigneur, et une seule substance demeure, celle de la chair. Elle reçoit cependant plusieurs noms, car elle est dite chair, parce que telle elle est par l’effet.

Enfin le quatrième est correctement exposé par nous, à savoir comment les signifiants et les signifiés sont désignés par les mêmes mots. C’est-à-dire pourquoi le pain de l’eucharistie est appelé chair, et la chair du Seigneur, pain. Ce n’est pas la chair du Seigneur, chose signifiée, qui peut être dite pain, parce qu’elle est donnée sous l’espèce du pain; et ce pain, qui par son apparence extérieure désigne le corps du Seigneur, ne peut pas être dit chair, parce qu’il est vraiment chair par sa substance. Tout donc concorde dans notre interprétation. Nos adversaires ne peuvent pas s’en tirer aussi facilement, surtout au sujet du troisième membre de la raison. Comment, je le demande, diverses espèces (le pain et la chair) peuvent-elles être réduites à une seule essence, s’il n’y a aucune mutation réelle ?

Pierre le martyr répond qu’elles sont réduites à une seule essence parce qu’elles deviennent un seul sacrement. Car le sacrement de l’eucharistie intégral consiste en un signe et une chose signifiée. Je réponds que ce qu’il dit est d’une grande absurdité. Car, comme le signe et la chose signifiée sont relativement opposés, comment, d’un signe et de la chose signifiée, pourrait se former une seule chose ? Car il ne veut pas dire, lui, comme les catholiques disent, que le sacrement consiste matériellement en signe et en une chose signifiée réellement présente, et jointe au signe. Mais qu’il consiste formellement en une chose signifiée, dont l’une est aussi éloignée de l’autre que le ciel et la terre. Car, pour lui, le signe est seulement sur la terre, et la chose signifiée seulement dans le ciel.

Le septième témoignage on le tire de l’épitre 6 (livre 1, à Magnus) où saint Cyprien écrit que le corps du Seigneur est appelé pain, lequel est composé de l’addition de plusieurs grains, et le sang vin, lequel est formé de plusieurs grappes de raisin. Je réponds qu’il n’y a là aucune nouvelle difficulté. Car saint Cyprien explique pourquoi le Seigneur a voulu confectionner ce sacrement à partir du pain et du vin. La raison en est, dit-il, l’analogie qui existe entre le pain, le vin et l’Église de Dieu qui est signifiée par ce sacrement.

Mais l’adversaire insiste et nous objecte ces mots « il a appelé le corps pain. » Et il en déduit que le corps du Christ n’est pas réellement présent, mais seulement en figure. Je réponds que saint Cyprien appelle le corps pain comme il a été dit à la dernière cène : ceci est mon corps. Voilà comment le pain est appelé corps. Mais par cette appellation elle-même, il devient vraiment un corps. Il ne s’ensuit donc pas que, tant qu’il est pain, le pain soit le corps du Christ; mais que ce qui était pain soit maintenant corps du Christ. Exemple. Quand une armée donne le nom d’empereur à un homme privé, par cette appellation même, cet homme privé devient empereur. On ne pourrait pas dire : cet homme privé est un empereur, mais celui qui était autrefois un homme privé est maintenant un empereur.

Le huitième témoignage ils le tirent du livre 2 (épitre 3 à Cécilius) : « On ne peut pas voir, non plus, que son sang, par lequel nous avons été achetés, est encore dans le calice, quand cesse d’être présent dans le calice, le vin par lequel le sang du Christ est montré. » Et plus bas : « Par l’eau (ajoutée au vin) nous entendons le peuple, et le vin nous montre vraiment le sang du Christ. » Et plus bas : « Le calice du Seigneur n’est donc pas l’eau seule, ni le vin seul, mais le vin mêlé à de l’eau. Comme le corps du Seigneur ne peut pas être seulement de la farine, ou seulement de l’eau. C’est le mélange des deux qui donne du pain. » De ces textes, les adversaires déduisent d’abord qu’il doit y avoir nécessairement du vin dans le calice, même après la consécration. Car, après la consécration, le vin montre le sang du Seigneur, puisque ce qui n’est pas ne peut rien montrer. Il en déduit ensuite que, par ce vin, le sang du Seigneur est montré, c’est-à-dire signifié; qu’il n’est donc, dans le calice du Seigneur, que figurativement. Il en déduit aussi que, par ce vin, ce n’est pas un sang présent et existant réellement dans le calice qui est montré, mais un sang absent. Car le sang est montré par le vin, de la même façon que le peuple l’est par l’eau. Les peuples, en effet, ne sont dans le calice que figurativement. Pierre le martyr, Pierre Boquin, Bèze et les autres placent de grands espoirs sur cet argument.

Il faut d’abord noter qu’il y a une grande différence entre ces deux phrases : le vin est le sang du Seigneur, et le sang du Seigneur est le vin. Car la première phrase enseigne que le vin est dit sang au sens figuré. L’autre, par contre, enseigne que le sang est du vin figurativement, qu’il est réellement et proprement du sang, et non du vin. Car, il ne peut pas se faire que, au sens propre, le vin soit du sang et le sang du vin, puisque ce sont des substances différentes, et, comme on dit, des termes disparates. Il résulte donc de tout cela que la première proposition, quand elle est enseignée par les pères, n’est ni pour nous, ni contre nous; que la deuxième proposition est pour nous et contre les adversaires. Car la proposition suivante : « le vin est le sang du Christ » requiert seulement que, dans l’eucharistie, il y ait du vin, quant à ce qui signifie quelque chose, c’est-à-dire quant aux accidents externes. Car, comme nous l’avons montré plus haut, le vin signifie seulement par ses accidents. Dans l’eucharistie demeure vraiment le vin en tant qu’accidents signifiant le sang du Christ. Est-ce que c’est la substance du vin avec ses accidents qui est dans l’eucharistie, ou le sang du Christ ? Cette interrogation n’affirme rien. Elle n’est donc ni pour ni contre nous.

L’autre phrase : le sang du Christ est du vin figurativement, est tout à fait pour nous, car, elle requiert nécessairement que dans le calice soit le sang du Christ au sens propre, un sang qui ressemble au vin. On ne peut pas dire, non plus, que le sang du Christ est ailleurs, selon les accidents, non selon la substance, comme nous le disons nous, du vin. Car, ce n’est pas une impiété de séparer les accidents de sa substance. Ce serait, par contre, une impiété de séparer les accidents réels du Christ de sa substance, car ce serait vraiment détruire le Christ.

Dans le texte de Cyprien, les adversaires n’ont donc pu voir que la première proposition, qui, comme je l’ai montré, n’est pas contre nous. Et nous leur montrons l’autre proposition qui leur est tout à fait contraire. Voici, en effet, comment il parle dans cette épitre, non loin du début : « Car, quand le Christ a dit « je suis la vraie vigne », le sang du Christ n’est certes pas de l’eau mais du vin. On ne peut pas, non plus, voir le sang du Christ dans le calice, quand le vin, qui montre le sang du Christ, fait défaut dans le calice. Comme il dit que le Christ est la vigne, et non que la vigne est le Christ, il dit, de la même manière, que le sang est la vigne, et non la vigne le sang. Il dit que le sang par lequel nous avons été rachetés, est dans le calice, et doit être montré par le vin, parce que le sang ressemble au vin.

Et, plus bas, il cite ce passage de la Genèse 49 : « Il lavera dans le vin sa robe, et dans le sang du raisin sa tunique. » Et d’Isaïe (63) : « Pourquoi tes vêtements sont-ils rubiconds, et tes habits comme celui qui foule le raisin au pressoir ? » Où il prouve que le sang du Seigneur est appelé vin, et que le vin n’est pas appelé sang. Car le Seigneur n’a pas lavé sa robe (sa chair dans la passion) dans un vin qui signifiait le sang, mais dans un vrai sang qui a une ressemblance avec le vin. Dans cette deuxième phrase de Cyprien, nous avons donc ce que nous voulons démontrer.

Aux trois choses que les adversaires ont déduites du texte de saint Cyprien, on peut répondre sans recherche et sans effort. À la première. Je dis que le vin doit être dans le calice, au moins selon ses accidents, comme nous l’avons déjà dit, parce que par ces accidents, il montre le sang. À la deuxième. Je dis que le sang du Seigneur est signifié par le vin, mais en tant que présent dans le calice, non absent. Car, comme nous l’avons entendu dire de saint Cyprien, ce qui est dans le calice est dit vin par similitude, et est dit sang au sens propre du terme, et ce sang par lequel nous avons été rachetés. À la troisième je dis que les choses comparées ne sont pas semblables en tout et pour tout. Voilà pourquoi, bien que Cyprien dise que par le vin est signifié le sang, par l’eau les peuples, on ne doit pas en conclure que soient égaux en toute choses les peuples et le sang du Seigneur, de sorte que, parce que le sang est dans le calice, les peuples y soient aussi. D’ailleurs, le sang du Seigneur est signifié comme rançon et breuvage, ce qu’on ne peut pas dire des peuples. Et enfin, dans l’eucharistie c’est le corps et le sang du Seigneur qui sont d’abord et avant tout représentés, les peuples, en second lieu.

CHAPITRE 10

Le quatrième âge de l’Église : de 300 à 400

Le témoignage du concile de Nicée

Nous voici maintenant arrivés au quatrième âge de l’Église, dans lequel nous trouverons des témoignages remarquables, comme ceux du concile de Nicée, de saint Athanase, de saint Hilaire, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Ambroise, de saint Basile, d’Optatus, de saint Grégoire de Nysse, de saint Grégoire de Naziance, de saint Ephrem, et de saint Épipihane.

Commençons donc par le concile de Nicée. Dans les actes de ce concile de la bibliothèque du Vatican, on trouve ces mots : « De même aussi, à la divine table, ne soyons ni distraits ni inattentifs devant le pain et le vin qui nous sont présentés, mais élevant notre esprit en haut, comprenons par la foi que celui qui est sis sur la sainte table c’est l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, immolé de façon non sanglante par les prêtres. Et, en prenant vraiment son corps et son sang précieux, croyons qu’ils sont les symboles de notre résurrection. Nous n’en recevons pas une grande quantité, mais un tout petit peu, pour que nous comprenions que nous ne les prenons pas en vue de la satiété, mais de la sanctification de l’âme. »

Ce témoignage les adversaires le reconnaissent, eux aussi, comme Jean Oecolampadius (dans le dialogue avec Nathanaël), Jean Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 36), Pierre Boquinus (livre 4 de la cène du Seigneur contre Heshusius), Wihelmus Klebitius (livre sur la victoire de la vérité, à la solution du troisième argument). Mais ils s’efforcent de détourner ce puissant argument pour stabiliser leur hérésie, comme si le concile nous avertissait de ne pas, sur la sainte table, chercher le corps du Christ sous les espèces du pain, mais de monter au ciel en esprit, et de manger là le corps du Christ par la foi. Mais ils errent royalement. Car le concile ordonne de ne pas nous laisser induire en erreur par les espèces du pain et du vin comme s’il n’y avait là rien d’autre que ce que nos yeux découvrent, mais de comprendre par la foi que c’est vraiment le corps du Christ, même si on ne le voit pas avec nos yeux corporels.

Que ce soit là la pensée du concile, on peut le prouver ainsi. D’abord, après avoir conseillé de ne pas avoir des idées terre à terre en regardant le pain et le vin, mais d’élever notre esprit vers le ciel, il ajoute que la foi doit nous faire voir l’agneau de Dieu placé sur la table sacrée. Selon nos adversaires, il aurait du dire que la foi doit nous faire voir le Christ dans le ciel, à la droite du Père. Le concile veut donc que nous accédions à cette table, et que nous y considérions non pas tant les symboles externes que ce qui est caché sous eux.

Par table sacrée, Klebitius entend le ciel. Il dit que le concile veut que nous cherchions l’Agneau de Dieu non sur un autel de pierre, mais sur la table céleste. Il se trompe radicalement. Car, c’est sur la même table divine et sacrée, que le concile place les symboles du pain et du vin et l’Agneau de Dieu, comme il appert de ces premières paroles : « Ici, dans la table divine, ne regardons pas ce pain avec des yeux terrestres. Or, les symboles du pain ne sont pas dans le ciel, mais sur un autel de pierre. La divine table n’est donc pas le ciel, mais l’autel de la terre. Et pour qu’on ne dise pas que, sur l’autel, le Christ est là significativement, et que le concile a voulu que nous ne regardions pas les symboles en tant que choses matérielles, mais en tant que représentant le Christ, le concile ajoute ce mot « sis ». Car, comme il dit que est sis sur la table sacrée, et qu’il oppose l’Agneau aux symboles, il déclare manifestement que l’Agneau de Dieu est vraiment et réellement sur la table, et non en tant qu’il est représenté par des symboles.

Deuxièmement. On prouve la même chose avec les paroles du concile. Il a dit que l’Agneau de Dieu était immolé par les prêtres sur la table sacrée. Or, par agneau tous entendent le Christ, en tant qu’il est distinct de ses symboles, qui, selon les adversaires, ne se trouvent qu’au ciel. Or, s’il est au ciel, comment pourrait-il être immolé par les mains des prêtres ? Les mains des prêtres sont-elles assez longues pour qu’elles s’étendent jusqu'au ciel ?

Troisièmement. On le prouve par les paroles suivantes : « prenant vraiment son corps ». À quoi donc sert ce « vraiment » si ce n’est à s’opposer à « figurativement » ? Mais, diront-ils, nous recevons vraiment le corps du Seigneur, mais avec notre cœur, non notre corps. Mais les paroles employées répugnent à cette explication, puisque les symboles de notre résurrection sont appelée corps et sang du Seigneur. Car, la vraie union de nos corps mortels avec le corps immortel du Seigneur signifie parfaitement la résurrection future de nos corps. Si seule notre âme s’unissait avec le corps du Seigneur, ce serait le signe que seule notre âme ressuscitera. 2019 02 10 fin

2019 02 23 début

CHAPITRE 11 : SAINT ATHANASE

Il a vécu au temps du concile de Nicée, dont il fut l’un des principaux participants. Theodoret (livre 2, des dialogues) a conservé ses paroles suivantes : « C’est le corps à qui il a été dit : « assieds-toi à ma droite », dont le diable, avec toutes les puissances mauvaises, fut ennemi, ainsi que les Juifs et les Grecs. Par lequel corps il fut Pontife et Apôtre, et duquel il a été dit quand il nous a livré le mystère : « ceci est mon corps qui est rompu pour vous, et le sang du nouveau testament, non de l’ancien, qui est répandu pour vous. Or, la divinité n’a ni corps ni sang. » Ces paroles proviennent d’un sermon sur la foi. Même s’il n’existe plus aujourd’hui, le témoignage de l’historien Theodoret suffit pour nous empêcher de douter que ces mots soient vraiment de saint Athanase.

En ce passage, saint Athanase veut prouver que le Christ avait un vrai corps, et qu’il n’y a avait pas en lui seulement la divinité, mais aussi la chair. Il le prouve, cela, par les paroles que le Père adresse au Christ : « assis-toi à ma droite ! » Or, s’asseoir en un lieu, c’est une chose qui convient à un corps, non à la divinité. Il prouve la même chose du fait que le Christ, en tant que pontife et prêtre, a offert son corps, et l’a livré pour nous, quand il a dit : « ceci est mon corps. » Si, en cet endroit, saint Athanase n’avait pas entendu par corps un corps véritable et réel, il aurait favorisé les hérétiques qu’il combattait. Car, ils soutenaient que le Christ avait un corps apparent, et donc une figure de corps; et ils niaient qu’il ait eu un vrai corps humain.

Mais les adversaires nous objectent un autre passage de saint Athanase. Car, dans son traité sur ces paroles : « Celui qui parlera contre le Fils de l’Homme, cela lui sera remis, » il dit : « À combien d’hommes le corps du Christ suffirait-il en tant qu’aliment, pour qu’il devienne la nourriture du monde entier ? » C’est pour les détourner d’une compréhension corporelle, qu’il fait mention de son ascension dans le ciel, et pour qu’ils comprennent que sa chair (dont il avait parlé) est une nourriture céleste et spirituelle qui doit être donnée par lui. Les choses que je vous ai dites, dit-il, sont esprit et vie. Or, c’est comme s’il avait dit : mon corps qui est montré et donné pour le monde, sera donné comme nourriture, pour qu’il soit distribué à chacun, et devienne pour tous un soutien, une préservation en vue de la résurrection à la vie éternelle. »

Ces paroles de saint Athanase déclenchent un cri de triomphe de la part de Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objection 180) : « Je pense qu’aucun texte des pères n’est plus solide ni plus invincible que ce passage de saint Athanase. »

Je réponds que la force de l’argument des adversaires consiste en trois choses. La première. En ce que saint Athanase affirme que la manducation du corps du Seigneur ne doit pas être comprise charnellement, car, si elle devait être mangée charnellement, elle ne suffirait pas pour le si grand nombre de ceux qui ont à la manger. Or, cela ne s’oppose pas à notre sentence, mais à celle des Capharnaïtes qui pensaient manger la chair du Christ en la coupant en morceaux, et en la servant ainsi à chacun. La phrase du Christ ainsi entendue est donc que, pour une si grande multitude, la chair du Christ ne suffirait pas. Nous disons, nous, que la chair du Christ est reçue de façon à être mangée dans son entièreté par tous, et sans divisions. Saint Athanase dit ensuite que la chair du Christ est un aliment spirituel, et qu’elle est distribuée spirituellement. Mais, cela ne nous contredit en rien. C’est avec raison, en effet, que la chair du Christ est appelée un aliment spirituel, car c’est à l’esprit, non au corps, qu’elle est donnée en nourriture; et c’est spirituellement, non corporellement qu’elle est distribuée, parce qu’elle n’est pas divisée en parties, mais est donnée entière, sans division, comme nous l’avons déjà dit.

Voilà pourquoi saint Bernard (dans son sermon sur saint Martin) dit : « La chair du Christ est donnée et mangée spirituellement. » Et cependant, il dit, au même endroit que, « dans le sacrement, se trouve la vraie substance de la chair. » Saint Athanase dit, enfin, que, quand le Christ a parlé de la manducation de sa chair, il s’est souvenu de son ascension au ciel, pour détourner les auditeurs d’une compréhension terrestre de ses paroles mystérieuses. Cela, non plus, ne combat pas contre nous. Le Seigneur fait mention de son ascension, pour montrer que sa chair ne devait pas être mangée à la façon des autres chairs, ce qui était la compréhension qu’en avaient les gens de Capharnaüm. Mais, d’une façon spirituelle. Car, si le Seigneur avait donné sa chair à manger en la coupant par tranches, ou en la hachant, comme les Capharnaïtes l’imaginaient, il n’aurait, certes, pas pu monter dans le ciel avec cette chair-là.

Quand nous apprenons que le Christ est monté au ciel avec sa chair immortelle et glorieuse, nous apprenons, en même temps, que sa chair n’est pas mangée charnellement, comme devant être débitée et cuite avant d’être consommée.

Dans le texte de saint Athanase, nous ne trouvons donc rien de contraire à la foi catholique. Mais nous voyons, par contre, des choses qui réfutent nos adversaires. Car, il dit, par exemple, que le corps qui est montré au monde et est livré à la mort pour la vie du monde, nous est donné en nourriture. Il indique assez clairement, par là, que le corps qui nous est donné est un vrai corps, non un corps symbolique. Car, ce n’est pas un corps symbolique qui a été livré à la mort pour la vie du monde. Ce vrai corps nous est donné non seulement par l’appréhension de la foi, mais aussi par l’appréhension de la bouche corporelle. C’est ce qu’indiquent ces paroles de saint Athanase : « Pour qu’elle soit pour une protection et une préservation, en vue de la résurrection. » Car, comme nous l’avons déjà dit, les anciens pères avaient coutume de prouver la résurrection des corps par l’union de notre corps mortel avec le corps immortel du Christ, dans le sacrement de l’Eucharistie.

CHAPITRE 12

Le témoignage de saint Hilaire

Saint Hilaire fut l’égal de saint Athanase. Le Seigneur suscita ces deux éminents docteurs pour qu’ils défendent respectivement la foi attaquée par les ariens, dans l’Orient et dans l’Occident. Voici ce que saint Hilaire dit (dans le livre 3 sur la Trinité) : « Si le Verbe s’est vraiment fait chair, et si, dans la nourriture dominicale, nous recevons vraiment le Verbe fait chair, comment estime-t-on qu’il ne demeure pas en nous naturellement ? » Et plus bas : « De la vérité de la chair et du sang, il ne reste plus de raison de douter. Car, maintenant, par la déclaration du Seigneur lui-même, et notre foi, c’est vraiment une chair, et vraiment du sang. »

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