Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 259)
À cela, les adversaires répondent de deux façons. Ils en profitent, car ils n’ont pas pu trouver un autre texte de saint Hilaire à nous reprocher. Dans sa dernière admonition à Westphalus, Calvin soutient qu’Hilaire parle par hyperbole. Mais, il est facile de le réfuter, par les paroles mêmes de saint Hilaire de Poitiers, qui, comme s’il avait prévu l’enseignement de Calvin, affirme parler proprement et formellement. Car, voici ce qu’il dit : « On ne doit pas parler des choses de Dieu en donnant un sens humain aux paroles divines; et on ne doit pas, par la violence ou une prédication impie, faire passer la perversité d’une intelligence impie, avant la salubrité des paroles célestes. Lisons ce qui est écrit, et comprenons ce qui est lu, et nous remplirons alors, parfaitement, le devoir de la foi. Si nous n’apprenons pas de lui ce que nous disons de la vérité du Christ naturelle en nous, c’est comme si nous étions des sots et des impies que nous disons : « ma chair est une vraie nourriture. »
Vois comment saint Hilaire dit qu’il ne peut rien affirmer dans un sens humain et profane, mais seulement ce qu’enseigne l’Écriture correctement comprise. De plus, quand saint Hilaire dispute avec les Ariens sur l’union naturelle du Christ avec nous dans le sacrement de l’eucharistie , il conclut à l’union naturelle entre le Père et le Fils. S’il a parlé hyperboliquement d’une union naturelle du Christ avec nous, il faudra qu’il parle aussi hyperboliquement de l’union du Père et du Fils. D’’où il s’ensuivrait qu’il est arien, ou qu’il défend gauchement les choses de la foi, car les ariens ne niaient pas qu’il existe, hyperboliquement, une union naturelle entre le Père et le Fils.
Pierre le martyr, (dans son livre contre Gardinerus, part 4), Theodore de Bèze (dans son dialogue sur le cyclope contre Heshusius, et Pierre Boquin (dans son livre sur la cène du Seigneur, contre le même), répondent que quand saint Hilaire a dit que nous recevons vraiment la chair du Seigneur dans l’eucharistie, il veut parler de la manducation spirituelle, qui se fait par la foi. Et quand il enseigne que le Christ nous est naturellement uni, il parle de l’union qui se fait dans l’incarnation, le Christ nous étant naturellement uni, parce qu’il a assumé la nature de notre chair.
Pierre le martyr ajoute que, pour Hilaire, l’union naturelle n’est pas un véritable mélange de natures, mais une union plus grande qui est celle des volontés. Car, il oppose l’union naturelle à l’union par le seul consentement de la volonté, que les Ariens mettaient entre le Verbe et le Père. Cette union naturelle, est, selon la sentence de Pierre le martyr, plus grande que l’union des seules volontés que nous avons avec le Christ, autant parce que le Christ a assumé notre nature, comme nous l’avons dit, que parce que, par la foi, nous recevons vraiment sa chair dans le sacrement. Le même Pierre martyr prouve que saint Hilaire ne parle pas d’une union naturelle réelle quand il dit que le Christ nous est uni naturellement dans l’eucharistie, parce que saint Hilaire distingue cinq unions naturelles.
La première. Tous les disciples sont un naturellement, parce qu’ils sont un par la foi. La deuxième. Nous sommes tous unis naturellement parce que nous sommes unis par la régénération. La troisième. Nous sommes un naturellement, parce que nous sommes réunis par le sacrement du baptême. La quatrième. Nous sommes un avec le Père et le Fils par un honneur qui nous est communiqué par le Christ. La cinquième. Nous sommes un naturellement avec le Christ par l’eucharistie. Comme sont dites naturelles ces unions par la foi, par la régénération, par le baptême, par l’honneur, parce qu’elles incluent quelque chose en plus du consentement de la volonté, même si elles n’incluent pas un mélange de natures, de la même façon, l’union par laquelle nous sommes unis au Christ, quand nous appréhendons sa chair par la foi, peut être dite naturelle, même si elle n’inclut pas une union réelle de sa chair avec la nôtre.
Ces soi disant objections tirées du livre de saint Hilaire peuvent être réfutées de plusieurs façons. La première. Par les paroles : « nous recevons vraiment, par la nourriture du Seigneur, le Verbe fait chair. » Ce qu’il appelle nourriture du Seigneur nous force à penser à une manducation corporelle, et non à une seule manducation spirituelle, comme ils le veulent. Car, la nourriture du Seigneur, de l’aveu de tous, est l’eucharistie. Saint Hilaire veut donc dire que, quand nous recevons l’eucharistie, en elle et par elle, nous recevons vraiment la chair du Seigneur. Deuxièmement, saint Hilaire a dit : « Ce que nous disons de la vérité naturelle en nous du Christ, nous en parlerons comme un sot et un impie, si nous ne l’apprenons pas de lui. » Or, si le Christ est mangé par la seule foi, et est en nous seulement de la même façon que sont les choses qui sont appréhendées par l’âme, rien ne pourrait être appelé paradoxe ou sottise, même si cela n’avait pas été dit par Dieu. Nous pourrions même être vraiment considérés comme fous si, sans la parole de Dieu, nous croyions que la vraie chair du Christ est mangée par une bouche corporelle. Car les infidèles ont toujours considéré cela comme un paradoxe stupide, comme on le voit par Averroès et les autres.
Troisièmement. Par ces mots : « De la vérité (réalité) de la chair et du sang du Christ il n’y a pas matière à doute. Car, maintenant, par la profession elle-même du Seigneur et par notre foi, c’est une vraie chair et un vrai sang. » Et plus loin : « Cela n’est donc pas une vérité ? Pour ceux qui nient que le Christ Jésus est vraiment Dieu, il convient parfaitement que ce ne soit pas vrai. » Ces paroles ne peuvent avoir que trois sens. Ou Hilaire veut dire que le Christ a assumé une véritable chair, ou qu’on mange une vraie chair dans le sacrement, ou que c’est une véritable chair que l’on mange réellement par la bouche quand on reçoit l’eucharistie. Le premier sens qu’embrassent Bèze, et Boquin et peut-être le martyr Pierre, n’est pas selon l’esprit de saint Hilaire. Car, dans ce texte, il ne discute pas de l’incarnation, mais de l’eucharistie. Il ne dispute pas, non plus, contre les manichéens qui niaient que le Christ avait une vraie chair, mais contre les ariens qui niaient la divinité du Christ, non sa chair.
Un peu avant, il avait dit de la vérité (réalité) du Christ en nous : « si nous ne l’apprenons pas de lui, » et il avait présenté ce texte de l’Écriture : « Ma chair est vraiment une nourriture, » pour prouver que la chair du Christ nous état unie naturellement. Et, après ces mots, il a ajouté immédiatement : « De la vérité (réalité) du corps et du sang du Christ, il n’y a pas lieu de douter, » et ce qui suit. Il parle donc de la vérité de la chair qui nous a été communiquée, non de celle qu’il a assumée. Enfin, cette preuve par laquelle Hilaire prouve qu’on ne peut pas avoir de doute sur la vérité (réalité) de la chair du Seigneur, parce que le Christ a dit : « Ma chair est vraiment une nourriture. » Or, c’est à bon droit qu’on prouve que, dans l’eucharistie, se trouve la vraie chair du Seigneur : parce que c’est Dieu le Christ qui a dit que sa chair est une vraie nourriture. Car, comme il est Dieu, il peut procurer ce qu’il a dit.
La seconde explication coïncide avec la première. Car, manger la chair par la foi n’est rien d’autre que croire que le Christ a une vraie chair, et qu’il est vraiment mort pour nous dans cette chair. Or, pour croire cela, il n’était pas nécessaire d’apporter un argument tiré de la divinité du Christ qui déclarait cela. Car il n’est pas difficile (une fois posé le mystère de l’incarnation) de croire que la vraie chair est mangée par la foi. Il reste donc une troisième explication qui, sans doute possible, est selon l’esprit de saint Hilaire.
Quatrièmement on le prouve de ce que saint Hilaire a souvent répété que, par la réception de l’eucharistie, le Christ était naturellement en nous. Car, quand Hilaire dit que l’un est naturellement dans un autre, il veut dire que la nature de l’un est vraiment dans un autre, comme le montrent plusieurs de ses mots, et surtout ceux qui sont dans la même page : « Pourquoi a-t-il présenté un degré ou un ordre de la consommation de l’eucharistie, si ce n’est parce que, comme il est dans le Père par la nature de la divinité, nous soyons en lui par sa nativité corporelle; et que l’on croit qu’il est en nous par le mystère des sacrements ? » Il enseigne, là, que le Père est dans le Fils naturellement, parce que la nature du Fils est vraiment dans le Père, parce qu’elle est la nature de l’un et de l’autre; et que nous sommes naturellement dans le Christ, parce que, par le mystère de l’incarnation, Dieu s’est vraiment uni à notre nature. Il enseigne que le Christ est naturellement en nous quand nous recevons l’eucharistie, parce qu’il unit à nous la nature de sa chair. Donc, comme la nature du Fils est vraiment et proprement dans le Père, et notre nature dans le Christ, il est de même nécessaire que, quand nous recevons l’eucharistie, la nature de la chair du Christ soit vraiment et proprement en nous.
Cinquièmement, on le prouve par d’autres de ses paroles. En expliquant : « Comme le père vivant m’a envoyé, et que je vis moi, par le père, celui qui mange ma chair vivra aussi par moi, » il dit : « Voici quelle est vraiment la cause de notre vie. Nous avons le Christ demeurant par sa chair en nous, hommes charnels, qui vaincront par lui de la façon dont lui vit par le père. Si donc nous vivons naturellement selon la chair par lui, c’est-à-dire possédant la nature de sa chair, comment n’-a-t-il pas naturellement le Père en lui selon l’Esprit, celui qui vit par le Père? » Et plus bas, il dit : « Le Fils de Dieu demeure charnellement en nous pas l’eucharistie. » Que pouvait-il dire de plus clair, je le demande, que en nous, hommes charnels, le Christ demeure charnellement par sa chair ?
Si nous mangeons la chair du Christ par la foi seule, et non par l’instrument du corps, il ne serait pas en nous, hommes charnels, c’est-à-dire en en nous en tant que nous sommes formés de chair, mais il serait seulement dans notre esprit et dans notre âme. Il ne serait pas non plus, par la chair, mais par la foi, et l’esprit. Il ne serait pas là, non plus, corporellement, mais spirituellement. De plus, la comparaison que saint Hilaire apporte, convainc facilement. Il dit d’abord que, selon l’esprit, le Fils vit par le Père, parce que la vie du Père, qui est un esprit, est vraiment attribuée au Fils. Et il ajoute que c’est de cette façon que nous vivons par le Christ selon la chair, parce que, dans le sacrement, sa chair nous est vraiment communiquée.
L’objection que Pierre le martyr a tirée de saint Hilaire ne permet de rien conclure. « Nous sommes naturellement un avec le Christ par l’eucharistie, comme nous sommes un entre nous par la foi, par la régénération et par le baptême; et comme nous sommes un avec le Christ par l’honneur ». Pour répondre à cette objection, il faut noter trois choses. La première. Il faut se rappeler le but et l’occasion de cette dispute. Il avait opposé aux Ariens ce texte (Jean X) : « Moi et le Père nous sommes un. » Mais les ariens avaient répondu qu’il fallait entendre cette union d’une union des volontés et des pensées, et non d’une unité de nature. Et ils donnèrent comme exemple les textes suivants (Actes 4) : « La multitude des chrétiens était un seul cœur et une seule âme. » Et (1 Corinthiens 3) : « Celui qui plante et celui qui arrose sont une seule et même chose. » Et (Jean 17) : « Et eux sont une seule chose en nous. »
Pour ne rien céder aux Ariens à cause des textes allégués, saint Hilaire prouve que le Père et le Fils sont un naturellement, et non par la seule concorde des volontés. Il dit : « Il faut les réfuter avec les textes dont ils se servent eux-mêmes. » Il enseigne donc, d’abord, que les fidèles sont, entre eux, un seul corps et une seule âme, non seulement par l’union des volontés, mais naturellement. Car, ils sont une seule chose par la foi, par la régénération et par le baptême. Ils le sont donc par la même nature de la foi, et par la même nature de la nouvelle régénération et du baptême. Car, tous sont fidèles, tous sont fils de Dieu, tous sont baptisés, même s’ils ne se connaissent pas entre eux, et même si l’un ne sait pas ce que l’autre veut. « Comment, dit-il, ne vois-tu pas une unité naturelle en ceux qui sont un par la nature d’une seule foi ? » Et il dit de la régénération et du baptême, la même chose qu’il avait dite de la foi.
Et puis, il enseigne que le texte de saint Paul (celui qui plante et celui qui arrose sont une seule et même chose) indique une unité naturelle. Car, ils sont une seule et même chose parce qu’ils sont les ministres du même Christ, et ils sont donc un par la nature de ce même ministère. « Ceux, dit-il, qui sont les mêmes par la même chose sont un aussi par la nature, et non seulement par la volonté. Parce qu’ils ont été faits une même chose, et qu’ils sont les ministres de la même chose et de la même efficience. »
Il en vient ensuite au troisième passage de saint Jean XV11 : « Pour qu’eux aussi soient une seule chose en nous. » Et il enseigne que nous sommes une seule chose avec le Christ naturellement, parce que par la participation de l’eucharistie, la nature de la chair du Christ s’unit à nous. C’est là qu’il dit tout ce que nous avons expliqué plus haut.
Il faut noter ensuite que, pour saint Hilaire, autre est : des choses sont une naturellement, et autre : un est dans un autre naturellement. Car, pour que des choses soient une naturellement, il suffit qu’elles participent véritablement à la nature de la chose dans laquelle elles sont une. Et c’est de cette façon qu’il dit que tous les fidèles sont un naturellement par la foi, la régénération et le baptême : parce qu’ils participent tous à la nature de la foi, de la régénération et du baptême. Et semblablement, il dit que tous les ministres sont un par le ministère, parce qu’ils participent tous à la nature du ministère. Mais, pour que un soit dans un autre naturellement, il ne suffit pas qu’ils participent d’une certaine façon à la même nature. Non. Il faut que la même nature de l’un soit vraiment dans l’autre. Et c’est de cette façon qu’il dit que le Fils est dans le Père naturellement par la divinité. La nature du Fils, en effet, est vraiment dans le Père. Et il dit semblablement que le Christ est en nous naturellement par sa chair, parce que la nature de sa chair est vraiment en nous par l’eucharistie.
Ces réflexions préalables permettent de répondre facilement à l’objection du martyr, de Bèze et des autres. Car, comme ils le présument faussement, saint Hilaire ne parle pas de la même façon de l’union par la foi, ou la régénération ou le baptême, et de l’union par l’eucharistie. Car, il ne dit pas que le Christ est en nous par la foi, ou par le baptême, comme il dit qu’il l’est par l’eucharistie. Il ne dit pas non plus, en parlant des fidèles, que l’un est dans l’autre par la foi, mais que tous sont un par la foi.
Il reste une troisième note. Pour saint Hilaire, l’unité par l’honneur est la même que l’unité par l’eucharistie. Car, quand il explique le chapitre 17 de saint Jean (« la gloire que tu m’as donnée, je la leur ai donnée »), il dit que l’honneur que le Fils a reçu du Père, le même Fils nous l’a donné, parce qu’il a fait en sorte que nous soyons un avec Lui, comme lui est un avec le Père. Et il dit que pour que nous soyons un avec lui, il a fait le mystère de l’eucharistie, par lequel il demeure vraiment en nous par sa chair. Et c’est ainsi qu’est solutionnée toute l’objection des adversaires. Car, ils n’ont pas compris ce que voulait dire, pour saint Hilaire, devenir un par l’honneur. Mais cela devrait suffire.
CHAPITRE 13
Le témoignage de saint Cyrille de Jérusalem
Saint Cyrille de Jérusalem (que le deuxième synode général a loué), a vécu au même temps que saint Hilaire, comme on le voit par sa lettre à l’empereur Constance. Et, au sujet du sacrement de l’eucharistie, il parle avec une telle exactitude et une telle précision qu’il n’aurait pas pu s’exprimer mieux s’il avait vécu à notre époque. Voilà pourquoi les hérétiques ne peuvent tirer de lui aucune objection à nous faire. Mais, nous, par contre, nous pouvons en puiser de nombreux et éloquents témoignages.
Le premier se trouve au début de sa catéchèse mystagogique 4, et, à vrai dire, c’est dans toute sa catéchèse qu’il nous exhorte à ne pas douter de la vérité (réalité) du corps du Seigneur dans l’eucharistie. Ce qui aurait certes été un effort inutile et vain, si l’eucharistie était seulement le signe du corps du Seigneur. Car, personne n’a coutume de douter des choses qui ne représentent aucune difficulté.
Voici ce qu’il dit : « Cette doctrine de saint Paul peut vous rendre tout à fait certains des divins mystères etc. » Et plus bas : « Comme le Christ lui-même affirme et dit du pain : ceci est mon corps, qui oserait douter ? Et, quand le même confirme, en disant : ceci est mon sang, qui peut douter et prétendre que ce ne soit pas son sang ? Ce qu’il dit au sujet du pain que le Christ a affirmé qu’il est son corps, ne signifie pas que c’est le pain matériel qui est le corps du Christ, mais le pain consacré, qui est une figure externe du pain matériel, mais qui, par la substance, est un pain céleste. C’est ce pain-là, dis-je, qu’il confirme être le corps du Christ.
Deuxièmement, dans la même catéchèse, saint Cyrille parle ouvertement de la transmutation du pain dans le corps du Seigneur, et que seules les espèces du pain demeurent après la transmutation : « Il avait, à un certain moment, aux noces de Cana, changé, par sa seule volonté, l’eau en vin, lequel est proche du sang. Et il ne sera pas digne que nous croyions qu’il ait transmuté le vin dans le sang ? Car, c’est en toute certitude que nous recevons le corps et le sang du Christ. En effet, sous l’espèce du pain, le corps t’est donné, et, sous l’espèce du vin, c’est le sang qui t’est donné. » Ces paroles sont si claires et si précises que je ne sais pas ce que pourrait inventer leur perversion.
Troisièmement, au même endroit, il dit que, par l’eucharistie, le corps du Christ n’est pas uni seulement à nos âmes, mais aussi à nos corps : « Nous serons ainsi, dit-il, des christophores, c’est-à-dire des porteurs de Dieu, quand nous recevrons dans nos membres son corps et son sang, et quand, comme le dit saint Pierre, nous aurons été faits participants de la divine nature. » On ne peut pas entendre ce passage d’un corps symbolique, comme si on ne recevait dans nos membres que du pain seulement. Car, il parle du corps dont il venait juste de dire que c’est le corps du Seigneur sous l’espèce du pain que nous recevons. Distinguant ainsi clairement le pain du corps du Seigneur.
Quatrièmement. Au même endroit, il nous avertit que nos sens sont induits en erreur par l’eucharistie, et qu’il ne faut pas les écouter. « Ne le considère donc pas comme un pain ordinaire, et un vin ordinaire. Car, c’est le corps et le sang du Christ, selon les paroles du même Christ. Même si le sens te suggère que ce n’est que du pain et du vin, que la foi te confirme, pour que tu ne juges pas de la chose par le goût. » Et plus bas : « Sachant cela, soyons certains que ce pain, qui ne nous semble au goût n’être que tu pain, est le corps du Christ, et que ce vin que nos yeux aperçoivent, et que le goût nous dit n’être que du vin, n’est pas du vin, mais le sang du Christ. » Que peut-on dire de plus clair ?
Car, on ne peut pas répondre qu’il ne l’appelle pas un pain ordinaire parce qu’il a une signification ajoutée, et que les sens nous trompent parce que nous jugeons qu’il n’est qu’un pain ordinaire. Car les sens ne jugent pas si le pain signifie ou ne signifie pas, mais ils jugent que c’est cette chose qui a coutume d’être naturellement sous les accidents qui tombent sous les sens. Et, de plus, saint Cyrille ne dit pas que les sens sont trompés parce qu’ils ne jugent pas que le corps du Christ est sous les espèces du pain, mais parce qu’ils jugent que la chose qu’ils voient, touchent et goûtent est du pain, alors qu’elle ne l’est pas. Or, elle serait un pain si on ne lui avait ajouté qu’une signification. Les sens ne nous tromperaient donc pas, comme le dit saint Cyrille. Ensuite, dans la catéchèse suivante, près de la fin, il avertit les communiants de se comporter avec une grande diligence pour qu’aucune miette ne tombe ou ne soit perdue. Ce qui, comme nous l’avons déjà dit, est une grande preuve de la présence réelle. Et, au même endroit, il ordonne de se mettre à genoux à la sainte table, dans une position d’adoration.
Mais quelqu’un objecte que, dans la troisième catéchèse mystagogique sur le saint chrême, il dise : ce n’est plus un onguent ordinaire après la consécration, exactement comme il a dit du pain après la consécration. Mais cela ne fait que confirmer notre sentence. Car, saint Cyrille ne parle pas de la même façon du saint chrême et de l’eucharistie. Car, de l’eucharistie, il dit que, après la consécration, ce n’est plus un pain ordinaire, mais le corps du Christ. Du chrême il dit bien que ce n’est plus un chrême ordinaire, mais il ne dit pas que c’est le Saint-Esprit, ou le corps du Christ, mais le chrême du Christ, ou l’huile sanctifiée.
Et voilà pour saint Cyrille, dont le témoignage devrait suffire à lui seul. Car, c’est le témoignage d’un homme saint et très ancien. Il est clair, net, sans aucune ambiguïté, et ne peut être perverti en aucune façon. Il provient d’une catéchèse où tout était expliqué clairement et parfaitement. Voilà pourquoi personne n’a jamais reproché à saint Cyrille de Jérusalem une seule erreur sur l’eucharistie.
CHAPITRE 14
Le témoignage de saint Ambroise
On a raison de joindre saint Ambroise à saint Cyrille de Jérusalem, parce qu’ils ont vécu pendant le même siècle, ont écrit des catéchèses semblables, des livres sur les sacrements, et sur ceux qui s’initient aux sacrements. Et il ne parle moins clairement que saint Cyrille.
Dans son livre sur l’initiation aux mystères, chapitre 9, et dans son livre 6 sur les sacrements (chapitres 3, 4, 5) il enseigne longuement que la nourriture qui nous est donnée dans l’eucharistie est de loin plus excellente que la manne que les Juifs eurent autrefois, le corps du Christ leur étant donné en figure, et nous, en réalité. Nous avons parlé de cet argument plus haut quand nous traitions des figures de ce sacrement. Deuxièmement. Le même Ambroise dans les mêmes livres, dit que le pain est changé dans le corps du Christ, et le vin dans le sang du Christ; qu’ils ne sont plus désormais du pain ou du vin, mais le corps et le sang du Christ.
À cet argument, les adversaires répondent de deux façons. La première. Ils révoquent en doute que soient vraiment de saint Ambroise les livres intitulés : les sacrements. Ils disent, ensuite, que la mutation dont parle saint Ambroise, n’est pas réelle, mais sacramentelle, de sorte qu’après avoir reçu une signification nouvelle des choses ordinaires et profanes deviennent des sacrements de la religion. Voir Pierre le martyr (livre contre Gardinerus, par 1, objection 190, et la partie 4 sur l’explication des paroles de saint Ambroise.)
La première réponse c’est timidement qu’ils la présentent, et non sans raison. Car les livres de saint Ambroise sont énumérés par Lanfranc et par Guitmund et par d’autres qui vécurent avant l’an 500. Il appert que le livre qui porte sur l’initiation aux mystères est de saint Ambroise, car, dans la préface il dit avoir traité des mœurs vicieuses de certains patriarches et de Salomon. Or, nul n’a jamais nié que cette œuvre fût vraiment de saint Ambroise. Que les livres sur les sacrements soient du même auteur que les livres sur les mystères, c’est une chose qui saute aux yeux, tant est grande la similitude du style et des sentences. Et même si ces livres n’étaient pas de saint Ambroise, ils seraient quand même d’un auteur très ancien. Mais c’est une chose stupide de douter de l’auteur de ces livres quand les adversaires n’apportent aucun argument qui nous obligerait à douter.
La dernière solution est réfutée par les paroles mêmes de saint Ambroise. Car, (dans le livre 4 sur les sacrements, au chapitre 4), il dit : « Tu diras peut-être que mon pain est un pain ordinaire. Mais, ce pain existe avant les paroles des sacrements. Là où la consécration se présente, c’est du pain que devient le corps du Christ. Or, si le pain n’est mué que sacramentellement, il ne cesserait pas d’être un pain après la consécration. Il prouve, au même endroit, par les exemples du plusieurs miracles, que les paroles du Christ sont opératoires, et qu’elles peuvent vraiment changer les natures. Or tout cela aurait été présenté pour rien si aucune mutation n’avait lieu dans le pain.