Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 260)
Mais apportons un témoignage pour prouver la même chose, tiré de l’initiation aux mystères (chapitre 9) : « Tu diras peut-être : Je vois autre chose. Comment peux-tu m’affirmer que je reçois le corps du Christ ? Il nous reste encore à prouver cela. Combien donc d’exemples allons-nous utiliser pour prouver que cela n’est pas ce que la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré ? La vertu de la bénédiction n’est-elle pas plus grande que celle de la nature, puisque, par la bénédiction, la nature elle-même est changée ? Moïse tenait le bâton, il l’a projeté et il devint un serpent. » Après avoir rappelé plusieurs miracles, ceux de Moïse, d’Élie et d’Élisée, il conclut : « Si la bénédiction a un pouvoir tel qu’elle peut changer la nature d’une chose, que dirons-nous de la consécration divine elle-même, où opèrent les paroles elles-mêmes du Seigneur Sauveur ? Car, ce sacrement que tu reçois, est confectionné par la parole du Christ. Si la parole d’Élie eut un pouvoir capable de faire venir le feu du ciel, la parole du Christ ne serait pas capable de changer la nature des éléments ? Au sujet de toutes les créatures de l’univers, tu as lu : il a parlé et elles ont été faites. Il a commandé et elles ont été créées. La parole du Christ qui, à partir du néant, pouvait faire ce qui n’existait pas, ne peut pas changer ce qui est dans ce qu’il n’était pas ? Créer de nouvelles natures n’est pas plus difficile que changer les natures. »
Il parle là avec tant de clarté d’une mutation réelle, qu’il serait trop impudent de le nier. Un peu après, au même endroit, il prouve la même chose au sujet du mystère de l’incarnation : « Il est évident que c’est en dehors de l’ordre de la nature que la très sainte Vierge a enfanté. Pourquoi, dans le corps du Christ, cherches-tu un ordre de la nature, quand c’est en dehors des lois de la nature que Jésus a été enfanté par la très sainte Vierge ? » Toutes ces choses-là auraient été dites pour rien s’il n’y avait aucune mutation réelle. Si le pain ne devient pas réellement le corps du Christ, mais seulement significativement, quel besoin y avait-il de prouver que le corps du Christ ne peut pas se faire naturellement à partir du pain, comme il ne se peut pas qu’une vierge enfante ?
Le troisième témoignage est tiré du même livre, celui des sacrements (chapitre 5), où i l prouve qu’on ne doit pas douter de la vérité (réalité) du corps du Seigneur. Cette preuve serait superfétatoire si ce que pensent les adversaires était vrai. Car personne n’a coutume de douter qu’un pain puisse être le corps du Christ significativement : « Le Seigneur Jésus lui-même, dit-il , nous a certifié que c’est son corps et son sang que nous recevons. Devons-nous donc douter de sa véracité et de son témoignage ? » Et, au même endroit, il dit, un peu plus bas : « Le prêtre te dit : le corps du Christ, et tu réponds : amen, c’est-à-dire, c’est vrai. Ce que la langue confesse, que le cœur le garde ! » Il est certain qu’il parle ici de ce qui est offert par les mains du prêtre. Or, si cela n’est pas le corps du Christ, saint Ambroise nous trompe, lui qui veut que nous confessions cela par la bouche et le cœur. Et (au livre 6, chapitre 1), il dit : « Comme notre Seigneur Jésus-Christ est le vrai Fils de Dieu, non comme les hommes le sont par la grâce, mais comme un fils l’est de la substance de son père, c’est ainsi qu’est vraie, comme il l’a dit, la chair que nous recevons. »
Le quatrième témoignage, tiré du livre 1 sur saint Luc, où commentant ces paroles du chapitre 1 («l’ange est apparu »), il dit : « Ne doute pas que l’ange ne soit présent quand est présent le Christ pour être immolé. » Si le Christ n’était pas réellement présent sur l’autel, mais seulement en figure, l’ange ne lui tiendrait pas compagnie.
Le cinquième témoignage est tiré du livre 3 sur le Saint-Esprit (chapitre 12). Commentant le psaume 97 (« Adorez l’escabeau de ses pieds »), il dit : « Par escabeau, on entend la terre, et par terre, la chair du Christ, que nous adorons aujourd’hui, dans les mystères, et que, comme nous l’avons dit plus haut, les apôtres ont adorée en Jésus. Ce passage n’admet aucune réplique. Car, le livre est indubitable, et le sermon porte sur l’adoration de latrie. Or, saint Ambroise dit ouvertement que c’est la chair unie au Verbe que nous adorons dans les mystères, c’est-à-dire dans l’eucharistie.
Réfutons brièvement les objections que tire de saint Ambroise Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, à l’objection 188 et aux suivantes. La première objection vient du chapitre 1 de la première épitre aux Corinthiens (commentaire 2). Saint Ambroise enseigne, selon lui, que la chair et le sang signifient les choses qui sont offertes pour nous; et que le calice mystique est le type du sang du Christ.
Je réponds que ces commentaires ne sont pas de saint Ambroise, et que, de toute façon, ils n’ont rien qui nous soit contraire. Nous avouons et même nous enseignons que l’eucharistie est un signe et un type de la mort du Christ, ou de la chair et du sang, comme ils ont été présents visiblement sur la croix, la chair clouée, le sang répandu.
Il nous objecte ensuite ces paroles du chapitre 4 du livre 4 des sacrements : « Nous posons donc la question : comment ce qui est pain peut-il être le corps du Christ après la consécration ? » Voici comment argumente Pierre le martyr à partir de ce texte : « Ce qui est pain est également le corps du Christ après la consécration. Or, un pain ne peut pas être réellement un corps humain. Il ne l’est donc que figurativement ». Et il le confirme, cela, par les autres paroles qui se trouvent au même endroit : « S’il y a une telle vertu dans la parole du Seigneur pour que commence à être ce qui n’était pas, quelle plus grande force n’-a-t- elle pas pour que des choses soient ce qu’elles étaient et soient changées en une autre chose ? C’est ainsi que nous voyons que le pain est changé dans le corps du Christ, tout en demeurant pain. »
Au premier texte, je réponds que saint Ambroise ne dit pas que le pain demeure après la consécration, mais plutôt qu’il ne demeure pas. Car, voici ses propres mots : « Comment ce qui est pain peut-il être le corps du Christ ? » En voici le sens : « Comment ce qui est maintenant un pain peut-il être le corps du Christ ? Et il répond : « Par la consécration. » Car la consécration fait en sorte que ce qui était un pain avant la consécration soit un corps après la consécration. Que ce soit bien le sens, nous le montre clairement un passage des Mystères (début du chapitre 9) : « Nous prouverons que cela n’est pas ce que la nature a formé, mais ce que la bénédiction a consacré. » Tu vois bien, là, qu’il n’y a plus de pain après la consécration. Bien plus, dans le même livre 4, chapitre 4 sur les sacrements, saint Ambroise dit : « Ce pain est du pain avant les paroles de la consécration. Quand survient la consécration, c’est du pain que devient la chair du Christ. »
À l’autre passage, a déjà répondu doublement autrefois Lantfranc, dans le livre contre Béranger. La première façon. On ne trouve pas, dans les manuscrits de saint Ambroise, les mots suivants : « Pour que soient les choses qui étaient. » Mais voici ce qu’on lit : « Combien plus de vertu ne lui faut-il pas pour que les choses qui sont soient changées en une autre ? » Cette version semble plus vraie parce que plus conforme au livre sur les mystères, chapitre 9, où nous lisons : « La parole du Christ qui a pu, à partir du néant, faire exister ce qui n’existait pas, ne peut donc pas changer les choses qui sont en ce qu’elles n’étaient pas ? » Il répond ensuite que ces paroles : « pour qu’elles soient ce qu’elles étaient », ont le sens suivant : pour qu’elles soient ce qu’elles étaient selon l’apparence extérieure, mais soient vraiment changées selon la substance interne.
On peut répondre aussi que saint Ambroise a voulu dire ceci : si le Christ a pu faire quelque chose à partir de rien, pourquoi ne pourrait-il pas faire quelque chose à partir de quelque chose, en n’anéantissant pas ce qui était, mais en le changeant en mieux ? Il n’a donc pas dit : car il faut que le pain demeure, mais ne soit pas annihilé, et demeure tout en étant changé.
La troisième objection vient du livre 4, chapitre 5, sur les sacrements, du chapitre 8 sur l’initiation aux mystères, et au chapitre 9 sur la bénédiction des patriarches. Il dit là que ceux qui reçoivent le corps du Seigneur obtiennent la rémission des péchés. Il en déduit que le corps du Seigneur n’est pas reçu par les impies, et que, par conséquent, le corps n’est pas reçu par un instrument corporel, que possède aussi les impies, mais seulement par la bouche spirituelle, que ne possèdent pas les impies. Mais ces objections ont été souvent réfutées. En ce qui a trait à lui, le corps du Seigneur apporte à tous la rémission des péchés, même si cela ne se produit pas chez tous à cause du manque de dispositions.
La quatrième objection est tirée du livre de l’initiation aux mystères (chapitre 9) : « Avant la bénédiction donnée par des paroles célestes, c’est une autre espèce qu’on nomme. Après la consécration, c’est le corps du Christ qui est signifié. » Et dans le livre 4, chapitre 4 sur les sacrements, il dit que nous buvons la similitude du sang précieux. Et, au chapitre 5, il dit que l’oblation de l’autel est une figure du corps du Christ. Et dans les devoirs, chapitre 48, il dit que dans la loi, il y a eu une ombre, dans l’évangile une image, et dans le ciel la réalité (vérité).
Je réponds que, dans les premières paroles citées, le mot être signifié a le même sens que, être appelé ou être dit. Car, il ne parle pas de la signification des choses mais des paroles. Il n’enseigne pas non plus ce que l’eucharistie signifie, mais comment elle est appelée. Le sens est donc : Avant la bénédiction, c’est une autre espèce qui est nommée. C’est-à-dire que ce qui est sur l’autel est appelé du pain. Après la consécration, c’est le corps du Christ qui est signifié. C’est-à-dire que, à celui qui nous demande ce qu’il y a sur l’autel, nous ne signifions plus ou ne disons plus que c’est du pain, mais nous signifions ou disons que c’est le corps du Christ. Voilà pourquoi, au même endroit, il dit : « Avant la consécration il était dit autre, après la consécration, il est appelé sang. » Et pour les autres mots, je reconnais que nous bubons une similitude du sang versé sur la croix, mais que, sous cette similitude, la réalité est contenue. Car, saint Ambroise enseigne que ce n’est pas sous l’espèce du sang que nous buvons le sang, de peur que nous ayons horreur du sang versé au calvaire. Mais, dans la similitude du sang, c’est-à-dire, sous l’espèce du vin, qui a une ressemblance avec le sang.
Il n’est pas absurde d’appeler le sacrement de l’eucharistie une figure du corps du Christ, en raison des espèces externes du vin. Cependant, en cet endroit, saint Ambroise parle du pain avant la consécration, comme ses propres paroles le démontrent. Ce n’est pas absurde non plus, avant la consécration, d’appeler le pain une figure du corps du Seigneur, même s’il n’est pas encore un sacrement. Car le pain a une analogie naturelle avec le corps du Christ. Et, du fait qu’il est placé sur l’autel pour être consacré, il commence déjà à représenter le corps du Seigneur, même s’il n’a pas encore reçu une signification sacramentelle. Dans son livre sur les devoirs, saint Ambroise distingue l’image de la vérité non quant à la substance ou à la présence de la chose, mais quand à la connaissance qu’on en a. Car, nous avons le Christ, mais dans des signes, et voilé par une image. Or, dans le ciel, nous le verrons face à face, sans aucun signe.
On le comprend cela par ses propres paroles, quand il expliquait ce qu’il avait dit : « Donc, ici, nous marchons en image, nous voyons dans une image, là-haut, face à face, là où est la pleine perfection, parce que toute perfection est dans la vérité (réalité) ». Voilà pourquoi, un peu avant, en distinguant l’image de la réalité, il dit : « Auparavant, l’agneau était offert, un veau était offert. Maintenant, c’est le Christ qui est offert, mais il est offert comme un homme qui reçoit la passion. »
La cinquième objection est tirée du chapitre 4, livre 5 des sacrements : « Ce n’est pas ce pain qui va dans le corps, mais le pain de la vie éternelle qui nourrit la substance de notre âme. » Pierre le martyr déduit de ces paroles que même un aveugle pourrait voir qu’il ne pensait pas si stupidement du corps du Christ, au point de s’imaginer qu’il entre dans notre corpos et en soit reçu.
Je réponds que saint Ambroise ne nie pas que le corps du Christ entre dans notre corps, mais il nie qu’il est converti en la substance de notre corps à la manière des autres nourritures. C’est ce que démontrent ces mots : « il nourrit la substance de notre âme. » En voici le sens : ce pain ne va pas, ne passe pas dans le corps par la nutrition, mais refait notre âme. Autrement, comment pourrait-il nier que le corps du Christ entre vraiment dans notre corps, puisqu’il a dit, dans le sermon sur sainte Agnès : « Son corps est déjà uni à mon corps. » Et puisqu’il a enseigné si clairement en tant de lieux que ce que nous recevons, quand nous recevons l’eucharistie, c’est la vraie chair du Seigneur ? » Cela devrait suffire.
CHAPITRE 15
Le témoignage de saint Basile le grand
Saint Basile a été un contemporain de saint Ambroise. Dans le chapitre 2 de son livre sur le baptême, il dit : « Si de telles menaces sont proférées envers ceux qui se présentent témérairement aux choses sacrées qui ont été sanctifiées par les hommes, que dire de celui qui se présente témérairement à un si sublime mystère ? Ce qui est dans le temple est plus grand que le temple, selon la parole du Seigneur. Recevoir témérairement le Christ en état d’impureté est plus grave et plus terrible que se présenter à des sacrifices d’agneaux ou de bœufs. » En cet endroit, saint Basile enseigne que pèche plus gravement celui qui reçoit indignement le corps du Christ que celui qui mangeait indignement les agneaux ou les bœufs immolés. D’autant que le Christ est plus grand, non seulement que les boucs ou les taureaux, mais que le temple du Seigneur. Or, il est certain que cette phrase ne peut être vraie que si, dans l’eucharistie, est réellement présent le corps du Christ.
Car, entre le Christ et les boucs ou les taureaux qu’on avait coutume d’immoler, la différence est infinie. Or, selon nos adversaires, entre le pain de l’eucharistie, et les boucs ou les bœufs, il n’y a aucune différence. Ou, s’il y en a une, les boucs seront plus excellents que l’eucharistie, comme nous l’avons démontré plus haut. Or, saint Basile affirme que ceux qui traitent indignement l’eucharistie pèchent d’autant plus gravement que ceux qui traitaient indignement les animaux immolés; que le Christ est plus grand que les sacrifices, et que le temple.
Pierre le martyr (dans le livre contre Gardinerus, par 4), dit que saint Basile fait des efforts, mais qu’il se prend lui-même au filet, et, dans cette page, milite honteusement contre lui-même. Il dit d’abord, que saint Basile comparait ainsi l’eucharistie avec les sacrements anciens. Il met, d’une part, des symboles nus, c’est-à-dire dans les sacrements des anciens, et d’autre part, la chose elle-même, sans faire aucune mention de symbole, c’est-à-dire, dans notre eucharistie. Il veut donc, dans cette comparaison de saint Basile, signifier le corps du Christ proprement dit. Car, c’est ce qui est pour lui la chose, et la réalité du sacrement, pour qu’elle soit opposée au symbole externe. Mais parce que saint Basile dit que le Christ est reçu par les indignes, les indignes ne reçoivent pas la chose du sacrement, mais, selon les adversaires, des symboles nus. Voilà pourquoi Pierre le martyr ajoute un peu après que saint Basile parle des symboles de l’eucharistie, qui sont seuls reçus par les impies, et que ce sont ceux-là qu’il compare avec les symboles anciens.
Je réponds que toutes ces choses se contredisent, et que l’une détruit l’autre. Et de plus, ses deux affirmations sont fausses. Qu’elles se contredisent, je le montre ainsi. Quand saint Basile nomme le corps du Christ dans cette comparaison avec les sacrifices anciens, il parle soit du vrai corps du Christ, ou soit d’un corps figuré. S’il parle d’un vrai corps du Christ, ce qu’il dit après sera donc faux, quand il affirme que saint Basile parle des symboles qui ne sont reçus que par les impies. Si c’est un corps symbolique, sera donc faux ce qui a été dit de lui, quand il a affirmé que saint Basile avait comparé la chose elle-même, c’est-à-dire le corps du Christ, avec les symboles anciens. Que les deux affirmations de Pierre le martyr soient fausses, je le prouve ainsi. Saint Basile ne compare pas avec les sacrifices anciens seulement le vrai corps du Christ, selon la première affirmation de Pierre le martyr. Car, les impies ne reçoivent pas vraiment le corps du Christ, selon les adversaires. Et ils ne reçoivent pas non plus ce corps en dehors des symboles, comme le font les catholiques. Or, saint Basile dit que ce corps est reçu par les impies. Il ne parle donc pas du seul véritable corps du Christ.
Ajoutons que saint Basile n’aurait ni du ni pu comparer les anciens sacrements avec l’eucharistie de façon à ne mettre qu’en eux des signes nus, et dans l’eucharistie, le vrai corps, puisque, selon les adversaires, les uns et les autres sacrements contiennent de la même façon le corps du Christ. Ou plutôt, les anciens sacrements l’auraient mieux contenu que les nouveaux, car, ils représentaient mieux. Saint Basile ne compare pas l’eucharistie avec les sacrifices des anciens seulement ---ce qui était la deuxième affirmation de Pierre le martyr—car, à eux seuls, les symboles de l’eucharistie ne sont pas supérieurs aux sacrifices des anciens, mais leur sont même inférieurs, comme nous l’avons déjà démontré. Et cependant, en ce passage, saint Basile parle du vrai corps du Christ, en tant qu’il est vraiment et réellement contenu sous l’espèce du pain. Et ainsi, tout concorde. Car, ce corps l’emporte, d’une distance infinie, sur tous les sacrifices anciens, et est vraiment reçu par les impies par un instrument corporel.
Et on confirme l’argument par les paroles suivantes de saint Basile au même endroit : il avertit les futurs communiants de se purger complètement de leurs péchés avant de recevoir l’eucharistie, pour qu’ils ne tombent pas dans le péché de ceux qui ont tué Jésus. Car, cette comparaison de ceux qui communient indignement avec ceux qui ont tué le Christ, nous force vraiment à comprendre que le corps du Christ est vraiment et réellement contenu dans l’eucharistie. Car ces péchés sont comparés entre eux parce que l’un et l’autre atteint le Christ dans sa personne. Et le Christ, non comme il est au ciel, mais comme il est dans l’eucharistie. Les impies, en effet, ne peuvent pas atteindre le Christ comme il est dans le ciel, mais seulement comme il est dans l’eucharistie.
Autre témoignage de saint Basile (livre sur le Saint-Esprit, chapitre 7) : « Les paroles de l’invocation quand on montre le pain de l’eucharistie, qui, parmi les saints, nous les a légués par écrit ? » On nous explique donc ici que l’église ancienne avait la coutume, après la consécration, de montrer au peuple l’eucharistie. Ce qui se fait encore aujourd’hui. Une invocation se faisait avec des mots choisis de plus longtemps, que l’on soupçonne être : kyrie eleison. Or, on peut certainement déduire de cette invocation la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Car, on ne peut pas invoquer un pain quand il ne fait que signifier ou représenter le corps du Christ.
Au même endroit, saint Basile dit, en parlant des mystères, qu’il n’est pas permis aux non initiés de les contempler. Or, on ne pourrait certes apporter aucune raison valable qui explique pourquoi on ne permettait pas aux infidèles de contempler l’eucharistie si elle n’était rien d’autre qu’un signe. Car on prêchait publiquement la chose signifiée, c’est-à-dire la passion du Christ; et, presque à chaque jour, quand on signait les catéchumènes du signe de la croix, on leur inculquait le signe le plus manifeste de la passion. Ceux qui concédaient des signes si clairs, pourquoi refusaient-ils un signe plus obscur ?
Voici maintenant les objections que nous font nos adversaires avec des textes de saint Basile. Dans sa liturgie, il appelle l’eucharistie antitypa, (antitype) figure du corps du Christ. Pierre le martyr a beaucoup écrit là-dessus (dans son livre contre Gardinerus, objection 185). À cette objection, on donne trois réponses. Mais les deux premières ne me paraissent pas très solides. La première. Le mot antitype n’est pas toujours employé au sens de figure, mais parfois aussi, au sens d’exemplaire. Dont saint Pierre fournit un exemple (première épitre, chapitre 3). Le baptême est appelé là antitypon du déluge, alors que c’est le déluge qui était la figure du baptême, et non le baptême la figure du déluge. Ils disent donc que c’est dans ce sens que l’eucharistie est appelée antitype par saint Basile, en tant qu’elle est un exemplaire des figures anciennes.
Mais cette opinion est vite rejetée. Car le mot antitype (comme nous l’avons remarqué au premier livre des sacrements en général) n’est jamais employé dans le sens d’exemplaire mais d’une image, qui, d’une région, répond à l’exemplaire. Cet exemplaire elle l’imite au point de rivaliser avec lui. Comme est proprement appelée antitype l’image que reflète un miroir, au moment ou quelqu’un se regarde dans le miroir, car le miroir représente un être vivant avec une telle perfection, qu’il semble vraiment rivaliser avec la nature. Et c’est ce sens qu’ont les paroles de saint Paul aux Hébreux (1X) et d’autres auteurs. Saint Pierre (1 Pierre 111) ne leur donne pas un autre sens. Car, d’une certaine façon, le baptême est l’exemplaire, et d’une autre façon, il est l’image du déluge, et c’est en tant qu’image, non en tant qu’exemplaire, qu’il est appelé par saint Pierre l’antitype du déluge. Car, si nous considérons l’ordination divine, le déluge est une figure du baptême, et non le baptême une figure du déluge. Car, Dieu n’a pas institué le baptême pour qu’il représentât le déluge. Au contraire, Dieu a introduit le déluge dans le monde pour différentes causes, mais aussi pour qu’il représente le baptême.
Or, si nous considérons la ressemblance naturelle, c’est plutôt le baptême qui est une image du déluge que le déluge une image du baptême. Car le déluge a plus proprement et plus vraiment suffoqué les hommes impies que le baptême ne suffoque les péchés. La suffocation du déluge a été réelle et véritable, celle du baptême métaphorique seulement. Mais, cependant, c’est parce que l’effet du baptême est très ressemblant, l’iniquité étant suffoquée dans le baptême, et les impies dans le déluge, que saint Pierre a appelé le baptême l’antitype du déluge. De plus. Bien que le mot antitype puisse avoir le sens d’exemplaire, nous n’aurions pas un grand profit à en tirer. Car, saint Basile ne dit pas que l’eucharistie est l’antitype des anciens testaments, mais du corps du Seigneur. Voilà pourquoi il semble certain que saint Basile n’a pas pris ce mot au sens d’exemplaire, mais plutôt d’une image imitant l’exemplaire.
L’autre réponse est la suivante. Saint Basile a appelé l’eucharistie l’antitype du corps du Seigneur, mais avant la consécration, non après. C’est ce que répondait autrefois saint Jean Damascène (livre 4, chapitre 14, sur la foi), et saint Épiphane (7 synode, acte 6, tome 3). Mais cette réponse suscite beaucoup de difficultés. Car, dans la liturgie de saint Basile, nous trouvons que même après la consécration, le pain de l’eucharistie est appelé l’antitype du corps du Seigneur. Il faudrait donc que saint Jean Damascène et Épiphane aient pensé que l’eucharistie n’était pas consacrée par les paroles : ceci est mon corps, mais par celles qui sont placées après. Ce qui est encore moins probable. Nous en reparlerons au quatrième livre de la controverse sur les paroles qui produisent le sacrement.
Ajoutons que même si saint Basile n’avait pas appelé l’eucharistie l’antitype du corps du Christ après la consécration, Theodoret le fait clairement (dans son dialogue 1), ainsi que l’égyptien Macaire, (homélie 27), et Denys l’aréopagite (chapitre 3 de la hiérarchie ecclésiale), et saint Grégoire de Naziance, dans son sermon sur Gorgonius.
Il y a donc une troisième solution. On a raison d’appeler l’eucharistie, même après la consécration, un antitype du corps et du sang du Christ, non seulement parce que les espèces du pain et du vin sont des signes du corps et du sang du Christ qui existent là en toute réalité, mais aussi parce que le corps et le sang du Seigneur, en tant qu’ils sont sous des espèces, sont des signes du corps et du sang comme ils furent à la croix. L’eucharistie ne représente-elle pas la passion du Christ ? Saint Basile et les autres pères appellent donc l’eucharistie figure, type ou antitype parce que, comme nous l’avons dit, un antitype ne se dit pas de n’importe laquelle figure, mais de celles seulement qui ne différent en rien de la chose réelle.
Si on enlève la présence réelle du corps du Seigneur, le pain et le vin ne représenteront pas au vif le corps et le sang, et ne pourront donc pas être appelés antitypes. L’agneau pascal les représenterait beaucoup mieux. Et pourtant, on ne l’appelait pas antitype, mais type. Or, si, sous l’espèce du pain se trouve vraiment le corps du Christ, l’eucharistie sera alors vraiment un antitype du corps immolé sur la croix. Voilà pourquoi saint Jean Chrysostome (dans son homélie 17 sur l’épitre aux Hébreux) disait que l’eucharistie est un type ou une figure du sacrifice de la croix. Et, cependant, au même endroit, il soutient que c’est le même Christ qui est offert maintenant, que celui qui avait été offert sur la croix. Exemple. Après avoir terminé glorieusement une grande guerre, un roi qui veut représenter sur scène cette même guerre pour le plaisir du peuple, se représenterait sur la scène en combattant lui-même. Il serait alors un antitype de lui-même.
Nous avons la même chose dans les autres représentations du Christ. Quand il se retira pendant trois jours, et ne fut retrouvé que le troisième jour dans le temple, il voulut signifier, selon saint Ambroise (Luc, chapitre 2) qu’il serait caché pendant trois jours dans un sépulcre, et qu’il ressusciterait le troisième jour. Et, en Matthieu 17, quand il se transfigura sur la montagne devant les prophètes et les apôtres, il a voulu signifier qu’il serait vu ainsi, dans la gloire céleste, par tous les saints de l’ancien et du nouveau testament. Ce n’est donc pas une seule fois qu’il a été une image ou un type de lui-même.
CHAPITRE 16
Le témoignage de saint Grégoire de Nysse
Saint Grégoire de Nysse, le frère de saint Basile, nous offre un insigne témoignage qui nous permet, si un doute surgissait à ce sujet, de comprendre ce que saint Basile pensait. Il a été prouvé que dans les choses qui relèvent de la foi, saint Grégoire de Nysse ne diffère en rien de saint Basile. Or, dans la vie de Moïse, où, traitant de la manne, il compare cette nourriture à l’eucharistie, il dit ceci de l’eucharistie : « C’est un pain qui nous est préparé sans ensemencement, sans labourage, et sans aucun labeur humain. Il provient du ciel et on le trouve sur la terre. Car, c’est le pain qui est descendu du ciel, qui est une vraie nourriture, qui est signifié énigmatiquement par cette histoire, non une chose incorporelle. De quelle façon une chose incorporelle deviendrait-elle une nourriture pour le corps ? Une chose qui n’est pas incorporelle est un tout à fait un corps. »