Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 27)
Je dis en second lieu que même si elle n’a pas été faite d’abord et avant tout pour être une règle de foi, elle en est quand même une, non totale mais partielle. Car la règle totale de la foi est la parole de Dieu ou la révélation de Dieu faite à l’Église, qui se divise en deux règles partielles, l’Écriture et la Tradition. Et parce que l’Écriture est une règle de foi, il s’ensuit donc qu’on doit croire qu’est nécessairement vrai tout ce qu’elle contient, et nécessairement faux tout ce qu’elle répudie, et qu’on doit répudier ce qu’elle condamne comme faux. Mais, parce qu’elle n’est pas une règle totale mais partielle, il se trouve qu’elle ne mesure pas tout, et qu’il y ait des choses de foi qu’elle ne contient pas. Et c’est de cette façon qu’il faut comprendre les paroles de saint Augustin. Car il ne dit jamais que les Écritures se suffisent à elles seules, mais il dit que l’Écriture est une règle avec laquelle on doit mesurer les écrits des anciens, pour savoir si nous pouvons les accepter : ceux qui sont conformes à l’Écriture, on les garde, les autres on les rejette.
Le troisième argument, ils le tirent du désavantage que procurent les traditions. Car si on ouvre une porte qui permet de faire entrer des dogmes qu’on ne peut en aucune façon démontrer par l’Écriture, on donnera l’occasion à un grand nombre d’inventer et d’introduire dans l’Église plusieurs faux dogmes, au nom de la tradition, Car, nous voyons que, par le passé, même de très grands saints ont été trompés. Papias, par exemple, rapporte, au nom de la tradition, que le royaume du Christ durera mille ans sur la terre, après la résurrection. Un saint Irénée y a prêté foi, ainsi qu’un Tertullien, et Lactance et d’autres. C’est ce que rapporte Eusèbe de Césarée dans le livre 3, chap 39 de son histoire ecclésiastique. De plus, saint Irénée, livre 2, chap 39 et 40, annonce, au nom de la tradition, que le Christ était dans la cinquantaine quand il est mort. Tertullien et Clément d’Alexandrie ont enseigné, au contraire, qu’il a souffert à l’âge de 30 ans. Toutes ces traditions sont fausses.
Je réponds que si cet argument valait quelque chose, il faudrait rejeter non seulement les traditions mais les Écritures. Car beaucoup de livres faux et pernicieux ont été autrefois considérés comme des livres canoniques, et ont porté le nom de Pierre, de Paul, de Barthélémy ou d’autres apôtres, comme le pape Gélase le rapporte, ou saint Jérôme, dans son livre des hommes illustres, et dans saint Luc. C’est pour cela que saint Paul a dit 2 Thess 2 : « Ne soyez troublés ni par un discours ni par une lettre que nous aurions envoyés ». Parce que de faux apôtres prononçaient de vive voix ou écrivaient des lettres au nom des douze apôtres. De plus, l’erreur du millénarisme de Papias ne provient pas d’une tradition non écrite, mais d’une écriture mal comprise. C’est de l’apocalypse qu’il l’a tirée, comme l’enseigne saint Jérôme au chap 49 d’Isaïe, et au chap 19 de Matt. C’est à la fois de l’Écriture et de la tradition que saint Irénée essaie de prouver que Jésus a atteint la cinquantaine. Car saint Irénée avait lu : « Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham ? » Enfin, ce n’est que de l’Écriture mal comprise que Tertullien et Clément d’Alexandrie tentent de prouver leur erreur. C’est donc vainement et témérairement que Kemnitius oppose ces textes aux traditions.
Je dis en second lieu que cet inconvénient qui est commun aux traditions et aux écrits ne fait de tort ni aux vraies traditions ni aux vraies Écritures. Car il y a, dans l’Église, une autorité, un moyen sûr, une règle certaine qui permette de distinguer les vraies traditions des fausses. Et jamais, par un jugement public de l’Église, un livre apocryphe n’a été reçu comme canonique, une fausse tradition pour une vraie.
Le quatrième argument. C’est le propre des hérétiques de cacher leurs dogmes en disant que le Christ a prêché certaines choses à tous en public, et certaines autres secrètement à quelques-uns. C’est ce que dit saint Irénée, livre 1, chap 3 des adeptes de Basilide. Ils affirment qu’ils ne doivent pas dire à voix haute leurs mystères, mais les conserver enfouis dans le silence, Et au chapitre 24 sur les disciples de Carpocrate : « Jésus a parlé à part, en secret, à ses apôtres et à ses disciples, et il leur a demandé de transmettre ces enseignements à ceux qui étaient dignes d’y donner leur assentiment à part ». Tertullien dans le livre de la prescription des hérétiques : « Ils ont coutume de dire que les apôtres n’ont pas tout su; ou qu’ils ont tout su, mais qu’ils n’ont pas transmis leur savoir à tous ».
Je réponds que les hérétiques sont des singes des catholiques, comme saint Cyprien l’enseigne dans son épitre à Jubajan. Et c’est pour cela qu’ils veulent aussi avoir des mystères. La différence qu’il y a entre leurs mystères et les nôtres consiste en ceci que leurs mystères exigent le silence, parce qu’ils sont honteux. On n’a qu’à penser à ces gnostiques qui confectionnaient l’eucharistie avec de la semence d’homme et les menstruations des femmes, comme le rapporte Épiphane. Saint Augustin raconte la même chose des Manichéens dans son livre sur les hérésies, chap 46, et des choses semblables au sujet des mystères des anabaptistes. Il y aussi à noter que ces mystères ils voulaient qu’ils restent secrets pour les doctes, et qu’on ne les révèle qu’aux seuls ignorants. Saint Irénée et Tertullien combattent les anciens hérétiques qui prétendaient que le Christ n’avait pas transmis ses mystères aux apôtres, que les apôtres ne les avaient pas transmis aux évêques leurs successeurs, mais à je ne sais quels autres.
Mais ce n’est pas parce qu’ils craignent la lumière du jour que nos mystères ne sont transmis qu’à quelques-uns. C’est plutôt parce qu’il n’est pas nécessaire que tous les sachent, ou parce que tous n’en sont pas capables. Mais ils sont tels, de leur nature, qu’ils peuvent tous être prêchés publiquement, car l’Église ne promeut que ce qui est chaste et pur. Et je pense que c’est cela qu’a voulu dire le Seigneur en Matt 10 : « Ce que vous entendez de vos oreilles, prêchez-le sur les toits ». Et en saint Jean 18 : « J’ai parlé au monde en public, et dans les synagogues où tous les Juifs se réunissent. Mais en secret, je n’ai rien dit ». C’est-à-dire que je n’ai rien dit qui ne puisse être dit partout, en ce qui a trait à la vérité et à la pureté des paroles. Ce qui ne s’oppose pas au fait qu’il ait expliqué des choses à part à ses disciples.
29 mars 2017 à 17:23
fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin, docteur de l'Eglise Catholique Romaine : JesusMarie.com, France, Paris, juillet 2017.
La divinite de Jesus selon saint Robert Bellarmin dans ses Controverses
JesusMarie.com
Saint Robert Bellarmin Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos. télécharger
Livre 1 : Divinité du Christ.
[3 mai 2017, 20h, début]
PRÉFACE : Les deux sortes d’ennemis de la divinité du Christ
CHAPITRE 1 : Explication de la doctrine des nouveaux samosatiens
CHAPITRE 2 : On explique la doctrine des nouveaux ariens
CHAPITRE 3 : On démontre par l’Écriture et les Pères que Dieu est unique.
CHAPITRE 4 : La divinité du Fils de Dieu prouvée avec 9 catégories d’arguments
1ère catégorie, les arguments tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament
CHAPITRE 5 : 2e catégorie, les textes de l’Ancien Testament
CHAPITRE 6 : 3e catégorie, les textes du Nouveau Testament
CHAPITRE 7 : 4e catégorie : les noms du vrai Dieu
CHAPITRE 8: 5e catégorie, les attributs de Dieu
CHAPITRE 9 : 6e catégorie, les œuvres
CHAPITRE 10 : 7e catégorie, les Pères
CHAPITRE 11 : 8e catégorie, celle des sibylles
CHAPITRE 12 : 9e catégorie, les divins témoignages des visions et des miracles.
CHAPITRE 13 : La démonstration de la divinité du Saint-Esprit
CHAPITRE 14 : On réfute les arguments des hérétiques
CHAPITRE 15 : Réponse au deuxième argument
CHAPITRE 16 : Réponse au troisième argument
CHAPITRE 17 : Réponse au quatrième argument.
CHAPITRE 18 : Réponse au cinquième argument
CHAPITRE 19 : Réponse au sixième argument.
CHAPITRE 20 : Réponse aux objections contre la divinité du Saint-Esprit
PRÉFACE : Les deux sortes d’ennemis de la divinité du Christ [3 mai 2017, 20h]
M’apprêtant à disserter sur l’Église universelle qui existe sur terre, dans le purgatoire et dans le ciel, j’estime devoir commencer par le Christ, tête suprême et roi de toute l’Église. C’est l’ordre normal des choses qui semble le demander. Je n’ignore point, pourtant, que c’est m’attaquer à la chose la plus ardue et la plus difficile qui soit. Car, sans tenir compte de la raison pour laquelle j’en discute, ce sujet dépasse en importance et en grandeur toutes les matières que j’ai à traiter, comme l’éclatante lumière et la sublime majesté de l’être divin dépasse la splendeur et la majesté de l’Église catholique. Les ennemis qui se présentent à nous sur cette arène sont si nombreux et si variés que, comparés à eux, les autres semblent peu dangereux. Dans les autres controverses, en effet, comme dans des guerres annoncées d’avance et déclarées ouvertement, nous avons toujours eu des ennemis bien identifiés, connus, attaquant de front, portant l’étendard de leur propre chef.
Mais dans cette grande lutte que nous entreprenons au nom du Christ, nous aurons deux ennemis à la fois à affronter, Le premier fait partie de ceux qui s’affichent pour ce qu’ils sont, des ennemis et des adversaires, qui en portent les insignes, et qui se battent en bataille rangée. L’autre est de loin le plus redoutable. Il se compose de traîtres et de fumistes, qui s’arment contre nous avec les symboles et les noms qu’ils ont dérobés à notre camp. Ils s’éclipsent parfois, demeurent à l’affut dans leurs cachettes, pour venir nous encercler au plus fort du combat, et nous assaillir par derrière ou sur les flancs.
Et comme ce n’est pas une petite victoire d’éventer les pièges, de découvrir les cachettes, de distinguer les ennemis des amis, de rendre visibles toutes les troupes des ennemis, j’ai cru qu’il valait la peine, avant d’en venir à la lutte elle-même, de passer en revue les camps des ennemis, d’énumérer les noms des principaux chefs, et d’expulser, si la chose est possible, tous ceux qui, de nos camps, unis par la pensée aux ennemis, lancent sur eux des traits qui nous frappent, et qui retournent contre nous les armes qu’ils avaient prises chez nous.
Commençons donc, si le cœur vous en dit, par ceux qui attaquent la divinité et la seigneurie de notre empereur le Christ, ceux qui, par une erreur déplorable, pensent, comme le dit si bien saint Augustin, ne pouvoir parvenir à la gloire du Père unique que par le déshonneur du Fils unique. Dans ces camps, il y a deux armées, ou deux ailes principales d’une armée.
Le chef et l’empereur de cette première armée est l’espagnol Michel Servet. Il était un jeune homme féroce et audacieux. Comme dans les sermons des luthériens qu’il dévorait, il entendit souvent répéter que la parole de Dieu n’avait pas à être interprétée par les enseignements des pères ou de l’Église, mais qu’elle relevait du témoignage et du jugement du seul Esprit, il se mit lui aussi à se vanter de posséder l’Esprit. Éclairé par cet esprit, il s’étonna de ce que les luthériens et les papistes aient tant de différends sur les sacrements et sur l’Église, mais pas un seul sur le Christ. Il trouvait qu’ils étaient semblables à des gens qui différent sur le corps, mais qui s’entendent sur la tête. Méditant donc d’entreprendre de grandes choses, et craignant que son jeune âge n’empêche qu’on lui prête foi (il n’avait alors que vingt-cinq ans), il pourvut à cet inconvénient par l’autorité et la majesté d’un nom prophétique.
Rempli jusqu’au bord par l’esprit de ténèbres, il se nomma le prophète suprême de toute la terre. Nous avons de cette appellation le témoignage de Calvin dans le livre 4, chap 16, des institutions. Ayant donné libre cours à la liberté prophétique, il édita, sous l’inspiration du même esprit, des livres qu’il intitula : « Les erreurs de la Trinité ». Le résumé en est qu’il n’y a, en Dieu, aucune distinction des personnes; que le Christ est appelé Fils de Dieu parce que sa chair a été conçue et formée dans le sein de Marie de la substance même de Dieu. C’est ainsi qu’en peu de mots, il a détruit la trinité des personnes avec Sabellius, confondu les natures du Christ avec Nestorius, et faussé l’incarnation avec Eutychès.
Si quelqu’un s’enquiert de ce qu’il est devenu, il trouvera qu’il a connu la fin que son impiété et ses crimes postulaient. Car, livré au feu sur la place publique de Genève, il ne supporta pas son supplice avec constance et joie, comme les saints martyrs avaient coutume autrefois de le faire, mais avec une telle hargne et une telle impatience que, au témoignage de Calvin, qui écrivit le récit de sa mort, il remplissait l’air de grands hurlements, ou plutôt, comme l’a dit Calvin, de beuglements. Mais, comme il était tombé sur des juges inexorables, c’est après des souffrances extrêmement longues et extrêmement douloureuses, qu’il s’est éteint en 1555.
Il a eu pour disciples Georges Blandrata, Paul Alciatus, Lelius Socinus, François David, et tout ce ramassis de ministres qui ont établi en Transylvanie le siège de leur erreur, et qui se donnent le nom d’églises consentantes. Dans leurs disputes publiques et dans les livres qu’ils éditent, ils accusent de trithéisme tous les anciens pères, tous les anciens conciles, et la terre toute entière, pour avoir cru pendant 1580 ans à la trinité des personnes en Dieu et à la dualité des natures dans le Christ. Ils osent les taxer de sophistes, et les rejeter impudemment comme antichrists.
Le chef de l’autre armée est Valentinus Gentilis Italus. Affriolé par les choses nouvelles, il quitta Consentia, sa patrie, et se rendit à Genève, attiré, comme il le dit lui-même, par le bruit que faisait l’érudition calvinienne. Mais il ne souffrit pas de demeurer longtemps parmi les disciples et les simples auditeurs. Il avait lui aussi reçu l’Esprit en abondance, et il supportait mal, comme Servet, que les Églises réformées s’entendent avec les papistes sur la foi de la Trinité. Il ne voulut donc pas se faire le disciple de Servet, et il crut indigne de lui de soumettre son esprit au sien. Il concocta alors une nouvelle théorie qui différait de celle de Servet, et qui se rapprochait par les mots de la position catholique.
Il affirma donc qu’il y avait en Dieu une vraie trinité, non seulement de personnes, mais de natures, de façon à ce que les trois soient des esprits divins et éternels, différents par le numéro essentiel. Ce fut autrefois l’opinion de Philippon, si sont vraies les choses que Suidas et Nicéphore ont écrites sur ses erreurs. Valentin fut le premier à venir buter sur cette pierre. Mais il se rendit vite compte que cette trinité de dieux ne pouvait en aucune façon être prouvée par les saintes lettres, car rien dans l’Écriture n’est plus souvent inculqué et répété qu’il n’y a qu’un seul Dieu, en dehors duquel, à côté duquel, avant lequel ou après lequel nul autre dieu n’existe. Il changea donc son opinion, et glissa petit à petit vers l’arianisme. Car, comme on peut le connaître par toutes les professions de foi qui sont dans les mains de tout le monde, c’est le propre de Dieu le Père, dit-il, d’être appelé l’unique et seul Dieu; et il est, à lui seul, le Dieu suprême et le Très-haut que nous prêchent les Écritures. Et c’est le Père seul qui est la vraie essence et la vraie nature de la divinité. Le Fils et le Saint Esprit ne sont donc pas l’essence divine, mais des rejetons de l’essence, et des rejetons de loin inférieurs par l’essence, et, comme il le dit lui-même, limités et circonscrits par le mode de génération ou de procession.
Entraîné à Genève par son esprit dément, il s’affairait à renouveler l’arianisme. Au même moment, un autre esprit poussa Calvin à s’opposer à Valentin, et ces deux esprits entrèrent en conflit. Valentin fut accusé d’hérésie au tribunal de l’hérétique magistrat. Redoutant la sévérité de Calvin, et ayant encore fraîchement en mémoire le souvenir de l’incendie formidable dans lequel, peu avant, dans la même ville, Servet avait péri après le verdict du même juge, il céda au temps, et fit semblant de reconnaître son erreur. Il fut donc condamné par le juge à subir une pénitence publique. Après avoir déposé ses vêtements, s’être revêtu d’une robe, il traversa toute la ville pieds nus, tête nue, portant dans sa main droite un cierge allumé, et précédé par un crieur public. Il demanda ensuite la grâce au juge en suppliant, jeta lui-même son livre dans le feu, et promit par serment de ne pas venir habiter à Genève sans en demander d’abord la permission à la magistrature.
Mais ce grand apôtre arien, après avoir fait honneur à l’arianisme renaissant par une si glorieuse rétractation et une si honteuse inconstance, a voulu l’illustrer par le parjure. C’est pourquoi il sortit précipitamment en catimini de Genève, et mit tous ses efforts à propager son arianisme chez les Français, les Suisses, les Polonais et autres peuples. Et après avoir ajouté un deuxième parjure au premier, et un troisième au deuxième, il fut arrêté par les Zwingliens à Berne, onze ans après la mort de Servet. Condamné à mort, il subit les châtiments que lui avait mérités sa témérité. Pendant qu’il était écroué, il se vantait d’être le premier martyr de sa secte, et se glorifiait d’être le premier à affronter la mort pour la majesté de Dieu le Père. Mais quand il reçut l’annonce de sa mort, il trembla et pâlit au point de rechercher toutes les façons d’échapper à la mort. Il était même prêt à renier sa doctrine, s’il avait pu par là fléchir le courroux de ses juges. Son histoire est inscrite dans les actes publics de la ville de Genève, et un pasteur de Berne a raconté par écrit le récit détaillé de son supplice.
N’ont pas eu une fin meilleure ses adeptes Gentilis Symmistae, Matthieu Gribaldus, Franciscus Lismaninus, et les autres. Théodore de Bèze raconte plusieurs choses sur eux dans sa préface au livre de Calvin contre Gentilis. Dévoré par la peste et abandonné de tous, Gribaldus mourut comme un chien. Lismaninus, l’apostat franciscain, se jeta tête première dans un puits. Franciscus David, enfermé dans une prison, perdit la raison et devint fou furieux avant de sortir de cette vie. Un seul s’en est bien tiré, Jacob Palaelogus, par une singulière bonté de Dieu. Après un grand nombre de débats et de colloques, il retrouva son bon sens, renonça publiquement à toutes ses erreurs, et se réconcilia avec l’Église dans la ville de Rome, en l’an 1583. Les autres imitèrent la mort honteuse de leur parent Arius, et périrent misérablement.
Mais cette race d’hommes renouvela si ouvertement, si librement, si audacieusement, si impudemment l’arianisme, ou un paulianisme encore pire, que Gentilis lui-même n’hésita pas à donner à la trinité des trois personnes en une seule essence le nom de nouvelle idole, de tour de Babel, de Dieu fictif et sophistique. Gregorius Paulus prêcha que l’essence unique de Dieu, ou un seul Dieu en trois personnes, était un stratagème de Satan. Michel Servet (on en a horreur seulement a y penser), appela la sacrosainte trinité un cerbère à trois têtes, et un Gérion à trois faces. Georges Niger donna au symbole d’Athanase le nom de symbole satanique. Dans un colloque public qui eut lieu à Petricovia, les ministres polonais condamnèrent le concile de Nicée; répudièrent saint Athanase, saint Augustin et les autres pères catholiques, maudirent les pieux empereurs Constantin, Gratien, Théodose. Ils dirent qu’ils avaient sur le coeur la condamnation des disciples d’Arius dans ce même concile; et ils donnèrent les plus grandes louanges à Arius, à ses disciples et à l’empereur Constance, le fauteur de l’arianisme. Ensuite, Francis David (comme il est rapporté dans une lettre à Blandrate sur la réfutation du jugement des églises polonaises), progressa au point de dire qu’il fallait ensevelir les évangiles, et retourner à Moïse, à la loi et à la circoncision; que la doctrine de Moïse est la ligne droite, que celle du Christ est une ligne indirecte. Ce n’était pas seulement de vive voix et par écrit mais avec des peintures, qu’ils voulaient que la foi soit attestée par toute la terre.
Est sorti récemment de leur officine, un tableau dans lequel l’Église catholique est représentée sous la forme d’un grand édifice. Sur son toit est assis Luther avec les siens. Il arrache les tuiles et les briques, et les projette au loin. Une fois le toit dénudé, Zwingli, avec sa cohorte de sacramentaires, continue l’œuvre de destruction, en abattant les murs avec un grand déploiement de force. Mais pour détruire les fondations, et jeter à bas l’édifice au complet, ce sont les trithéistes eux-mêmes, nouveaux ariens armés de massues et de houes, et de toutes sortes de pics, qui font le travail de démolition, oublieux de cette parole évangélique, de cette promesse très fidèle du Christ : « Sur cette pierre j’édifierai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ». Je pense avoir dit suffisamment de choses sur les premières troupes d’ennemis.
Venons-en aux autres. Je m’apprête à dire une chose surprenante, presque incroyable, mais je ne veux pas qu’on me croie sur parole. Je me propose, au contraire, de rendre la chose plus claire que la lumière du soleil. À notre époque, se sont soulevés de partout contre les trithéistes les luthériens, les mélancthoniciens, les Zwingliens, et les calvinistes. Dans toute l’Allemagne, dans toute la France, dans toute la Pologne, des livres fusent contre Servet, contre Gentilis, contre Blandratam, contre Grégoire Paul, contre les ministres de Pologne et de Hongrie, disciples d’Arius ou de Paul de Samosate. Cette nouvelle doctrine, comme un étendard apparu au milieu de leurs troupes, ils la combattent par les traits de leurs livres. À Genève, Calvin et Bèze, à Wittemberg, Philippe de Mélanchton, à Tigure, Simlerus et Bullingerus, à Berne Benedictus Arelius, à Lipsis, Alexandre Alesius, à Marpourg, André Hyperius, en Pologne Stanislas Sarnitius, en Hongrie, Petrus Melius. En d’autres endroits, Jean Wigandus, Jacques Sheckius, Francis Stancarus, et qui d’autre ? Tous ces gens-là disent que, sur la trinité, ils sont du même avis que les papistes, qu’ils vénèrent avec eux les six premiers conciles, qu’ils reçoivent les anciens pères avec honneur, qu’ils rejettent Paul de Samosate, Sabellius, Arius, Nestorius, Eutychès et tous les hérétiques du passé. Qui donc ne tombera pas des nues si j’arrive à démontrer qu’ils ont été, autant eux que ceux qu’ils tiennent pour des maîtres et prophètes, Érasme et Luther, ou des ariens, ou des sabelliens, ou des nestoriens, ou des eutychiens ?
Commençons par Érasme, que les ministres hongrois, dans le livre que, en 1567, ils ont présenté au roi Jean, ont appelé, non sans raison, le précurseur de leur prophète Servet. Érasme dit dans ses notes au tome 111 des lettres de saint Jérôme, que ce n’est pas tant une hérésie qu’un schisme que les Ariens ont commis; qu’ils étaient presque nos égaux en nombre, mais qu’ils nous étaient supérieurs en éloquence et en doctrine. Le voilà donc le patron illustre des ariens, qui les lave de toute accusation d’hérésie, et les rend plus savants que les catholiques. Que lui restait-il d’autre à faire que d’appeler les catholiques ariens, et les ariens catholiques ? Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin.
Dans sa préface aux livres de saint Hilaire, le même Érasme dit : « Osons appeler Dieu le Saint Esprit, nom que les anciens n’ont pas osé lui donner ». O mensonge incroyable ! Ce saint Hilaire, dans le livre que tu as préfacé, ne nie-t-il pas qu’il faille ranger l’Esprit Saint parmi les choses créées ? Et s’il n’est pas une chose créée, qu’est-il d’autre, je le demande, que Dieu ? Saint Athanase, dans sa dispute contre Arius, saint Basile dans son livre sur le Saint Esprit, chap 16, saint Grégoire de Naziance dans son discours sur Néron, Didyme l’aveugle dans son premier livre sur le Saint Esprit, saint Ambrois dans son livre 3 sur le Saint-Esprit, chap 2, saint Augustin, livre 1 contre Maximin, saint Grégoire de Nysse dans son livre « que l’Esprit saint est Dieu », et tous les autres pères enseignent très clairement et très fréquemment que l’Esprit saint est Dieu. Mais voyons le reste.
Dans son commentaire de ce texte (9) de l’épitre aux Romains. ( « qui est le Christ selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni dans les siècles »), j’aurais été fort étonné si Érasme n’était pas passé à l’action, s’il ne s’était pas retourné, s’il ne nous avait pas attaqué, s’il ne nous avait pas arraché ce trait de nos mains. Pour lui, le mot Dieu est un mot adventice. Il dit ensuite que ce passage n’a pas ce qu’il faut pour réfuter les Ariens. Il enseigne qu’on peut l’interpréter ainsi. Après les mots « de qui est le Christ selon la chair », il faut mettre un terme à la phrase par un point. On rend ensuite grâce à Dieu : « que le Dieu qui est au-dessus de tout, c’est-à-dire le Père, soit béni dans tous les siècles » ! Pouvait-il plus clairement entreprendre de défendre la cause des Ariens ?
Dans sa note sur l’Épitre aux Éphésiens 5 : « Dans le règne du Christ et de Dieu. » « Il est vrai, dit-il, et nous vous avons avertis ailleurs, que, selon la manière de parler habituelle des apôtres, c’est le Père qui est visé à chaque fois que Dieu est nommé absolument ». Cette traduction est autant favorable à l’arianisme qu’elle est manifestement erronée. Car, pour ne pas citer tous les autres passages, quand saint Thomas dit « mon Seigneur et mon Dieu », ce n’est pas au Père qu’il s’adresse.
Dans une note sur ce passage de l’épitre aux Philippiens 2, (« il n’a pas pensé que c’était une rapine d’être semblable à Dieu »), il explique que, pour l’arien Maximin, ces mots signifiaient: « Il ne s’est pas attribué par rapine l’égalité avec Dieu ». Il ajoute ensuite : « Je sais que de grands auteurs comme saint Hilaire, saint Augustin et d’autres ont interprété ainsi le texte : « il n’a pas pensé que c’était une rapine d’être égal à Dieu, » Car, comme c’était de nature, cela ne pouvait pas être une rapine, puisqu’il était dans la forme de Dieu, c’est-à-dire vraiment Dieu. Ce texte était l’argument principal avec lequel ils confondaient les ariens qui voulaient que le Père seul soit vraiment Dieu. Or, s’il est permis de dire la vérité, quelle grande chose attribuait-il au Christ si, étant Dieu par nature, il a compris que ce n’était pas par un vol qu’il avait obtenu l’égalité divine, c’est-à-dire qu’il s’est connu comme il est ? C’est une chose évidente que nous ne violentons jamais autant les Écritures que quand nous discutons avec les hérétiques. Il n’y a aucun texte que nous ne détournions de son sens pour nous assurer la victoire. Pour ma part, je ne vois pas comment ce texte peut servir à combattre les Ariens. » Je te demande, Érasme, si tu avais reçu un pot-de-vin des Ariens, pourrais-tu défendre leur cause avec plus de zèle ? Tu rejettes l’explication catholique de saint Augustin, et tu fais tienne celle de l’arien Maximin. Que ce passage soit l’argument massue contre les Ariens, tu ne le nies pas, mais tu ajoutes qu’il ne prouve rien. Que te reste-t-il d’autre à dire sinon que la cause des Ariens est meilleure que celle des catholiques ?
Ajoutons maintenant à cette note celle que tu as faite au dernier chapitre de la première épitre de saint Jean sur : « Moi et le Père nous sommes un », et sur les paroles du disciple : « Et ces trois sont une seule chose ». Ne dis-tu pas qu’on doit entendre ces mots non au sens de l’unité de la nature, comme tous les Pères l’ont compris, mais du lien de charité, comme les ariens le soutiennent ? Et dans les œuvres de saint Augustin, en marge du premier livre contre Maximin, où est affirmée une seule et même nature de Dieu, qui d’autre qu’Érasme a ajouté en note « non une numériquement ». Et qu’est-ce que les trithéistes ont dit de plus clair ?