Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 261)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous avons ici deux choses qui excluent toutes les explications qui peuvent être imaginées par nos adversaires. La première. Saint Grégoire dit que le pain de l’eucharistie survient sans semailles, sans labours, et sans aucun labeur humain. Ce qui ne convient certes pas au pain de froment. Il parle donc du vrai corps du Christ, auquel toutes ces choses conviennent. La deuxième. Il dit que le même pain est mangé par le corps. Il ne parle donc pas du corps du Seigneur comme il est dans le ciel, et qui n’est reçu que par la foi, mais du vrai corps, comme il est dans l’eucharistie.

De même, saint Grégoire de Nysse, dans son sermon catéchétique (aux chapitres 36, et 37), a dit plusieurs choses qui se rapportent expressément à la présence réelle de Jésus dans ce sacrement. Il est cité par Euthymius (dans panoplie, part 2, titre 21), et par Bessarion (dans son livre sur les paroles de la consécration). Il dit, entre autres, et répète souvent que, par l’eucharistie, le corps du Christ immortel est uni à notre corps mortel, et rend notre corps immortel, c’est-à-dire qu’il fait en sorte qu’il ressuscite glorieux et immortel. Comme, dit-il, un peu de levain rend toute la masse du pain semblable à lui, ainsi en est-il du corps du Christ, qui a été fait par Dieu immortel. En entrant dans notre corps, il le transfert totalement en lui, et le change (commute). Comme une chose pestifère mélangée à une chose salubre a un effet pernicieux, de la même façon, un corps immortel rend semblable à une nature immortelle tout ce en quoi il est reçu. Et plus bas : « Il est uni aux corps des fidèles, pour que par cette union avec quelque chose d’immortel, l’homme devienne participant de l’immortalité. »

Il se demande ensuite comment il est possible à un corps d’être reçu dans la communion par la totalité du monde, et de demeurer toujours intègre. Cette question serait d’une grande absurdité si le Christ n’était mangé que figurativement. On ne pourrait, en effet, trouver aucune difficulté à le concevoir. « Il faut se demander, dit-il, comment il peut se faire que quand ce corps unique est, par des milliers de fidèles, constamment reçu sur toute la terre, et mangé morcelé et émietté, il demeure entier, vivant et indemne. »

Troisièmement, il répond à la question en disant que le pain qui est posé sur l’autel, est changé en la chair du Christ, et que c’est pour cela que tous ceux qui se nourrissent de ce pain, reçoivent vraiment la chair du Christ, sans qu’elle ne souffre aucune lésion. Ce qui est une réponse très vraie et très juste. Car, ce qu’il veut dire, c’est que pour que nous ayons et mangions la vraie chair du Christ, il n’est pas nécessaire que le Christ descende du ciel, mais que, demeurant sain et sauf dans le ciel, le pain, à chaque jour, soit transformé en sa chair, et soit, dans cet état, mangé par tous.

Qu’il ne parle pas du changement du pain en la chair par la seule signification, comme les adversaires ont coutume de l’enseigner, mais d’un changement vrai et réel, on le conclut de la question elle-même qui serait inepte s’il n’était question que d’un changement de signification. On le conclut aussi de l’explication donnée. Car, il dit que le pain est changé en la chair du Christ par la vertu de ses paroles, comme quand il vivait sur la terre, le pain dont il se nourrissait était changé en sa chair. On le conclut, en troisième lieu, de ce qu’il dit que cette mutation s’opère par la vertu divine de la divine bénédiction. Or, pour changer une signification, aucune vertu n’aurait été requise.

Voici quelles sont ses paroles : « Ce corps divin recevant la nourriture du pain était semblable à cette nourriture changée dans la nature de son corps. » Et plus bas : « Voilà pourquoi c’est avec raison que nous croyons que le pain qui est sanctifié maintenant par la parole de Dieu est changé dans le corps du Verbe de Dieu. » Et plus bas : « Il a attribué cela à la vertu de la bénédiction des choses qui semblent être du pain et du vin, en changeant les natures. » Ces témoignages sont si évidents que, autant que je sache, aucun adversaire ne s’est levé pour objecter quelque chose à cet auteur.

CHAPITRE 17

Le témoignage du bienheureux Optatus de Milet

Optatus de Milet a vécu à la même époque que saint Ambroise et saint Basile, comme nous le montre son livre 2 contre Parmenianus. Il dit, dans ce livre, qu’il a vécu au temps du pape Siricius, qui a été le successeur de saint Damase. Il dit ainsi : « Y a-t-il un plus grand sacrilège que d’enlever, briser, éliminer les autels de Dieu sur lesquels vous avez, vous aussi, fait des offrandes ? Ces autels sur lesquels sont placés les dons du peuple et les membres du Christ, d’où sont reçus pour beaucoup le gagne du salut éternel, l’assurance de la foi, et l’espoir de la résurrection. » Et plus bas : « Qu’est-ce qu’un autel si ce n’est le siège du corps et du sang du Christ ? » Et, plus bas encore : « En quoi le Christ vous avait-il offensé, lui dont le corps et le sang habitait là à certains moments ? » Et encore plus bas : « On doit pleurer le crime inhumain que vous commettez quand vous brisez les calices porteurs du sang du Christ. »

On peut prouver de plusieurs façons que par le corps du Christ qui demeure sur l’autel, comme il le répète souvent, il n’entend pas un corps fictif, figuratif, mais véritable et réel. C’est-à-dire, non seulement un pain qui représente un corps, mais le corps du Christ véritable et proprement dit. Il le répète cela un si grand nombre de fois, et il ne lui est pas arrivé une seule fois de déclarer que c’est le signe du corps du Christ qui demeure sur l’autel, ou qui est offert. Il parle toujours du corps du Christ ou des membres du Christ.

On le prouve par le fait qu’il dit que le Dieu tout puissant est invoqué sur l’autel, et que le Saint-Esprit descend sur ce même autel. Ce qui ne peut se rapporter qu’à la consécration. Dans toutes les anciennes liturgies, nous voyons que le Saint-Esprit est invoqué pour qu’il descende, et transmute le pain dans le corps du Christ. On ne peut donner, à cette descente du Saint-Esprit, d’autre raison que la confection du sacrement. À quoi peuvent bien servir cette descente et cette invocation du Tout-puissant, si rien de surnaturel ne doit se produire ?

On le prouve aussi par le fait qu’Optatus appelle l’eucharistie le gage du salut, la garante ou la protectrice de la foi, et l’espoir de la résurrection. Il fait allusion à ce que des anciens pères comme saint Irénée, saint Hilaire, saint Cyrille, saint Grégoire de Nysse et d’autre avaient coutume de dire. Notre corps est uni au corps du Christ d’une façon telle qu’il en tire une vertu capable de procurer l’immortalité bienheureuse.

On le prouve enfin ainsi. Il qu’à certains moments, le corps et le sang du Christ habitent sur l’autel. S’il n’avait parlé que du signe du corps, il n’aurait pas dit « à certains moment », mais toujours. Car, sur l’autel, la croix a toujours coutume de demeurer, comme saint Chrysostome l’atteste dans son sermon sur ce qu’est le Christ, ainsi que sur les clochers, les murs et les vases. Or, la croix est un signe de Jésus crucifié.

CHAPITRE 18

Le témoignage de saint Grégoire de Naziance

Saint Grégoire de Naziance vécut à la même époque que les pères précédents.

Dans son deuxième sermon sur Pâque, il dit ceci : « Sans hésitation et sans doute, mange le corps, bois le sang, si du moins te tient le désir de vivre. Ne renie pas la foi à cause des sermons qui traitent de la chair, et ne soit pas scandalisé par la passion. Sois constant, ferme, stable. Ne fluctue en aucune manière à cause des discours des adversaires. » Il exhorte là à garder la foi dans un si grand mystère, même si les adversaires, c’es-à-dire les philosophes païens rient quand nous disons que nous mangeons la chair du Christ. Cette exhortation aurait été superflue si nous ne mangions qu’en signe la chair du Christ.

Pierre le martyr répond que saint Grégoire parle de la foi dans la passion du Christ, et qu’il exhorte les chrétiens à croire que le Christ a eu une vraie chair, et est vraiment mort, et que c’est de cette façon que la chair du Christ est mangée spirituellement. Je réponds. Saint Grégoire de Naziance ne disputait pas, dans ce texte, de l’eucharistie, dont la figure a été la manducation de l’agneau pascal, mais il explique divers rites utilisés par les Juifs pour la manducation de l’agneau pascal; et il les accommode ces rites à la manducation de l’eucharistie. Et parce que, parmi les rites des Juifs, il y en avait un qui voulait qu’ils mangent appuyés sur un bâton, il explique que ce bâton signifie que nous aussi nous devons être fermes et stables, et que c’est sans aucune hésitation et sans aucun doute que nous devons manger la chair du Christ et boire le sang du Christ.

On trouve un autre témoignage dans son sermon sur la mort de sa sœur, Gorgonia. Il raconte là que quand Gorgonia était atteinte d’une maladie incurable, elle s’est levée la nuit, est entrés dans un temple, s’est agenouillée devant l’autel où était le très saint sacrement, et a été guérie sur-le-champ : « Elle s’est prosternée devant l’autel en invoquant avec de grand cris, celui qui est adoré sur l’autel. » Qu’est-ce qui est adoré sur l’autel ? Il ne peut y avoir aucun doute, puisque les chrétiens n’y placent que du pain et du vin qui doivent être changés dans le corps et le sang du Christ. Voilà pourquoi, Optatus, cité plus haut, appelait l’autel le siège du corps du Christ.

Pierre le martyr s’est beaucoup servi de ce texte, comme on le voit dans son livre contre Gardinerus (objection 38). Il s’efforce d’abord de montrer que ce texte lui est favorable. Et il affirme que, sur l’autel, le Christ est adoré, mais dans un symbole, comme il est signifié dans un symbole. Je réponds. S’il en est vraiment ainsi, les sacramentaires se trompent qui nient cela. S’il n’en est pas ainsi, il est donc permis de se prosterner devant des symboles, et d’adorer là le Christ absent. Il est donc permis de vénérer l’eucharistie et les images du Christ. Et ce n’est pas de l’idolâtrie, comme ils le crient sur tous les toits.

Non satisfait de cette réponse, Pierre le martyr dit ouvertement ce qu’il pense, et dit que cette femme était peu instruite dans la religion chrétienne; que ce qu’elle a fait était un abus ou une superstition, puisque l’autel du christ et le sacrement ne doivent servir qu’à la sainte cène. Mais l’autorité de saint Grégoire la défend pleinement contre les accusations de cet apostat impie. Ne dit-il pas qu’elle était très sainte et excellente ? Il ajoute même qu’elle était très renseignée sur les commentaires des livres de l’ancien et du nouveau testament. Et il donne la preuve des preuves en racontant qu’elle a été, par un miracle éclatant, guérie instantanément de sa maladie incurable. Qui pourrait jamais croire qu’un abus ou une superstition puisse être la cause d’un tel miracle ? Ajoutons que si c’est un signe d’ignorance ou de superstition d’appeler autel la table du Seigneur, et d’adorer le Christ dans l’eucharistie, ce n’est pas seulement Gorgonia qu’il faut traiter d’ignorante et de superstitieuse, mais saint Grégoire lui-même. Car c’est lui-même qui donne le nom d’autel à la table sainte, et qui dit que le Christ est adoré sur l’autel. Les mots suivants sont de Grégoire, non de Gorgonia : « Elle s’est prosternée avec foi à l’autel, devant celui qui y est adoré, le suppliant à grand cris ».

CHAPITRE 19

Le témoignage de saint Éphrem

Saint Ephrem fut égal aux pères dont nous venons de parler. Il a été un ami de saint Basile, et jouissait d’une telle autorité que ses écrits étaient lus publiquement dans les églises après les divines Écritures, comme l’atteste saint Jérôme dans son catalogue des écrivains ecclésiastiques. Dans son livre sur la nature de Dieu qu’on ne doit pas scruter, saint Ephrem dit : « Pourquoi scruterais-tu ce qui est inscrutable ? Si tu recherches ces choses avec curiosité, on ne t’appellera plus un fidèle, mais un curieux. Sois fidèle, et participe comme un homme innocent au corps immaculé de ton Seigneur, avec une foi entière, étant certain que tu manges l’Agneau entier. Les mystères du Christ sont un feu immortel. Ne les scrute pas avec témérité, pour que tu ne sois pas consumé par leur scrutation. » Et plus bas : « Ce que le Fils Christ notre Sauveur a fait pour nous transcende toute admiration, tout esprit, toute parole. Il nous a donné un feu et un esprit à manger et à boire, c’est-à-dire son corps et son sang. »

À ce témoignage, les adversaire ne répondent rien, et ne peuvent rien répondre. Car, la difficulté à croire, l’inscrutabilité du mystère, et le miracle qui transcende tout esprit (trois choses qui, selon saint Éphrem se rapportent à ce sacrement) témoignent plus clairement que la clarté du jour que, dans l’eucharistie, il n’y a pas de pain matériel, qui ne ferait que signifier le corps du Christ, mais est présent le vrai corps du Seigneur. Ajoutons que saint Ephrem a parlé d’une certaine antithèse. Car, il dit qu’il est admirable que des anges qui sont incorporels, mangent, dans un corps assumé, des nourritures corporelles. Mais, qu’il est encore plus admirable que nous qui sommes des hommes corporels faits de boue, nous mangions le feu et l’esprit, c’est-à-dire le corps céleste du Christ. Or, il n’y aurait aucun raison d’admirer si nous ne mangions qu’en signe le corps du Christ. Bien plus, la manducation des anges aurait été beaucoup plus admirable que la nôtre.

LE CHAPITRE 20

Saint Épiphane

Saint Épiphane est égal à tous les plus grands. Il fut même un ami de saint Athanase, même s’il lui a survécu, à lui et aux autres. Dans son ancorato, vers le milieu, il voulait enseigner que l’homme avait vraiment été fait à l’image de Dieu, bien que n’apparaisse pas facilement en quoi consiste cette ressemblance de l’homme avec Dieu, puisque l’homme est corporel, fini et changeant, et Dieu incorruptible, infini et immuable. Il dit alors qu’il y a beaucoup de choses qui sont autres que ce qu’elles paraissent être. Et il donne pour exemple l’eucharistie. Elle est le vrai corps du Christ, mais on ne voit rien qui se rapporte à un corps; et ce qui apparait à l’extérieur est rond, insensible, et donc tout fait différent d’un corps humain, à plus forte raison de celui du Christ. « Nous voyons, dit-il que le Sauveur s’est pris lui-même dans ses mains, comme le rapporte l’évangéliste, qu’il s’est levé de table, qu’il a pris un pain, et qu’il a dit après avoir rendu grâce : « Ceci est mon corps » « ceci est mon sang. » Or, nous voyons ce qui n’est pas semblable à un corps, qui ne ressemble rien à une chair, ni à la divinité indivisible, ni aux membres d’un corps. Car, ce « ceci » est rond, insensible, impuissant. Et il a voulu dire par grâce : ceci est mon…ceci, ceci. Et il n’y a personne qui ne prête pas foi à la parole. Car celui qui ne croit pas que c’est vraiment lui, sort de la grâce et du salut. »

Ce passage est des plus convaincants. Car, en disant qu’il faut croire que c’est vraiment lui, saint Épiphane exclut le trope, d’autant plus qu’il ajoute qu’il sort de la grâce et du salut celui qui n’y croit pas. Et en ajoutant qu’il faut croire à ce qui répugne aux sens, il déclare clairement qu’il ne parle pas de la signification, mais de la chose elle-même. Car, les sens non seulement ne répugnent pas à croire que les sacrements signifient quelque chose, mais ils aident à le croire.

Les adversaires répondent, et surtout Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus objection 186) que saint Épiphane parle de la représentation du corps du Seigneur, et qu’il veut dire que le pain de l’eucharistie est vraiment le corps du Christ par la représentation, puisqu’aucune similitude n’apparait entre le pain et le corps du Christ. C’est le plus qu’il peut déduire des paroles de saint Épiphane, qui a dit que le pain est le corps du Christ. Car, il affirme que ce que le Seigneur a pris dans ses mains, qui était rond et insensible, a été appelé son corps par le Christ, par grâce. Car, un pain rond et insensible, c’est-à-dire un vrai pain matériel ne peut être le corps du Seigneur que figurativement.

On peut facilement réfuter cette objection par deux considérations. La première. Ce n’est pas sans raison que, dans sa comparaison de l’eucharistie avec l’homme, il a changé la conclusion. Car, quand il disait que l’homme était l’image de Dieu, même si aucune similitude n’apparait entre l’homme et Dieu, il aurait du dire conséquemment que le pain de l’eucharistie est une image du corps du Seigneur, même si aucune similitude n’apparait entre l’eucharistie et le vrai corps du Christ. Et il est certain qu’il n’aurait pas dit de l’homme qu’il est le vrai Dieu, comme il la dit de l’eucharistie qu’elle est un vrai corps. Et pourtant, étant son image, un homme n’est pas moins Dieu par la représentation que, pour nos adversaires, l’eucharistie n’est un vrai corps figurativement. Pourquoi donc cette mutation, si ce n’est pour que nous comprenions que l’eucharistie n’est pas conférée en tant qu’image, mais en tant qu’en elle est contenu le corps du Seigneur.

On réfute également ainsi l’objection des adversaires. Si saint Épiphane avait voulu seulement dire que le pain de l’eucharistie est le vrai corps du Christ, selon la représentation, son exemple n’aurait servi à rien. Car, les sacrements sont des signes qui représentent une chose sacrée, mais non sous la forme des couleurs ou des figures, comme figurent les images peintes ou sculptées. Mais ils représentent en partie comme des signes, en partie par l’analogie naturelle qui existe entre les effets de ces signes et de la chose signifiée. Comme les mots sont aussi les signes des choses, et le lierre est le signe du vin. Voilà pourquoi il n’y a rien de nouveau et d’admirable dans le fait que le sacrement de l’eucharistie représente le Christ, même si, en tant que figure et forme, il ne lui soit pas égal. Car, il ne représente pas en tant qu’image. Il serait un peu cinglé celui qui s’étonnerait de ce que des paroles puissent être des signes des choses, alors qu’elles ne leur sont pas semblables en figure et en couleur, ni égales par la grandeur. Il l serait aussi un peu cinglé celui qui s’étonnerait de ce que le pain de l’eucharistie puisse représenter le Christ, alors qu’il ne lui est pas égal, ni n’a les membres du corps du Christ.

Saint Épiphanie présente alors comme exemple, une autre chose admirable et qui ne peut être comprise que par la foi, à savoir que le pain de l’eucharistie soit dit être vraiment le corps du Christ, alors qu’il ne lui est ni semblable ni égal, ni n’a de rapport avec aucun membre du corps. Saint Épiphane ne parle donc pas d’un pain qui représente le corps du Seigneur, mais d’un vrai corps, qui est vraiment présent dans l’hostie sacrée, que nous voyons avec nos yeux, et que nous touchons avec nos doigts, même si les autres sens protestent.

À l’argument de Pierre le martyr, je réponds que saint Épiphane n’a jamais dit que le pain matériel était le corps du Christ. Il a dit seulement que, après avoir pris le pain, il rendit grâces, et fit l’eucharistie en disant : ceci est mon corps. Le pronom démonstratif « ceci » ne montre pas le pain, mais ce qui était dans les mains du Seigneur, ou ce qui était contenu sous les espèces, comme nous l’avons déjà dit : ce qui avant était du pain est, après les paroles de la consécration, le corps du Seigneur.

Mais, rétorque Pierre le martyr, c’est cette chose qu’il appelle ronde et insensible, qu’il affirme être le corps du Seigneur. Or, cette chose est, sans aucun doute, du pain. Je réponds que cette chose ronde et insensible n’est plus, en cet endroit, du pain, mais une autre sorte de pain. Car, Épiphane veut dire que l’eucharistie sacrée est vraiment le corps du Seigneur, même si, extérieurement, il est rond et insensible, et a toutes les apparences d’un vrai pain. Je dirais même, je dirais plus que toute la sentence de saint Épiphane consiste en ceci : on doit croire que c’est le vrai corps du Seigneur que nous recevons dans le sacrement de l’eucharistie, même si nous ne voyons rien d’autre que les accidents d’un pain matériel.

CHAPITRE 21

Le cinquième âge de l’église : de 400 à 500

C’est au début du cinquième siècle que vécut le bienheureux Gaudence, comme nous le montre son sermon sur la dédicace de la basilique du concile des martyrs. Il dit, là, qu’il a reçu certaines reliques par des neveux de saint Basile. Et quelques années avant, il rapporte qu’ont été trouvés par saint Ambroise les corps de saint Gervais et de saint Protais. Dans son traité 2 sur l’Exode, cet illustre auteur dit que, « dans l’ancien testament, il n’y avait pas un seul agneau pascal pour tous les Juifs, mais plusieurs, chaque famille tuant le sien et le mangeant, car cet agneau était une figure, non une vérité (réalité). Or, dans notre vérité, un seul est immolé et mangé dans toutes les églises ». Cette comparaison indique manifestement que, dans notre sacrement, le vrai corps du Christ est présent, et non seulement en figure. Autrement, les Juifs aussi auraient eu un seul et même agneau, puisque tous signifiaient l’unique Christ.

Ensuite, le même auteur parle ainsi : « C’est le Créateur lui-même des natures et le Seigneur qui produit du pain à partir de la terre, et qui (parce qu’il l’a promis et qu’il le peut) fait, à partir du pain, son propre corps; qui fait aussi du vin à partir de l’eau, et son sang à partir du vin. » Et plus bas : « O altitude des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! C’est la pâque du Seigneur, c’est-à-dire le passage du Seigneur. Ne vois pas comme une chose terrestre ce qui a été fait de façon céleste : celui qui passe dans une chose, et fait de cette chose son corps et son sang. » Et plus bas : « Crois ce qui est annoncé, car, ce que tu reçois c’est le corps de ce pain céleste, et le sang de cette vigne sacrée. Car, quand il présenta à ses disciples le pain et le sang consacrés, il dit : ceci est mon corps, ceci est mon sang. Croyons ce que dit celui auquel nous croyons, car la Vérité ne connait pas le mensonge. » Et plus bas : «. Ne calomnions pas cette bouche fidèle et véridique qui a dit : ceci est mon corps, ceci est mon sang. Si quelque chose avait survécu d’une interprétation individuelle qui ne cadrât pas avec la vérité, qu’il soit consumé par l’ardeur de la foi. »

Les adversaires n’ont pas répondu à ces textes, et ils ne peuvent rien répondre.

CHAPITRE 22

Le témoignage de saint Jean Chrysostome

Saint Jean Chrysostome vécut dans la première moitié du cinquième siècle. Il a attesté, de plusieurs façons, ce qu’il pensait du sacrement du corps du Seigneur. On trouve son premier témoignage dans l’homélie 60 au peuple d’Antioche, et dans son homélie 83 sur saint Matthieu : « Croyons que Dieu est partout, et ne trouvons pas répugnant ce qu’il dit, même si cela parait absurde à nos sens et à notre intelligence. Que sa parole, je le demande, transcende nos sens et notre raison. Dans toutes les choses que nous faisons, et surtout dans les mystères que nous célébrons, ne regardons pas seulement ce qui est placé devant nous, mais gardons à la pensée ses paroles. Car, nous ne pouvons pas être induits en erreur par ses paroles, alors que nos sens nous trompent facilement. Or, comme il a dit : ceci est mon corps, n’hésitons pas, ne doutons pas, mais croyons ! » Et (dans son homélie 51 sur saint Matthieu) : « Celui pour qui il n’y avait rien de plus grand que de déposer son âme pour toi, pourquoi a-t-il daigné te livrer son corps ? Écoutons donc autant les prêtres que les autres qui nous nous font comprendre la grandeur et la sublimité de ce qui nous a été accordé. Écoutons-les donc avec ébahissement nous expliquer qu’il nous a livré sa chair, et qu’il s’est offert pour être immolé lui-même. » Il est certain que saint Jean Chrysostome n’aurait pas pu parler plus clairement, s’il avait eu devant lui un calviniste, et avait voulu l’exhorter à croire.

Le deuxième témoignage on le trouve dans les deux livres cités : « O combien ne disent-ils pas : je voudrais voir ses vêtements, je voudrais voir ses sandales ! Tu le vois lui-même, tu le touches lui-même, tu le manges lui-même ! »

Pierre le martyr, Boquinus et les autres répliquent que saint Jean Chrysostome attribue aux symboles le nom de la chose signifiée, et qu’il parle donc hyperboliquement. Qu’il parle des symboles et non de son propre corps, ils le prouvent ainsi. Saint Jean Chrysostome dit que le Christ est vu et touché dans le sacrement, alors que seules les espèces sont touchées et vues. Et, au sujet du vrai corps, il a dit plus haut que seuls les yeux de l’esprit le voyaient par la foi. Et il a dit, plus bas, que dans des choses sensibles, un don insensible nous est donné. Or, ce qui est insensible ne peut être ni vu ni touché. Ce n’est donc pas du vrai corps du Christ, mais du pain qu’il parle quand il dit : « Tu le vois, tu le touches, tu le manges. »

Mais cette objection est facile à réfuter. Car, quand saint Jean Chrysostome dit que le Christ est vu et touché, il veut dire que c’est le vrai corps du Christ qui est vu et touché dans une espèce étrangère, non la sienne; et qu’ il est vraiment présent et reçu sous d’autres espèces, qui, elles, sont vues et touchées. Et cela, même si, dans le sacrement, le Christ n’est vu dans son espèce propre que par les yeux de la foi; et même si, dans le sacrement, il n’est pas perceptible par les sens. Nous avons un exemple dans les anges. On dit que les anges voient vraiment, touchent et sont reçus comme hôtes, bien qu’ils fassent toutes ces choses dans un corps assumé. Pensons à Abraham, à Loth, à Tobie, et aux autres. Ce que veut vraiment dire saint Jean Chrysostome, il nous le fait comprendre lui-même quand il dit que plusieurs désirent voir ses vêtements et ses sandales, alors que dans le sacrement ils ont plus que ce qu’ils désirent, puisqu’ils ont le Christ lui-même. Car ceux qui veulent voir des vêtements désirent voir de vrais vêtements, non des images de vêtements. Et il serait certes plus désirable d’avoir de vraies sandales qu’une simple image du corps du Christ. En disant qu’ils auraient plus que ce qu’ils désiraient, saint Jean Chrysostome n’a pu dire la vérité qu’en affirmant qu’ils auraient le vrai corps du Christ.

De plus, au même endroit, saint Jean Chrysostome dit qu’aucun pasteur n’a jamais nourri ses brebis avec de la chair et du sang, comme le Christ l’a fait. Et que, même si beaucoup de mères ont donné à d’autres femmes la tâche d’allaiter et de nourrir leurs enfants, le Christ, lui, nous a nourris avec sa propre chair. Ajoutons que dans l’homélie 24, sur la première épitre aux Corinthiens, il dit que, dans la crèche, les mages ont adoré le corps lui-même. Mais que nous avons quelque chose de plus que les mages, car eux l’avaient dans une crèche, nous, sur l’autel. Eux, dans les bras de la mère, nous dans les mains du prêtre. Eux voyaient un simple corps, mas nous, nous voyons aussi sa puissance et sa vertu. Or, si nous n’avons le Christ que dans un signe, non seulement nous ne pouvons pas dire que nous leur sommes supérieurs, mais que nous leur sommes d’autant plus inférieurs que la présence l’emporte sur l’image.

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