Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 262)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au même endroit, il dit que ceux qui aiment ont l’habitude de donner à la personne aimée des vêtements, de l’argent et beaucoup d’autres choses du même genre. Mais leur chair, ils ne peuvent pas la donner. Par cet admirable sacrement, le Christ a trouvé le moyen de se donner vraiment lui-même à nous. Mais ce que saint Jean Chrysostome dit serait faux si le Christ ne se donnait à nous qu’en symbole. Les hommes peuvent aussi se donner ainsi, et ils se donnent eux-mêmes en symbole, quand ils envoient leurs portraits à leurs amis.

De même, dans l’homélie 51 sur saint Matthieu : « Allons vers le Christ avec une grande foi, nous tous qui sommes malades. Car si ceux qui touchèrent la frange de son vêtement ont tous été guéris, ne serons-nous pas beaucoup plus fortifiés si nous l’avons en entier en nous ? » Dans ce passage, saint Jean Chrysostome ne parle pas d’une habitation symbolique du Christ en nous, car la vertu de l’image du Christ n’est pas plus grande que celle de cette frange qui guérissait les maladies de ceux qui la touchaient.

De même, dans son commentaire de l’homélie 3 sur l’épitre aux Éphésiens, il affirme que l’eucharistie ne diffère en rien du corps qui est adoré au ciel par les anges. « C’est du corps que nous parlons. Combien sommes-nous à devenir participants de ce corps ? Combien sommes-nous à goûter son sang ? Rappelle-toi que c’est le corps et le sang de celui qui réside au-dessus des cieux, qui est adoré avec tremblement par les anges. » Ensuite, dans son homélie 3 sur l’incompréhensible nature de Dieu, il fit de sévères reproches à son peuple parce qu’ils venaient nombreux à la prédication, et beaucoup moins nombreux à la communion. « Je suis fort troublé par la pensée qui me vient. Quand je prêche, moi, votre con serviteur, vous manifestez du zèle et de l’application, vous tendez votre esprit comme un arc, chacun interpelle et pousse l’autre pour être plus près de la chaire; et vous persévérez patiemment jusqu’à la fin du sermon. Mais quand le Christ, notre maître et Seigneur à tous, est sur le point de se montrer dans les saints mystères, l’église se vide. Est-là la foi des hommes chrétiens ? »

Le second témoignage nous l’avons dans les mêmes livres (homélie au peuple 60, et homélie 83 sur saint Matthieu) : « Il ne lui a pas suffi de devenir homme, d’être flagellé, mais il nous a réduits à n’être plus qu’une seule masse avec lui. Ce n’est pas seulement par la foi, mais réellement qu’il a fait de nous son corps. » Et dans ses homélies 64 et 45, il ajoute que ce n’est pas par la seule charité, mais réellement que sa chair nous est unie par ce sacrement. Et, dans l’homélie 24 sur la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, il dit que, par l’eucharistie, « nous sommes unis au corps du Christ, comme ce corps est uni au Verbe par l’Incarnation », c’est-à-dire vraiment et réellement. Par ce moyen admirable, le Christ a fait en sorte que, dans l’eucharistie, nous soyons unis intimement à son vrai corps. Choses qui seraient ridicules si nous ne recevions le corps du Christ que dans un signe.

Pierre le martyr répond qu’il y a une double union des fidèles avec le Christ. Une, par la foi et la charité, et une autre qui suit la première, par laquelle nous sommes ses membres et lui notre tête. Or, c’est de cette dernière que parle saint Jean Chrysostome, quand il dit que nous sommes réellement unis au Christ, et non seulement par la foi ou la charité.

Je réponds que c’est le contraire qui est vrai. Car, cette union des membres avec la tête, par laquelle nous devenons un seul corps mystique du Christ, s’obtient proprement par le baptême, et doit nécessairement précéder la réception de l’eucharistie. Car, celui qui n’est pas membre du Christ ne peut accéder à ce sacrement qu’indignement. Or, saint Jean Chrysostome dit que par l’eucharistie, nous sommes unis avec le Christ par une nouvelle et vraie union. De plus, quand il dit que c’est réellement que le corps du Christ est uni à nous, ce qu’il dit là ne s’oppose pas moins à l’union mystique des membres avec la tête qu’à l’union par la seule foi et la seule charité. Car l’une n’est pas plus réelle que l’autre. Ces exemples qui portent sur l’incarnation et sur les amants réfutent suffisamment les fictions de nos adversaires.

Le quatrième témoignage est tiré de ces livres où saint Jean Chrysostome attribue à un miracle le fait que le Christ soit en même temps dans le ciel et sur l’autel (livre 3 sur le sacerdoce) : « O miracle, o bonté de Dieu ! Celui qui est assis avec le père est, au même instant, distribué dans les mains de tous. Et il se livre lui-même à ceux qui veulent le recevoir et l’embrasser. » il dit la même chose à la fin de l’homélie 2 au peuple d’Antioche : « Elie a laissé sa mélote à son disciple. En montant, le Fils de Dieu a laissé sa chair. Élie est monté sans sa melote; le Christ est monté avec sa chair après nous l’avoir laissée. »

Bèze (dans son cyclope) répond que la chair du Christ est proprement dans le ciel, et symboliquement sur la terre. Et il le prouve ainsi. Le même Chrysostome a dit qu’Elie fut en même temps en haut et en bas : en haut pace qu’il y fut en personne, en bas, parce que son esprit s’était posé sur Elysée. C’est donc dans un autre qu’il était par terre, et non en lui-même. Bèse apporte aussi l’homélie 24 sur la première lettre aux Corinthiens, où il est dit que, par ce mystère, il arrive que la terre soit pour nous le ciel; et il nous exhorte de monter au ciel en pensée, pour que nous ayons le Christ.

Mais Bèze parle pour ne rien dire. Car, même si Élie n’était pas en même temps en haut et en bas, il en va tout autrement pour la chair du Christ que saint Jean ne compare pas avec Élie mais avec sa mélote. Que saint Jean Chrysostome entende au sens propre que la chair du Seigneur ait été laissée sur la terre pour nous, et soit en même temps dans le ciel, le passage cité sur le sacerdoce nous le fait comprendre. Car il y voit un miracle. Or, s’il ne s’agissait que d’une figure du Christ, on ne parlerait pas de miracle. Il a dit aussi qu’il nous avait laissé une chose de loin plus importante que la mélote qu’Élie avait laissée à Élisée, car Élie avait laissé un vêtement, et le Seigneur sa propre chair. Or, il est certain qu’un vêtement symbolique n’est pas de loin plus grand qu’un véritable vêtement.

Le passage que Bèze a cité (homélie 24, épitre no 1 aux Corinthiens) suffirait pour le convertir à la vraie foi s’il n’était pas endurci dans son hérésie. Car, saint Jean ne nous dit pas de monter au ciel, où ce n’est que là que nous aurons le Christ, mais de réaliser qu’il n’y a rien, au ciel, de plus grand que le Christ; et que, par ce sacrement, la terre devient un ciel, parce que nous avons vraiment sur la terre ce qu’il y a de plus important au ciel. Voici ses propres paroles (homélie sur l’épitre 1 aux Corinthiens) : « Ce mystère fait en sorte que la terre soit pour nous le ciel. Monte donc aux portes du ciel, et observe attentivement non les cieux, mais les cieux des cieux, et alors tu verras ce que nous avons dit. Car, ce qui est digne du plus grand honneur, je te le montrerai sur la terre. Comme dans les palais royaux, ce ne sont ni les murs ni les toits dorés qui attirent le plus le regard, mais le corps du roi assis sur son trône, c’est le corps royal céleste qui est offert à ta vision sur la terre, qui attire le plus les regards. Ce ne sont donc ni les anges ni les archanges, ni les cieux, ni les cieux des cieux que je te montre, mais le Seigneur de toutes ces choses. »

Si saint Jean Chrysostome avait voulu que le corps du Christ ne soit présent qu’en figure sur la terre, il aurait trompé ses auditeurs, et il n’aurait pas mis l’eucharistie avant les anges et les archanges. Car, qui ne préfère pas voir de vrais anges plutôt que la seule image du Christ ? Ajoutons qu’il a enseigné au même endroit : « Si un enfant royal vêtu de pourpre et portant son diadème t’était présenté pour que tu le prennes dans tes bras, ne laisserais-tu pas tout tomber par terre pour le recevoir ? Or, aujourd’hui, ce n’est pas un enfant royal mais le Fils unique de Dieu que tu reçois, et pourtant, tu n’as pas en horreur l’amour des choses du siècle. » S’il parlait là du signe du Christ, et non du Christ lui-même, il ne pourrait en aucune façon comparer un fils de roi avec l’image d’un fils de roi. Cela le couvrirait de ridicule.

Le cinquième témoignage, on le trouve dans les textes (homélie 41, sur la première aux Corinthiens) où il affirme que, dans l’eucharistie, le Christ n’est pas adoré seulement par les hommes, mais aussi par les anges : « Ce n’est pas pour rien que, pendant les saints mystères, nous célébrons la mémoire des morts, et que, pour eux, nous accédons à l’agneau qui git sur l’autel, en suppliant Celui qui efface les péchés du monde. » Il dit clairement ici qu’on invoque l’agneau qui git sur l’autel. Et, il semble faire allusion à la phrase : « Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du monde, donne-leur le repos. » De même, dans son sermon sur saint Philogone, il dit, en parlant des mages qui étaient venus de Perse adorer le Christ : « Si nous nous présentions avec foi, nous le verrions certainement couché dans la crèche. Car, cette table prend la place de la crèche. En effet, ici aussi est posé le corps du Seigneur, non emmailloté dans des langes, mais revêtu en tout et partout du Saint-Esprit. Les mages n’adorèrent rien d’autre. Mais, toi, si tu te présentes avec une conscience pure, nous te permettons de le prendre et de l’emporter chez toi.» Il dit là que nous, nous ne faisons pas seulement adorer le Verbe, comme les mages, mais que nous pouvons aussi le recevoir.

De même (dans l’homélie 60 au peuple d’Antioche) : « Pense de quel honneur tu es comblé toi qui te nourris à cette table. Ce que les anges craignent de regarder, qu’ils n’osent pas contempler librement, à cause de sa splendeur éblouissante, c’est de cela que nous nous nourrissons, c’est avec cela que nous nous unissons. » Et, dans son homélie 61 : « Les puissances célestes l’assistent, car ils voient clairement ce qui nous est caché, et admire les splendeurs inaccessibles. » Et dans l’homélie 3 sur l’épitre aux Éphésiens : « Et toi, tu es sur le point d’accéder à cette hostie salutaire que les anges contemplent en tremblant. » Et dans le livre 6 sur le sacerdoce : « Pendant ce temps, les anges accompagnent le prêtre, et les chœurs de toutes les puissances célestes émettent des clameurs, et en l’honneur de celui qui est immolé, le lieu près de l’autel est plein de chœurs d’anges. Il est amplement permis de croire cela en raison du si grand sacrifice qui se déroule alors. J’ai entendu quelqu’un qui rapportait qu’un vieillard qui était un homme admirable, à qui de grands mystères avaient été divinement expliqués, avait été jugé digne par Dieu d’avoir une vision. Il vit une multitude d’anges qui entouraient l’autel en vêtements lumineux, tête baissée, comme quelqu’un qui voit des soldats debout en présence du roi. »

Dans son homélie 21 sur les Actes : « Que dis-u ? L’hostie est dans les mains, les anges sont présents, les archanges sont là, présent est le Fils de Dieu. C’est avec une crainte révérencielle qu’ils se tiennent devant lui. » Enfin, dans l’homélie sur l’eucharistie, il dit : « L’agneau de Dieu est immolé, six séraphins sont présents, en se couvrant la face avec leurs ailes. »

À ces textes les adversaires ne répondent rien, et ne peuvent rien répondre. Car, si les anges se tiennent devant l’autel la tête inclinée, dans la crainte et le tremblement, et osent à peine le regarder à cause de la lumière incandescente qui s’en dégage, qui pourra nier qu’il y a là autre chose que du pain. Et si les anges adorent, qui peut reprocher aux hommes d’adorer ?

Le septième témoignage est tiré de ces textes où saint Jean Chysostome dit que le pain est changé. Comme dans l’homélie 83 sur Matthieu, et l’homélie 60 au peuple : « Ce ne sont pas des œuvres proposées à la vertu humaine. Nous, les ministres, nous tenons la place de celui qui sanctifie vraiment, et change. » Et plus bas : « Celui qui a dit : ceci est mon corps, a confirmé que cela avait été fait en le disant. » Et, dans l’homélie sur la trahison de Judas, il dit : « Ces paroles (ceci est mon corps) sont semblables à ces autres paroles : croissez et multipliez-vous. » Et, dans son homélie sur l’eucharistie, il dit : « Vois-tu du pain, vois-tu du vin ? Aboutissent-ils dans les latrines comme les autres nourritures ? Loin de nous cette pensée. Car, la cire qui est allumée s’assimile à la flamme; et rien ne subsiste de sa substance, rien ne reste. Pense que c’est ainsi qu’est consumée la substance du corps. »

À ce dernier texte Pierre le martyr répond (dans son livre contre Gardinerus, par 4) que saint Jean Chrysostome « ne nie pas que, dans l’eucharistie, il y ait un vrai pain. Mais, par sa manière de parler, il veut dire qu’on ne doit pas prêter attention au pain, mais à ce qu’ il signifie. Il ne veut pas dire non plus que la substance du pain est consumée comme par du feu, lors de la venue du corps du Seigneur. Mais qu’il s’agit là d’un trope qui indique qu’il nous faut détourner notre pensée du pain et du vin, pour la reporter sur les choses qu’ils signifient ». Et cela, il le prouve en disant que selon saint Jean Chrysostome, ce n’est pas seulement la substance du pain qui est consumée, mais aussi les accidents, puisqu’il ajoute qu’il ne reste absolument rien, et qu’il nous présente l’exemple de la cire qui périt toute entière dans le feu, autant dans sa substance que dans ses accidents. Or, quand ils sont perçus par les sens, les accidents ne sont pas vraiment et réellement consumés. Donc la substance n’est pas, elle nous plus, vraiment et réellement consumée.

Il le prouve ensuite par ces autres paroles de saint Jean Chrysostome : « Ne pensez pas que c’est d’un homme que vous recevez le corps divin, mais que c’est des tenailles d’un séraphin que vous recevez un feu. » « Il est certain, dit-il, que si on entendait ces mots au sens propre, ils seraient faux. De la même manière, quand le même auteur dit que ce n’est ni du pain ni du vin, et que les mystères sont consommés, il faut entendre tout cela au sens figuré ».

Mais cette explication ne requiert aucune réfutation. Car, si saint Jean Chrysostome ne niait pas la présence réelle du Christ mais voulait qu’il ne soit présent que pour notre pensée, il ne dirait pas que l’eucharistie n’est pas rejetée dans les latrines comme les autres nourritures. Car, ces choses ne se rapportent pas seulement à notre pensée, mais sont réelles. Voilà pourquoi même si Pierre le martyr a dit bien des choses sur saint Jean Chrysostome, il n’osa pas proposer de réponse à ce texte, mais l’évita toujours comme la peste. De plus, si le pain n’était pas réellement consumé, elle serait absurde cette comparaison avec la cire consumée par le feu.

À son premier argument, je réponds que saint Jean Chrysostome ne dit pas que les accidents du pain sont consumés. Au contraire, il explique longuement que c’est la substance qui s’en va à l’arrivée d’une autre substance. Quand donc il dit que les mystères sont consumés, il se réfère à la substance dont il était en train de parler. Et quand il dit qu’il ne reste plus rien, il veut dire qu’il ne reste plus rien de la substance. Et enfin c’est à la seule substance du pain qu’il compare la cire consumée par le feu, non à tout ce qu’il y a dans le pain. À son deuxième argument, je dis que ces deux phrases ne sont pas des phrases semblables. « Ne pense pas que c’est d’un homme que tu reçois, mais un corps divin. » et « Vois-tu du pain, vois-tu du vin ? » Dans la première phrase, il y a manifestement des tropes, puisqu’il appelle prêtre un ange séraphique, le corps du Seigneur du feu, et la main sacerdotale des tenailles. Il ne nie pas, cependant, que le corps du Christ soit reçu de la main du prêtre, mais il confirme que le prêtre est utilisé plus comme un ministre angélique que comme un homme. Et pour l’autre phrase, toutes les circonstances crient qu’il n’y a pas là de trope Ne dit-il pas que ce pain n’ira pas dans les latrines, mais que toute sa substance sera consumée ?

Le septième témoignage est tiré des livres où il dit que, dans l’eucharistie, se trouve un sang réel, qui avait été figuré dans l’ancien testament. Parlant à des néophytes du sang de l’agneau qui était appliqué sur les linteaux des portes des fils d’Israël en Égypte, pour qu’ils soient protégés contre l’ange exterminateur, il dit : « Comme les statues des rois avaient coutume de secourir ceux qui s’y réfugiaient, non parce qu’elles étaient vivantes, mais parce qu’elles étaient une représentation de ces rois, de la même façon, le sang a libéré non parce qu’il était du sang, mais parce qu’il annonçait l’avènement du sang. Maintenant, si l’ennemi voyait non un sens typique appliqué sur des frontons, mais le sang de la Vérité brillant dans la bouche des fidèles, il passerait outre encore plus rapidement. Car si un ange a fui devant une image, ne serait-il pas mille fois plus terrifié s’il voyait l’exemplaire, la personne représentée par l’image ? » Il dit des choses semblables dans son homélie 45 sur Jean, et l’homélie 61 au peuple d’Antioche. À ces passages, on ne peut rien répondre. Car, la vérité du sang saint Jean Chrysostome la met dans l’âme, mais aussi dans la bouche des fidèles.

Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objections 197 et suivantes) tire des livres de saint Jean Chrysostome neuf témoignages contre la vérité catholique, dont six n’offrent aucune difficulté. Il en tire une de l’homélie 83 sur Matthieu où le saint prédicateur appelle l’eucharistie le symbole de la passion du Christ, ce que nous disons nous aussi, comme nous l’avons souvent expliqué. Il tire l’autre de la même homélie, dans laquelle le saint dit que les Israélites ont mangé l’agneau pascal en tenue de voyageurs, parce qu’ils étaient sur le point de partir pour la Palestine. Nous, c’est au ciel que nous sommes sur le point d’aller. Pierre le martyr en déduit que quand nous mangeons l’eucharistie, nous devons monter au ciel en pensée, et aller chercher le Christ là, non dans le sacrement.

Or, cela ce n’est que de la stupidité ou de l’entêtement. Car, saint Jean Chrysostome n’enseigne pas que quand nous recevons l’eucharistie, nous montons au ciel, mais que nous recevons l’eucharistie comme une nourriture et un viatique qui nous fortifiera dans cette vie au cours de laquelle nous pérégrinons vers la patrie céleste, où nous parviendrons après la mort. La comparaison qu’il utilise nous le fait très bien comprendre. Car, quand les Israélites mangeaient l’agneau, ils n’allaient pas en Palestine pour aller y chercher l’agneau, mais ils mangeaient l’agneau qu’ils avaient chez eux, habillés, il est vrai, en voyageurs, parce qu’ils avaient, dans le futur, à marcher vers la terre promise.

Le troisième témoignage, ils le tirent de l’homélie 24 sur la première épitre aux Corinthiens, où saint Jean Chrysostome dit : « Le pain, qu’est-il ? Le corps du Christ. » Pierre le martyre exulte : « Saint Jean a dit que le pain est le corps du Christ. Le vrai pain demeure donc dans l’eucharistie. » Je réponds que saint Jean ne parle pas du pain matériel, mais du corps du Christ qui vient du pain consacré. Il est tout à fait vrai que le pain consacré n’est pas du pain ordinaire, mais le pain de vie, c’est-à-dire le corps du Christ. Voilà pourquoi, au même endroit, saint Jean Chrysostome explique que, dans le calice sacré, se trouve ce qui a coulé de son côté percé, son sang.

Le quatrième témoignage il le tire de la même homélie où saint Jean Chrysostome dit que l’eucharistie est la nourriture des aigles, selon ces paroles du Seigneur : « Les aigles se rassembleront là où sera le corps. » À la manière des aigles, il nous faut donc nous élever dans les hauteurs, et nous rendre là où est le Christ. Pierre s’efforce là à nous persuader qu’il ne faut pas aller chercher le Christ sur un autel. Je dis donc qu’il parle pour rien. Car saint Jean parle non d’une ascension dans un ciel corporel, mais vers Dieu, vers les choses éternelles, et spirituelles, en négligeant les choses terrestres. C’est ce que fait celui qui cherche Dieu et qui fait sa volonté partout où il est.

Le cinquième témoignage il le tire de l’homélie 27 sur la première épitre aux Corinthiens, où il appelle eucharistie le pain et le vin. Mas nous avons souvent répondu à cette objection, car saint Jean Chrysostome utilise les paroles de Paul.

Le sixième témoignage vient de l’homélie 20 sur la dernière aux Corinthiens, où le saint dit que ce n’est pas seulement l’eucharistie qui est le corps du Seigneur, mais que les pauvres le sont aussi, dont le Seigneur a dit : « Ce que vous avez fait à un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait. » Or, les pauvres ne sont le corps du Christ que figurativement. L’eucharistie est donc, elle aussi, le corps du Christ figurativement. Je réponds que saint Jean Chrysostome ne dit pas que les pauvres sont le corps du Christ de la même façon que ne l’est l’eucharistie. Et par un nombre infini de citations on peut démontrer que l’eucharistie est le vrai corps du Christ, ce que ne sont surement pas les pauvres.

Le septième témoignage il le tire du commentaire du psaume 22 où nous lisons : « Pour qu’à chaque jour, ils nous montrent le pain et le vin, selon l’ordre de Melchisédech, dans la similitude du corps et du sang du Christ. » Je réponds que ce commentaire du psaume 22 n’est surement pas de saint Jean Chrysostome, ni même d’un auteur grec. Car la phrase est latine, et les mots sont fort éloignés de la façon habituelle de parler de notre auteur. Mais, quel qu’en soit l’auteur, on peut quand même répondre que, dans le sacrement, le pain et le vin sont montrés d’après la forme externe, comme le serpent d’airain est appelé serpent, et sont souvent appelés hommes les anges qui apparaissent sous forme humaine. Nous ne nions pas non plus que le pain de l’eucharistie ait une similitude avec le corps du Seigneur, parce qu’il est son sacrement, même si nous enseignons en même temps que c’est le corps présent et non absent, qui est signifié par ce sacrement. Cet auteur a voulu appeler l’eucharistie pain et vain au lieu de corps et sang, parce qu’il expliquait ces mots de Salomon : « Venez manger mes pains, et boire le vin que je vous ai mêlé. »

Le huitième témoignage, il le tire du livre ou de l’épitre au moine Césaire, où nous lisons que le pain, après la consécration, n’est plus appelé pain, même si la nature du pain demeure en lui. Je réponds que saint Jean Chrysostome n’a jamais rien écrit de tel. Et, dans toute son œuvre, il n’existe aucun livre ou épitre à Césaire. Les paroles de cet auteur ( quel qu’il soit) sont semblables à celles de Theodoret et de Gélase. On peut donc répondre à celui-ci ce que nous répondrons plus tard aux autres. Car, je ne voudrais pas associer à saint Jean Chrysostome des témoignages incertains et de nulle autorité.

Le neuvième témoignage vient de son homélie sur saint Matthieu, où nous lisons ceci : « Si donc il est si périlleux d’affecter à un usage privé des vases sacrés qui ne contiennent pas le vrai corps d Christ, mais le mystère de son corps, à plus forte raison nous ne devons pas permettre au démon de faire ce qu’il veut dans les vases de notre corps, que Dieu a préparés pour qu’ils soient son habitacle. » Je réponds. Il est hors de tout doute que ces homélies imparfaites, d’où les adversaires tirent des témoignages en leur faveur, ne sont pas de saint Jean Chrysostome. Il n’est pas moins certain que cette œuvre fourmille d’erreurs. Érasme l’avait déjà annoté dans sa préface. Pierre le martyr reconnait la même chose. Et tous ceux qui le liront, le reconnaitront facilement. Et ces paroles : « Dans lesquels ne se trouve pas le vrai corps du Christ, mais est contenu le mystère de son corps » semblent provenir d’une homélie incertaine d’un disciple de Bérenger. Car, elles ne sont pas dans tous les exemplaires, comme il est noté en marge. Et, de plus, elles ne sont pas pertinentes. L’auteur, en effet, parlait des vases sacrés du temple de Salomon, que Balthasar avait affectés à un usage profane, et il ajoutait qu’il avait, à cause de cela, perdu son royaume et sa vie. Or, dans ces vases, non seulement ne se trouvait pas le vrai corps du Seigneur, mais même pas son mystère.

Et c’est ce que Sixte de Sienne a prouvé (livre 4 de sa sainte bibliothèque, page 413) par trois arguments. Le premier. On ne trouve pas ces erreurs dans les manuscrits les plus anciens. Le deuxième. Si on les supprime, on n’enlève rien au sens des mots et à leur contexte. Le troisième. Dans ce livre, se trouvent non seulement les erreurs de différents hérétiques, comme de Montan, de Donat, de Manès, d’Arius, de Pélage, et de Bérenger, mais également des sentences qui leur sont contraires, et surtout contre les ariens. Ce qui prouve que les phrases de ce livre ne sont pas toutes du même auteur.

Les adversaires ne sont donc capables de présenter rien de solide contre le vrai saint Jean Chrysostome. Mais nous avons pu, nous, tirer de ses livres les plus authentiques plusieurs témoignages en faveur de la vérité. Catholique.

CHAPITRE 23

Le témoignage de saint Jérôme

Saint Jérôme fut un contemporain de saint Jean Chrysostome, même s’il vécut plus longtemps. Il est mort en 422, et saint Jean Chrysostome en 409. De cet auteur, on peut tirer certains témoignages. Le premier, de son commentaire de Matthieu 26, où nous lisons ces mots : « Après que la pâque type fut accomplie, et que la chair de l’agneau ait été mangée par les apôtres, il prit du pain qui réconforte le cœur de l’homme, et le sacrement est changé en la vraie pâque. Et comme, dans sa préfiguration, Melchisédech avait fait, en tant que grand prêtre de Dieu, en offrant le pain et le vin, il a lui-même représenté la vérité de son corps et de son sang. »

À cause du mot « représenter », les hérétiques se servent de ce texte pour prouver leur hérésie, comme Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinerus, objection 210. Mais, ce texte nous est totalement favorable. Car, pour saint Jérôme, représenter signifie exhiber réellement, rendre présent, comme nous l’avons montré plus haut dans les témoignages de Tertullien. Et même saint Ambroise emploie ce mot dans le même sens (livre 1, chapitre 36, dans les devoirs) : « Comprends d’abord ce qui se trouve dans les plats des banquets sacrés, et mets alors la main. Et ce que tu lis ou reçois de Dieu mets le en pratique dans tes œuvres, et tu « représenteras » dans tes œuvres la grâce reçue en toi. » Représenter signifie ici bel et bien rendre présent.

Que ce soit là le sens du mot (représenter) de saint Jérôme, on peut le déduire de ce qu’il oppose la pâque type des Juifs au vrai sacrement pascal des chrétiens. Car, si l’eucharistie ne faisait que représenter le corps du Christ dans un symbole, et n’était pas la chose elle-même, on n’aurait aucune raison de l’appeler vrai sacrement, et de l’opposer à un symbole. Car, la pâque des Juifs représentait, elle aussi, le corps du Christ en image. On peut aussi le déduire de ce qu’il dit qu’en offrant le pain et le vin, Melchisédech a préfiguré (une autre offrande de pain et de vin); et qu’en instituant l’eucharistie, le Christ a représenté (rendu présente) la vérité du corps. L’antithèse requiert là que le Christ exhibe la vérité de son corps, dont la figure avait précédé dans l’oblation de Melchisédech.

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