Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 263)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’est ce qu’il explique plus clairement lui-même dans le commentaire du psaume C1X : « Comme le roi Melchisédech de Salem offrit du pain et du vin, c’est ainsi que toi, tu offres ton corps et ton sang : le vrai pain et le vrai vin. Ces mystères que Melchisédech avait préfigurés, c’est lui qui nous les a livrés quand il a dit : « celui qui mange ma chair et boit mon sang » Nous voyons ici clairement que sont opposés au pain et au vin de Melchisédech le corps et le sang du Christ, qu’il appelle vrai pain et vrai vin, non en raison de la nature, mais de l’effet. Comme le Seigneur lui-même a dit : « Je suis la vraie vigne. » Car, si tu regardes les natures, le pain de Melchisédech fut un vrai pain.

Le second témoignage est dans l’épitre à Hédibia, question 2 : « Écoutons, nous, attentivement : le pain que le Seigneur a rompu, qu’il a donné à ses disciples, est le corps du Seigneur Sauveur. » Et plus bas : « Ce n’est pas Moïse qui nous a donné le vrai pain, mais le Seigneur Jésus, qui est lui-même convive et banquet, celui qui mange, et celui qui est mangé. »

Pierre le martyr essaie aussi de tirer à lui ce passage, parce que, dans ce témoignage, il voit le mot pain. Mais on ne peut avoir aucun doute que ce texte nous favorise parce que, d’abord, saint Jérôme déclare que ce pain n’est pas un pain matériel, mais le corps du Seigneur, et aussi parce qu’il n’aurait pas pu dire que Moïse n’a pas donné le vrai pain, c’est-à-dire le corps du Christ, si l’eucharistie n’était le corps du Christ que figurativement.

Le troisième témoignage se trouve dans son commentaire de 1 Éphésiens : « On peut entendre de deux façons la chair et le sang du Christ, la spirituelle et la divine, de laquelle il a dit : « ma chair est une vraie nourriture, et mon sang est un vrai breuvage; ou, le sang et la chair, la chair qui a été crucifiée et le sang qui a été répandu par la lance du soldat. Selon cette division, même dans ses saints, c’est une diversité de sang et de chair qui est reçue. Pour qu’autre soit la chair qui verra le salut de Dieu, et autres la chair et le sang qui ne peuvent pas posséder le royaume de Dieu. » Il distingue là, seulement d’après les accidents, la chair qui est dans l’eucharistie de celle qui a été crucifiée seulement; la chair qui pouvait souffrir sur la croix de celle qui, dans l’eucharistie, ne peut plus souffrir, et qui se comporte d’une manière spirituelle et divine. Comme on distingue notre chair mortelle actuelle de celle qui, après la résurrection, sera immortelle.

On ne peut pas répondre à cela que la chair spirituelle n’est présente dans l’eucharistie que sous forme de signe, et non en réalité. Car, s’il prenait le mot dans ce sens, il détruirait ce qu’il prouvait contre les origénistes, à savoir, que c’est la vraie chair qui ressuscitera. Du reste, la chair du Christ, comme elle est signifiée dans l’eucharistie, ne pourrait pas être distinguée de celle qui était sur la croix, ni être appelée divine. Car, l’eucharistie est un sacrement ou un symbole de la passion. Saint Jérôme n’aurait donc pas distingué l’une de l’autre s’il n’avait parlé que d’un symbole.

Les adversaires ne peuvent pas non plus répondre que saint Jérôme ne parle pas de l’eucharistie, mais de la manducation spirituelle de la chair du Christ, selon qu’ils entendent les paroles du Seigneur citées par saint Jérôme. Je dis donc qu’ils ne peuvent pas répondre cela. Car, selon nos adversaires, les paroles du Seigneur doivent s’appliquer à la chair du Seigneur comme elle fut sur la croix, elle qui est mangée spirituellement. À cette manducation, le Seigneur aurait, selon eux, ajouté par après des symboles externes. Mais saint Jérôme distingue la chair du Seigneur qui est une vraie nourriture, et que nous mangeons, de la chair qui a été crucifiée. Il ne parle donc pas d’une manducation par la foi, mais d’une manducation vraie et réelle, comme nous l’avons dit.

Le quatrième témoignage est dans son commentaire du chapitre 1 de l’épitre à Tite. Il dit d’abord que ceux qui veulent recevoir le corps du Christ doivent s’abstenir de toute relation sexuelle. Et il apportait l’exemple d’Abimélec qui n’avait pas voulu donner à David de pains de proposition avant de l’avoir entendu dire qu’il s’était abstenu de toute relation sexuelle avec son épouse. Il dit ensuite : « Entre les pains de proposition et le corps du Christ il y a une aussi grande différence qu’entre l’image et la vérité, entre les exemples et ceux qui sont préfigurés par les exemples. » Ce passage parle par lui-même. Car si l’eucharistie est la vérité elle-même qui était figurée par les pains de proposition, il n’y a certes pas, dans l’eucharistie, de pain matériel qui signifie le corps du Christ, mais le corps lui-même, réel et véritable. Car tous reconnaissent qu’il est la vérité ombragée par les pains. L’eucharistie, selon Pierre le martyr, est appelée la vérité elle-même car elle est un symbole plus clair que les pains de proposition. Ce qui a déjà été réfuté quand nous traitions des figures.

Pierre le martyr nous objecte quelques textes de saint Jérôme (dans son livre contre Gardinerus, objections 207, 208, 209) où il semblerait enseigner que le corps du Christ n’est pas mangé par les impies. Mais on ne peut rien conclure de ces textes. Car, c’est d’une manducation utile et fructueuse qu’il parle, c’est-à-dire de celle qui nourrit et refait spirituellement. Les textes qu’il cite viennent de son commentaire sur Isaïe, XLV1, du chapitre 22 de Jérémie, et du chapitre 8 d’Osée. À ces textes on peut opposer son commentaire du chapitre 1 de Malachie, où il explique longuement que la table du Christ est polluée par les impies, quand des impurs boivent le sang très pur du Christ.

CHAPITRE 24

Le témoignage de saint Augustin

Saint Augustin suit de près saint Jérôme. Il fut son ami, et lui survécut pendant dix ans. Car, selon le témoignage de Prosper dans sa chronique, il mourut en l’an 433, et saint Jérôme, en 422. Calvin profère un gros mensonge quand il ose dire que ce père est complètement sien (livre 4, chapitre 17, verset 28). Pierre le martyr et les autres hérétiques le citent plus que tous les autres, et se vantent qu’il soit l’un des leurs, comme l’avait fait autrefois Bérenger, au témoignage de Guitmund. C’est le seul père qu’il ne rejetait pas. Pour rabattre leur caquet, je rapporterai donc des témoignages tirés de tous les tomes des œuvres de saint Augustin.

Le premier vient du livre 9 de ses confessions (chapitre 13) : « Elle a désiré seulement que soit faite à ton autel une remémoration d’elle-même, d’où elle saurait qu’est offerte la victime sainte par laquelle est détruit le parchemin qui nous était contraire. » Et plus bas : « Par le lien de la foi, ta servante a lié son âme au sacrement de notre rachat. » Par la victime qui détruit le parchemin qui nous est contraire, on ne peut entendre que la vraie chair du Christ qui a été immolée pour nous sur la croix. Le pain ne peut pas être une victime de ce genre. Et quand il dit que cette victime est immolée sur l’autel, il indique clairement que la chair du Christ n’est pas reçue seulement par la foi, mais aussi par les mains et la bouche. Et quand il dit que saint Monique a, par le lien de la foi, lié son âme au sacrement du corps du Seigneur, il indique suffisamment qu’il n’y a pas, dans ce sacrement, de signe vide, mais le véritable corps du Seigneur. Car cette femme si sage n’aurait pas lié son âme à du pain, pour obtenir par lui la sécurité.

Dans le deuxième tome, se trouve son épitre 44 à Maximus. Maximus était un païen. Il avait présenté comme objection à saint Augustin que, dans des lieux secrets, les chrétiens croient voir leur Dieu. Il ne leur a rien répondu. Car il ne pouvait nier que le Christ était vu dans le sacrement de l’autel, puisqu’il avait lui-même déclaré (livre 3, chapitre 10 de la trinité) que, dans l’espèce du pain, le Seigneur apparaissait aux yeux des mortels. Il ne pensa pas qu’il était prudent ou équitable d’expliquer ce mystère à un païen. Or, si le Christ n’était présent dans l’eucharistie qu’en signe, il aurait pu et il aurait du réfuter l’objection du païen.

Dans l’épitre 86 à Casulanus, saint Augustin réprouve un certain Urbicus qui avait dit que l’ancien testament était changé dans le nouveau, de façon à ce que le bétail cède la place au pain, et le sang à la coupe de vin. Il lui a répondu ceci ; « Le bétail a cédé sa place au pain, comme ne le sachant pas. Car si, alors, on avait coutume de placer des pains de proposition sur la table du Seigneur, maintenant il reçoit, dans son corps, une portion de l’agneau immaculé. Et il dit que le sang a cédé la place à la coupe de vin, sans penser que même maintenant nous recevons du sang dans le calice. » Et plus bas : « Comment donc peut-il dire que l’ancien testament a été changé en quelques chose de meilleur et de plus utile, si le Christ a fait en sorte que dans le nouveau l’autel le cède à l’autel, le glaive au glaive, le feu au feu, le pain au pain, le bétail au bétail, le sang au sang ? »

Or, si la sentence de nos adversaires était vraie, Urbicus aurait correctement parlé, le bétail aurait vraiment cédé sa place au pain, et le sang à la coupe de vin. Car, en ce qui a trait au signe, le Christ n’aurait pas moins été dans le bétail que dans notre pain. Et le sang du Seigneur n’aurait pas moins été dans ce sang que dans le nôtre. Ils auraient donc eu alors dans le bétail le Christ que nous avons maintenant dans le pain; et dans le sang, le sang que nous avons dans le vin. Et, de cette façon le bétail aurait cédé sa place au pain, non au bétail; et le sang aurait cédé sa place au calice de vin, non le sang au sang. Saint Augustin veut donc dire que toutes ces choses ont été changées de façon à ce que, à la place d’un pain de proposition, nous ayons un pain céleste; à la place d’un bétail dépourvu de raison, l’agneau de Dieu; et à la place du sang des brutes, le sang du Christ.

De même, dans l’épitre 118, chapitre 3, il dit qu’à l’eucharistie est due une vénération singulière. Et, au même endroit, il compare ceux qui, par dévotion, se présentent tous les jours à la sainte table, ou qui s’en abstiennent parfois par dévotion, comme Zachée et le centurion, dont l’un s’est réjoui quand il a reçu la visite du Seigneur, et dont l’autre a dit : Seigneur, je ne suis pas digne. Cette comparaison aurait été d’une grande ineptie si nous ne recevions rien d’autre que le signe du corps du Christ. Dans l’épitre 120 à Honorat (chapitre 27), saint Augustin, commentant le psaume 21 (« ils ont mangé, ils ont adoré tous les riches du peuple »), dit : « Eux aussi sont amenés à la table du Christ, et reçoivent le corps et le sang du Christ, mais ils adorent seulement sans être rassasiés, pace qu’ils n’imitent pas. Car, mangeant le Pauvre, ils dédaignent être pauvres. » Dans ce texte, saint Augustin dit clairement que les orgueilleux reçoivent le corps du Seigneur, adorent, mais ne sont pas rassasiés. Il s’ensuit donc que, par le corps du Seigneur, il n’entend pas un signe du corps, c’est-à-dire du pain, car le pain n’est pas adoré. Il n’entend pas non plus le corps du Christ tel qu’il est au ciel, mais comme il est sur l’autel. Car, il dit que c’est de la table du Seigneur que les impies le prennent. Voir les épitres 162 et 163.

Dans le troisième tome nous trouvons trois témoignages. Le premier est tiré de son livre sur la trinité (livre 3, chapitre 1). Il dit là qu’autrement est signifié le Christ par la langue et les paroles écrites et autrement par le sacrement du corps et du sang. Et il ajoute : « Ce n’est ni avec la langue, ni avec des parchemins, ni avec de l’encre, ni par des mots émis par la bouche, ni par des mots écrits sur des parchemins que nous parlons du corps et du sang du Christ, mais c’est seulement avec ce qui pousse de la terre, qui a été consacré par une prière mystique, que nous prenons rituellement pour le salut spirituel en souvenir de la passion du Seigneur qu’il a endurée pour nous. » Or, si l’eucharistie n’était que le corps du Christ significativement, pourquoi le corps du Seigneur ne pourrait-il pas être désigné par des paroles écrites ou prononcées, qui signifient clairement le Christ ?

Un peu après, saint Augustin ajoute : « Quand par les mains des hommes, il est conduit à cette espèce visible, il n’est sanctifié, quelque grand que soit ce sacrement, que si le Saint-Esprit opère invisiblement, c’est-à-dire, quand Dieu agit dans ces choses qui se font par des mouvements corporels. » Dans ce texte, saint Augustin affirme doublement la vérité du corps du Christ. La première. Il dit que c’est pars l’opération invisible du Saint-Esprit que se fait ce sacrement. Or, cette opération ne serait en rien nécessaire si le corps du Seigneur n’était présent dans l’eucharistie que significativement. La deuxième. Il range cette opération-là parmi les miracles. Et il en présente plusieurs exemples comme la pluie commandée par Élie, les coups de tonnerre du mont Sinaï, l’eau changée en vin aux noces de Cana, la verge d’Aaron qui refleurit, et la verge de Moïse changée en serpent. Or, comment pourrait-elle être admirable la confection de ce sacrement, si le sacrement ne devient rien d’autre ?

Avec ces textes on pourrait réfuter l’objection que nous fait Pierre le martyr avec ce texte (dans son livre contre Gardinerus, par 4). Il affirme que le Saint-Esprit opère invisiblement dans ce sacrement, d’abord parce que les sacrements ont été institués par Dieu seul, et ensuite parce que l’efficacité du sacrement par laquelle nos esprit sont incités à croire, vient de l’Esprit Saint. Mais ce ne sont là que des esquives. Car si l’institution du sacrement, et aussi sa confection n’étaient rien autre qu’un signe, elle ne requerrait aucune opération visible du Saint-Esprit. Car, l’opération par laquelle nos esprits sont incités à croire est dans nos esprits, non dans le sacrement.

Un autre témoignage est dans le livre 3 de la trinité, chapitre 10, où il dit : « Ces nuées ou ces feux comment les anges les faisaient-ils ou les assumaient-ils pour signifier ce qu’ils annonçaient, même si le Seigneur ou le Saint-Esprit était montré par ces formes ? Qui, parmi les hommes, le sait ? Comme les enfants ne savent pas ce qui est posé sur l’autel, et ce qui est consumé au terme de la célébration de la piété, d’où et comment il a été confectionné, d’où lui vient d’être employé pour un usage religieux. Et si jamais ils ne l’apprennent par leur initiative ou celle des autres, et ne voient jamais la vraie espèce que pendant la célébration des sacrements, quand il est offert ou donné, qu’il leur soit dit par l’autorité la plus grave de qui sont ce sang et ce corps, et qu’ils ne croient rien d’autre que c’est dans cette espèce que le Seigneur est apparu aux yeux des mortels, et que c’est de son côté percé qu’a coulé cette liqueur. » C’est ce qu’il a dit quand il discutait des formes avec lesquelles les anges et Dieu apparurent dans l’ancien testament. Et pour montrer que nous ignorions comment ces formes étaient faites, et que cependant nous croyons fermement que c’est en elles que les anges ou Dieu avaient apparu, il alla chercher une comparaison dans l’eucharistie. Car, les enfants ignorent quand ils assistent aux choses sacrés, comment se fait cette forme, dans laquelle l’eucharistie est consacrée. Et cependant, ils croient que dans cette forme, le Seigneur est apparu, et que le sang du Seigneur est dans le calice, parce qu’on leur dit que le Christ, dans l’évangile l’a enseigné quand il a dit : « ceci est mon corps, ceci est mon sang. »

Nous avons ici, contre les adversaires, un argument des plus solides. Car les enfants auxquels on dit, par une très grande autorité, que le Christ est dans cette forme visible, et que la liqueur qui est dans le calice est le sang du Seigneur, ne croient pas que ce corps et ce sang ne soient chair et sang que figurativement, mais vraiment et proprement. Car ils ne peuvent pas, par eux-mêmes, s’imaginer que ce ne sont que des tropes, mais ils croient en toute simplicité et sincérité ce qui leur est dit. Voilà pourquoi saint Augustin a dit : « Ils ne croient rien d’autre que c’est le Seigneur qui est apparu aux yeux des mortels dans cette espèce, et que cette liqueur a réellement coulé du côté percé de Jésus. »

Il ne faut pas en conclure que les enfants ont une fausse foi. D’abord parce que saint Augustin dit qu’ils croient cela parce que cela leur a été enseigné par des prêtres vénérables. Car si cette foi avait été fausse, on aurait du les en avertir surtout quand ils étaient admis, à leur tour, à la communion. De plus, saint Augustin compare l’eucharistie avec les formes dans lesquelles les anges ou Dieu apparaissent. Or, dans ces formes, les anges et Dieu étaient vraiment et réellement présents. Il faut donc en conclure que, sous la forme du pain, le Christ était véritablement présent, car, autrement, la comparaison n’aurait pas eu de sens, et toute la dispute de saint Augustin s’effondre. Lire aussi le chapitre 14 du livre 4 de la trinité, et le chapitre 100 de l’enchiridion.

Dans le quatrième tome, nous avons un témoignage tiré de son livre 3 sur le Lévitique, question 57 : « Comment interpréter le fait que le peuple était tout à fait exclus de sang des sacrifices qui étaient offerts pour les péchés, si ces sacrifices signifiaient vraiment l’unique sacrifice qui opérait la rémission des péchés, alors que non seulement personne n’est empêché de prendre comme aliment le sang de ce sacrifice, mais que tous ceux qui veulent avoir la vie sont exhortés à le boire ? » Or, cette question serait non seulement vaine mais inepte si nous ne buvions le sang du Seigneur que spirituellement, et dans un signe. Et les Juifs, ce n’est pas spirituellement qu’on leur interdisait de boire du sang, mais corporellement. Voilà pourquoi saint Cyprien, ou quiconque est l’auteur du sermon sur la cène du Seigneur, a raison de dire que c’est une doctrine nouvelle et inouïe, celle qui ordonne de boire le sang, puisque la loi ancienne interdisait sévèrement de boire le sang.

Dans le cinquième tome, nous puisons un autre témoignage dans le livre 17, chapitre 20 de la cité de Dieu : « Dans l’autre livre appelé Ecclésiaste, on lit : « Il n’y pas d’autre bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire ». À quoi fait-on ici allusion, si ce n’est à la participation de cette table, que le prêtre médiateur du nouveau testament a dressée selon l’ordre de Melchisédech ? Car, ce sacrifice succède à tous les autres sacrifices de l’ancien testament, qui étaient immolés dans l’ombre du futur. C’est pourquoi, dans le psaume 39, nous reconnaissons aussi la même prophétie du médiateur : «Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, et tu m’as formé un corps. Parce que, dans tous ces sacrifices, son corps est offert et est administré aux participants. » Dans ce passage, saint Augustin ne peut pas parler du signe du corps, mais du vrai corps lui-même, quand il dit qu’est offert et administré ce corps qui succède aux sacrifices antiques. Car eux aussi étaient des signes du corps du Seigneur. Et, de plus, saint Augustin enseigne que le corps qui est offert et administré c’est celui dont il est dit au psaume 39 : « tu m’as formé un corps. » Que ce fut un corps naturel et véritable, personne ne peut le nier.

Les adversaires ne peuvent pas, non plus, répondre que saint Augustin parle d’un vrai corps, qui n’est perceptible que par la foi. Car, quand il dit qu’il est offert et administré, il parle clairement d’un maniement corporel du corps du Christ. Voir aussi à ce sujet son explication du psaume 39, où il appelle le corps que connaissent les fidèles et qu’ils reçoivent dans l’eucharistie, le complément de tous les sacrifices anciens. Dans le sixième livre contre Faust, au chapitre 10, il dit que les fidèles reçoivent avec leur bouche le sang avec lequel ils ont été rachetés, et, au chapitre 20, il dit qu’est bu maintenant ce qui a coulé du côté percé du Christ. Et, dans le livre 12 contre l’adversaire de la loi et des prophètes, chapitre 9, il dit : « Nous recevons dans notre bouche et dans un cœur fidèle le médiateur de Dieu et des hommes, l’homme Christ Jésus qui nous donne sa chair à manger, et son sang à boire, même s’il semble plus horrible de manger de la chair humaine que de tuer un homme, et de boire du sang plutôt que le verser. » Il est à noter qu’il dit qu’on ne reçoit pas la chair du Seigneur seulement avec notre cœur, mais aussi avec notre bouche.

Dans le septième tome, livre 2, contre les lettres de Petilianua, chapitre 27, il dit : « Autre est la pâque qu’ils célèbrent encore avec l’agneau, autre celle que nous recevons dans le corps et le sang du Seigneur. » Il oppose là l’agneau au corps du Seigneur que nous recevons dans l’eucharistie. Ce qu’il n’aurait certes pas fait si c’est du signe du corps qu’il avait parlé, et non du vrai corps. Car cet agneau était significativement le corps du Seigneur, et d’une manière plus expressive que le pain. Voir aussi le livre 1 contre Cresconimius (chapitre 25, et le livre sur les pécheurs et les mérites, chapitre 21).

Dans le huitième tome, nous trouvons des témoignages très clairs. Expliquant, dans le sermon 1, le psaume, intitulé : « et il était porté dans ses mains, » il dit : « Qui comprend que cela puisse se faire pour un homme ? Qui se porte dans ses propres mains ? Un homme peut être porté par les mains des hommes, mais ses propres mains, nul ne le peut. On ne peut pas appliquer cela à la lettre à David, mais au Christ, on le peut. Le Christ était porté dans ses propres mains lorsque, recommandant son propre corps, il dit : ceci est mon corps. Il portait vraiment alors son corps dans ses mains.

À ce passage, Calvin a daigné répondre (livre 4, chapitre 17, verset 28), lui qui a passé sous silence un si grand nombre de témoignages des autres pères, et de saint Augustin lui-même. Il dit donc que le Christ s’est porté lui-même dans ses mains, mais improprement, figurativement, parce qu’il ne portait que le sacrement de son corps. Et il le prouve, cela, par la répétition que, dans le sermon 2, saint Augustin fait de la même phrase, en ajoutant le mot comme (d’une certain façon) : « Comment était-il porté dans ses mains ? Parce que, quand il recommanda son corps et son sang, il prit dans ses mains ce que connaissent les fidèles, et il se portait lui-même d’une certaine façon quand il dit : ceci est mon corps ». Pierre le martyr fait la même réponse.

Mais, il est facile de les réfuter. Car, saint Augustin ne dit pas seulement que le Christ s’est porté dans ses mains, mais il ajoute que c’est une chose extrêmement difficile, et impossible aux hommes. Voici, en effet, ce qu’il dit : « Qui peut comprendre que cela puisse se faire dans un homme ? » Et de nouveau : « Un homme peut être porté dans les mains d’un autre, mais se porter soi-même dans ses propres mains, nul le peut. » Or, il est extrêmement facile de se porter soi-même en figure. Quand un roi porte sa monnaie dans un sac, il se porte dans un signe, puisque dans cette pièce d’argent, son image a été gravée. Et quand chacun de nous lit des lettres qui lui sont adressées, où est écrit son nom, ne se porte-t-il pas lui-même dans un signe ? Or, comme c’est une chose banale et commune, comment saint Augustin a-t-il pu dire que c’est quelque chose qui ne pouvait se faire, et qu’on pouvait à peine comprendre, s’il ne parlait que d’un signe ?

Mais Pierre le martyr insiste : « Personne ne peut se porter comme le Seigneur se portait lui-même, parce que personne ne peut instituer un sacrement, et porter de cette façon un sacrement. » Je réponds que personne ne peut instituer un sacrement, en tant que le sacrement est un instrument capable de procurer la grâce. Mais, qu’on peut très bien instituer un sacrement qui n’est qu’un simple signe de quelque chose. Si, en effet, le Christ avait dit qu’il se portait parce qu’il portait un sacrement, il disait donc qu’il se portait parce que ce sacrement était un signe de lui-même, non parce qu’il était un instrument de la grâce, comme le disent aussi ceux qui disent que le sacrement du corps du Seigneur est appelé corps du Seigneur parce que le nom de la chose signifiée est parfois attribué au signe. Donc, quiconque porte sur soi son image peinte, ne se porte pas moins lui-même que ne se portait le Christ, si est véritable la sentence de nos adversaires.

Pierre le martyr ajoute : «Que les papistes le veuillent ou ne le veuillent pas, il ne peut se faire en aucune façon que le Christ ait porté son corps au sens propre, car il y aurait eu alors deux corps. » Cela ressemble à celui qui se lamentait de ce que le mystère de la trinité était trop sublime pour être compris par un être humain, à savoir comment une seule nature pouvait, sans être doublée, être dans deux personnes distinctes. Que répondre sinon qu’on a besoin de la foi pour comprendre les choses qui surpassent la raison. Qu’il sache donc que nous répondrons la même chose au sujet de ce mystère. Si lui-même aurait répondu à Arius qu’en raison de son infinité, la divine essence peut être dans plusieurs personnes réellement distinctes, nous dirons nous aussi que, en raison de la toute puissance du Christ, le corps du Christ peut se trouver en divers lieus. Mais cela, c’est dans le prochain livre que nous le traiterons.

Et au sujet du comment (d’une certaine manière), je réponds que ce mot signifie que le Christ ne se portait pas dans sa propre espèce, mais dans une espèce étrangère; et il ne se portait pas comme on porte ordinairement des corps humains, avec un dur travail sur les épaules, ou d’une autre manière, mais mystiquement et sacramentalement, quoique vraiment, car, sous ce mystère son corps était contenu. En somme, quelle que soit la signification de ce comme, il nous suffit qu’il ne signifie pas en signe, ou en figure, comme nous l’avons démontré.

Un autre passage insigne se trouve dans son commentaire du psaume 98 : « Adorez l’escabeau de ses pieds. » Il dit que l’escabeau des pieds du Seigneur est la terre, selon Isaïe LXV1 : « La terre est l’escabeau de ses pieds. » Et il se demande comment on peut, sans impiété, adorer la terre : « Hésitant, je me tourne vers le Christ, car ce que je cherche, c’est lui. Il reçoit la terre de la terre, et de la chair de Marie, il reçoit la chair. Et, parce que, dans cette chair, il a marché, et nous a donné, pour notre salut, cette même chair à manger. Or, personne ne mange cette chair avant de l’avoir adorée. On a donc trouvé comment on adore l’escabeau des pieds du Seigneur, de façon à ce que non seulement nous ne péchons pas en l’adorant, mais que nous péchons en ne l’adorant pas. »

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