Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 264)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Or le faux martyr n’a pas bien lu saint Augustin, et il fait présomptueusement dire à saint Augustin le contraire de ce qu’il dit. Dans son sermon 1 sur le psaume 21 qui traite des riches superbes et impies, saint Augustin dit : « Ont mangé le corps de l’humilité du Seigneur même les riches. Ils ne se sont pas nourris du corps du Seigneur au point de l’imiter, mais ils l’ont quand même adoré. » Et dans l’épitre 120 citée plus haut, il dit : « Eux aussi ont été amené à la sainte table, et ont reçu le corps et le sang du Seigneur, mais ils l’ont adoré seulement, sans s’en rassasier, parce qu’ils ne l’ont pas imité. » Tu vois donc que, selon saint Augustin, les impies adorent et mangent la chair du Seigneur à la sainte table, c’est-à-dire celle qui vient de l’autel. C’est donc avec ces textes que nous expliquons celui-ci, et avec saint Augustin nous enseignons qu’il parle de la manducation du corps du Christ avec un instrument corporel, lorsque les impies mangent, eux aussi, cette chair.

De plus, si saint Augustin avait voulu seulement dire qu’on adore la terre sans impiété parce que c’est la chair du Christ telle qu’elle est dans le ciel qu’on adore, il n’aurait eu aucune raison de dire que c’est celle qui nous est donnée à manger qu’on adore. Car, pourquoi fait-il mention de l’eucharistie si nous n’adorons pas la chair du Seigneur présente dans l’eucharistie ? Saint Augustin a donc voulu montrer que c’est la chair du Seigneur qui est adorée. Et comme nous n’avons pas d’autre argument plus fort que l’adoration quotidienne de l’eucharistie, c’est pour cela qu’il en fait mention. Car, sans tenir compte de cette adoration, on ne peut pas facilement discerner si c’est la chair du Seigneur ou la seule divinité qui est adorée. De plus, il est probable que tout ce passage, saint Augustin l’ait puisé dans saint Ambroise qui, comme nous l’avons dit plus haut, enseigne clairement que c’est la chair du Christ qui est adorée par nous dans nos mystères, comme les apôtres l’ont adorée dans sa propre espèce. Et c’est cela adorer l’escabeau de ses pieds. Voir de plus les psaumes 33, 50, 14, 93, et 99.

Dans le neuvième tome, traité 11 sur saint Jean, expliquant ce verset : mais Jésus ne croyait pas en eux, il dit que cela convenait à des catéchumènes, à qui le Christ ne s’offrait pas par l’eucharistie : « Si nous disons à un catéchumène : crois-tu dans le Christ ? Il répondra : je crois. Et il se signe de la croix du Christ, ainsi que sur son front. Il ne rougit pas de la croix de son Seigneur. Il croit donc déjà dans son nom. Posons-lui une autre question : est-ce que tu manges la chair du fils de l’homme, est-ce que tu bois le sang du Fils de l’homme ? Il ne sait pas ce que nous disons, parce que le Seigneur ne se fie pas encore à lui. »

Et plus bas : « Où conduit-il les croyants et les baptisés ? A la manne, je dis à la manne. On connait ce que les Juifs ont reçu. On sait ce que le Seigneur a fait pleuvoir du ciel pour eux. Et les catéchumènes ne savent pas ce que reçoivent les chrétiens ? Ils rougissent donc, car ils ne savent pas comment traverser la mer rouge et manger la manne, ni comment croire au nom de Jésus pour que Jésus croie en eux. Celui qui dans le livre 11 sur les pécheurs, le mérite, la rémission, chapitre 26, dit qu’on a coutume de donner aux catéchumènes un pain saint, qui est saint et sanctifie, même s’il n’est pas le corps du Christ, et qui peut être appelé sacrement, et donc signe d’une chose sacrée. Ce qui nous fournit un argument de première classe.

Car, d’abord, si le vrai corps du Christ n’était pas dans l’eucharistie, et si on ne mangeait la chair du Christ que dans un symbole et par la foi, ce ne serait pas dans le vrai Christ que les catéchumènes ne croiraient pas, car le Christ dans un signe, ils l’ont déjà, et ils le mangent dans la foi. Car ils se signent du signe de la croix, et croient dans le Christ. Ensuite, il n’y aurait aucune raison pour laquelle on ne leur donnerait pas l’eucharistie, puisqu’on leur donne d’autres signes plus clairs, comme les paroles écrites de Dieu. Enfin, on aurait pu aussi appeler ce pain saint corps du Seigneur, ce que saint Augustin refusait constamment.

Le même auteur au traité 26 sur saint Jean, expliquant ce verset : le pain que je donnerai est ma chair, dit : « Cela est appelé chair, même si la chair ne peut pas comprendre comment un pain est un corps. » Or, la chair comprendrait très facilement si le pain n’était de la chair que significativement. Voir aussi les traités 2 et 5 sur Saint Jean.

Dans le tome dixième, dans le sermon 2 sur les paroles de l’apôtre : nous avons entendu le maître véridique, le divin rédempteur, le Sauveur des hommes nous recommandant son sang comme notre prix. Car, il a parlé de son corps et de son sang en appelant son corps nourriture, et son sang breuvage. Les fidèles connaissent le sacrement des fidèles. » Il est évident qu’il pale de son sang, et non de la figure de son sang. Car une figure n’est ni notre prix, ni notre rançon. Et il dit que son sang est un breuvage comme il a dit que son corps était une nourriture. Et pour que les adversaires ne disent pas que ce breuvage et cette nourriture ne sont reçus que par la foi, et en esprit, il ajoute que c’est le sacrement des fidèles, qu’ils connaissent tous bien. Il indique là que c’est un mystère qui n’est connu que par les fidèles, à savoir comment le corps est une nourriture et le sang un breuvage. Cette phrase ( que les fidèles connaissent) nous la rencontrons dans une infinité d’endroits chez saint Augustin, comme au livre 10, chapitre 6 de la cité de Dieu, au psaume 39, au psaume 99, au livre 1, homélie 42, et ailleurs.

Et pourtant, ce n’est pas un mystère connu des seuls fidèles, que le corps et le sang du Christ sont reçus par la foi. Cela est prêché publiquement aux Gentils, et c’est quelque chose qui était archi connu non seulement des fidèles, mais aussi des catéchumènes. Saint Augustin comprend donc ce que l’Église comprend, à savoir que l’eucharistie est un mystère vénérable qui ne peut pas être découvert aux infidèles, et qui ne peut être compris que par la foi.

Dans son sermon sur les néophytes, comme l’atteste l’évêque Yves Carnotensis, dans sa lettre à Hymericus, et Paschasius dans son épitre à Frudegarde : « Recevez dans le pain ce qui a été suspendu sur la croix. Recevez dans le calice ce qui a coulé du côté percé du Christ. » Dans le livre 1, homélie 26, il avertit de prendre garde à ce qu’aucune parcelle de l’hostie ne tombe à terre. » Et dans le sermon 1 sur le temps, il dit : « Nous sommes invités à la sainte table, où ne se trouve pas de nourriture humaine, mais où est placé le pain des anges. » Enfin Gratien cite des phrases très claires de saint Augustin. Voir dist 2, sur la consécration , canon nos autem, et canon hoc est quod dicimus. Algerus (livre 1, chapitre 5) cite les mêmes : « La chair, dit saint Augustin, est la sienne, celle que nous recevons dans le sacrement sous la forme du pain, et c’est aussi son sang, que nous buvons sous l’espèce du vin. Mais ces paroles : voilà ce que nous disons, semblent plutôt de Lantfranc que de saint Augustin ou de Prosper. Car, elles sont présentes dans le livre de Lantfranc, et sont citées sous non nom par Yves par 2, chapitre 9.

Les objections tirées de saint Augustin

Voyons maintenant ce que les adversaires nous objectent avec les œuvres de saint Augustin. Et suivons le même ordre qu’au début, en procédant par tomes.

Dans le premier tome, ils n’ont rien trouvé à reprendre. Dans le second, ils présentent deux textes. Le premier de l’épitre 23 à Boniface, et l’autre, de l’épitre 57 à Dardanus. Dans l’épitre 53, saint Augustin parle ainsi : « Si les sacrements n’avaient pas une certaine ressemblance avec les choses dont ils sont les sacrements, ils ne seraient absolument pas des sacrements. C’est de cette ressemblance que la plupart ont vraiment reçu leurs noms. Le sacrement du corps du Christ est d’une certaine manière le corps du Christ, et le sacrement du sang du Christ est d’une certaine manière le sang du Christ. De la même façon, la foi est le sacrement de la foi. » Ce texte est allégué par Calvin, Pierre le martyr, et tous les autres, et, avant eux tous, par Bérenger. Et on lui avait bel et bien répondu. Puisque les adversaires s’acharnent à répéter les arguments des hérétiques, leurs ancêtres, nous répéterons nous aussi les réponses que leur avaient données nos ancêtres.

La première. Paschasius (dans son épitre à Frudegardus) et Lantfranc (dans son livre contre Bérenger) ont répondu que le sacrement du corps du Seigneur est appelé corps du Seigneur parce que, bien que, dans le sacrement de l’eucharistie le corps du Christ soit vraiment présent, quant à sa substance, il n’y est quand même pas de la même façon qu’il fut sur la croix, mais par similitude. Car, saint Augustin parle là de la passion et de la mort du Christ qui est représentée dans le sacrifice de l’autel. C’est comme s’il avait dit que la célébration du mystère de l’autel est d’une certaine façon la passion du Christ. Car, elle n’est pas vraiment la passion du Christ, mais seulement selon la représentation.

Ou bien, c’est comme s’il avait dit que, en tant qu’il est sous l’espèce du pain, le corps du Seigneur est comme le corps pendant sur la croix. Et Lantfranc illustre son explication par une comparaison saisissante. Dans le dernier chapitre de Luc, on lit que le Seigneur a fait semblant d’aller outre. Ce texte a été commenté par saint Augustin (dans son livre contre le mensonge, chapitre 13), où il dit que, par cette fiction, le Seigneur avait signifié qu’il monterait au-dessus de tous les cieux. Le même Christ fut donc la figure de lui-même, et on peut dire sans crainte de se tromper que le Christ feignant d’aller plus loin est d’une certaine façon le Christ montant au ciel.

Guitmandus (livre 2) présente deux autres explications. La première. Il parle des sacrements anciens, comme la manne, ou du pain de Melchisédech, qui étaient d’une certaine façon le corps du Seigneur en tant que sacrements, c’est-à-dire, signes et figures du corps du Seigneur. La deuxième. Il parle de l’eucharistie, en tant que signe du corps mystique du Christ. Car, le même saint Augustin (au traité 26 sur saint Jean), dit que l’eucharistie est la société des fidèles parce qu’elle est un signe ou un sacrement de sa société.

Algerus (livre 1, chapitre 5 sur le sacrement de l’eucharistie), explique autrement, mais tout aussi bien, le texte de saint Augustin. Car, il veut que saint Augustin parle des espèces du pain et du vin qui sont proprement le sacrement du corps et du sang du Christ, c’est-à-dire des signes sensibles représentant le corps et le sang du Seigneur. Et que c’est d’eux qu’il est dit à bon droit que le sacrement du corps du Christ est le corps du Christ, en quelque sorte. Car, ces espèces ne sont pas le corps du Christ, si ce n’est d’une certaine façon, c’est-à-dire par représentation. Tu diras que nous n’avons pas coutume de parler ainsi, de dire que ces espèces sont le corps du Christ, et que nous avons plutôt coutume de ne pas parler ainsi. C’est vrai.

Un autre passage que Calvin et Pierre le martyr et d’autres nous objectent souvent se trouve dans l’épitre 57 à Dardanus : « Enlève l’espace aux corps, et ils ne seront jamais. Et parce qu’ils n’ont jamais été et ne seront jamais, enlève aux corps les qualités des corps. Il n’y aura pas d’endroit où ils seront. Il est donc nécessaire qu’ils ne soient pas. » Ils s’efforcent de prouver par ce texte, que le corps du Chris ne peut pas être dans le sacrement de façon indivisible, comme nous le disons, nous; et que les accidents du pain et du vin ne peuvent pas exister sans un sujet qui leur soit propre.

Je réponds que saint Augustin parle des choses selon le cours normal de la nature, non selon la toute-puissance du Créateur. Nous reconnaissons que, naturellement, un corps ne peut pas, dans le ciel, ne pas occuper un lieu; et que les accidents ne peuvent pas exister dans un sujet qui leur soit propre. Même si (c’est la même chose) il parle des corps qui ne retiennent pas la façon corporelle d’exister. Est-ce que, par la toute-puissance de Dieu, un corps peut recevoir le mode d’existence des esprits, et donc ne pas occuper un lieu, ce n’est pas en cet endroit que saint Augustin se le demande. Nous nous réservons de traiter de cet argument au complet, en son lieu et place.

Dans le troisième tome, (livre 3, chapitre 9 de la doctrine chrétienne), saint Augustin dit que le Christ a institué peu de signes comme le baptême et l’eucharistie. Mais ce texte n’est pas opportun, parce que nous ne nions pas que l’eucharistie soit un sacrement, et donc un signe. Mais nous nions qu’il ne soit qu’un signe. Ils nous objectent ensuite le chapitre 16 (au livre 3 de la doctrine chrétienne) où il dit que c’est figurativement qu’il faut accepter la manducation de la chair du Christ. Mais, cela nous l’avons déjà expliqué plus haut, quand nous avons traité du chapitre 6 de saint Jean. Ils présentent ensuite le chapitre 19 du livre dédié à Pierre, sur la foi, où il appelle l’eucharistie le sacrement du pain et du vin. Mais, il n’y a aucune difficulté là de dans. Car, par la matière, l’eucharistie peut très bien être appelée de cette façon.

Ils présentent le chapitre 4 du livre 3 sur la trinité, où nous lisons ceci : « L’apôtre a pu prêcher le Seigneur Jésus, en signifiant autrement par la langue, autrement par l’épitre, autrement par le sacrement du corps et du sang du Christ. » Ce texte ne représente, lui non plus, aucune difficulté. Car les catholiques n’ont jamais cessé d’affirmer que par le sacrement du corps du Seigneur, le corps lui-même du Seigneur est signifié, mais en tant que présent, non absent. C’est ce que saint Augustin affirme clairement au même endroit, quand il dit qu’il est signifié autrement par ce sacrement, autrement par des sons et par des lettres. Car ces choses (les sont et les lettres) sont des signes nus d’une chose absente; le sacrement est le signe d’une chose présente. Voilà pourquoi, au même endroit, il dit que les sons et les lettres ne sont pas appelés corps du Christ, même s’ils le signifient, et que c’est seulement le pain et le vin qui sont appelés corps du Christ.

Le cinquième, ils le tirent du chapitre 10 du même livre 3 sur la trinité, où saint Augustin dit que, quand est terminée la célébration de la piété, le pain posé sur l’autel est consommé : « Le vrai corps du Christ, disent-ils, n’est pas consommé. C’est donc le vrai pain qui est consommé quand on consomme l’eucharistie. » Je réponds que c’est après la consécration, que le pain posé sur l’autel est consommé; et que, quand on le mange, on le consomme selon sa forme externe. Car, on ne peut en aucune façon douter que saint Augustin parle des formes corporelles sous lesquelles Dieu ou les anges apparaissaient, et que c’est à elles qu’il compare le symbole de l’eucharistie.

Dans le quatrième tome, ils n’ont rien trouvé. Il est vrai que Pierre le martyr nous objecte un passage tiré du livre sur la catéchèse aux illettrés, chapitre 26, où les sacrements sont appelés signes visibles des choses indivisibles. Mais nul ne sait si, dans ce passage, il parle de l’eucharistie, du baptême, ou du pain béni que l’on donnait aux catéchumènes. Nous n’avons jamais nié, non plus, que le sacrement de l’eucharistie est un sceau visible d’une chose visible, mais d’une chose présente.

Du cinquième tome, ils n’ont rien tiré de solide. Ils nous présentent ce texte de la cité de Dieu (livre 10, chapitre 5) : « Le sacrifice visible est le sacrement d’un sacrifice invisible, c’est-à-dire un signe sacré. Mais ce passage n’a rien à voir avec le sujet que l’on traite, car, saint Augustin parle là des sacrifices de l’ancien testament. Dans le chapitre 25 du livre 21, saint Augustin dit que les impies ne mangent pas le corps du Christ. Mais, il parle du corps mystique, comme nous l’avons expliqué plus haut, quand nous commentions la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, chapitre onze.

Du sixième tome, Calvin et Pierre le martyr nous objectent le chapitre 12 de son livre contre Adimante : « Le Seigneur n’a pas hésité à dire : ceci est mon corps, quand il a donné le signe de son corps. » À ce texte les nôtres répondent de plusieurs façons. Certains disent, et non sans raison, que saint Augustin parle de la sentence des manichéens, pour les réfuter avec leurs propres paroles. Car, comme ils n’attribuaient pas au Christ un vrai corpos, mais une apparence externe, et comme ils disaient que tout ce que le Christ a souffert il l’a souffert en signe et en apparence, et qu’ils recevaient dans ce sens les paroles : ceci est mon corps, comme s’il avait été dit : ceci est le signe et l’apparence de mon corps, Saint Augustin avait coutume de disputer avec les manichéens de leurs principes, comme le montre le livre 2 sur le bien de la persévérance . Comme on lui objectait qu’il avait écrit dans ses livres sur le libre arbitre, que l’ignorance avec laquelle nous naissons était naturelle, mais qu’elle provenait du péché du premier Adam, il répondit que, dans ses livres sur le livre arbitre, il parlait selon la pensée des manichéens, pour réfuter leurs erreurs avec leur propres sentence.

Une autre solution est que, dans ce passage, saint Augustin entend par signe non un signe vide mais un signe avec lequel la chose signifiée est réellement unie. Car, il est en train d’expliquer ces paroles du Deutéronome X11 : « Le sang est l’âme. » Et il enseigne que le sang est dit âme, non parce qu’il est une âme, mais parce qu’il est le signe d’une âme. Et pour illustrer sa pensée, il apporte, comme autre sentence, que l’eucharistie est appelée corps du Seigneur, parce qu’elle est le signe du corps du Seigneur. Or, le sang n’est pas le signe d’une âme absente, mais présente. Car le sang montre beaucoup mieux une âme qu’une statue montre un prince. Voilà pourquoi saint Augustin , expliquant dans la question 57, le Lévitique, comment le sang est appelé âme, déclare qu’on le dit âme parce qu’il contient l’âme. Si donc le sang signifie l’âme, parce qu’il la contient et est uni réellement avec elle, c’est de la même manière que l’eucharistie est un signe du corps du Seigneur, comme tous les catholiques le reconnaissent.

La troisième solution. Saint Augustin parle du signe du corps comme immolé sur la croix. Comme quand le Seigneur a dit du pain eucharistique : ceci est mon corps. C’est ainsi que, dans le livre 2, Guitmundus répond à un passage semblable. Voir ce que nous avons dit au sujet du témoignage tiré de l’épitre 23, car, à mon avis, la sentence est la même dans les deux endroits. Et avec cela est aussi réfuté ce qu’ils tirent du livre 20 contre Faust , chapitre 21, où saint Augustin parle ainsi : « Avant la venue du Christ, la chair et le sang de ce sacrifice était promis par la similitude des victimes. Dans la passion du Christ, il était rendu en toute vérité. Après l’ascension du Christ, il était célébré par le sacrement de la remémoration. » On voit, dans ce passage, que saint Augustin parle manifestement de la commémoration de la passion de la mort du Seigneur.

Ensuite, dans le sixième tome, Pierre le martyr et les autres puisent ce témoignage de saint Augustin (livre 3) : « Le Christ appela Judas au banquet dans lequel il recommanda à ses disciples la figure de son corps. » Nous répondons ce que nous avons répondu plus haut, que saint Augustin parle de la figure de son corps suspendu sur la croix, c’est-à-dire de la représentation de la passion du Sauveur. C’est de la même façon que saint Augustin a appelé figure du corps ce que les Grecs appelaient antitype, dont nous avons longuement parlé dans les témoignages de saint Basile.

Ils présentent un autre passage tiré du psaume XGV111 : « Car ce corps que vous voyez, que vous êtes sur le point de manger, et ce sang que vous êtes sur le point de boire, est celui que répandront ceux qui me crucifieront. Ce sacrement, je vous le recommande. » Lantfranc avait répondu autrefois contre Bérenger, que saint Augustin avait voulu dire ce que ce n’est pas le même corps qui sera mangé, c’est-à-dire pas de la même façon. Car, était présent alors le corps dans sa forme externe et visible, et c’est dans une autre forme ou espèce qu’il devait être mangé, agissant invisiblement et spirituellement. C’était donc, comme le dit Lantfranc, le même et non le même. Le même quant à la substance, mais pas le même quant au mode, quant à l’espèce et la qualité. Car l’apôtre Paul dit aux Corinthiens (15) : « Ce que tu sèmes ce n’est pas le corps futur, mais un grain nu. » Dans cette phrase, saint Paul veut dire également que le corps qui sera après la résurrection n’est pas le même corps humain qui meurt et est ensemencé dans le sépulcre. Non que le corps futur ne soit pas le même numériquement quant à la substance, mais parce qu’il ne sera pas le même par les qualités.

Car, comme saint Paul l’explique, il est semé corruptible et ressuscite incorruptible. Et c’est cette façon de parler que saint Paul a notée dans son épitre 146. Et saint Ambroise (livre 2, chapitre 10 sur la pénitence) rapporte que quelqu’un a correctement dit : « Je ne suis pas moi, » parce qu’il avait changé sa vie et ses mœurs.

Et saint Jérôme (au chapitre 1 aux Éphésiens) dit que « autre est la chair dans l’eucharistie, et autre elle a été sur la croix ». Et pourtant, il a été démontré que, dans l’eucharistie, il place la vraie chair du Christ, et une chair semblable à celle qui a été sur la croix, quant à la substance, non quant à la qualité. Et le Seigneur en Luc 24 s’est distingué lui-même de lui-même quant il a dit : « Je vous ai dit cela quand j’étais encore avec vous. » Que ce fut aussi la pensée de saint Augustin, on le déduit de ce texte. Car, il enseigne au même endroit que c’est le vrai corps du Christ qui est reçu dans l’eucharistie quand il dit que c’est la même chair qui a marché, et qui n’est mangée par personne avant de l’avoir adorée. Et comment on ne mange pas le même corps, il l’explique au même endroit quand il dit que les gens de Capharnaüm pensaient que, pour pouvoir manger la chair du Christ, il fallait la couper en tranches, le débiter ou la hacher. C’est à cette idée absurde que répond le Seigneur quand il dit : « Non ce corps que vous voyez. »

Mais Pierre le martyr nous propose (dans son livre contre Gardinerus, objection 220) un dilemme. « Quand, à la dernière cène, le Seigneur a donné son corps aux disciples, ce corps était mortel ou immortel. S’il était mortel, il ne différait donc pas par la qualité de ce qu’on voyait alors. Et on ne pouvait pas correctement dire de lui : non ce corps que vous voyez. S’il était immortel, comment est-il mort un peu après ? » Je réponds que dans la dernière cène, le corps donné aux disciples était mortel, mais qu’il leur a été donné d’une manière immortelle et impassible. Car, en tant qu’il était sous l’espèce du pain, il ne pouvait pas être blessé, alors que sous sa forme propre, il pouvait souffrir et mourir.

Dans le tome neuf, ils ne puisent aucun témoignage, sauf des choses de peu d’importance et déjà expliquées par ailleurs. D’abord dans le traité 25 sur saint Jean : « Pourquoi aiguises-tu des dents et salives-tu ? Crois, et tu as mangé ! » Nous avons déjà répondu à ce passage, quand nous avons expliqué le chapitre 6 de saint Jean. Nous avons dit alors que saint Augustin ne parle pas de l’eucharistie, mais de la manducation spirituelle du Christ par la foi. Ils ajoutent ensuite le traité 26 sur saint Jean où il serait dit que les Juifs auraient mangé la même nourriture que nous. Nous avons déjà répondu à cela dans l’explication des figures de l’ancien testament, à savoir qu’ils avaient mangé la même nourriture en figure, non en réalité.

Ils tirent cette autre phrase de son traité 30 sur saint Jean : « Le corps du Christ dans lequel il est ressuscité peut être dans un seul endroit. Sa vérité est diffusée partout. » Or, saint Augustin ne nie pas, là, que le corps du Christ puisse être en même temps dans plusieurs endroits, mais il nie que sa vérité puisse être restreinte à un seul lieu, puisqu’elle est diffusée partout. Ce qui est tout à fait vrai. Ce serait la même chose si quelqu’un disait que l’humanité du Christ peut être dans un seul lieu, mais que la divinité ne le peut pas.

Quatrièmement, ils présentent le traité 50 sur saint Jean où saint Augustin dit que maintenant, le Christ ne nous est plus présent selon la condition de la chair. Nous avons répondu à ce texte quand nous avons expliqué le verset : « moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Et nous avons dit que saint Augustin parlait d’une présence visible. Ils présentent aussi le traité 59, où le saint docteur a dit : « Ils mangèrent leur Seigneur sous la forme du pain, et Judas le pain du Seigneur. » Nous avons répondu à ce texte quand nous avons commenté le chapitre 2 de l’épitre 1 aux Corinthiens, où nos avons démontré que le corps du Seigneur est mangé aussi par les impies. Ils présentent enfin le traité 10 sur l’épitre de saint Jean, où saint Augustin dit que le corps du Christ est naturellement dans le ciel où il a été élevé après l’ascension; qu’il est resté, sur la terre, en tant que corps mystique du Christ, c’est-à-dire l’Église. Saint Augustin a lui-même expliqué ce qu’il entendait par là. Car, voici ce qu’il a dit : « Tu ne trouves plus depuis, que le Christ ait parlé sur la terre. » Et ailleurs : « Sur le point de monter au ciel, il dit ces dernières paroles : « Après ces paroles, il ne parla plus sur la terre. » Il parle donc de la présence visible du Christ, qui conversait avec les hommes à la manière des êtres humains. C’est de cette manière qu’il n’est plus sur la terre, sauf dans son corps mystique.

Et dans le dixième tome, Pierre le martyr et Calvin tirent du sermon de saint Augustin sur les paroles de l’apôtre, que les impies ne reçoivent pas vraiment le corps du Christ. Mais nous avons répondu à cela plus haut, quand nous avons comment le chapitre 2 de la première épitre aux Corinthiens, où nous avons expliqué qu’on dit que les impies ne mangent pas parce qu’ils ne sont pas nourris spirituellement. Saint Augustin dit la même chose : « Ce manger c’est être refait, ce boire, qu’est-ce donc d’autre que vivre ? » C’est sur ce même fondement qu’est solutionné ce que Pierre le martyr nous objecte de saint Augustin dans les sentences de Prosper, où nous lisons que ne mange pas le pain du Seigneur ni ne boit son sang celui qui est en désaccord avec le Christ, même s’il reçoit son sacrement.

Tous les livres