Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 266)
CHAPITRE 31
Le témoignage des pères du sixième âge, de saint Rémi et de Primasius
Jusqu’à présent nous avons traité des témoignages des pères qui ont vécu dans les cinq premiers siècles, qui, selon Calvin, parlaient comme les hérétiques de notre temps. Citons encore quelques autres témoignages des âges postérieurs, à cause de l’effronterie de Pierre le martyr qui n’a pas craint de réclamer comme siens des pères comme Theophylactus et saint Bernard. Et aussi, pour montrer la continuité de la doctrine catholique depuis le temps des apôtres jusqu’à notre époque, chose que les adversaires sont absolument incapables de faire. Du sixième âge, nous retenons donc deux témoignages, celui de saint Rémi, et celui de Primasius.
Saint Rémi vécut en France au temps de Clovis, au début du sixième siècle. Et voici quels mots il a écrits dans son commentaire sur le chapitre 10 de la première épitre de saint Paul aux Corinthiens : « Le pain que nous rompons sur l’autel, n’est-il pas une participation au corps du Seigneur ? Dès qu’il a été béni et consacré par les prêtres et le Saint-Esprit, et ensuite rompu, il est en vérité le corps du Christ, bien qu’il semble encore être du pain. » Et plus bas : « La chair que le Verbe du Dieu Père a assumée dans le sein de la Vierge, dans l’unité de sa personne, et le pain qui est consacré dans l’Église sont un seul corps. Car, comme cette chair est le corps du Christ, ce pain passe dans le corps du Christ. Et il n’y a plus deux corps, mais un seul corps. »
Primasius a vécu au temps du cinquième synode, autour de l’année 550, comme nous le montre le rapport de ce synode. Il écrivit au chapitre dix de l’épitre aux Hébreux ces paroles : « Dans l’eucharistie, le corps du Christ est le même corps que celui qu’il a reçu de la bienheureuse vierge Marie. Il n’y pas plusieurs corps, mais un seul et même corps. » Il soutient là que la différence entre les anciens sacrifices et le sacrifice des Chrétiens consistait en ce qu’ils étaient changés à chaque jour. Car, ce n’était pas le même agneau qui était toujours immolé, mais aujourd’hui un, et demain, un autre. Or, les chrétiens, sur divers autels et dans des temps différents, sacrifient toujours le même corps du Christ.
Ce qu’on ne peut certes pas entendre du pain matériel, car, le pain matériel est changé à tous les jours. Ni non plus du pain en tant qu’il signifie le corps du Christ, car, de cette façon, même les Hébreux immolaient toujours le même corps, puisque, par toutes leurs victimes, ils représentaient toujours le même Christ. On ne peut pas l’entendre non plus du corps du Christ comme il est dans le ciel, et est appréhendé par la foi, car Primasius dit qu’il est immolé sur l’autel par les prêtres.
Nous sommes donc contraints de comprendre que c’est le même vrai corps du Christ, un dans les deux cas, qui est vraiment présent sur l’autel, et qui est immolé par les prêtres sous les espèces du pain et du vin. Ce témoignage nous fait aussi comprendre que saint Augustin n’a jamais enseigné autre chose que ce qu’enseignent les catholiques, puisque Primasius fut un de ses plus fervents disciples.
CHAPITRE 32
Témoignages du septième âge, de saint Grégoire et de Isichius.
Saint Grégoire a vécu dans la première partie du septième siècle, et est né en 601. Il siégeait à Rome dans la chaire de saint Pierre, quand il prêcha ceci, dans son homélie 22 sur les évangiles : « Ce qu’est le sang de l’agneau, vous l’avez appris non en écoutant, mais en buvant. C’est le sang qui est placé sur les linteaux, quand il est bu non seulement par la bouche du corps, mais aussi par la bouche du cœur. » Et dans le livre 4 de ses dialogues, chapitre 58 : « Qui, parmi les fidèles, peut mettre en doute que, à l’heure de l’immolation, les cieux s’ouvrent à la parole du prêtre, que les chœurs des anges se rendent présents à ce mystère de Jésus-Christ, que les cimes s’associent aux abimes, que les choses terrestres s’unissent aux célestes, qu’une seule chose est faites des choses visibles et des invisibles. » Il décrit assez clairement là la présence véritable et réelle du corps du Christ céleste, sublime et invisible, dans l’espèce d’un pain terrestre et visible.
De même, saint Grégoire a prouvé, par un miracle insigne, que le pain est vraiment converti dans la chair du Seigneur, comme l’attestent le diacre Jean au livre 2 de la vie de saint Grégoire, chapitre 41, et le diacre Paul dans la vie de ce même saint Grégoire. Paul le diacre ajoute que, après le miracle, saint Grégoire a parlé ainsi à la femme qui doutait de la vérité du corps du Christ dans l’eucharistie : « Apprends de la Vérité et de la façon constante de croire en ces paroles de la Vérité : « le pain que je donnerai est ma chair, et mon sang est un vrai breuvage. » Mais prévoyant notre infirmité, par le pouvoir qui lui fit tout faire à partir du rien, et, qui, sous l’opération du Saint-Esprit, lui fit se former un corps de la chair de la bienheureuse vierge Marie, il convertit, pour notre réparation, le pain et le vin mêlé d’eau en sa chair et son sang, les espèces du pain et du vin demeurant ce qu’elles étaient. »
Isichius a été un prêtre de Jérusalem, puis évêque, et il fut l’égal de saint Grégoire. Et ils se trompent royalement ceux qui le font vire au temps de saint Jérôme et de saint Augustin. Car, il fut évêque à Jérusalem, comme la glose ordinaire sur le Lévitique le montre. Il n’y eut pas, à Jérusalem, d’autre évêque qui ait porté ce nom, à part celui i qui saint Grégoire à écrit (livre 9 du registre épistolaire, 40). Or, cet auteur, dans son commentaire sur le Lévitique, dit : « L’autel est un lieu saint, car c’est là que le saint des saint repose » . Et plus bas, expliquant le rite selon lequel était livré au feu tout ce que les hommes n’avaient pas pu manger de l’agneau pascal, il dit que ce rite signifie que ce que, dans le mystère de l’eucharistie, nous ne pouvons pas comprendre, nous avons à le laisser à la toute puissance de Dieu.
« Donc, dit-il, toutes les choses qui sont faites sensiblement signifient une chose intelligible pour ceux qui comprennent. Quand il ne nous est pas possible de manger le sacrifice et de consommer intégralement le corps du Seigneur, que les anges ne peuvent pas contempler, on ne doit pas le laisser, mais le livrer au feu de l’Esprit, pour qu’il mange les choses qui nous sont inconnaissables en raison de notre infirmité. »
Et au livre 6, chapitre 22 : « C’est par l’ignorance qu’il perçoit celui qui ignore sa vertu et sa dignité, qui ne sait pas ce que ce corps et ce sang, le sont vraiment et réellement. » Et plus bas : « La sanctification du sacrifice mystique, la conversion des choses sensibles en choses intelligibles, la commutation, c’est au vrai prêtre, le Christ qu’elles doivent être attribuées. C’est-à-dire que c’est à lui que l’on doit imputer le miracle. Parce que, par cette vertu, et la parole émise par lui, les choses que l’on voit sont sanctifiées à un point tel qu’elles excèdent la totalité du sens de la chair. »
Mais, dans son livre sur Gardinerus (objection 187), Pierre le martyr cite ces paroles d’Isichius (livre 2, chapitre 8, sur le Lévitique). « Il commande de manger la chair avec les pains, pour que nous comprenions qu’il est en même temps pain et corps. » Si ce témoignage aidait des hérétiques, c’est Luther qu’il aiderait, lui qui voyait dans l’eucharistie le vrai pain et le vrai corps. Mais non les Zwingliens ou les calvinistes, qui séparaient le pain du corps du Christ par la même distance qu’il y a entre la terre et le ciel. Il n’aiderait pas non plus les luthériens parce que, au même endroit, Isichius dit que l’eucharistie est le pain et la chair, et parce que, quand il est mangé dans l’eucharistie, le corps du Christ est le pain de vie qui descend du ciel.
Pierre le martyr insiste : « Mais par pain, en ce passage, nous devons entendre non le pain de froment, mais le pain céleste, c’est-à-dire la chair du Christ. Donc, comme Isichius dit que le mystère de l’eucharistie est le pain et la chair, cela voudrait dire que la chair est de la chair, ce qui est d’une grande absurdité. » Je réponds que cette objection ne doit pas être faite à nous, mais à Isichius. Car c’est lui qui explique sa sentence de cette façon, à savoir que par pain on ne doit pas entendre un pain de froment, mais un pain céleste. Il n’y a, non plus, dans ces mots, aucune absurdité. Car, il voulait dire que l’eucharistie est une nourriture telle que, en raison de ses variés effets, elle mérite d’être appelée pain et corps, comme, d’ailleurs, le Seigneur l’a dit en saint Jean : « Le pain que je vous donnerai est ma chair. » Cela devrait suffire.
CHAPITRE 33
Témoignages des pères du huitième âge, de saint Jean Damascène et d’Épiphane.
Saint Jean Damascène vécut au temps de Léon l’iconoclaste. Il naquit environ en l’année 740. Dans son livre 4 sur la foi (chapitre 14), il a écrit sur l’eucharistie longuement et clairement. Car, comme, avec certains arguments, il avait prouvé que rien n’était impossible à Dieu, il continue ainsi : « Comme tout ce que Dieu a fait, il l’a fait avec la coopération du Saint-Esprit, maintenant aussi, c’est par l’opération du Saint-Esprit qu’est opéré, au-dessus de la nature, ce qui ne peut être perçu que par la foi seule. » Et plus bas : « Le pain, le vin et l’eau, c’est par l’invocation du Saint-Esprit qu’ils sont transmutés dans le corps et le sang du Christ. Et ils ne sont pas deux, mais une seule et même chose. Le pain et le vin ne sont pas une figure du corps et du sang du Christ. Loin de nous cette pensée ! Mais c’est le corps déifié du Seigneur. »
Épiphane lui est égal. Et il s’est montré très savant dans la dispute avec Grégoire qui se trouve dans le synode 7, acte 6, tome 3. En plusieurs mots, il prouve que l’eucharistie n’est pas une figure du corps et du sang, mais le vrai corps et le vrai sang du Seigneur. « Tu ne trouveras jamais, dit-il, que le Seigneur, les apôtres, ou les pères aient appelé image le sacrifice non sanglant qui est offert par le prêtre, mais le vrai corps et le vrai sang. »
Le chapitre 34
Les témoignages des pères du neuvième âge, de Theophylactus et de Paschasius
De l’avis de tous, Theophylactus vécut après l’an du Seigneur 800. En imitant saint Jean Chrysostome, il écrivit longuement et avec perspicacité sur la vérité du corps du Seigneur. Au chapitre 26 de saint Matthieu, il dit : « En disant ceci est mon corps, il montre que son corps est le pain, qui a été sanctifié sur l’autel, et qui ne correspond plus à la figure. Car, il n’a pas dit : « Ceci est une figure, mais ceci est le corps. En effet, par une opération ineffable, il est transformé, même s’il nous semble encore être un pain. » Voir aussi le chapitre 4 de Marc, le chapitre 6 de saint Jean, et les chapitres 10 et 12 de la première épitre aux Corinthiens. Expliquant les dernières paroles : ne reconnaissant pas le corps du Seigneur, il dit : « Si on pouvait savoir avec certitude quelle est la personne qui nous est la plus proche, nous n’aurions besoin d’aucune autre chose, et seulement celle-là nous procurerait la continence et la vigilance. »
Mais ils trouvèrent en Theophylacte un mot que les adversaires interprétèrent à leur avantage. Car, dans le chapitre 13 de Marc, Theophylacte dit que le pain est transmuté dans la vertu de la chair du Christ. Et c’est avec ce texte qu’ils veulent expliquer ce qu’il dit dans Matthieu (chapitre 26) : « le pain est transmuté en la chair du Seigneur. » Et ils veulent que ce soit le sens de tous les autres passages, où par la mutation sacramentelle, le pain devient un instrument de la vertu divine par lequel nos âmes sont excitées à la foi. C’est ainsi que dispute Pierre le martyr dans son livre contre Gardinerus (objection 13).
Mais c’est avec une trop grande impudence qu’il dispute sur les témoignages de Theophylactus, puisque lui-même, au chapitre 6 de saint Jean, disait ouvertement qu’il n’y avait plus de pain après la consécration, même si, d’après nos yeux, il semblait y être encore; et être transformé, par une opération ineffable, ---car aucune opération ineffable n’est requise pour qu’elle soit un instrument qui excite la foi---et n’être non une figure, mais le corps lui-même; et que, par la consécration, le pain est changé en la chair du Christ, qui se conservait autrefois par la nutrition, quand le Sauveur vivait sur terre; et que quand on reçoit l’eucharistie, il faut croire tout simplement, et ne pas dire : comment cela peut-il se faire ?
Quand Théophylactus dit que la substance du pain est changée en la vertu du corps du Christ, il veut dire qu’elle est mutée dans l’essence de la chair du Christ, qui possède le pouvoir de nourrir les âmes, comme la substance du pain a le pouvoir de nourrir les corps. C’est comme si il avait dit que, sous les espèces du pain, se trouvait autrefois un pouvoir de nourrir les corps, c’est-à-dire la substance du pain, mais que maintenant c’est un pouvoir de nourrir les âmes qui s’y trouve, c’est-à-dire la substance de la chair du Christ. Ajoutons que si Theophylactus avait voulu dire que le pain devient un instrument de la divine vertu, il n’aurait pas dit qu’il était changé en la vertu de la chair du Christ, mais dans la vertu de l’Esprit Saint. Car, l’Esprit Saint (comme le reconnait Pierre le martyr) est celui qui, dans la fonction sacrée, se sert du sacrement comme d’un instrument. Bien plus, il ne serait pas transmuté, mais il serait devenu. Qui parlerait aussi sottement ? Quand il voudrait dire qu’il faut adapter le calame pour qu’il devienne un instrument du scribe, qui dirait que le calame doit être transmuté en la vertu du scribe ? Qui donc parle ainsi ?
Au même siècle a vécu Paschasius, abbé de Corbeiensis qui écrivit un livre très précis sur l’eucharistie, avant la naissance de l’hérésie de Bérenger. Voici ce qu’il dit au chapitre 1 : « Tout ce que le Seigneur a voulu, il l’a fait dans le ciel et sur la terre. Et parce qu’il l’a voulu, même si la figure du pain et du vin est encore là, il faut croire qu’après la consécration, il n’y a rien d’autre que la chair et le sang du Christ. » Et il en donne plusieurs preuves. Et dans l’épitre à Frudegardus, il le prouve ainsi : « Quand il a rompu le pain et le leur a donné, il n’a pas dit : dans ce mystère est une vertu ou une figure de mon corps, mais il a dit non fictivement : ceci est mon corps. C’est donc cela qu’il a dit, non ce que chacun imagine. »
Chapitre 35
Le témoignage du dixième âge, de Stephane Eduensis, de Fulbert Carnotensis
Stéphane, évêque d’Eduensis, vécut autour de l’année 950 (comme Jean Caretius l’atteste). Voici ce qu’il dit dans son livre sur le sacrement de l’autel (qui se trouve au tome 4 de la bibliothèque des saints pères) : « Voici quelle est notre foi, ce qu’il faut vraiment croire. Quand le prêtre prononce ces paroles : ceci est mon corps, ce n’est plus un pain terrestre, mais le pain qui est descendu du ciel, le médiateur de Dieu et des hommes, Jésus Christ. »
Fulbert, évêque de Carnotensis, homme très saint et très savant, vécut à la fin du dixième âge. Car, Adelmannus, évêque de Brixinensis, indique, dans sa lettre à Bérenger, qu’ils ont été tous deux, dans leur adolescence, des disciples du saint vieillard Fulbert, qu’il appelle son Socrate. Si Fulbert était vieux quad Bérenger était adolescent, il faut que Fulbert ait vécu avant l’an 1000, puisque l’hérésie de Bérenger a commencé à apparaitre en 1010. Voici donc ce que dit ce saint homme dans son épitre à Adeodatus, qu’on a coutume de présenter avec les livres de Paschasius : « Son corps, qui a été offert pour nous en rachat, une seule fois, a été peu après soustrait à nos regards. Pour que nous ne soyons pas privés de la présence du corps disparu, il nous a laissé, sur l’autel, le gage salutaire de la présence de son corps et de son sang. Non comme le symbole d’un mystère vide, mais, par la coopération du Saint-Esprit, comme le vrai corps du Christ, dont la vertu secrète, dans une vénération quotidienne, opère invisiblement lors des cérémonies sacrées, sous la forme d’une créature visible. » Et plus bas : « Il n’est pas permis de douter que, par un acte de sa volonté, tout soit subitement apparu à partir du rien. Il n’est pas non plus permis de douter que, par une puissance semblable, dans les sacrements spirituels, la matière terrestre du pain et du vin transcende la nature et le mérite de son genre, et commute en la substance du Christ, quand il dit dans le prêtre : ceci est mon corps, ceci est mon sang. »
Chapitre 31
Le onzième âge de l’église, saint Anselme, et Oecumenius
Au onzième siècle, quand éclata l’hérésie de Bérenger, plusieurs ont écrit sur la vérité du corps du Seigneur dans l’eucharistie, comme saint Anselme, Lantfranc, Guitmundus, Adelmannus, Algerus, Hugo Lingoncusis, et les autres qui vécurent à cette époque. On pense que c’est dans ce siècle qu’à écrit le grec Oecumenius. Il suffira de présenter les témoignages d’Oecumenius et de saint Anselme, qui, par sa sainteté et son érudition, a brillé plus que les autres.
Dans le chapitre 9 de la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, il dit, en commentant ceci est mon corps : « Mangez ce que je vous distribue, parce que c’est mon corps. Aux sens extérieurs, cela parait être du pain, mais par les sens de l’esprit, connaissez que c’est mon corps, non quelque chose d’autre, mais le même substantiellement, qui sera livré à la mort pour vous racheter. »
Oecumenius, dans le chapitre 12 de la première épitre aux Corinthiens, écrit : « Comme il parle souvent de son corps et de son sang, il indique que ne sera jamais un exilé celui qui immole l’homme qui est le Seigneur de toutes les créatures. » Et plus bas : « Si nous réalisions la grandeur de celui qui est placé sur l’autel, nous n’aurions besoin de rien d’autre, et il nous rendrait vraiment plus sobres. »
CHAPITRE 37
Les témoignages des pères du douzième siècle, de saint Bernard et d’Euthymius.
Dans le douzième âge de l’église, plusieurs écrivirent sur ce sujet, comme Pierre de Cluny, Pierre Lombard, Hugues de Saint Victor, Euthymius Zigabenus, saint Bernard et d’autres. Il nous suffira, à nous, de présenter deux témoignages, celui de saint Bernard, pour les Latins, et d’Euthymius, pour les Grecs.
Dans la vie de saint Malachie, saint Bernard dit : « Il y eux un certain clerc qui, comme on le rapporte, fut d’une vie approuvée, mais non d’une foi approuvée. Celui qui était savant à ses propres yeux, eut la présomption d’affirmer que, dans l’eucharistie, se trouvait seulement un sacrement, et non la chose du sacrement, c’est-à-dire, la sanctification seulement, mais non la réalité du corps. » Par un miracle opéré par saint Malachie, il fut cependant contraint d’embrasser malgré lui la vérité et de devenir un vrai croyant. ».
Euthymius (au chapitre 21 de Saint Matthieu) : « Il n’a pas dit : voici les signes de mon corps et de mon sang, mais voici mon corps et mon sang. » Et plus bas : « Comme il a déifié la chair assumée surnaturellement, s’il nous est permis de parler ainsi, de la même façon, il a, ineffablement, transmuté ces choses en son corps vivifiant. » Voir aussi la panoplie, titre 21, où en citant abondamment les pères de Nicée et saint Damase, il prouve la transmutation du pain dans le corps du Seigneur.
Pierre le martyr, (dans son livre contre Gardinerus, objections 252, 253, 254) ose nous objecter des textes de saint Bernard. Voici ce que le saint a écrit dans son sermon 33 sur le cantique des cantiques : « J’ai moi aussi le Verbe, mais dans la chair; et à moi m’est présentée la vérité, mais dans le sacrement. L’ange s’est engraissé de la graisse du froment, et a été rassasié par un grain nu. Il me faut, entre temps, me contenter de l’enveloppe du sacrement, du tégument de la chair, de la paille de la lettre, du voile de la foi. » Et plus bas : « Quelle que soit l’abondance avec laquelle ces choses engraissent, ce n’est pas du tout en jugeant de la même manière que l’on prend l’enveloppe du sacrement et la graisse du froment, la foi et la puissance, la mémoire et la présence, l’éternité et le temps, le visage et le miroir, l’image de Dieu et la forme de l’esclave. » Dans son sermon sur la cène du Seigneur, le même saint Bernard compare le sacrement à un anneau et à un bâton, par lesquels, comme par des signes, est conférée une dignité ou une possession.
Ils nous objectent des choses qui sont pour nous un enrichissement. Car, il n’est pas possible de douter du sens véritable des sentences de saint Bernard, tant à cause du témoignage que nous venons tout juste de citer, que de beaucoup d’autres qu’on pourrait facilement exhiber, que parce qu’il fut très attaché au siège apostolique qui condamne, par plusieurs conciles, l’hérésie de Bérenger. Il fut également un grand ami de Hugues de saint Victor et de Pierre de Cluny qui ont tous deux écrit contre l’hérésie qui était née au siècle précédent. Et aussi parce que Pierre le martyr, à la fin de son objection 252, prétend qu’il n’a pas bien pensé sur un sujet qui, à son époque, était offusqué par d’épaisses ténèbres.
Il faut donc donner un sens catholique aux paroles reprochées par nos adversaires. Cela nous fait comprendre une chose. Il ne faut pas s’étonner que des pères, comme saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin qui écrivirent avant l’apparition de cette hérésie, aient pu prêté flanc à la critique, quand nous voyons que ceux qui ont écrit après que cette hérésie ait été étudiée, réfutée et condamnée officiellement, sont revendiqués par les adversaires comme les témoins, les promoteurs et les défenseurs de leur erreur. Il convient donc d’expliquer par des paroles précises et claires, ce qui semble douteux et ambigu.
Commençons par le passage sur le cantique des cantiques où saint Bernard compare la manière dont les anges se nourrissent du Verbe éternel dans le ciel, avec la manière dont nous nous en nourrissons sur la terre. Il dit que les anges sont plus heureux, parce qu’ils voient clairement et manifestement ce que nous avons, nous, voilé et caché sous l’enveloppe des sacrements, dans le tégument de la chair, dans la paille de la lettre, et le voile de la foi. Par ces mots, il ne dit pas que nous n’avons que l’enveloppe, le tégument, la paille ou le voile, mais que nous avons aussi le Verbe, caché sous ces choses. Il n’y a donc rien là-dedans qui milite contre la vérité du corps du Seigneur dans l’eucharistie.
Au sujet de ce qu’il avait ajouté plus bas, à savoir que les anges ont la présence, et nous la mémoire, ce dont Pierre le martyr se réjouit grandement, rien n’est plus facile à expliquer. Car, par présence, il entend la vue. Car, il appelle présent ce que l’on voit de ses yeux, et absent ce qu’on ne peut voir. On le comprend facilement cela parce qu’il ne parle pas de la présence du la chair du Seigneur, mais de la présence du Verbe éternel. Il dit, en effet, que le Verbe est présent aux anges parce qu’il est vu par eux, face à face. Il dit qu’il est absent pour nous, et en mémoire, non en présence, parce qu’on ne le voit pas comme il est, mais que nous ne le saisissons que par la pensée. Même si le Verbe de Dieu en tant que Dieu est partout.
Ce mode de pensée n’est pas étranger aux Écritures, car, elles attestent que Dieu est partout, tout nous en exhortant de le chercher là où on peut le trouver. C’est de la même façon que nous entendons les paroles de saint Bernard quand il dit que nous avons l’enveloppe, et les anges, la graisse. Il veut dire que les anges se nourrissent de la graisse parce qu’ils voient Dieu face à face, tandis que nous, nous ne voyons que l’extérieur du sacrement. Car, nous ne voyons rien d’autre que l’espèce du pain et du vin. Mais, saint Bernard dira plus loin que à l’intérieur de cette croute, se cache même de la graisse. Il devrait donc suffire de dire que, comme je l’ai déjà dit, il ne parle pas de la chair du Christ, sur quoi porte notre débat avec les adversaires, mais de la présence et de la nourriture du Verbe incarné.
Dans le sermon de la cène du Seigneur, saint Bernard ne dit pas que par le sacrement de l’eucharistie est donnée la chair du Christ, comme par un signe, comme est donnée une dignité par un anneau ou un bâton. Il dit plutôt que la grâce du Christ est donnée par les sacrements comme par des signes. Voici comment il parle : « Nous appropriant de cette façon sa passion, le Seigneur Jésus a pris soin de revêtir les siens de la grâce, pour que la grâce invisible soit procurée par un signe visible. » Comment les sacrements ne sont pas des signes vides, mais des causes instrumentales de la grâce, nous l’avons déjà expliqué dans la dispute sur les sacrements en général, où nous avons aussi traité de ce passage de saint Bernard.
CHAPITRE 38
Témoignages des âges restants
Dans l’âge treizième, en plus de plusieurs témoignages d’insignes théologiens, de saint Albert, de saint Thomas, de saint Bonaventure et d’autres, nous avons le témoignage du concile général du Latran sous Innocent 111. Dans le premier chapitre des décrets de ce concile, nous lisons : « Dans le sacrement de l’autel, le corps et le sang du Christ sont contenus vraiment sous les espèces du pain et du vin. »
Dans l’âge quatorzième, en plus des témoignages de docteurs, comme de Scot, de Henri, de Durand, et d’autres, nous avons un décret du concile général de Vienne sous Clément V sur la fête du corps du Seigneur, où on lit plusieurs témoignages éloquents sur la vérité du corps du Seigneur dans l’eucharistie. Il nous reste aussi un décret sur l’adoration du saint sacrement contre les erreurs de Bérenger. Voir la Clémentine, ad nostrum, de heret.