Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 268)
De même, saint Cyrille d’Alexandrie, (livre 2, chapitre 32 sur saint Jean), et Theophylactus (chapitre 19 de saint Jean) enseignent éloquemment que, par sa chair reçue dans l’eucharistie, le Christ sanctifie les âmes et les corps de tous les communiants dans la totalité du monde, et est en tous intégralement et sans division. Saint Augustin (sur le soin qu’il faut prendre des morts, chapitre 16) pose une question : quand, en différents lieus, se font, simultanément, des miracles à la mémoire d’un martyr, le martyr est-il présent en personne au même moment dans tous ces endroits, ou ces miracles se font-ils par le ministère des anges ? Et il répond que la question est au-dessus de la capacité humaine de comprendre.
Ce qui nous fait comprendre que saint Augustin n’estime pas impossible qu’une seule et même chose soit à la foi dans différents lieux. Autrement il n’aurait pas douté, mais il aurait dit hautement et clairement (comme le disent les calvinistes) que la chose implique une contradiction. De plus, au chapitre 17, il rapporte l’histoire d’un moine du nom de Jean, qui, sans sortir de son monastère, est apparu en songe à quelqu’un qui demeurait beaucoup plus loin. Il se demande ensuite si son esprit était présent dans l’un et l’autre lieu, ou si la chose s’est produite autrement : « S’il s’est rendu présent à un dormeur, cela n’a pu se faire que par un miracle, non par un moyen naturel. Par un don de Dieu, non par la vertu propre à quelqu’un. » Il ajoute ensuite que s’il avait pu parler à ce moine, il lui aurait demandé l’explication de ce phénomène, et qu’il l’aurait pu entendre sa version.
Si quelqu’un objecte qu’il en va différemment des corps et des esprits, que c’est à des esprits que saint Augustin concède qu’il soit possible d’être présents simultanément dans divers lieux, on pourrait facilement lui répondre. Car, la raison pour laquelle des corps ne semblent pas pouvoir être en plusieurs endroits au même instant, n’est pas tant la masse que l’unité. La question, en effet, n’es pas : est-ce qu’un corps peut occuper deux lieux, car le Christ n’occupe ordinairement qu’un seul lieu. Le Christ, en effet, n’est pas dans le sacrement localement, mais en raison de la dimension du pain. Et même si nous pensons qu’un corps peut être localement en plusieurs lieux au même instant, et que nous le prouvons par les exemples allégués dans le second argument, cependant, pour défendre le mystère de l’eucharistie, il n’est pas requis qu’un corps puisse occuper ou remplir plusieurs lieux, mais il suffit qu’il puisse y être en quelque façon.
Il semble ne pas pouvoir être en plusieurs lieux à la fois parce qu’il ne peut pas se séparer de lui-même, et parce qu’il semble nécessaire que, pour être en différents endroits, il doive se séparer de lui-même et être tiré en sens divers. Et c’est pour cela que, en niant qu’un corps puisse être à plusieurs endroits en même temps, il donne pour raison qu’il devrait se dédoubler. Or, cette répugnance qui provient de l’unité d’un être, ne se trouve pas moins dans un esprit que dans un corps, car ils sont tous les deux une seule chose, et ne peuvent pas être divisés. La preuve à apporter doit donc valoir autant pour l’esprit que pour le corps.
Le quatrième argument se sert d’exemples, comme de Dieu et de l’âme raisonnable. Étant un, simple et indivisible, Dieu est quand même présent dans une infinité d’endroits, car il est présent, tout entier, à toutes les créatures, ce qui, certes, dépasse l’entendement. Car nous ne pouvons concevoir qu’une chose soit présente en différents endroits, à moins de penser que tous ces lieux n’en forment qu’un seul, ou qu’une chose est divisée en plusieurs. Voilà pourquoi saint Augustin (dans son épitre 3 à Volusinus sur la présence de Dieu en plusieurs endroits à la fois) dit : « L’intelligence humaine s’étonne de cela, et parce qu’elle ne le comprend pas, elle n’y croit peut-être pas non plus. »
Pour une raison semblable, l’âme rationnelle est tout entière dans chaque partie du corps, car si elle avait la même extension que le corps, elle serait matérielle, et dépendrait du corps, et ne serait donc pas immortelle, ce qui répugne à la foi catholique. À cet argument, la seule chose qu’on peut répondre c’est que Dieu et l’âme ne sont pas dans divers lieux, mais dans un seul lieu. Dieu, en effet, remplit tout le monde, comme un seul lieu; et l’âme remplit tout le corps. La preuve en est que si un membre est séparé du corps humain, l’âme cesse d’y demeurer, parce que ce membre commence à être un autre corps existant par soi. Or, cela ne demande pas un gros effort pour être réfuté. Car, même si l’âme ne peut pas naturellement être dans un membre coupé, on ne peut imaginer aucune raison qui empêcherait Dieu de conserver l’âme dans un bras coupé, tout comme elle l’était avant. Dieu pourrait créer un monde dont les parties ne se toucheraient pas. Il serait quand même en lui, même s’il consistait de parties distinctes et éloignées les unes des autres. Il n’y a donc aucun empêchement à ce qu’une chose soit en plusieurs lieux.
Le cinquième argument est tiré des mystères de notre foi ou plus difficiles à croire, ou également difficiles. Le premier est le mystère de la Très Sainte Trinité, que même les luthériens et les calvinistes admettent. Nous croyons, dans ce mystère, en une seule nature en trois personnes réellement distinctes. Ce qui est surement plus étonnant qu’un corps en plusieurs endroits. Car, comme il y a une distinction réelle de lieux, il y aussi une distinction réelle de personnes. Nous avons d’un côté un corps, et de l’autre l’unité d’une nature. Mais le mystère de la très sainte Trinité est plus étonnant parce que, dans la trinité, Dieu est réellement identique et formellement dans chacune des personnes, tandis que le corps n’est en aucune façon identique aux lieux. Si donc une nature numériquement une peut, sans se séparer d’elle-même, être identiquement dans trois personnes distinctes, pourquoi un corps ne pourrait-il pas, avec moins de difficulté, être uni extrinsèquement avec différents lieux, sans se séparer de lui-même ?
Le deuxième mystère est celui de l’incarnation dans lequel, comme nous le croyons, se trouve une seule personne en deux natures parfaites. Et comme l’union entre une personne et une nature est beaucoup plus grande que l’union entre un lieu et celui qui est dans un lieu, puisque la première est intrinsèque et substantielle, et l’autre, extrinsèque et accidentelle, on aura donc raison de croire qu’une union de deux natures en une seule personne est plus prodigieuse que l’union d’un corps avec deux lieux. Ajoutons que cette personne s’identifie réellement et formellement avec les deux natures, c’est-à-dire avec la nature divine, qui s’unit cependant intimement avec la nature humaine, tout en différant réellement et formellement de la nature divine. Il s’ensuit qu’il est tout à fait incompréhensible que, dans cette union, les natures ne soient pas confondues, et que la personne ne doit pas divisée.
Le troisième mystère est celui de la résurrection des morts, qui a toujours paru impossible aux philosophes, et qui a toujours été fermement cru par les fidèles, et qui est maintenant cru par les luthériens et les calvinistes -- s’Ils y croient vraiment. Or, dans ce mystère ce qui est difficile et étonnant c’est qu’un seul et même individu existe deux fois. Car, s’il devient deux fois, pourquoi pas par une double action ? Si c’est par une double action, comment ne sont-ils pas deux ? Car l’effet dépend, par lui-même, de l’action, comme de son terme. Et cela, on l’observe surtout dans les accidents, qui ont péri au complet, mais qui sont pourtant restitués par Dieu dans le même état qu’ils étaient avant.
Le troisième mystère est la création et l’annihilation, qui par tous les fidèles, sont attribués à Dieu. Les philosophes s’en moquent, et pensent y déceler une contradiction. Car, quand on dit que quelque chose vient du néant, que c’est cela être créé, ou que quelque chose retourne au néant, que c’est cela être annihilé, on semble dire que le néant est quelque chose, ou que quelque chose est le néant. Et il est certain qu’affirmer qu’existe maintenant une chose qui n’existait pas l’instant d’avant, cela dépasse l’entendement. Car, qui peut concevoir d’où vient cette chose, d’où a-t-elle été tirée, d’où elle venue à la lumière, si elle n’avait jamais été latente, et si elle n’avait, non plus, rien été. De la même façon, qui comprend qu’une chose vienne du néant, à moins que ce néant ne soit quelque chose ? Et cependant, on croit ces choses, et ils disent y croire ceux qui ne veulent pas croire à des choses plus faciles à comprendre, comme que Dieu puisse faire qu’un corps soit en même temps en plusieurs endroits.
Le cinquième mystère est celui de l’éternité. Car il semble plus difficile de croire qu’un unique instant de durée soit en divers temps, ou coexiste à diverses époques qu’un corps soit présent en différents lieux. Car les temps s’écoulent, et il est impossible que le futur, le passé et le présent demeurent ensemble. Or, les lieux demeurent ensemble, même s’ils sont distincts et séparés les uns des autres. L’éternité, elle, est un instant de durée, sans changement, et qui coexiste donc avec le passé et le futur. Et cependant, cet instant n’est ni divisé ni divisible, et ne confond pas les temps. Chose qui dépasse l’entendement humain.
Le sixième argument est tiré d’une chose semblable. Un lieu peut recevoir deux corps, en même temps, qui lui soient adéquats, et cependant, ce lieu n’est pas divisé en deux lieux, et ces deux corps ne sont pas réduits en un seul corps. Un corps peut donc remplir deux lieux, même s’il n’est pas divisé en deux corps, et même si les deux lieux ne deviennent pas un seul lieu. On peut en tirer une conséquence formidable, parce que celui qui est dans un lieu se rapporte au lieu comme le lieu se rapporte à celui qui est dans un lieu. L’antécédent est certain d’après les exemples tirés de la sainte Écriture, comme de la sortie du corps du Christ du tombeau fermé, et des autres choses qui seront traitées dans le chapitre suivant.
Certains catholiques, et parmi eux, saint Thomas (4, dist. 44 question 12, art 2, question 3) estiment qu’un corps ne peut pas être au même endroit localement, mais seulement sacramentellement. Et ils nient donc la conséquence de l’argument allégué. Et ils en donnent pour raison que le « un » est ce qui est indivisible en soi, et séparé d’un autre. À cause de ces conditions, l’être indivisible en soi est essentiel et inséparable. L’autre qui est divisé par un autre est accidentel et séparable. Quand deux corps sont dans un même lieu, la condition postérieure d’unité est seulement enlevée, et l’essence de l’unité n’est donc pas détruite. Quand un corps est placé en divers lieux, la première condition lui est enlevée, et toute l’essence de l’unité est détruite. Mais cette raison, --paix à un tel docteur- ne semble pas solide. Car, l’indivision est double : en soi, et la division par les autres. Une autre par rapport au lieu qui est extrinsèque et pleinement accidentel. L’autre, par rapport à la chose elle-même qui est intrinsèque, et comme de l’essence, ou certainement comme une propriété de l’unité.
Donc, quand deux corps sont dans le même lieu, l’indivision ne lui est pas enlevée, ni la division intrinsèque des autres, mais seulement l’extrinsèque, qui se rapporte au lieu. Car, même si deux corps se compénètrent, ils sont quand même différents et distincts, quant à tous les principes essentiels, et même accidentels, à l’exception du site. Ainsi, quand un corps est en différents lieux, l’indivision intrinsèque n’est pas enlevée, mais seulement l’extrinsèque par rapport au lieu. Car les principes internes qui constituent un corps ne sont pas divisés, mais les sites seuls sont divisés, ou le « où » de ce corps.
Ajoutons que, si un corps ne pouvait être localement en deux lieux au même instant, parce qu’il se séparerait de lui-même, il ne pourrait pas l’être non plus sacramentalement, pour la même raison. Même s’il était ailleurs sacramentalement, on ne dirait pas que c’est par l’occupation du lieu. On dit pourtant, que c’est d’une présence vraie et réelle qu’il est dans plusieurs hosties, ou autels; et que cette présence réelle sur tant d’autels, qui est une présence réelle dans tous ces autels, mais non dans les lieux intermédiaires, ne semblerait pas enlever moins l’indivision de la chose que le remplissage de plusieurs lieux. Venons-en maintenant à la réfutation des objections.
CHAPITRE 4
On répond aux objections des adversaires qui s’efforcent de trouver une contradiction dans la présence simultanée d’un corps en plusieurs endroits.
Les adversaires présentent plusieurs objections, tirées des Écritures d’abord, et de deux des pères. Dans sa dernière admonition à Westphalus, Calvin tire une conséquence de la parole de l’ange en saint Matthieu : « Il n’est plus ici, il est ressuscité. » Le raisonnement sous-jacent de l’ange serait inepte, si le même corps pouvait être en plusieurs endroits, car il pourrait, en même temps, partir et demeurer. » Ensuite, ils citent les passages où est attribué comme un privilège propre de n’être circonscrit par aucun lieu (Jérémie 23) : « Le ciel et la terre je les remplis. » Et il le confirme avec les pères qui prouvent que le Saint-Esprit est Dieu parce qu’il est partout, selon le psaume CXXXV111 : « Où irai-je loin de ton Esprit ? »
Voir saint Ambroise dans son premier livre sur le Saint-Esprit, chapitre 7. Saint Jérôme et Cassiodore, sur le psaume cité. Saint Augustin (dans son livre 3 contre Maximianus, chapitre 21. Saint Basile, dans son livre sur le Saint-Esprit, chapitre 22, Didyme l’aveugle dans son livre sur le Saint-Esprit. Saint Cyrille d’Alexandrie, livre 7 sur les dialogues de la trinité. Or, si le corps pouvait être en plusieurs endroits, il pourrait, pour la même raison, être partout, sans être Dieu. La preuve donnée par les pères n’aurait alors aucune valeur. De plus, les pères qui ont écrit contre Eutychès prouvent que la nature humaine du Christ n’est pas fondue dans la nature divine, parce que la divine est partout, et que l’humaine, après la résurrection est circonscrite par un certain lieu. Voir Theodoret (dialogues 2 et 3), Vigile (livres 1 et 4 contre Eutychès) et Fulgence (livre 2 à Trasymundus, chapitre 17).
Wiclef ajoute d’après Waldensen (tome 2, chapitre 72) un autre passage de saint Augustin tiré de la lettre 3 à Volusianus, où il dit qu’aucun corps ne peut être en entier partout. On peut aussi ajouter un autre texte tiré du dialogue contre Faust (chapitre 2) où il parle ainsi du Christ selon la présence corporelle : « Il ne peut pas être en même temps sur le soleil, la lune et la croix. »
Je réponds de deux façons au texte de l’Écriture : il n’est pas ici, il est ressuscité. La première. La conséquence tirée par l’ange est excellente si on l’applique, comme elle doit être appliquée, à la mentalité des saintes femmes, avec lesquelles l’ange parlait. Elles cherchaient, elles, dans le sépulcre, le corps du Seigneur mort, pour pouvoir l’oindre. Voilà pourquoi l’ange leur dit : il n’est plus ici. Ce qui signifie : le mort ne git plus dans le sépulcre, pour que vous croyiez. Et cela, il le prouve en disant : il est ressuscité. Car si le mort était ressuscité, il ne pouvait pas être étendu dans le sépulcre.
Je dis ensuite que sa conséquence est excellente non absolument parlant, mais comme l’ange parlait : moralement non métaphysiquement. Car, selon la façon morale de parler, celui qui ressuscite après avoir été mort, ne demeure plus dans le sépulcre, mais est sorti à l’extérieur. Le sépulcre, en effet, est le lieu des morts, non des vivants. Cependant, il se peut faire que quelqu’un qui vit dans un sépulcre, se couche pour dormir, s’il le veut. Ce qu’a dit l’ange est donc moralement vrai : il n’est plus ici, car il est ressuscité. C’est comme si quelqu’un disait : un tel homme n’est pas assis à table, il a déjà mangé.
Au sujet des autres Écritures et des témoignages des pères, je dis qu’il y a deux différences entre Dieu et le corps du Christ, en ce qui a trait à la présence dans un lieu. La première. Dieu, de par son essence, et en réalité, est partout; le corps du Christ, de par son essence, et de fait, n’est pas partout et ne le sera jamais, mais il est dans un lieu localement, dans d’autres lieux sacramentalement, et dans beaucoup d’autres lieux, aucunement présent. Et cela suffit pour justifier les arguments des pères sur la divinité du Saint-Esprit, et sur la différence des natures dans le Christ. Car, si Dieu est, de fait, partout, on a raison de conclure que le Saint-Esprit est Dieu du fait qu’il est partout; et que l’humanité du Christ n’est pas mêlée à sa divinité, parce qu’il n’est pas partout.
La deuxième. La divinité est non seulement partout, mais ne peut pas être restreinte à un seul lieu. Il faut même dire qu’elle ne peut pas être partout, parce qu’elle est immense intrinsèquement et essentiellement. Or, le corps du Christ, bien qu’il puisse être et soit véritablement en plusieurs lieux par la puissance de Dieu, peut cependant être limité à un seul lieu, comme il était avant l’institution du sacrement de l’eucharistie; et comme il sera à la consommation du siècle. L’argument allégué conclut donc contre les ubiquistes, mais n’a rien de contraire aux catholiques. Car, les ubiquistes enseignent qu’à cause de son union avec le Verbe, le corps du Christ est toujours, réellement et de fait, partout, et ne peut pas être restreint à un seul lieu. Et c’est cela que combattaient Theodoret, Vigile et les autres qui écrivirent contre Eutychès.
Au texte tiré de l’épitre à Volusianus, je réponds que saint Augustin parle d’un corps qui existe naturellement dans un lieu, c’est-à-dire selon une manière conforme à sa nature. Tout corps est quantitatif, et en tant que quantitatif est extensible, de façon à ce qu’une grande partie occupe plus d’espace qu’une petite. Et il serait tout à fait contradictoire qu’un corps demeure étendu, et soit en même temps entièrement dans chacune de ses parties. Et c’est de cette façon que, contre Faust (livre 20), saint Augustin parle du corps du Christ. Les manichéens ne pensaient pas que le Christ était un homme, mais une certaine lumière qui se répandait sur le soleil, la lune et les autres corps, comme saint Augustin l’atteste au même endroit. Celui qui avait été crucifié par Pilate dans une forme humaine, c’était, selon eux, un phantasme, non un homme véritable. Et c’est pour cela que saint Augustin a recours à ce dilemme : si le Christ est un esprit ou un fantôme, il n’a pas pu être crucifié. S’il est une lumière qui se répand sur le soleil, la lune et les autres êtres, il n’a pas pu être en même temps, dans le soleil, la lune et ailleurs, et sur la croix, car un corps qui s’étend en tant d’endroits ne peut pas être présent, tout entier, dans chacun de ces lieux.
Si saint Augustin avait parlé du corps du Christ comme il existe réellement, et non comme l’imaginent les manichéens, nous pourrions répondre qu’il parle du corps selon l’ordre naturel de la nature, et non selon ce que la toute puissance du Créateur peut faire en lui. Car, il dit, au même endroit, qu’un esprit ne peut pas souffrir sur la croix, ce qui doit s’entendre de l’ordre naturel de la nature. Autrement, il militerait contre lui-même, car dans le livre sur la trinité (livre 21, chapitre 10), il avait écrit que, par la puissance divine, un esprit peut souffrir d’un feu corporel. Or, si on peut, pour le punir, lier un esprit à un feu corporel, pourquoi ne pourrait-on pas, pour les mêmes raisons, lier un esprit à une croix. Mais, cela devrait suffire.
Ils apportent, en plus, des raisons philosophiques. La première. Jean Wiclef se servait de l’argument suivant. Comme quelqu’un ne peut pas exister en même temps en deux époques différentes, il ne peut pas exister, non plus, en deux lieux différents. La deuxième est de Calvin, et de Pierre le martyr. Ils argumentaient sur l’unité d’une chose. Si un corps est en même temps en plusieurs endroits, il sera un et multiple. Car, il n’y a pas de continuité entre le corps qui est dans le ciel et celui qui est sur l’autel. Il est donc divisé, et n’est pas un. Et cependant, on fait comme s’il était un. Il est donc en même temps un et non un.
Il le confirme d’abord, en disant que si on prétend qu’un corps est un en plusieurs lieux, il sera en même temps dans un lieu et non dans un lieu. Car, tout ce qui est dans un lieu est circonscrit par un lieu ou est au moins contenu, de façon à ne pas être ailleurs, ce que les théologiens appellent être dans un lieu définitivement. Or, le corps du Christ n’est ni dans le ciel de cette façon, ni dans un autre lieu, de façon à n’être pas ailleurs. Il n’est donc pas dans un lieu.
Deuxièmement. Ce qui commence à être en un lieu où il n’était pas auparavant vient dans ce lieu ou par un mouvement local, ou y a été engendré. Or, le corps du Christ ne vient pas du ciel à l’autel par un mouvement local, car ce qui se meut localement, quitte un lieu pour en acquérir un autre. Le Christ n’a jamais abandonné le ciel, ni n’a été engendré sur l’autel. Car, ce qui existe déjà ne peut pas venir à l’existence. Il ne peut donc pas se faire que le Christ soit en même temps dans le ciel et sur l’autel.
Troisièmement. Si le même corps était simultanément en plusieurs endroits, il s’ensuivrait une foule de contradictions. Car, il pourrait être en même temps en haut et en bas, éloigné et proche, se mouvoir et se reposer, quitter un lieu et se diriger vers un lieu. Il pourrait avoir chaud dans un lieu et geler dans un autre, souffrir dans un lieu, et se bien porter dans un autre. Choses qui répugnent au gros bon sens.
Je réponds qu’on a raison de dire de ces arguments ce que disait saint Augustin dans la cité de Dieu (livre 22, chapitre 2) : « C’est avec ces arguments, issus de la vanité, que l’infirmité humaine contredit la toute puissance de Dieu. Car, l’impossibilité qu’il y a à ce qu’une seule et même chose existe simultanément en deux époques différentes ne vient pas de la chose elle-même, mais des époques qui ne peuvent pas arriver en même temps, puisqu’elles sont toujours en mouvement. Les époques ne ressemblent pas aux lieux qui, eux, son permanents. La comparaison ne vaut donc pas. En ce qui a trait à l’unité, nous avons déjà répondu que l’unité essentielle d’une chose ne dépend pas de l’unité d’un lieu, puisqu’une chose est d’abord une avant d’être dans un lieu. Elle dépend plutôt de ses principes internes. Voilà pourquoi l’imagination ne peut se représenter un corps en divers lieux, tandis que la raison, si elle est saine, peut juger que l’imagination se trompe, comme elle se trompe quand elle pense que Dieu ou une âme ne peut par être en divers lieux, ou deux corps en un seul lieu.
Au sujet de la continuation, je dis que le corps du Christ sur l’autel ne continue pas le corps du Christ du ciel, sans en être pourtant discontinu ou séparé. Car, continuer ou diviser ce sont des choses qui sont propres à des corps qui sont nombreux, et qui existent en entier, ou en parties. Or le corps du Christ comme il est au ciel et comme il est sur l’autel ne forme pas deux corps, ou des parties d’un corps, mais un seul et même corps.
Mais tu diras, entre les corps du Christ au ciel et sur l’autel, il y a beaucoup de corps intermédiaires. Il est donc discontinu et séparé de lui-même. Je réponds que cet argument prouve que les lieux sont discontinus, le ciel et la terre, et que le corps du Christ est divisé selon le lieu, mais non selon sa propre substance, ou sa quantité, comme nous l’avons dit plus haut.
À la première confirmation, saint Thomas répond que le corps de Jésus-Christ est dans le ciel de façon à y être circonscrit; que, dans le sacrement il n’est pas dans un lieu, qu’il n’est pas circonscrit, qu’il n’y est pas non plus définitivement par lui-même; mais que, en raison des dimensions du pain et du vin, il est circonscrit dans les lieux où se trouvent toutes les hosties consacrées. Et parce que nous pensons que le corps du Christ peut être en plusieurs lieux même localement et visiblement, nous disons donc que le même corps peut être circonscrit par divers lieux, et y être présent définitivement. Car, pour qu’un corps soit circonscrit dans un lieu, la seule chose qui est requise c’est qu’il soit des mêmes dimensions que lieu. Il n’est pas requis qu’il soit ailleurs comme dans un autre lieu. Dans le cas présent, c’est ce qui arrive. Car, dans le ciel, le corps du Christ a les mêmes dimensions que le lieu qu’il occupe. Et quand il était encore sur la terre, ou quand il apparut à l’apôtre saint Paul, son corps avait la même dimension que le lieu ou l’espace qu’il occupait. Dans les deux cas, son corps était circonscrit par un leu.
Tu diras que si la hauteur d’un corps correspond à trois coudées, et si on le place dans deux ou trois lieux égaux, n’occupera-t-il pas un espace de six ou neuf coudées ? Comment donc peut-il être limité et circonscrit par un lieu de trois coudées ? Je réponds qu’on peut entendre de deux façons qu’un corps de trois coudées occupe un espace de neuf coudées. Une première. Parce que la grandeur d’un tel corps est de la même grandeur qu’un tel lieu, et, de cette façon, il ne se peut pas qu’un corps de trois coudées remplisse un espace de neuf coudées. La deuxième. La grandeur d’un tel corps ne correspond qu’à un lieu de trois coudées, mais cette grandeur est placée deux ou trois fois dans un lieu. On peut dire la même chose du mode d’existence définitive. Car, pour qu’une chose soit définitivement en un lieu, il suffit qu’elle soit définie par un certain espace, de façon à être complètement dans le lieu, et non en presque totalité, qu’ielle soit dans un autre lieu définitivement, ou non. Et, de cette façon, on peut dire que le corps du Christ existe définitivement dans une hostie, parce qu’il est totalement dans l’espace qu’occupe l’hostie consacrée, et non dans une grande partie de l’hostie.
Si quelqu’un soutenait qu’il est dans le lieu autant définitivement que comme étant circonscrit, cela requerrait que la chose ne soit ailleurs en aucune façon. Nous pouvons dire qu’on trouve une troisième façon d’exister dans un lieu, à savoir, par la seule présence, comme Dieu est dans un lieu. Et, de cette façon, peuvent être dans un lieu les corps qui, par la divine puissance, sont en même temps dans plusieurs lieux.
À la seconde confirmation, je dis que le corps du Seigneur commence à être à l’autel là où il n’y était pas. Non par la génération, non par un mouvement local, mais par la conversion du pain en lui-même. Des exemples similaires ne manquent pas. Car, quand un homme grandit grâce à la nutrition, l’âme rationnelle commence à être dans la matière nouvellement apportée là où elle n’était pas avant. Et pourtant aucune nouvelle âme n’est produite, l’âme ne se déplace pas, non plus, localement, mais elle commence seulement à informer la matière ajoutée qu’elle n’informait pas auparavant. Et, à l’inverse, quand un membre est coupé, l’âme cesse d’y être présente, sans périr, et sans reculer localement. Il en est ainsi pour Dieu. Quand une chose nait dans le monde, elle commence à être à elle et en elle, et quand elle périt, elle cesse d’y être. Et, cependant, Dieu n’est ni engendré, ni corrompu, et il ne s’avance pas ou ne recule pas localement.