Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 270)
Saint Ambroise enseigne la même chose dans les lieux cités. C’est bien ce qu’il dit (dans son livre sur l’institution de la virginité, chapitre 7) : «Quelle est cette porte si ce n’est Marie, qui est close parce qu’elle est vierge. La porte est donc Marie, par laquelle le Christ en entré dans ce monde, quand il est sorti dans un enfantement virginal, sans défoncer la clôture de la virginité. La clôture de la pudeur est demeurée intacte, et les sceaux de l’intégrité demeurèrent inviolés, quand il sortit de la vierge celui dont le monde ne peut pas supporter la grandeur. » Et au chapitre 8 : « Cette porte sera fermée et ne sera pas ouverte. Cette porte c’est Marie qui était fermée, et qui n’a pas été ouverte. » Dans le traité sur Matthieu 26, Origène affirme que Marie est demeurée vierge après l’enfantement.
Le quatrième exemple porte sur la sortie du Seigneur d’un tombeau clos. Car, comme on l’apprend de Matthieu (chapitre 28) et de Marc (chapitre 16), le Seigneur ne déplaça pas la pierre quand il sortit, mais c’est un ange descendu du ciel qui la déroula après la résurrection, pour montrer aux saintes femmes qui voulaient l’oindre, que le monument était vide. Voilà pourquoi saint Jérôme (dans son épitre à Hebidia, question 6), enseigne que personne ne connait l’heure où le Christ s’est ressuscité, bien qu’on sache à quelle heure la pierre du sépulcre a été déroulée.
Pour répondre à cet argument, Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 29) et Pierre le martyr (dans son livre contre Gardinierus, objection 11), et Theodore de Bèze (dans son livre sur la toute puissance de la chair du Christ, déjà cité), ne nient pas que le Christ soit ressuscité, ni qu’il soit sorti du tombeau avant que la pierre n’ait été déroulée par un ange. Ils estiment cependant plus probable que la pierre ait été déplacée avant. Mais, ils répondent à leur manière habituelle, que par la vertu divine, la pierre avait été tassée ou annihilée et aussitôt replacée. Mais ils ne peuvent prouver cette interprétation que par leur propre autorité, à la quelle nous opposons les témoignages des pères, qui eux, voient un miracle dans la sortie du vrai corps de Jésus à travers une tombe close. Saint Justin (question 117), saint Grégoire de Naziance (dans sa tragédie sur la passion du Christ ), saint Jean Chrysostome (tome 3), saint Jérôme (dans son épitre à Hebidias, question 6), saint Augustin (sermon 138, le troisième sur la résurrection), Bède (homélie sur la vigile de Pâque), Euthymius (Matthieu 28), saint Bernard (sermon 1 sur la résurrection).
Le cinquième exemple porte sur l’ascension du Christ et des bienheureux dans le ciel. Car, tenons d’une foi certaine que le Christ est monté au-dessus des cieux (Éphèse 4), et que semblablement les corps des bienheureux, après la résurrection, y monteront. Or, dans le ciel, il n’y a ni porte, ni fenêtre, ni fissure qui permettent de monter au-dessus du ciel. Et, comme dit Job (37) : « les cieux sont solides comme de l’airain fondu. » Il est donc nécessaire que plusieurs corps soient dans un même lieu.
À cet argument, la seule chose qu’on peut répondre c’est ce qu’a répondu Durant ( 4, dist, 44, question 6), à savoir que c’est par la vertu divine que le ciel est divisé, quand les corps des bienheureux montent là. Et si, par sa nature, le ciel est solide et incorruptible comme à peu près tous les philosophes ou les théologiens de notre temps l’enseignent, il n’est pas probable qu’ils fassent autant de trous dans le ciel qu’il sera nécessaire pour que les saints montent, surtout que le grand nombre est encore à venir. Mais quoi qu’il en soit de tout cela, au sujet du corps du Christ, on ne peut dire sans témérité que les cieux ont été troués et défoncés quand il est monté vers son Père. Car, d’abord, l’Écriture ne rien de tel. Elle insinue plutôt le contraire (en Hébreux 4) quand elle dit que le Christ a pénétré les cieux. Et affirmer un si grand et un si inouï miracle sans l’autorité des Écritures, n’est-ce pas une insigne témérité ? Surtout de la part de gens qui veulent ne rien croire que ce que contient la divine Écriture.
Deuxièmement. Si le corps du Christ est entré dans le tabernacle, portes closes, comme nous l’avons prouvé avec l’Écriture, alors que le Christ aurait facilement pu ouvrir la porte, n’est-il pas encore plus croyable que, pour aller placer un autre corps au-dessus des astres, il n’ait pas perforé le ciel, lequel, de sa nature, ne peut pas être détruit.
Ne répugne pas à ce que nous disons qu’on lise souvent dans l’Écriture, que la ciel a été ouvert ou divisé, comme dans Matthieu 3, Jean 1, Actes, 7 et 10, et apocalypse X1X. Car, dans ces passages, l’Écriture parle d’une ouverture apparente et métaphorique du ciel. Ce qui signifie que, dans le ciel, une certaine forme est apparue ou s’est divisée. Qu’il n’y ait pas eu, autrefois, de vraies divisions du ciel, on peut le déduire de ce que l’Écriture parle de la même façon de l’ouverture du ciel qui a été faite à la vue de tous (Matth 3, Jean 1, Actes 7) et de celle qui a été faite seulement en pensée ou en imagination, (comme celle qui est écrite dans les actes 10, et Apocalypse 19). Il appert que cette ouverture ne fut pas réelle. Ensuite, il n’y avait aucune raison pour laquelle le ciel aurait du être divisé. Car, en Matthieu 3, on dit que le ciel a été divisé, quand le Saint-Esprit descendit sous la forme d’une colombe. Or, cette colombe n’a pas été envoyée du ciel proprement dit. Cependant, pour que les hommes comprennent que c’était une chose divine, elle apparut comme si elle avait été envoyée du haut du ciel. Jean 1 dit que les cieux s’ouvrirent à la descente des anges. Comme de l’aveu de tous, les anges sont des esprits, ils sont donc capables de pénétrer n’importe lequel corps.
Dans Actes 7, le ciel s’ouvre pour que saint Étienne voie le Christ à la droite du Père. Il n’y avait pas d’autre raison qui eut exigé que les cieux soient ouverts. Car, par les yeux du corps ou par les yeux de l’âme, saint Étienne a vraiment vu le Christ, puisque, étant perceptible et diaphane, le ciel ne peut empêcher aucune vision. Voilà pourquoi, dans ce passage, où il est question d’un ciel ouvert, on ne parle pas d’une scission du ciel, mais de la représentation de quelque chose que les yeux du martyr virent apparaitre et disparaitre. Comme quand saint Luc, au dernier chapitre, dit que les yeux des disciples s’ouvrirent, et qu’ils reconnurent le Seigneur. Ce n’est pas parce que les yeux étaient vraiment fermés, mais parce qu’ils reconnurent alors celui qu’ ils ne pouvaient pas reconnaitre avant.
Le sixième exemple vient des peines des damnés. Car, dans ces peines, il y a des miracles plus difficiles à croire ou également difficiles à croire que ce dont nous parlons présentement. D’abord, que les corps des damnés soient brûlés par un feu corporel; qu’ils soient vraiment et réellement torturés sans être détruits, car la douleur tend à la dissolution du corps. Or, s’il y a dans ces peines une vraie douleur corporelle, comment se fait-il que le corps ne soit jamais dissous ? S’il n’y a pas de dissolution, à quoi bon la douleur ? Voilà pourquoi les païens riaient de l’enfer, et les déclaraient impossibles. Mais les catholiques ne voulurent jamais, à cause de cela, interpréter ces supplices spirituellement ou analogiquement, persuadés qu’ils sont que Dieu peut faire ce que nous ne pouvons pas.
Il n’est pas plus facile à comprendre qu’un esprit soit empêché par un corps d’aller partout où il veut, ou qu’un corps ne soit pas empêché par un autre corps de passer au travers d’un corps solide. Car, il ne convient pas moins à la nature spirituelle de ne pas pouvoir être empêchée par un corps, qu’il ne convient à un corps d’être empêché par un corps. Or, la divine puissance lie les esprits des hommes et des démons dans la géhenne, à certains lieux et corps, comme à des prisons, de façon à ne pas pouvoir en sortir. Or, quel besoin avons-nous de descendre dans la géhenne pour contempler ce miracle ? Chacun ne peut-il pas le voir en lui-même ? En effet, notre âme est un esprit existant par lui-même et indépendant du corps, mais qui, par un savoir-faire céleste, est inclus par Dieu dans ce corps mortel, comme dans une prison, de façon à ne pas pouvoir en sortir avant la dissolution du corps.
Enfin, ce qui est le plus admirable de tout dans les peines des damnés, c’est que les âmes des humains et les démons ne sont pas seulement retenus par un feu corporel, mais qu’ils en sont brulés et torturés. Ce qui est une chose si difficile que, jusqu’à présent, personne n’a jamais pu trouver une explication acceptable par les autres. Car, si le feu n’afflige une maison qu’en la dissolvant progressivement, comment comprendre qu’elle afflige un esprit indivisible ? Voir à ce sujet saint Augustin (livre 21 de la cité de Dieu, chapitres 2, 3, 4, 5, 6 et 10, et l’épitre 49 à Deo Gratias, quest 6), où saint Augustin blâme ceux qui croyaient à certains miracles de notre religion, mais ne voulaient pas croire à d’autres. Cela convient parfaitement aux sacramentaires. Car, ils devraient tout croire ce que l’Église nous propose de par l’Écriture sainte, ou tout nier.
Le septième exemple est tiré de plusieurs choses semblables. Car, il ne convient pas moins à un corps d’occuper un lieu qu’à quelque chose de lourd d’être pesant, qu’à un objet coloré d’être vu, qu’à quelque chose de lumineux d’éclairer, qu’à quelque chose de chaud de réchauffer. Mais, Dieu peut faire en sorte qu’un objet lourd ne soit pas pesant, qu’un objet coloré, même éclairé, ne soit pas visible aux yeux d’observateurs qualifiés. Il peut faire aussi que ce qui est lumineux ne brille pas, et que ce qui est chaud ne réchauffe pas. Pourquoi donc ne pourrait-il pas faire qu’un corps n’occupe aucun lieu ?
La preuve la plus claire se trouve dans l’évangile. Quand ils avaient encore des corps mortels, le Christ et Pierre (Matth 11) ont marché sur les eaux. Et, en Josué 3, les eaux du Jourdain non seulement ne descendaient pas, mais montaient, s’accumulaient, et s’élevaient à la façon d’une montagne. Et saint Jérôme rapporte un miracle semblable dans la vie d’Hilarion. Le Christ s’est fait une fois invisible pour ne pas être vu par ceux qui étaient tout proches. Et quand il a fait cela, il n’avait pas perdu sa couleur, ni n’avait mis un écran entre lui et les autres. Luc 1V : « Et passant au milieu d’eux, il s’en alla. » Or, en Jean 8, il s’est caché pour ne pas être lapidé. Il ne s’est pas caché dans un recoin quelconque, ce qui ne convenait pas, et ce qu’il ne pouvait pas vraiment faire, puisqu’il était au milieu de la foule, et que tous les yeux étaient tournés vers lui. Et, au dernier chapitre de Luc, quand il disparut de leurs yeux.
À l’aide de ces textes, les marcionistes, s’efforçaient de prouver que le corps du Christ n’était pas un vrai corps, mais un corps fantomatique, comme saint Jérôme le rapporte dans son épitre à Pammachius sur les erreurs de Jean de Jérusalem. Il leur répliquait que le corps du Christ était un véritable corps, mais qu’il pouvait se rendre invisible par la même puissance divine qui le fit pénétrer dans le cénacle, portes closes. Après la résurrection, le corps du Christ est le même, même s’il est plus brillant que le soleil, comme saint Paul l’atteste Actes 26, en racontant qu’il en avait été aveuglé. Et, pourtant, il est apparu plusieurs fois à ses disciples, et a conversé familièrement avec eux sans dégager aucune lumière. Il pouvait donc faire en sorte qu’un corps lumineux ne brille pas. Et ce qu’il a fait de son corps, il pourrait aussi le faire du soleil, s’il le voulait. Enfin, nous avons en Daniel (3) un feu qui, par la vertu divine, ne brule pas, comme nous le lisons souvent dans les histoires des saints, et particulièrement de saint Jean l’évangéliste, quand il a été plongé dans de l’huile bouillante. Celui qui a pu faire des choses si difficiles pour quoi ne pourrait-il pas faire qu’un corps n’occupe aucun lieu ?
Pierre le martyr répond à cet argument (dans son livre contre Gardinerus, objection 12) en disant que ces exemples-là ne ressemblent en rien au cas présent. En effet, il fut facile à Dieu de suspendre la gravité des corps pour qu’ils ne s’enfoncent pas dans l’eau, et l’action du feu pour qu’il ne réchauffe ou ne brule pas. Car, pour cela, il n’était pas nécessaire de détruire la nature du corps ou du feu. Mais, pour qu’un corps soit présent sans occuper un lieu, cela ne peut pas se faire sans la destruction du corps.
Je réponds. Notre argument n’est pas le nôtre, mais celui des pères. Ce sont eux qui, de ces exemples, tirent une conclusion que rejette Pierre le martyr. Car, aux hérétiques qui objectaient qu’un corps ne peut pas entrer par des portes closes, saint Justin (question 117, aux orthodoxes), saint Jérôme (dans son épitre sur les erreurs de Jean de Jérusalem, et dans son épitre sur la mort de Paula), saint Augustin (dans son livre sur le combat chrétien, chapitre 24), et saint Cyrille (livre 12 sur saint Jean, chapitre 53) présentaient l’exemple de la marche du Christ et de Pierre sur les eaux. Et saint Augustin (livre 13, chapitre 18 de la cité de Dieu, et dans le livre 22, chapitres 4 et 11), fait un grand effort pour répondre aux Gentils qui pensaient que, puisqu’ils sont plus pesants que l’air, les corps terrestres ne pourront pas s’élever dans les airs après la résurrection.
Ensuite, la raison nous convainc que les exemples sont similaires. Car la seule raison pour laquelle puisse se faire, par la puissance divine, qu’une chose lourde ne soit pas pesante, qu’un objet lumineux ne brille pas, qu’un objet chaud ne réchauffe pas, qu’un objet coloré ne soit pas vu, est que la cause vient avant l’effet, ne dépend donc pas de lui, et peut donc exister sans lui. Or, la même raison vaut dans le cas de la grandeur qui est la cause, et l’occupation du lieu qui est l’effet. Que ce soit une cause formelle ou une cause efficiente, cela importe peu pour le sujet que nous discutons. Car, même si un effet formel ne peut pas être séparé de sa cause, et ne peut donc pas être suppléé par Dieu, l’effet des causes efficientes le peut. Cependant, la cause, en elle-même, même formelle, peut exister sans son effet, puisqu’aucune cause ne dépend de son effet. Ajoutons que, dans ce même genre de cause, c’est la gravité qui donne la pesanteur à un corps lourd. Et, toutefois, Pierre le martyr reconnait que Dieu peut faire en sorte qu’un corps lourd n’ait pas de pesanteur.
Qu’il semble que soit détruite la nature d’un corps s’il n’occupe pas un lieu, on peut penser la même chose des exemples allégués. Car, si une grosse roche marmoréenne, par la puissance divine, peut être soutenue par deux doigts, et être jetée comme une plume, qui ne penserait pas que c’est quelque chose qui ressemble à du marbre sans l’être vraiment ? Et si, quand Dieu empêche l’action de la chaleur, un brasier peut être touché avec les mains sans qu’elles n’en ressentent aucune chaleur, qui ne penserait pas que ce feu est un feu peint et non réel ? Et si une neige blanche était touchée avec les mains sans pourtant qu’on puisse la voir, qui ne penserait pas avoir été trompé ? Enfin, si nous voyions, au milieu du ciel, un soleil non lumineux sans détecter aucun objet intermédiaire rien qui offusque sa lumière, qui ne penserait pas que la nature du soleil a été changée ? Si donc toutes ces choses sont possibles sans la destruction de la nature, comme Pierre le martyr le concède, pourquoi, même si, aux ignorants la nature semble est détruite dans ce genre de suspension de la causalité, la même chose ne pourrait-elle pas se faire pour une grandeur qui n’occupe pas de lieu ?
CHAPITRE 7
On solutionne les objections des adversaires
Nos adversaires ont deux arguments principaux. Le premier rapporté par saint Augustin (dans son épitre 57 à Dardanus,) qui est répété tel quel par Calvin et Pierre le martyr. Voici comment saint Augustin le formule : « La quantité d’un corps ne peut pas obtenir ce que peut la qualité. Car, des parties éloignées les unes des autres ne peuvent pas être au même endroit en même temps, parce que chacune occupe l’espace de son lieu, les plus petites parties de plus petits lieux, et les plus grandes de plus grands. De la même façon, la quantité ne peut pas être toute entière dans chacune des parties. Ou elle est plus grande ou plus ample dans les parties les plus grandes et les plus amples, ou plus petite dans les plus petites, ou dans aucune partie aussi grande que dans le tout. » Et plus bas : « Enlève les espaces des lieux aux corps, et ils ne seront jamais. Et comme ils ne seront jamais, ils n’ont, non plus, jamais été. » Et, il avait dit, plus haut, que la nature humaine du Christ est détruite, si on ne lui donne pas un espace qui le contienne, à la manière des choses corporelles. »
Je réponds que, dans cette épitre, saint Augustin dit certaines choses au sujet du corps du Christ, et d’autres choses au sujet des corps en général, choses qu’il ne faut pas confondre. Au sujet du Corps du Christ, il enseigne qu’il n’est pas répandu partout, en étant privé de sa forme et de sa figure humaine. Car, ce serait détruire sa nature. C’est ainsi qu’il parle au début de la lettre : « Tu penses peut-être qu’on doive comprendre ainsi. Que le paradis occupe comme une partie du ciel, ou parce que Dieu est partout, l’homme qui est en Dieu est partout diffusé. » Et plus bas, se référant à cela : « Si le Christ vient, au témoignage de la voix angélique, comme il est vu dans le ciel, c’est-à-dire dans la même forme de chair, dans la même substance, il n’enlève pas la nature de l’homme à qui il a donné l’immortalité. On ne doit pas penser, que, selon cette forme, il soit partout présent. Gardons-nous de conférer la divinité à un homme au point de diminuer la vérité du corps. Car on ne peut pas dire que tout ce qui est en Dieu doive être partout, comme l’est Dieu. » Voilà pour saint Augustin, et il ne dit rien d’autre du corps du Christ en particulier.
Ces choses s’opposent directement à la sentence des ubiquistes luthériens qui veulent que, en raison de l’union hypostatique, le corps du Christ soit partout, de façon à ce que jamais il ne conserve la forme et la figure propres à un corps humain. Ce qui, selon saint Augustin, est détruire la nature humaine du Christ. Nous aussi nous professons que le corps du Christ n’est pas présent partout; et que, partout où il est, il a sa forme et sa figure humaine, la disposition et l’usage de ses membres, bien que cette figure, cette forme, cette disposition des parties soient vues dans le ciel où il remplit un lieu. Qu’il soit dans le sacrement sans remplir un lieu et sans être vu par nous, cela est possible. Car, comme nous l’avons dit plus haut, le Christ n’était pas privé de forme et de figure quand il s’est rendu une fois invisible. Et il ne manquait ni de chair ni d’os quand il a marché sur les eaux, ou quand il est entré portes closes.
Et au sujet du corps en général, saint Augustin a dit deux choses. La première. Les corps qui ont de la grandeur sont étendus, et ont un certain ordre des parties; et il ne se peut donc pas qu’une partie soit plus grande que le tout, ou aussi grande dans un petit corps que dans un grand. Le contraire de quoi nous voyons non seulement dans les choses spirituelles, mais aussi dans les choses corporelles. Car, la même âme peut être tout entière aussi bien dans une petite partie du corps que dans la totalité du corps. Semblablement, dans un petit corps et dans un grand. Et il peut se faire qu’il y ait autant de blancheur éclatante ou de chaleur dans une petite partie du corps que dans le tout.
Quelles que vraies que soient toutes ces choses, elles ne s’opposent en rien à notre sentence sur l’eucharistie. Parce que tout ce que requiert saint Augustin c’est que tout vrai corps soit extensif en soi, et non que sa grandeur corresponde nécessairement à celle du lieu. Et si dans les mots allégués en premier lieu par saint Augustin, il est fait mention d’un lieu, cela se produit parce que c’est a posteriori que saint Augustin prouve qu’un corps est extensif en soi du fait qu’il occupe un espace de lieu. Mais on ne peut pas conclure de là qu’un corps ne peut être étendu en soi que s’il occupe un espace. Et à cause de ces explications, demeurent les paroles de Saint Augustin ci-haut citées : « Une quantité ne peut pas obtenir… »
Secondement, saint Augustin dit que les corps sont dans un lieu au point de dépendre de ce lieu, tandis que, au contraire, Dieu est dans un lieu sans dépendre d’un lieu, alors que c’est plutôt le lieu qui dépend de Dieu. Mais il faut entendre cela des corps qui sont en-dessous du ciel, et en tant qu’ils existent naturellement. Autrement, ce serait faux. En effet, comme nous avons dit souvent, le dernier ciel n’est pas dans un espace, ou dans un autre lieu. Il est en lui-même et en Dieu. Et comme le dernier ciel n’a pas besoin d’espace où se mettre, de la même façon Dieu pourrait conserver les autres corps sans espace, même si, naturellement, ils ont besoin d’espace.
Et il ne faut pas se surprendre qu’on doive dire que saint Augustin n’a pas prononcé ces mots absolument parlant, mais seulement avec ces deux limitations. Et cela suffit abondamment à ce qu’il se proposait d’expliquer. Car, il voulait seulement dire que Dieu est dans un lieu sans dépendre d’un lieu. Et pour montrer qu’il est dans un lieu sans dépendre du lieu, il l’a expliqué par le contraire qui nous est plus connu, c’est-à-dire par les exemples des corps qui sont dans un lieu en dépendant d’un lieu. Or, pour la vérité de cet exemple, il suffit que certains corps ne puissent pas exister naturellement sans être dans un lieu. Et c’est ce qui explique ces paroles : « enlevez les espaces au corps… »
L’autre objection des philosophes est la suivante. Ils s’efforcent de montrer qu’est détruite l’essence de la quantité si on la met à quelque part sans qu’elle occupe un lieu. C’est ainsi que Calvin argumente (livre 4, chapitre 17, verset 29) : « Voici quelle est la vérité propre d’un corps, en tant qu’il est contenu dans un espace, en tant qu’il possède des dimensions, en tant qu’il a une face. Il ferait donc un commentaire stupide celui qui soutiendrait que le Christ est présent dans le pain d’autant de façons qu’il y a d’intelligences humaines. » Selon Pierre le Martyr, (dans son livre contre Gardinerus, à l’objection 74), il prouve que des choses sont intrinsèques à un être, de façon à ce que, bien qu’elles soient postérieures, elles ne peuvent en être séparées en aucune façon. « Car la faculté de comprendre est postérieure à l’essence de l’homme, puisqu’elle est une qualité, alors que l’autre est la substance. Et, cependant, la capacité de comprendre ne peut pas être séparée de la nature humaine, car, celui qui manque de raison ne sera plus un homme. De la même manière, la quantité est postérieure à la substance corporelle, et cependant, elles ne peuvent pas être séparées sans la mort de la substance. Mais, occuper un lieu est une certaine propriété intrinsèque de la quantité. Elle ne peut donc pas être séparée de la quantité, même si elle lui est postérieure.
Troisièmement. Il argumente ainsi au même endroit : « On ne peut pas séparer un quaternaire de la quaternité, de façon qu’il existe à la façon d’une unité. Donc, une ligne ou une quantité continue ne pourra jamais être séparée de son mode, de façon à exister sans extension, mais indivisiblement. » Quatrièmement. « Une substance ne peut exister que substantiellement. Donc, une quantité non plus, ne peut exister que quantitativement. » Cinquièmement. « Un esprit indivisible ne peut en aucune façon exister en étant, comme un corps, divisible et étendu. Donc, un corps visible ne peut en aucune façon exister indivisiblement, comme un esprit. » Sixièmement. «Il semble contradictoire qu’un corps de trois coudées soit contenu dans les dimensions d’un pain friable d’un doigt. Car, s’il en était ainsi, le même corps serait plus grand et plus petit, et plus grand et moins grand sous le même aspect. »
Septièmement. « Si, dans l’eucharistie, le corps du Seigneur n’a ni figure, ni distinction, ni ordre de parties, les pieds sont donc plus éloignés de la tête que la poitrine. Or, sans relation à un lieu, on ne peut comprendre une distance plus grande ou plus petite. Car sont plus éloignés les uns des autres ceux entre lesquels se trouve un plus grand intervalle. » Huitièmement. « Il est de l’essence de la quantité d’avoir une partie en dehors d’une autre partie. Donc, là où est une partie, une autre partie ne se trouve pas au même endroit. Donc la totalité de la quantité du corps du Christ ne peut pas être dans une parcelle d’hostie. »
On peut répondre à ces objections avec les fondements posés au chapitre 5. Au premier argument de Calvin, je réponds qu’il a mêlé le vrai avec le faux, pour donner l’impression qu’il disait quelque chose. Car, quand il dit qu’il est requis à la vérité d’un corps qu’il ait ses dimensions et sa face, il dit vrai. Nous ne disons pas nous, non plus, que, dans l’eucharistie, le Christ soit privé de ses dimensions et de sa face. Mais, quand il ajoute qu’il est aussi requis qu’il soit contenu dans un espace, il ne dit plus la vérité, comme nous l’avons montré plus haut. Et si Dieu enlevait tout l’air de cette salle de cours dans laquelle nous sommes, de façon à ce que ne puisse pas en entrer d’autre, nous retiendrions nos dimensions et notre face, sans pourtant être contenu dans aucun espace, et sans que personne ne voit la face d’un autre.
À la deuxième de Pierre le martyr, on peut dire qu’elle n’est pas semblable aux choses semblables qu’il apporte. Car, remplir un lieu est un acte, non une puissance, et la faculté de comprendre est une puissance, non un acte. Or, il est encore plus absurde qu’une chose soit privée de puissance, et non d’action. Quand nous disons que, par un miracle divin, une quantité ne remplit pas un lieu, nous avons le bon sens de dire qu’elle est apte à remplir un lieu, et qu’elle le remplira quand elle sera rendue à sa nature.
Je réponds aussi que la faculté de comprendre peut être enlevée par la puissance divine, mais qu’il ne s’ensuit pas que l’homme cesse d’être un homme, mais seulement qu’il cesse de mettre en oeuvre ce qui appartient à un homme, parce qu’il manque des instruments des actions humaines. Comme les enfants et les fous qui sont des êtres humains parce qu’ils possèdent une âme raisonnable, même s’ils ne peuvent pas plus se servir de leur intelligence que s’ils n’en avaient point. Je dis la même chose de la substance et de la quantité. Bien qu’elles ne puissent pas naturellement se séparer l’une de l’autre, il n’y a aucune implication de contradiction à ce qu’elles soient l’une sans l’autre.