Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 271)
À la troisième, je réponds qu’un quaternaire ne peut pas, essentiellement, être séparé de la quaternité, mais qu’il le peut accidentellement, c’est-à-dire qu’il ne peut pas se faire qu’un quaternaire soit réduit au mode de l’unité, de façon à ce que, par exemple, quatre hommes soient un homme. Mais, il peut se faire qu’il soit réduit au mode de l’unité de façon à ce que quatre hommes occupent le lieu d’un seul homme. De la même manière, la ligne ou un corps ne peut pas se séparer de son mode essentiel, de façon à devenir indivisible en soi, mais elle peut, quand même, se séparer accidentellement de son mode, de façon à ne pas occuper un lieu divisible
À la quatrième, au sujet de la substance qui ne semble pas pouvoir exister autrement que substantiellement, je réponds que la substance ne peut pas être séparée de son mode essentiel, ce qui se ferait si elle était présente dans le sujet à la façon des accidents. Elle peut cependant, être séparée de son mode intrinsèque et propre, mais non essentiel qui est d’exister par elle-même. Car, la substance de l’humanité du Christ est séparée de ce mode quand elle existe dans le Verbe sans avoir sa propre subsistance. Pareillement, la quantité, quant à son mode essentiel, ne peut exister que quantitativement, car elle ne peut exister sans extension et sans la distinction des parties. Mais elle peut très bien exister non quantitativement relativement à un lieu, comme nous l’avons dit souvent.
À la cinquième objection sur l’esprit et le corps, je réponds qu’on peut déduire du même principe la raison pour laquelle un esprit ne peut pas s’étendre dans un lieu, et un corps peut ne pas s’étendre. Car, s’étendre dans un lieu est un effet formel de l’extension en soi. Une chose peut donc s’étendre dans un lieu parce qu’elle est par elle-même extensible, mais non l’inverse. Car une cause formelle peut être séparée de son effet, non le contraire, l’effet de la cause. Car, la cause est première, et l’effet postérieur. De là vient qu’un corps extensible en soi n’est pas étendu dans un lieu, parce que la cause est séparée de l’effet. Un esprit indivisible en soi ne peut pas être étendu dans un lieu, car ce serait poser un effet formel sans cause, et un postérieur sans le premier. Ce qui ne peut pas se faire.
À la sixième, je réponds que si nous considérions séparément les dimensions du corps du Christ, comme elles sont contenues ineffablement sous l’espèce du pain, elles ne seraient ni plus grandes ni plus petites, car elles n’ont pas à avoir la même grandeur ou la même petitesse que les espèces, mais existent sans être ordonnées à un lieu, à peu près de la même manière que l’âme est dans un corps, ni plus grande ni plus petite que lui.
À la septième, je réponds que la distance qui existe entre les membres du corps, n’est pas une distance locale, mais d’un autre genre. Car, on dit qu’ils sont distants les uns des autres, ceux qui ne se rejoignent pas, et que sont plus distants ceux entre lesquels sont plusieurs membres, non plusieurs intervalles. C’est ce qu’on perçoit clairement dans un corps humain que nous imaginons être localisé au-dessus du ciel. En lui, les pieds seraient distants de la tête non par un espace local, qui n’existe pas, mais par les parties intermédiaires que sont la poitrine et les autres membres.
À la huitième, qui, à cause de l’imbécilité de l’intelligence humaine, semble la plus difficile de toutes, je réponds que, pour le corps , on a raison de dire : « en tant qu’il a une partie en dehors d’un autre », si ce en dehors dit une habitude à un sujet, et non s’il dit une habitude à un lieu. Et, semblablement, quand ils concluent de l’argument que là où est une partie l’autre doit être, je réponds qu’on a raison de tirer cette conclusion si ce « où » dit le site interne des parties dans un sujet, non s’il dit le site dans un lieu. Et c’est de cette façon qu’on entend ce que dit le philosophe, dans le prédicament de la quantité, « qu’une certaine espèce de quantité consiste de parties ayant une position ». Car, il parle de la position dans un tout ou un sujet, non de la position dans un lieu.
Mais, contre cette réponse, quelques-uns rétorquent vivement. Le corps a une partie en dehors d’une autre partie par rapport au tout ou au sujet, donc, aussi en relation à un lieu. On prouve la conséquence. Une partie du corps coexiste avec une certaine partie du lieu. Donc, à la même partie du lieu coexiste l’autre partie du corps, oui ou non. Si non, le corps a, dans le lieu aussi, une partie en dehors d’une autre partie, et il n’est donc pas tout entier dans chaque partie. S’Il coexiste, les parties du corps coexistent aussi entre elles. Or, cela ne se peut pas, puisque qu’elles sont distantes entre elles, et que l’une est en dehors de l’autre.
Je réponds. Je nie la première conséquence : dans la relation à un lieu, il y a aussi une partie en dehors de l’autre partie. Pour le prouver, je dis que deux parties du corps coexistent dans le même lieu. Quand ils concluent : elles coexistent donc aussi entre elles dans un lieu, mais non dans un sujet, parce que, comme on l’a souvent répété, l’extension et la distinction des parties dans un sujet n’est pas empêchée, ni ne peut être empêchée, puisqu’elle est essentielle, il faut répondre que l’extension et la distinction par rapport à un lieu peut être empêchée, et est empêchée par Dieu, quand le corps du Seigneur demeure dans le sacrement.
CHAPITRE 8
On montre que Dieu a voulu et a fait en sorte que le corps du Seigneur soit réellement présent dans l’eucharistie.
Nous avons démontré jusqu’à présent, qu’il n’est pas impossible à Dieu que le corps du Seigneur soit vraiment et réellement dans le sacrement de l’eucharistie. Ce qui reste à voir c’est : a-t-il voulu faire cela ? Les sacramentaires, d’une seule voix, disent que Dieu ne l’a pas voulu, même s’il en avait le pouvoir. Ils ne le prouvent pas cela autrement qu’en disant que ça ne semble ni utile ni convenable. Quant à nous, laissant de côté l’Écriture et les pères, nous avons des témoignages très crédibles et auxquels ne peuvent rien répondre ceux qui ont donné un autre nom à la foi chrétienne.
Le premier argument se tire de la nature même de l’hérésie. Le nom d’hérésie convient tellement bien à l’opinion des sacramentaires qu’il n’existe aucune hérésie dans le monde si celle-là n’en est pas une. Si elle est une hérésie, la vérité de foi contraire sera donc une vérité révélée par Dieu. Il sera alors établi que c’est ce que Dieu a voulu et fait.
La condition première d’une hérésie est la nouveauté de la doctrine, comme celle de la vérité catholique est l’antiquité. On convainc de nouveauté une doctrine quand on peut indiquer l’auteur, le lieu, le temps, son commencement avec peu de sectaires, et l’apparition d’un scandale et d’un trouble chez les fidèles. Si on y contredit, si elle est jugée et examinée, puis condamnée par un concile d’évêques, et ensuite par tous les peuples fidèles. C’est en effet, ce qu’on trouve dans toutes les hérésies, l’arienne, la nestorienne, l’eutychienne, la pélagienne, et d’autres. Or, la secte des sacramentaires a un auteur très bien connu, Bérenger de Tours. On le sait par Paschasius qui (dans son livre sur l’institution du sacrement) affirme qu’en son temps, ne manquèrent pas certains qui se posèrent des questions sur la vérité du corps du Seigneur dans l’eucharistie, comme Jean Scot et Bertramus. » Mais, il n’y avait encore personne qui ait osé nier le mystère ouvertement. « Et même si certains erraient par ignorance sur cette question, personne n’avait osé, jusqu’à présent, contredire ce que toute la terre croyait et confessait. »
Donc, au temps de Paschase, personne n’avait, jusque là, osé nier publiquement que le corps Christ était vraiment et réellement présent dans le sacrement de l’eucharistie. Du temps de Paschase jusqu’à celui de Bérenger, personne n’avait écrit obscurément ou clairement sur ce sujet. C’est lui qui osa se présenter comme le premier auteur de cette hérésie. Nous le savons pertinemment, car Adelmann évêque de Brxinensis et Hugo évêque de Lingonensis, dans des lettres qu’ils ont écrites à Bérenger, l’indiquent comme le premier fauteur de cette hérésie. Ils l’avertirent sérieusement de ne pas troubler l’Église, et de se rappeler quelle a été la fin des hérétiques qui vécurent avant lui. Ensuite Guitmundus (livre 3, non loin de la fin) : « On sait très bien à notre époque que, avant que ne délire Bérenger, ce genre de folie n’avait jamais existée. »
Le temps est connu par les historiens, les chronologistes et d’autres écrivains. Sigibertus écrit dans la chronique que c’est en l’an 1051 que, par son nouveau dogme, Bérenger a commencé à troubler les Gaules. Et c’est ce qu’indiquent Lantfranc, Guitmund et d’autres comme Guillaume le bibliothécaire, Malmes Beriensis (livre 3 sur les gestes des Angles), qui vécut à la même époque. Le lieu est aussi très connu, car c’est dans la Gaule qu’il commença à prêcher son hérésie, comme en témoignent tous les auteurs cités. Le petit nombre de ses adeptes au début est décrit par Guitmundus (livre 1), où il dit que Bérenger a commencé par être écouté par quelques étudiants pauvres qu’il attirait à lui par une récompense. L’étonnement et le trouble de l’église qui est évident au début d’une hérésie sont décrits par les mêmes auteurs, et surtout par Adelmannus dans son épitre à Bérenger, et par Lantfranc, au début de son livre contre Bérenger, où il dit que fut lue au concile romain sous Léon 9, la lettre que Bérenger lui avait écrite. Comme dans cette lettre, seul le mot sacrement avait été écrit, tous les évêques considérèrent avec étonnement que sa sentence était contraire à la foi millénaire de l’Église catholique.
Ensuite, suivirent la contradiction, l’examen, le jugement et la condamnation. C’est en effet ce qu’écrit Lantfranc. « Au temps du pape saint Léon, c’est par ton épitre elle-même que fut présentée cette hérésie au siège apostolique, en présence d’une multitude d’évêques, d’abbés, de divers ordres et de divers pays. On commanda alors que fut récitée à haute voix, pour que tous entendent, les lettres que tu m’avais envoyées sur le corps et le sang du Seigneur. » Et plus bas : « Comprends que c’est parce que tu pensais, sur l’eucharistie, des choses contraires à la foi commune qu’une sentence de condamnation a été promulguée contre toi, te privant de la communion de la sainte Église, que tu t’efforçais de priver de la sainte communion. »
Dans l’opinion de Bérenger, nous voyons donc réunis tous les signes d’une nouveauté, alors que dans notre sentence, on n’en trouve pas un seul. Car, jusqu’à présent, aucun de ces hérétiques n’a pu découvrir celui qui aurait été l’auteur de notre doctrine sur l’eucharistie. Voilà pourquoi Bérenger lui-même appelait notre sentence l’opinion du peuple, comme Lantfranc l’atteste au même endroit. Au sujet de notre doctrine, nos adversaires n’ont jamais pu indiquer ni le temps de sa naissance, ni le lieu, ni le petit nombre de ses adhérents, ni le scandale que son apparition aurait déclenché, ni une condamnation portée par un tribunal ecclésiastique. En effet, notre doctrine sur l’eucharistie, celle des papistes comme l’appellent nos adversaires, n’a pas été inventée à un certain moment de l’histoire, par un certain hérétique, mais elle est d’une très grande antiquité, comme le consentement des Grecs le montre. Les Grecs ont commencé à se séparer des pontifes romains il y a de cela un grand nombre de siècles. Ils n’auraient donc pas volontiers reçu des Romains des nouveaux dogmes. Et pourtant, sur cette question, ils ont toujours été du même avis que les latins, comme le montre la censure des orientaux à la confession des luthériens.
On confirme notre argument par la facilité de la sentence des adversaires, et de la difficulté de la nôtre. Car, comme la sentence des adversaires est très facile à comprendre et tout à fait proportionnée aux sens humains, elle aurait pu facilement se répandre et être admise par un grand nombre, de façon à cacher les signes de sa nouveauté. Or, notre sentence qui est très difficile à comprendre et à admettre, qui répugne aux sens et transcende la raison, ne pouvait pas, comme elle l’a fait, se répandre comme une trainée de poudre, et persuader tout l’univers avec une si grande facilité. Donc, comme nous constatons que notre sentence ne manifeste aucun signe de nouveauté, et que celle des adversaires exhibe tous les signes de la nouveauté, il est tout à fait évident qu’étant plus antique, la nôtre est la vraie. Or, le contraire de vrai est faux et hérétique.
Un autre argument de la vérité de notre foi est le consensus de l’Église universelle. Car, nous avons le consentement de toute l’église latine, de toute l’église grecque et barbare. En expliquant les paroles du Seigneur (ceci est mon corps) dans son livre sur l’institution du sacrement, Paschasius déclare que jamais une personne qui se dit chrétienne n’aurait osé nier la réalité de la chair du Christ dans l’eucharistie. Lantfranc, qui est du même onzième siècle, dit, dans son dernier livre contre Bérenger : « Interroge tous ceux qui ont une connaissance des livres écrits en langue latine, interroge les Grecs, les Arméniens, les chrétiens de n’importe laquelle nation, et d’une seule voix ils attesteront avoir cette foi. »
Même de notre temps, le même consensus existait dans toute la chrétienté avant que fassent leur apparition Carlostadius et Zwingli, comme Zwingli l’écrit (dans son commentaire sur la vraie et fausse religion, chapitre sur l’eucharistie ». Il reconnaissait qu’au tout début, il avait agi en secret, et que c’est avec peu d’amis qu’il avait entrepris l’établissement d’un nouveau dogme. Car, sachant fort bien qu’aucune personne ne partageait cette idée qu’il voulait introduire dans l’Église, il craignait de scandaliser tout le monde.
Ce fondement une fois solidement posé, il s’ensuit nécessairement ou bien que notre foi sur l’eucharistie soit la vraie, ou bien qu’il n’y a jamais eu d’église dans le monde, ou qu’elle a existé mais qu’elle a péri, ou qu’elle est demeurée dans les seuls adeptes de Bérenger. Ou bien que demeurent ensemble l’Église de Dieu et le sacrilège suprême et public, l’idolâtrie suprême et publique.
Or, que l’Église n’ait jamais existé dans le monde c’est une chose qui s’oppose à l’Écriture et au symbole des apôtres, et c’est ce qu’aucun hérétique n’a jamais enseigné. Que l’église ait existé mais qu’elle ait péri, cela contredit des promesses certaines de Dieu. Luc 1 : « Dont le règne n’aura pas de fin. » Matthieu 16 : « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elles. » Et Matthieu, fin : « Et voici que je suis avec vous jusqu’à la du monde. » Que l’Église soit demeurée dans les bérengériens, on ne peut le dire, car, avant Bérenger, elle n’aurait pas existé. Par le témoignage des historiens, il appert que l’Église a toujours cru la même chose sur le mystère de l’eucharistie. De plus, les bérengériens furent peu nombreux, et surtout en France, et leur nombre fut vite réduit. Et bien que, environ 300 après, l’hérésie de Bérenger fut reprise par Wiclef, cependant, elle n’a pas mis le pied en dehors de l’Angleterre et de la Bohème. Et même dans ces lieux, elle fut éteinte, au point où, environ cent ans avant Zwingli, elle n’existait déjà plus.
Mais l’Église, elle, vit toujours, elle est toujours visible, et elle ne peut pas (comme cette hérésie) mourir et renaître, à moins que soient fausses les promesses ci-haut citées. De plus, l’Église ne peut pas à la fois exister et être plongée dans l’erreur, le sacrilège et l’idolâtrie. Cela ne peut en aucune façon se faire. Car, il n’y aurait pas d’hérésies en dehors de l’Église, et saint Paul aurait dit faussement (1 Timothée 3) : « L’Église est la colonne et le firmament de la vérité. » Dans la prière à Dieu qui termine son livre contre Gardinerus, il semble que Pierre le martyr ait estimé qu’il se pouvait vraiment que l’hérésie et l’idolâtrie règnent dans la vraie église. Mais sa prière elle-même lutte contre lui, même s’il ne semble pas s’en être rendu compte. Voici comment il parle au Christ : « Si la plaie est désespérée, et si, dans ton église, il n’y a plus un lieu ouvert et public pour la proclamation de ta vérité, viens vite exercer ton jugement. » Voilà sa prière.
Quant à moi, je n’ai rien lu de plus idiot que cette prière. Car, si par vérité, il entend la sentence ce Zwingli, que, par tour son livre, il s’est efforcé de promouvoir, il est forcé d’avouer que c’est chez nous que se trouve la vraie église du Christ, et donc qu’il est en dehors de l’église. Car l’église catholique est l’église qui ne concède aucun lieu à l’hérésie de Zwingli. Si c’est sa secte qu’il appelle l’Église du Christ, il est alors obligé d’admettre que notre sentence sur l’eucharistie est la vérité de Dieu. Car, c’est à notre sentence qu’il n’est donné aucun lieu dans la secte des Zwingliens. Donc, de quel côté qu’il se tourne, c’est avec son propre glaive qu’il se frappe. Pour ne pas ajouter que c’est une trop grande stupidité de soutenir que dans l’église de Dieu il ne soit donné aucun lieu pour la proclamation de la vérité de Dieu. Car, où sera la vérité si elle n’est pas dans l’église ? Mais, par un juste jugement de Dieu, ceux qui ont perdu l’Église de Dieu ne peuvent plus voir ce qu’elle est.
On peut tirer le troisième argument de la diligence que l’église a montrée dans l’examen de la controverse présente, et dans sa constance à retenir la vérité. Car, si l’église n’avait pas voulu discuter de la question, ou l’aurait fait à la légère, les hérétiques auraient pu montrer une certaine couleur quand ils affirmaient que l’Élise est plongée dans l’erreur. Or, aucune question n’a été examinée plus souvent et plus diligemment.
L’hérésie de Bérenger fut d’abord discutée et condamnée dans un concile romain sous Léon 1X. Ensuite, à Vercellensis, en présence et sous la présidence du même pape Léon 9, cette même question a été discutée et expliquée. Bérenger y fut appelé, et comme il ne voulut pas se présenter, on discuta avec ses confédérés qui s’appelaient légats de Bérenger. Ensuite, après la mort du saint pape Léon 9, les légats du pape Victor qui prédisaient le concile disputèrent âprement avec Bérenger. Et après qu’on l’eut réfuté, et qu’il eut abjuré son hérésie, la même foi dans le mystère de l’eucharistie a été confirmée. Quatrièmement, comme Bérenger était retourné à son vomissement, la même question a été proposée dans un concile général de Rome présidé par Nicolas 2, en présence de Bérenger. On discuta longtemps et consciencieusement, et Bérenger abjura de nouveau, et brûla son livre devant tous. De ces quatre conciles, auxquels il assista, parle Lantfranc dans son livre contre Bérenger.
IL y eut un cinquième concile contre Bérenger, qui, après avoir foulé aux pieds sa seconde abjuration, était revenu à son hérésie. Un cinquième concile de Rome fut convoqué par le pape Grégoire 7. Après une longue et diligente étude de l’hérésie, elle fut condamnée de nouveau. Bérenger y abjura une troisième fois, et ne retourna plus à son vomissement. Lantfranc et Guitmund ne parlent pas de ce concile, pour la bonne raison qu’il n’avait pas encore été célébré quand ils écrivirent sur ce sujet. Thomas Waldensis en parle, lui, (tome 2, chapitre 43, sur les sacrements). Sixièmement, dans un concile général et universel, célébré à Rome, sous Innocent 3, la même hérésie a été condamnée de nouveau. Septièmement, la même vérité à été expliquée dans le concile général de Vienne, en l’an du Seigneur 1311, dont il ne reste qu’une clémentine unique sur les reliques et la vénération des saints. Huitièmement. A été tenu aussi un concile général romain sous Jean XX111, en l’an du Seigneur 1413, comme l’atteste Jean Cochlaeus dans le livre 1 de son histoire des Hussites. Neuvièmement. La même chose a été définie dans le concile de Constance, à cause de la même hérésie renouvelée par Wiclef. De plus, de nos jours, dans le concile de Trente, la même chose a été décrétée à cause des Zwingliens et des Calvinistes. J’omets le concile de Florence et plusieurs autres lieux où la même chose a été définie en passant.
Puisqu’il en est ainsi, qui pourra se persuader que Dieu a permis que l’Église ait erré sur ce point ? Qu’est-ce donc qu’elle devait faire qu’elle n’a pas fait ? Elle a convoqué des hommes savants, a étudié attentivement la question, a invoqué Dieu, et cela, non pas une fois, mais deux fois, et plus encore. Or, si nous pouvons nous demander si l’Église n’a pas erré sur cette question, nous pourrons douter de toutes les définitions contre les autres hérésies. Ou pourra même douter si Dieu existe vraiment, s’il se soucie de nous, Car, de quoi se soucie-t-il s’il ne se soucie par de ces choses-là ?
Nous en venons maintenant à ce que l’Église catholique est toujours demeurés dans la même sentence, n’a jamais dévié à cause des arguments insidieux et sophistiqués que les bérengers, les wiclefistes ou les zwingliens excogitèrent. Car, dans tous les conciles cités, on trouve toujours la même sentence. Or, c’est tout le contraire qu’on trouve chez les adversaires. Ils n’ont jamais eu de conciles d’évêques, et ne se sont jamais mis d’accord entre eux. Dans le prologue de leurs livres sur le corps et le sang du Seigneur, Guitmundus (livre 1) et Alger (dans son prologue) affirment que, dès le début de l’hérésie de Bérenger, six opinions différentes ou sectes sont nées, qu’ils énumèrent. De notre temps, (comme nous l’avons dit plus haut), elles sont encore plus nombreuses, surtout si nous joignons les erreurs des luthériens à celles des Zwingliens.
Le quatrième argument peut être tiré des patrons de notre sentence. Depuis 1051, c’est-à-dire depuis le temps, où à cause de l’erreur de Bérenger, notre sentence a été expliquée avec toute la clarté possible, elle a eu plusieurs patrons si illustres par leur sainteté, et leurs miracles que même les adversaires d’aujourd’hui les reconnaissent comme saints. De ce nombre, sont saint Anselme, saint Bernard, saint Malachie, saint Dominique, saint Thomas, saint François, saint Antoine de Padoue, saint Bonaventure, saint Nicolas de Tolentino, le roi saint Louis, saint Bernardin, saint Vincent Ferrier, saint Antonin, saint François de Paule, et plusieurs autres. Ces gens-là furent des saints et des amis de Dieu, et règnent maintenant, dans le ciel, avec le Christ. D’après le témoignage de toute l’Église, tous ont brillé par des miracles, et quelques-uns par des miracles plus nombreux et plus prodigieux que ceux des anciens.
Comme saint Bernard, dont personne ne peut compter les miracles à cause de leur grand nombre. Comme saint Vincent Ferrier, dont 800 miracles ont été présentés comme certains et approuvés à son procès de canonisation, parmi lesquels 28 résurrections des morts. Comme saint François, dont les miracles nombreux et admirables sont racontés par saint Bonaventure. Ces miracles sont même plus certains que ceux des anciens, parce que, par la suite, l’église prit l’habitude de ne compter parmi ses saints que ceux qui faisaient des miracles certifiés et approuvés par des témoins. Ce qu’autrefois, elle ne faisait pas.
Et, de plus, quelques-uns d’entre eux, comme saint Bernard, saint François, saint Dominique sont reconnus comme saints même par des adversaires. Luther, (dans son livre sur la captivité de Babylone, au chapitre de l’eucharistie), donne le nom de saint à Thomas d’Aquin, et, au chapitre sur le baptême, il admet que sont des saints saint Bernard, saint Dominique, saint François. Philippe Melanchton (dans son apologie de la confession, articles 1, 7, et 27, appelle saints Antonin, Bernard, Dominique, François. Et Pierre le martyr (dans son commentaire sur le chapitre 3 de la première épitre aux Corinthiens sur : « Car il déclara jours du Seigneur ou le jour du Seigneur le déclarera, » il dit que ceux-là sont sauvés. Calvin (chapitres 10 et 17), appelle saint Bernard un écrivain pieux.
Or, tous ceux-là soutinrent énergiquement notre sentence, comme leurs livres le montrent, et comme le montre aussi le fait qu’ils ont toujours obéi en tout aux pontifes romains. Et aussi parce que l’Église catholique ne les aurait jamais reconnus pour saints s’ils s’étaient éloignés d’elle sur un sujet de cette importance. Or, c’est une vérité non controversée que ne peuvent être ni saints ni amis de Dieu ceux qui n’ont pas la vraie foi, puisque, (Hébreux 11) sans la foi, on ne peut pas plaire à Dieu, et parce que le juste vit de la foi (Hébreux X). Il n’est en aucune façon croyable que ces saints à qui Dieu a donné l’esprit de prophétie, et à qui il a, comme à des amis, révélé plusieurs choses non nécessaires, n’ait pas voulu révéler, au moins à quelques-uns, la vérité si nécessaire de mystère.
On ne peut pas dire qu’on peut excuser les saints d’avoir erré, puisqu’ils étaient tombés par ignorance, en toute simplicité et sans acharnement, dans une chose de peu d’importance, non suffisamment expliquée et encore non définie. Car, d’abord, c’est une chose de la première importance et dans laquelle se trouvent le sommet de la piété et de la religion, ou le sommet de l’impiété, du sacrilège, ou de l’idolâtrie. De plus, la chose avait été discutée, analysée, et déjà définie par plusieurs conciles, come nous l’avons montré; et étaient rangés parmi les hérétiques ceux qui pensaient autrement. De plus, ces saints hommes ne se contentèrent pas de déclarer leur foi, mais ils la défendirent chaudement contre les hérétiques, par des livres, des sermons, des débats publics qu’ils eurent avec eux. Il est donc nécessaire ou que soit vraie notre opinion, ou que ces hommes soient des hérétiques et des ennemis de Dieu. Nos adversaires ne pourront jamais concilier ces deux choses : ces hommes furent de grands saints, mais ils furent plongés dans l’erreur, et furent des sacrilèges pendant toute leur vie.
Le cinquième argument est tiré des auteurs et des patrons de la sentence contraire. Car, ils furent tels qu’il n’est aucunement probable que Dieu ait voulu réformer son église par des gens comme eux. Car, bien que Dieu ait coutume de choisir des hommes simples, sans noblesse et sans culture, pour opérer par eux de grandes choses, il les instruit ces hommes de rien par sa sagesse divine, sa charité, son don des miracles, et d’autres charismes, pour que les autres hommes puissent croire qu’ils ont été envoyés par Dieu. Tels furent les patriarches, les prophètes, les apôtres, les fondateurs d’ordres religieux, et les saints réformateurs.
Examinons, maintenant, ce que fut Bérenger que Calvin reconnait pour son père (dans sa dernière admonition à Westphalus) où il dit qu’il n’était pas troublé par le fait que sa sentence ait été autrefois condamnée, sous le nom de Bérenger, par un concile romain présidé par le pape Nicolas, et par le concile de Vercellencis, présidé par le pape Grégoire V11; mais qu’au contraire elle lui eut parue suspecte si les pontifes romains l’avaient approuvée. Ce Bérenger fut spécial de plusieurs façons. Car, il avait été annoncé d’avance sous l’inspiration du Saint-Esprit. Comme l’écrit le bibliothécaire Guillaume, (au livre 3 des gestes des Anglais) au sujet de l’évêque Fulbert de Carnotensis. Lorsque, à l’article de la mort, il vit, parmi d’autres qui l’entouraient, Bérenger, encore adolescent, et pas encore hérésiarque, il ordonna qu’on le fasse sortir, en protestant qu’il voyait un puissant démon près de lui, qui semblait, par son souffle empoisonné, attirer beaucoup de personnes vers lui. Cette vision signifiait clairement que, par l’action du démon, Bérenger séduirait plusieurs personnes en les entrainant dans son hérésie. Ce qui nous permet de dire que Bérenger fut l’égal d’Arius, car la future hérésie d’Arius avait été annoncée d’avance à saint Antoine (et Pierre d’Alexandrie) par Dieu, comme saint Athanase l’atteste dans la vie d’Antoine. Car, quand, par son juste jugement, Dieu permet, selon son habitude, de très graves maux, il les annonce d’avance par sa grande miséricorde, pour que les hommes s’en défient, et en soient moins lésés.