Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 272)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ensuite, Bérenger fut remarquable par ses parjures et par son inconstance. Car, (comme nous l’avons dit plus haut), il abjura son hérésie trois fois en différents moments. Il a donc été forcé d’abjurer trois fois parce que, après sa première abjuration, il se parjura deux autres fois, quand il retomba deux fois dans son hérésie. Cependant, il mourut catholique, comme le même Guillaume le rapporte. Comme on le voit dans le premier livre de Guitmund qui raconta brièvement sa vie, il fut outre mesure orgueilleux et arrogant, et c’est de cet orgueil qu’il tira l’occasion de promulguer un nouveau dogme. Car, la première controverse qu’il eut avec Lantfranc porta sur des sujets qui relèvent de la logique. Mais, quand il vit qu’il était battu, et que les auditeurs se détournaient de plus en plus de lui, il ne put supporter cette ignominie, et passa à la théologie. Et parce qu’il préférait, comme dit Guitmundus, être hérétique publiquement avec l’admiration des hommes, qu’être catholique privément sous le seul regard de Dieu, il recherchait avait passion des choses nouvelles et inconnues des autres. C’est ainsi que commença son hérésie.

Voilà pourquoi, en plus de sa sentence sur l’eucharistie, il en promulgua deux autres, qu’un Calvin lui-même ne nierait pas que ce sont des hérésies. Car, il enseigna, comme Guitmundus l’atteste, que les mariages légitimes pouvaient être détruits, qu’il était permis d’avoir des relations avec toutes les femmes, et que les enfants ne devaient pas être baptisés. Ces deux choses qu’enseignent aujourd’hui les anabaptistes, Luther et Calvin les condamnent. Qui croira donc que Dieu ait voulu réformer son église par un homme qui est, au jugement même des adversaires, erratique et hérétique ?

Guitmundus dit, au sujet des adeptes de Bérenger, que c’étaient des scélérats qui accouraient à lui, heureux d’être libérés d’une grande crainte lorsqu’ils comprenaient que l’eucharistie n’était pas une chose tellement sacrée et tellement divine qu’il ne leur était pas permis de s’en approcher.

Jean de Wiclef, Carlostadius, Zwingli, Calvin, Pierre le martyr et les autres patrons d’hérésies, il serait trop long d’expliquer ce qu’ils étaient. Il est établi qu’aucun d’entre eux n’a pu donner un miracle comme signe de leur apostolat.

Le dernier argument est tiré des miracles qui ont été faits en confirmation de la vérité, et que les hérétiques n’ont pu obtenir ni de Dieu ni du démon. Or, Dieu ne peut pas être le confirmateur d’un mensonge; et il n’a pas permis aux hérétiques d’avoir, par l’opération du démon, sinon de vrais miracles, du moins un semblant de miracle. Plusieurs miracles sur le saint sacrement sont rapportés par Jean Garetius (dans son livre sur la vraie présence du corps du Seigneur) et par Tilmann Bredembachius (dans son livre 1 sur les assemblées sacrées). Je crois que sept miracles devraient faire l’affaire.

Le premier est tiré de la vie du bienheureux Grégoire par Paul le diacre, et du livre 2, chapitre 41 de la vie du même Grégoire, écrite par Jean le diacre. Voici un résumé de cette histoire. Comme saint Grégoire distribuait l’eucharistie au peuple, il en vint à la femme qui avait fait, de ses mains, le pain qui avait été consacré. Quand saint Grégoire lui dit : « Que le corps du Seigneur Jésus Christ garde ton âme pour la vie éternelle ! » tentée par le démon, elle se mit à ricaner. L’évêque retira sa main, et déposa l’eucharistie sur l’autel. Une fois la cérémonie terminée, l’évêque lui demanda devant tout le peuple, pourquoi elle avait ricané devant un mystère si sublime et si redoutable. Après avoir hésité un certain temps, elle avoua qu’elle avait reconnu le pain qu’elle avait fait elle-même pétri de ses propres mains, et qu’elle ne pouvait donc pas croire que là se trouvait le véritable corps du Seigneur. Alors saint Grégoire demanda à Dieu instamment que l’espèce externe du pain soit changée en chair. Une fois obtenu le miracle, il ramena la femme à la foi, et confirma tout le peuple dans la foi.

On trouve un autre miracle dans Paschasius (livre du corps du Seigneur, page 14), où il raconte qu’un presbyte très pieux et même saint, avait désiré de voir de ses yeux corporels le corps qu’il croyait être sous les espèces du pain et du vin. Il obtint finalement ce qu’il demandait, et vit le corps du Christ dans sa forme humaine, mais enfantine, comme il l’avait demandé lui-même. Et comme Paschasius l’explique dans son livre, Dieu a permis ce miracle pour deux raisons : pour confirmer ceux dont la foi est chancelante, et pour consoler ceux qui l’aiment ardemment.

Le troisième est de saint Malachie, rapporté par saint Bernard (dans sa vie de saint Malachie.) Un clerc avait eu la présomption de dire que, dans l’eucharistie, il n’y avait que le sacrement, et non le corps du Christ. Le saint lui demanda de ne pas refuser de se présenter à l’assemblée des clercs. Il lui donna alors la faculté d’exposer son erreur, et quand il eut terminé, il le réfuta de la façon la plus convaincante. Comme le clerc en question ne voulait pas se rendre à la vérité, il prêcha contre son hérésie devant tout le peuple, dénonça l’hérétique, et, avec les autres évêques présents, l’anathématisa. Mais, comme il continuait à délirer, et à dire fièrement que tous n’ont égard qu’à l’homme, que lui ne faisait pas acception des personnes et n’abandonnait pas la vérité, saint Malachie dit : « Que le Seigneur te fasse confesser la vérité, même malgré toi ! » À quoi il répondit : amen. Or, le même jour, il fut atteint d’une maladie grave et mortelle. Il changea donc d’idée, se réconcilia avec l’Église, et mourut. Dieu pouvait-il mieux montrer de quel côté est la vérité ?

Le quatrième est de saint Bernard. Car, comme il est écrit dans sa vie (livre 2, chapitre 3), à Milan, en présence de tout le peuple, pendant la célébration de la messe, il guérit une démoniaque, dont la santé semblait désespérée. Pendant de longues années, le démon l’avait possédée, et lui avait enlevé l’usage de ses yeux, de ses oreilles et de sa langue. Elle étendait même sa langue à la manière de la trompe d’un éléphant. De telle sorte que ce n’était pas une femme que l’on voyait, mais un monstre horrible. Tenant donc la sainte hostie sur la patène posée au-dessus de la tête de la démoniaque, il chassa le démon en parlant ainsi : « Ton juge est présent, méchant esprit, est présente sa suprême puissance. Résiste donc, si tu le peux ! Il est présent celui qui va s’immoler pour nous. C’est maintenant, dit-il, que le prince de ce monde est expulsé. Ce corps, c’est le corps qu’il a tiré de la vierge Marie, qui a été cloué sur le bois de la croix, qui a reposé dans le sépulcre, qui est ressuscité des morts, qui est monté aux cieux à la vue de ses disciples. Par la puissance terrible de cette majesté, je t’ordonne de sortir de sa servante, et de ne plus présumer habiter en elle ! » La voix de la vérité a mérité là d’être exaucée par Dieu. On devrait donc dire que Dieu est l’auteur de l’erreur si était faux ce que saint Bernard a dit et ce que toute l’Église croit.

Le cinquième est celui de saint Antoine de Padoue, qui est prodigieux et à couper le souffle. Il est rapporté par Jean Garetius, par Tilmann Bredembach, par Sirius ( au tome 3), et par saint Antonin (dans la somme des histoires ( par 111, tit 24 chap 3, verset 2). Pendant que saint Antoine disputait avec un hérétique à Toulouse sur la vérité du corps du Seigneur dans l’eucharistie, ( au temps où les Albigeois qui vexaient l’église étaient, avec beaucoup d’autres, infectés de cette hérésie), sachant que le saint avait le don des miracles, l’hérétique demanda à saint Antoine un signe : « J’ai une jument à qui je ne donnerai pas de nourriture pendant trois jours. À la fin des trois jours, viens avec le saint sacrement. Je serai là avec la jument. Je vais placer du foin devant elle. Si, laissant de côté le foin, la jument se prosterne pour vénérer l’eucharistie, je croirai. » Il advint comme il le voulait.

Les trois jours écoulés, saint Antoine, accompagné d’une foule de fidèles, parla ainsi à la jument en tenant le vénérable sacrement devant elle : « En vertu et au nom de ton Créateur que, bien qu’indigne, je tiens véritablement dans mes mains, je te dis, animal et je t’ordonne que tu fasses une génuflexion à ta manière, et que tu lui montres ton respect. Et pour que la perversité hérétique connaisse que toute créature est soumise à son Créateur, que la dignité sacerdotale consacre continuellement sur l’autel. » Après ces paroles, sans tenir compte un instant du foin répandu devant elle et de sa faim, la jument courut vers le saint, et après avoir incliné la tête et fléchi ses jambes comme elle le pouvait, adora le Seigneur, et confondit l’hérétique.

Le sixième est raconté par Thomas Waldensis, en tant que témoin oculaire, (tome 2, chapitre 63). Il rapporte qu’un raccommodeur hérétique avait subi un procès public dans l’église saint Paul de Londres devant l’archevêque et les autres prélats, parce qu’il avait dit qu’une araignée était plus digne de culte et de respect que l’eucharistie. Et, subitement, du plafond de la cathédrale, une horrible araignée étendit son fils jusqu’à sa bouche, et c’est avec une grande difficulté qu’on l’a empêchée d’y entrer.

Le septième est raconté par Tilmannus Bredenbachius (livre 7, chapitre 60 sur les réunions sacrées). On racontait qu’il y avait dans le pays quelqu’un qui était très connu et très célèbre. Il n’était pas seulement un auteur de discours, mais aussi de chants. Voici un résumé de l’histoire. En l’an 1561, le huit avril, férie 2, trois heures avant le midi, à Pâque, à Noviomage, ville qui est en Geldria, un curé du nom de Antoine Wortiius apportait, à la fi d’une messe solennelle, le saint sacrement à une femme malade, selon la coutume catholique. Il arriva, par hasard, qu’au même moment, à la porte de la taverne près de laquelle le curé devait passer, étaient assis deux jeunes, un de Noviomagensis et l’autre de Trajectanis, qui, tenant dans leurs mains des œufs pascals, avaient pari suivant : lequel des deux engloutirait le plus rapidement les œufs. Quand il vit le curé approcher, celui qui était originaire de Trajectanis se mit à blasphémer et à se moquer d’un si grand mystère. Il était, selon toute apparence, un hérétique partisan de Calvin. Et il dit qu’il dévorerait son œuf plus rapidement que l’efféminé Déastre. Et il mit l’œuf dans sa bouche. Mais l’œuf demeura bloqué, au milieu de la gorge. Et comme il se sentait suffoquer, il regarda partout autour de lui, et vit une chandelle accrochée à un mur. Il la mit dans sa bouche pour décoller l’œuf. Elle demeura fixée à l’œuf, et tout ce qu’il put péniblement retirer de sa gorge fut la mèche de la chandelle. Il s’écroula, son visage devint noir comme celui d’un Éthiopien, et le malheureux expira, après que sa gorge eux expulsé ce qui était bloqué là. C’est ainsi que le Christ démontra qu’il était le vrai Dieu.

À cet argument sur les miracles, Pierre le martyr a brièvement répondu dans son livre contre Gardinerus (objection 158) que ce nous appelons des miracles ce sont de pures prestidigitations. Et il le prouve en disant que saint Irénée atteste (livre 1, chapitre 9), que l’hérésiarque Marc avait coutume d’opérer des prodiges quand il consacrait l’eucharistie : il faisait apparaitre du sang dans le calice. Que vaut donc la conclusion qu’il en tire ? Le magicien et hérésiarque Marc faisait apparaitre du sang dans le calice, et donc saint Grégoire, saint Bernard, saint Antoine et d’autres, que même les hérétiques considèrent comme des saints, n’ont fait des miracles eucharistiques qu’en tant que magiciens ? S’il était permis d’argumenter ainsi, il faudrait conclure la même chose dans le cas de Moïse et des magiciens égyptiens. C’est par l’incantation que les magiciens de Pharaon ont converti des bâtons en serpents et de l’eau en sang. Donc, quand Moïse fit la même chose, c’est par des incantations qu’il le faisait ? Et on pourrait ainsi calomnier tous les miracles du Christ et des apôtres.

Je dis ensuite que la réponse de Pierre le martyr pourrait toujours convenir aux miracles qui se font quand, dans l’eucharistie, apparait la chair ou le sang. Mais elle ne pourrait en aucune façon convenir aux miracles qui consistent dans la mort des hommes, comme est le troisième et le septième que nous avons racontés. Car, ces morts furent de vraies morts, non des morts simulées ou fictives. Je dis, enfin, qu’il nous faut recourir au dilemme de saint Augustin (livre 2, chapitre 5 de la cité de Dieu). Car, ou ces choses ont été faites pour confirmer le mystère, ou elles n’ont pas été faites. Si elles ont été faites, croyons donc ce qui a été confirmé par tant de miracles. Si elles n’ont pas été faites, c’est un miracle suprême qu’une chose si difficile à comprendre ait été crue par tant de philosophes, et par la terre entière. Car, il n’y a pas lieu de se surprendre que la sentence des adversaires, qui est d’une simplicité enfantine, soit admise sans miracles. Et notre sentence, qui répugne non seulement aux sens mais à la raison, qui croira qu’on ait pu la persuader à une si grande multitude sans miracles, à moins, comme je viens de la dire, que ce soit là le plus grand des miracles ?

CHAPITRE 9

On répond à l’objection qui porte sur l’inutilité de la présence réelle

Elles sont au nombre de deux les objections des adversaires. La première. Dieu n’a pas coutume de ne faire rien pour rien. Or, c’est pour rien qu’aurait été placée dans l’eucharistie la vraie présence du corps du Seigneur, puisqu’il suffit de l’avoir là en signe. D’abord, parce que la fin et le fruit de l’eucharistie est de nourrir les âmes. Or, le Christ ne nourrit pas moins les âmes en étant là symboliquement qu’en étant présent réellement. Car, c’est de foi et de charité que les âmes se nourrissent. La foi et la charité peuvent s’unir autant au Christ présent dans le ciel qu’au Christ présent dans l’eucharistie.

Calvin (livre 4, chapitre 17, verset 32) : « Par la participation spirituelle au corps du Christ, nous ne nourrissons pas moins fructueusement que ceux qui arrachent le Christ du ciel pour le ramener sur la terre.. » Pierre le martyr (contre Gardinerus, objections 52 et 60) dit des choses semblables, en ajoutant, comme témoignage de l’Écriture, ce que le Seigneur a dit aux apôtres en Jean 16 : « Il vous est avantageux que je m’en aille. » « Car, si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous. » La présence corporelle du Christ n’était donc pas utile aux apôtres, car, autrement, il était plus profitable de demeurer avec eux plutôt que de les abandonner. Or, la présence du Christ dans l’eucharistie ne peut pas être plus profitable que ne l’était, pour les apôtres, sa présence visible et corporelle. Si elle était inutile pour les apôtres, à combien plus forte raison l’est-elle pour nous.

Deuxièmement. Le baptême confère la grâce, régénère l’âme, et confère la vie spirituelle, même si l’eau n’est pas transmutée dans le Christ ou dans le Saint-Esprit, mais demeure une vraie eau comme elle l’était auparavant. Pourquoi l’eucharistie ne pourrait-elle pas conférer la grâce, conserver et augmenter la vie reçue, même si le pain n’est pas changé dans la chair, et s’il demeure un vrai pain comme il était avant ?

Troisièmement. Cette présence du Christ est invisible, et n’est perceptible par aucun sens, ni même par l’intelligence, mais par la seule foi. Or, la foi n’avait pas besoin de cette présence, pour pouvoir appréhender le Christ. La présence du Christ dans l’eucharistie n’apporte donc rien.

Quatrièmement. Ceux qui reçoivent le Christ dans le symbole par la seule foi, obtiennent sans doute possible, le fruit de la passion du Seigneur. Or, ceux qui reçoivent, sans foi, le Christ dans l’eucharistie, n’obtiennent aucun fruit.

Cinquièmement. Voici comment argumente Calvin contre Westphalus : « Cette présence réelle apporte plus d’inconvénients que d’avantages. Car, elle fait que le corps du Christ soit là autant pour les pieux que pour les impies, ce qui n’est certes pas un mince inconvénient. Et de plus, il ne nous est présent que pendant un court temps, tant que les espèces sont conservées. Ce qui n’est pas du tout un grand avantage. Cette présence réelle est donc inutile.

Je réponds que ces arguments sont très faibles. Car, d’abord, on peut nier et la conséquence et l’antécédent. Car, si cette conséquence prouve quelque chose elle prouve seulement qu’il n’était pas absolument nécessaire que le corps du Christ soit placé réellement dans le sacrement, mais elle ne prouve pas que ça ait été une chose inutile ou vaine. Quelques exemples nous le feront mieux comprendre.

Car, on peut argumenter de la même façon dans le mystère de l’incarnation. Dieu aurait pu nous libérer sans l’incarnation du Fils. Dieu s’est donc fait homme pour rien. De même. Le Christ aurait pu, par une bonne action quelconque nous réconcilier avec son Père, c’est donc pour rien qu’il s’est soumis à tant de labeurs et de souffrances. De même. Il pouvait nous racheter par une seule goutte de son sang. Pourquoi donc tant d’avanies, de coups de fouet, pourquoi ces plaies et l’effusion de tout son sang ? De même. Le Christ pouvait, sans descendre aux enfers, faire sortir des limbes les ancêtres, lier les démons, et opérer par sa seule volonté des choses de ce genre. À quoi donc pouvait servir cette descente aux enfers ? Enfin, les malades pouvaient être guéris par la seule foi dans le Christ, sans le contact de ses mains ou de la frange de son manteau. Pourquoi donc le Seigneur imposait-il les mains ? Pourquoi les malades accouraient-ils avec tant de zèle pour toucher au moins son manteau ? Des exemples de ce genre, on pourrait en apporter un grand nombre. De la même façon, il ne s’ensuit pas que la présence réelle du Christ dans l’eucharistie soit inutile, même si, par la foi, on pouvait tirer le même fruit d’un simple symbole.

Je nie, cependant, que ce soit le même fruit qui soit reçu par la foi et par un simple symbole. Car, d’abord, la foi, la dévotion, la charité, la piété, la révérence sont beaucoup plus excitées quand on pense s’unir réellement au Christ que quand on croit qu’il n’est présent corporellement que dans le ciel. Et on peut le prouver cela par l’expérience. Les pieux fidèles sont plus portés à la dévotion par le vénérable sacrement que par des images du Sauveur, qui sont de purs symboles du Christ. Et quand le Christ s’unit à nous, il nous donne des biens beaucoup plus grands que ceux qu’il nous donnerait sans cette union. C’est comme ceux, autrefois, qui le touchaient. Ils étaient, par ce toucher, guéris de maladies dont ils n’auraient pas, sans cela, été soulagés. Il arrive souvent qu’en allant visiter les prisonniers dans les prisons, les princes libèrent plus de prisonniers qu’ils n’auraient libérés autrement, même si, par un seul ordre, et sans sortir de leur palais, ils peuvent les libérer tous.

Au texte de l’évangile cité, les pères donnent deux explications. Aucune de ces deux ne nous est contraire. La première est celle de saint Augustin (traité 84 sur saint Jean) et de saint Bernard (sermon 3 sur l’ascension du Seigneur). Ils disent que, séduits par le charme de sa personne et de son entretien, les apôtres aimaient le Christ d’un amour humain quand il vivait avec eux. Mais qu’il fallait qu’ils soient sevrés de cette consolation humaine, pour qu’ils développent un amour purement surnaturel envers le Christ. Cette explication ne s’oppose pas à notre sentence, parce que comme la présence du Christ dans l’eucharistie est invisible, elle ne recherche pas un amour humain, mais un amour spirituel et divin. Au lieu d’avoir des inconvénients, cette présence n’a donc que des avantages.

L’autre explication est celle des Grecs, de saint Cyrille (livre 10, chapitre 32 sur saint Jean) et de Theéophylacte (saint Jean, chapitre 16). Ils disent qu’il était avantageux que le Christ s’en aille, non parce que sa présence pouvait être en quelque façon inutile, mais parce qu’était plus utile pour les apôtres et pour nous son retrait par sa mort et son ascension au ciel, que ne pouvait l’être sa compagnie sur la terre. Car Dieu avait décrété de ne pas envoyer son Esprit Saint avant que le sacrifice de la croix ne fut accompli, et que ne soit complétée la mission du Christ par son ascension. Ce n’était donc pas la présence corporelle du Christ qui empêchait la venue du Saint-Esprit, mais ce décret de Dieu qui avait statué que la mort du Christ et son ascension au ciel devaient la précéder.

Au second argument, je concède que Dieu peut, par le sacrement de l’Eucharistie, sans la présence réelle du corps du Christ, conserver et augmenter en nous la vie spirituelle reçue au baptême. Mais sa présence réelle n’en devient pas, pour autant, inutile. Car, sans les symboles de l’eau et du pain, c’est-à-dire, sans des sacrements sensibles, Dieu aurait pu nous conférer la grâce du baptême et de l’eucharistie, la même que celle qu’il confère par eux. Et pourtant, les adversaires ne diront pas que, à cause de cela, ces symboles externes sont inutiles.

Ajoutons qu’il n’en va pas de l’eucharistie comme du baptême. Car, le baptême n’est rien d’autre que le sacrement de la régénération. Mais l’eucharistie n’est pas seulement le sacrement de la réfection et de la conversion, mais aussi un mémorial de tous les miracles, et comme un résumé de la vie, de la passion et de la résurrection du Seigneur, selon le psaume 110 : « Le Seigneur miséricordieux et charitable a fait un mémorial de ses merveilles, en donnant une nourriture à ceux qui le craignent. » Voilà pourquoi ce devait être une chose pleine de miracles, non un simple symbole, pour qu’elle ne soit non pas inférieure, mais supérieure à la manne des Hébreux, qui fut, elle aussi, un mémorial des merveilles qui survinrent aux Juifs dans le désert. C’est, enfin, un témoignage, et comme un gage de l’amour du Christ envers son Église. Et, comme cet amour est infini, et que la puissance du Christ est infinie, ce gage devait être admirable plus que tout.

Saint Jean Chrysostome écrit plusieurs belles choses à ce sujet (dans son homélie 24 sur la première épitre aux Corinthiens). Troisièmement. Elle est la cause et comme la semence de la résurrection de nos corps, et cela, par le contact, et l’union de son corps glorieux avec notre corps mortel, comme nous l’avons montré avec saint Irénée, saint Hilaire, saint Cyrille et d’autres saints. C’est surtout le sacrifice de la religion chrétienne (que les hérétiques le veuillent ou non). Et comme le sacrifice des chrétiens doit accomplir les anciennes figures, et donc être plus prestigieux que tous les sacrifices des Hébreux, il n’a pas été possible de l’instituer dans le seul pain et dans le seul vin qui sont, de loin, inférieurs aux veaux et aux boucs. Mais, il fut nécessaire que le vrai corps du Christ soit contenu dans ce sacrifice pour que la vérité réponde adéquatement à l’image, l’exemplaire à la figure, le corps à l’ombre.

Troisièmement Je nie que, dans l’eucharistie, le corps du Seigneur ne soit perçu que par la foi. Car, même si, dans sa forme propre, le corps du Christ n’est perçu immédiatement par aucun sens, ni même par l’intelligence, mais par la seule foi, cependant, dans une espèce étrangère, il est aperçu médiatement par les yeux, les mains, la langue, et la poitrine. Les médicaments salubres, non immédiatement perceptibles par les sens, qui sont donnés aux malades dans diverses capsules, sont vraiment très utiles quand ils se rendent à l’estomac.

Au quatrième argument, je concède que, sans la présence réelle, le corps du Seigneur peut être vénéré par la foi seule, et que, l’acceptation de la présence ne suffit pas, par elle seule, pour procurer un gain spirituel. Mais je nie qu’on doive en conclure que la présence réelle et la réception réelle du corps du Christ soient inutiles. Car, même si ces choses ne sont d’aucun profit sans la foi, la foi tire plus de profit avec ces choses que sans elles. Comme les bonnes œuvres ne sont pas profitables sans la foi, la foi sans les bonnes œuvres n’est profitable que quand quelqu’un est légitimement empêché d’en produire. Et cependant, les bonnes œuvres avec la foi sont, sans conteste, de plus de profit que la foi seule.

Prenons l’exemple de la sainte Vierge. Il ne lui aurait été d’aucun profit de concevoir et d’enfanter le Christ corporellement, si elle ne l’avait pas aussi conçu par la foi et la charité. Et il lui aurait aussi été d’un grand profit de concevoir seulement par la pensée, même si elle n’avait pas aussi conçu corporellement. Et cependant, qui oserait dire qu’il ne lui a pas été plus profitable de concevoir le Christ spirituellement et corporellement, que par la seule foi ?

Au dernier argument, je dis qu’aucun désavantage ne découle de la présence réelle, mais plutôt d’énormes avantages. Car, le corps du Christ n’est pas blessé par la communion des impies; mais le Christ fait la démonstration de son immense charité. Et même si c’est pendant peu de temps que nous avons le Christ en nous, cependant, pendant ce peu de temps, de grandes grâces nous sont prodiguées. Les malades ne touchaient-ils pas le manteau du Christ pendait quelques secondes seulement, quand ils étaient guéris par ce bref contact ?

CHAPITRE 10

On réfute une autre objection qui est tirée de l’indignité de la chose

L’autre et la dernière objection des hérétiques, ils la tirent de l’indignité de la chose. Calvin, écrit, en effet (livre, chapitre 17, verset 32), qu’il faut rejeter les choses absurdes qui sont indignes de la majesté céleste du Christ. Ce que sont ces choses absurdes, il ne le dit pas en cet endroit, mais les autres les énumèrent pour lui. Il faudrait concéder que le Christ est tombé sur la terre; qu’il est mastiqué par des dents; qu’il va dans le vendre et dans les latrines, qu’il est rongé par les souris, ou dévoré, qu’il se corrompt, qu’il devient du vinaigre, ou qu’il est consumé par le feu. Toutes ces objections que nous font aujourd’hui les hérétiques, les bérengiens les avaient faites avant eux, comme nous le rapportent Guitmundus (livre 2) et Alger (livre 2, chapitre 1). Nous répondrons donc ce qu’à ce genre d’objections ont répondu nos anciens pères. Ce n’est pas seulement ce mystère que les Juifs, les païens et les hérétiques trouvaient indigne et stupide, mais tous les autres, comme l’affirme saint Augustin (dans son épitre 19 à Deo Gratias, question 19) : « Nous ne croirions pas dans le Christ si la foi chrétienne avait peur des moqueries et des dérisions des païens. »

Les Saducéens avaient osé poser à Jésus une question piège contre la résurrection, pour que, de l’absurdité qui s’ensuivrait, ils concluent qu’il n’y aurait pas de résurrection future des morts. Si une femme a eu sept maris, ou dans l’autre monde, les sept maris se battront pour l’unique femme, ou la femme aura simultanément plusieurs maris. Parlent de la même manière les marcionistes (Tertullien, livre de la résurrection de la chair), les origénistes (saint Jérôme, épitre à Pammachius contre les erreurs de Jean de Jérusalem). Pour réfuter par le ridicule la résurrection de la chair, ils poussaient leur arguments jusqu’à l’absurde. Par exemple. Si la distinction des sexes continue, il y aura encore de la procréation, des nourrisses, des sages-femmes. Si le ventre et le palais continuent à exister, il y aura aussi des aliments, des défécations, des latrines. Le Seigneur répondit à tous ces moqueurs : « Vous vous trompez, ne connaissant ni l’Écriture ni la vertu de Dieu. Car, dans la résurrection, on ne se marie pas. » Nous pouvons, nous aussi, dire à nos hérétiques : Vous êtes dans l’erreur, ne connaissant ni l’Écriture ni la vertu de Dieu, car le Christ existe véritablement dans le sacrement, sans pouvoir être lésé en aucune façon. Il ne tombe donc pas en terre, n’est pas mastiqué par les dents, n’est pas rongé par les souris, ne moisit pas. Ces choses là affectent les espèces, non le Christ, même si les espèces sont unies au Christ.

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