Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 283)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE 2

La contrition est une action bonne et libre, et qui appartient à l’évangile.

Il faut d’abord savoir que, pour la plus grande partie des luthériens, la contrition n’est rien d’autre qu’une certaine terreur conçue de la considération des péchés, et des supplices dont la loi de Dieu menace les pécheurs. à ce dogme, ils ajoutent trois choses paradoxales. La première. La contrition n’est pas libre, mais est forcée et comme extorquée. Ce n’est même pas une action, mas une simple passion. Car, ce n’est pas l’homme qui fait un acte de contrition, mais c’est Dieu qui le terrorise par la massue de la loi et des menaces. La deuxième. La contrition appartient à la loi, non à l’évangile, car c’est la loi qui terrorise par la menace de supplices, l’évangile console en offrant le Christ. Donc, la pénitence qui consiste (selon eux) dans la contrition et la foi, relève en partie de la loi, et en partie de l’évangile. La troisième. Non seulement la contrition n’est pas une œuvre bonne, mais elle dépouille l’homme de tout bien. Elle le remplit de péchés et de malédictions, et, de cette façon, le mortifie et le tue, pour qu’il soit vivifié et ressuscité par la foi, et qu’il soit ensuite rempli de bonnes œuvres.

Dans sa première dispute contre les antinomes, (proposition 2), Luther écrit que la contrition est le toucher et le sens de la loi dans la conscience. Et, dans la proposition 30, il écrit qu’elle est une affliction et une passion, que la conscience est forcée de subir, bon gré mal gré. Dans les articles smalchaldiques ( sur la pénitence), il dit que la contrition n’est pas active, mais passive, et il compare la loi à la foudre qui jette à genoux. Et il cite ces paroles de Jérémie 23: «Mes paroles sont comme la massue qui broie les pierres. » D’autres luthériens tiennent la même sentence, comme Jean Wigandus, et les autres luthériens rigides, comme on peut le comprendre en lisant le colloque Altemburgensis. En effet, dans la collation 4, où les luthériens rigides répondent au troisième écrit des Wirtembergenses « mous », (comme on les appelle dans le colloque) à l’argument 21, on trouve ces paroles : « La loi, autant que l’évangile, appartient à la doctrine de la conversion. Mais il ne faut pas les confondre. La loi appartient à la contrition, (Romains 3), mais l’évangile doit être référé à la deuxième partie de la conversion, qui est la foi. » Et plus bas : « La contrition n’est pas notre œuvre, elle est plutôt notre passion, par laquelle nous sommes terrorisés et foudroyés. » Et plus bas : « Nous ne sommes que passifs, nous ne faisons rien, mais nous subissons. C’est Dieu qui provoque la contrition, non nous.» Et plus bas : « Les propriétés de la contrition consistent à arracher ou dépouiller l’homme opiniâtre ou hypocrite de toutes ses bonnes œuvres, et, par la pensée des péchés, de le remplir de péchés innombrables, de le frapper par la crainte, la terreur, et l’horreur. » Et plus bas : « Il est évident que la loi appartient à la contrition, que, dans l’affaire de notre salut, la contrition nous prive de nos bonnes œuvres devant Dieu; et nous remplit de péchés et de malédictions. »

Kemnitius semble adhérer à la même sentence. Il enseigne (dans 2 par examen, chapitre 3 sur la pénitence, pages 942 et 943), que la contrition appartient à la loi, et la foi à l’évangile. Et (au chapitre 4, page 955), il écrit que la contrition n’est pas l’œuvre du libre arbitre, puisque c’est le Saint-Esprit qui, par la parole prêchée, entendue et pensée, l’excite en nous, la commence, l’opère et l’effectue. Le même écrit que, à moins que ne lui accède la foi qui statue que nos péchés nous sont remis à cause du Fils de Dieu, la contrition est une fuite de Dieu, et un frémissement contre Dieu, qui conduisent l’homme à la ruine de la mort éternelle.

Les luthériens mous pensent, au contraire, que la contrition est une œuvre bonne, qu’elle est notre action, qu’elle appartient à l’évangile, comme on le voit dans le colloque d’Altemburgensis ci-haut cité. On y trouve là, la réponse des théologiens électeurs au quatrième écrit des Saxons, avec lesquels Calvin se montre d’accord (livre 3, chapitre 3, verset 20). Voilà quelle est la sentence la plus vraie, et celle de tous les catholiques. Pour prouver plus clairement et plus facilement cette vérité, j’ajouterai quelques propositions.

La première. La contrition n’est pas une terreur produite par les menaces de la loi. Cette proposition a été prouvée dans le livre précédent, au chapitre 19. à cause des arguments qui y ont été développés, les noms, et les métaphores d’où ces noms sont tirés, enseignent ouvertement qu’autre est être terrifié, et trembler, et autre être broyé, écrasé, amolli et fendu. On peut être ému et terrifié par une chose intègre et dure. Mais, une chose ne peut pas être en même temps dure et molle, intègre et broyée ou contrite. Exemple. Quand une pierre molle est écrasée, et est réduite en poussière, elle dépose sa dureté et sa rotondité, pour pouvoir être facilement manipulée et façonnée selon le bon plaisir de l’artisan. Il en est ainsi avec le cœur dur et cancéreux du pécheur, qui résiste aux lois et aux commandements de Dieu. Par la contrition, il est amolli, humilié, se soumet à la loi divine, dépose sa dureté et ses tumeurs d’antan. Voilà pourquoi dans l’écriture, un cœur contrit signifie la même chose qu’un cœur de chair. On dit que Dieu broie les cœurs comme avec une massue (Jérémie 23), quand il enlève le cœur de pierre, et donne un cœur de chair (selon ézéchiel, chapitre 2), comme l’explique saint Jérôme dans son commentaire de Jérémie, chapitre 23.

Autre chose. L’humilité est presque toujours jointe à la contrition, comme on le lit dans le psaume 33, 19 : « Le Seigneur est proche de ceux qui ont le cœur troublé, et les humbles en esprit seront sauvés. » Dans ce passage, saint Basile et saint Augustin lisent cœur contrit au lieu de cœur troublé, et ils ajoutent qu’un cœur contrit est un cœur humilié, parce que suivent après, dans le psaume, les mots suivants : « Et les humbles en esprit seront sauvés. » On voit la même chose dans le psaume 1, 19 : «Un cœur contrit et humilié, Dieu, tu ne le mépriseras pas. » Traitant de ce passage ( dans l’homélie 9 sur l’épitre aux Hébreux), saint Jean Chrysostome enseigne que « la contrition ne peut pas exister sans l’humilité. » Donc, comme la contrition ne supporte pas avec elle la dureté et la rotondité, c’est-à-dire les effets du péché, on peut douter que la contrition soit autre chose que la simple terreur. Car les terreurs peuvent exister dans un cœur dur et superbe, comme il appert de Lucifer et de ses démons qui croient et tremblent, (Jacques 11), sans pourtant haïr leurs péchés ni déposer leur opiniâtreté ou leur obstination. Nous avons un clair exemple dans Félix, le précepteur de la Syrie, qui entendant parler Paul du jugement futur, ne conçut pas une légère terreur, sans qu’on puisse, pour autant,(comme l’écrit Luc, Actes 24) affirmer qu’il ait eu la contrition, puisqu’il a conservé infidélité, et ne renonça à aucun de ses péchés.

Ensuite, l’écriture a attribué à la contrition une telle puissance qu’un David a pu dire : « Un cœur contrit et humilié, Dieu, tu ne le méprises pas. » Et dans le psaume 50, 19, le Seigneur dit à Isaïe : « Qui regarderai-je si ce n’est le pauvre contrit d’esprit, et qui tremble en écoutant ma parole ? » Isaïe (LXV1, 2), et ce que nous avons cité plus haut : « Le Seigneur est proche de ceux dont le cœur est troublé. » Psaume 33, 19. Les terreurs d’un croyant qui peuvent exister dans les impies et les démons, ne peuvent pas être méprisées par Dieu. Et s Dieu regarde toujours ceux qui se terrorisent ainsi. Il est proche de ceux qui craignent les supplices et les tourments au pont de ne plus vouloir répéter ces péchés. Ensuite, quand l’écriture et les saints pères décrivent la vraie contrition de l’âme, ils ne nous proposent pas seulement les peurs et les terreurs, mais les gémissements, les larmes, les soupirs d’une âme qui pleure et déteste les péchés.

La seconde proposition. La contrition n’est pas une passion, mais une action, qui est libre et non forcée. C’est sans aucun effort qu’on peut réfuter la position luthérienne. Car, tout d’abord, il existe des préceptes divins sur la contrition. Joël, 2, 13 : « Déchirez vos cœurs. » Matth 3, 2 : « Faites pénitence. » Actes 17, 30 : « Il annonce donc à tous les hommes de partout de faire pénitence. » Or, il est ridicule de prétendre que des préceptes de ce genre se rapportent à une passion forcée, plutôt qu’à une action libre. Car comment pourraient-être commandées des choses qui ne sont pas en notre pouvoir, et que nous somme obligés de tolérer, bon gré mal gré. Qui, à moins d’être fou, exhorterait-il quelqu’un à ne pas avoir peur d’une foudre qui tombe sur lui, ou d’un lion rugissant qui fonce sur lui ?

Ensuite, la contrition est un sacrifice très agréable offert à Dieu, comme nous le montre le psaume 16. Et elle attire les yeux de Dieu sur elle (Isaïe L XV1). Elle a aussi une promesse de miséricorde et de grâce, comme l’écriture l’atteste de temps en temps. Or, une passion forcée n’a rien pour plaire à Dieu, comme chacun sait. La contrition n’est donc pas seulement une passion, mais une action, qui doit être volontaire et libre. Du reste, les adversaires n’ont pas eu d’autre raison de penser que la contrition est une passion forcée et contrainte, que parce qu’ils se sont persuadés qu’elle n’était rien d’autre que des terreurs de l’âme, provenant des menaces des préceptes de la loi. Car, il semble que l’esprit ne puisse pas se rappeler son propre péché, et en même temps la colère de Dieu contre les pécheurs, et les supplices éternels qui leur sont préparés, sans qu’une terreur et une frayeur panique n’envahissent l’homme qui y réfléchit. Et pourtant nous avons suffisamment démontré plus haut que la contrition est bien autre chose que ces terreurs. Et même si on pouvait donner le nom de contrition à ces terreurs, on devrait dire qu’elles sont libres et volontaires, et non forcées et contraintes. Car, les supplices dont Dieu menace les pécheurs, ne se présentent pas aux yeux en tant que présents et visibles, mais en tant que futurs, absents et invisibles. à moins que quelqu’un n’applique très sérieusement son âme à y penser, il ne sera pas si facilement ébranlé par eux. Il est autant en notre pouvoir d’appliquer notre âme à ces réflexions morbides que de l’en éloigner. Voilà pourquoi le plus grand nombre de pécheurs entendent des sermons, et lisent les saintes lettres sans en être terrorisés. Et notre Seigneur lui-même, tout comme les prophètes, exhortait chacun à se donner à lui-même ce genre de crainte, chose qu’il n’aurait pas faite si craindre ou ne pas craindre n’était pas en notre pouvoir. Ecclésiaste 12, 13 : « Crains Dieu, et observe ses commandements. » Luc X11, 5 : « Craignez-le, tous ses saints. » Luc 12, 5 : « Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir d’envoyer dans l’enfer. Je vous le dis, craignez-le celui-là. »

Mais il y a un argument que Luther et les luthériens nous objectent souvent. Jérémie 23, 28, 29 : « Qu’a de commun la paille avec le blé ? Mes paroles ne sont-elles pas comme le feu, et comme une massue qui broie les pierres ? » Il est certain qu’un feu brûle violemment tout ce qu’on lui oppose. Et la massue broie les pierres sans la coopération d’aucune d’entre elles. Mais la réponse est facile à trouver. Dans son commentaire de ce texte, saint Jérôme nous signale que le Seigneur compare ses paroles avec celles des faux prophètes, et voici la différence qu’il met entre elles : les faux prophètes prêchaient ce qui plaisait à leurs auditeurs, et leurs paroles, pour cette raison, ne pouvaient être d’aucun profit. Elles étaient en effet vaines et fausses. Il les compare aussi à de la paille qui n’a pas de grain, et qui ne peut ni nourrir ni rassasier. Mais ses prophètes à lui annonce des fléaux et des supplices imminents, et ne prêchent pas ce qui est agréable à entendre, mais ce qui est utile, des paroles qui ont le pouvoir de susciter des remords. Voilà pourquoi le Seigneur appelle ses paroles, du blé, du feu, une massue. Du blé, parce qu’elles sont solides et utiles; du feu, parce qu’elle est comme une piqure; une massue, parce qu’elle capable d’humilier et de rabaisser les cœurs superbes. La métaphore du feu et de la pierre ne sert donc pas à enlever la coopération des hommes, mais à indiquer l’efficacité de la prédication prophétique, et pour la distinguer des rêveries et des fausses promesses des pseudos prophètes.

Comme le Seigneur dit que, par sa parole, il agit comme s’il broyait des pierres, parce qu’il opère en nous, en partie par l’inspiration interne de sa grâce, et en partie par la prédication externe, on dit également que les hommes broient leurs cœurs parce que, sous l’inspiration divine, ils coopèrent avec leur libre arbitre. C’est ce que lit saint Augustin dans son commentaire du psaume 33, 18 : « Dieu est proche de ceux qui ont broyé leurs cœurs. » Au lieu de ceux qui ont le cœur troublé), comme nous avons aujourd’hui. Et en Joël 2, 13, « le Seigneur clame : Déchirez vos cœurs ! »

Et comme en ézéchiel (36, 26), le Seigneur dit : « Je vous donnerai un coeur nouveau et un esprit nouveau », il dit en ézéchiel (18, 31) : « Faites-vous un cœur neuf, et un esprit nouveau. » Et comme en Michée (7, 19), nous lisons : « Il jettera au fonds de l’eau tous nos péchés », nous lisons aussi en ézéchiel (18, 34) : « Jetez loin de vous toutes vos prévarications. » Et comme nous demandons à Dieu, dans le psaume (LXXX1V, 5) en priant : « Convertis-nous, Dieu, nous salut ! », il nous demande à son tour : « Convertissez-vous, et faites pénitence. » Donc, c’est le même Dieu qui broie nos cœurs et qui nous demande de les broyer et de les déchirer, quand il nous donne un nouveau cœur, et quand il veut que nous nous fassions un nouveau cœur; quand il jette nos péchés au fond de la mer, et quand il nous commande de les jeter loin de nous; quand il nous convertit et nous inspire la pénitence, et qu’en même temps il nous commande de nous convertir et de faire pénitence. Il ne reste donc plus aucun doute que nous coopérons vraiment à notre contrition, et qu’elle n’est pas une pure passion, mais aussi une action volontaire et libre.

Troisième proposition. La contrition appartient surtout à l’évangile. Cette proposition est contre les mêmes luthériens. Et on la prouve d’abord par une prophétie d’ézéchiel (chapitre 11 et 31), où le Seigneur promet aux fils du nouveau testament un esprit nouveau, et un cœur de chair, au lieu d’un cœur de pierre. Car un cœur de pierre signifie un cœur dur, et un cœur de chair signifie un cœur contrit, comme saint Jérôme l’enseigne dans Jérémie 23 : « Comme une massue broyant la pierre. » On le prouve ensuite par le nouveau testament. Car, le Christ, l’auteur du nouvel évangile, a prêché la contrition en disant : « Faites pénitence, car le royaume de cieux approche. » Et, en Matthieu 4 : « Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs. »

Les apôtres aussi, qui avaient été envoyés par Dieu pour évangéliser, allaient partout en prêchant (Marc 6) de faire pénitence. Et, après sa résurrection, le Christ (en Luc, dernier chapitre) dit, en expliquant à ses disciples que l’évangile devait être prêché en son nom : « Il faut que soient prêchées la pénitence et la rémission des péchés à toutes les nations. » Saint Pierre dit que le Christ a été exalté par le Père pour donner la pénitence à Israël. Actes 11 : « Dieu a donc donné aux Gentils la pénitence pour la vie éternelle. » Et dans Actes 17 : « Ne tenant plus compte des temps de cette ignorance, Dieu annonce maintenant aux hommes de partout de faire pénitence. » Dans Actes 20, saint Paul dit avoir prêché aux Juifs et aux Gentils la pénitence pour Dieu, et la foi dans notre Seigneur Jésus-Christ.

Et, au chapitre 26, il affirme de nouveau qu’il leur prêche de faire pénitence, de se convertir à Dieu, et de faire de dignes fruits de pénitence. Il est inutile de continuer à citer des textes, car les évangiles et les épitres des apôtres en sont pleins. à moins donc de vouloir exclure la contrition de la pénitence, et de faire du Christ et des apôtres des prédicateurs de l’ancien testament, et non de l’évangile, ils ne peuvent en aucune façon nier que la contrition appartienne à l’évangile. De plus la loi ancienne, en tant qu’elle se distingue de la nouvelle, n’a pas de promesse de grâce, et ses œuvres ne sont pas agréables à Dieu. Car, si la justice était de la loi, l’apôtre aurait dit que le Christ est mort pour rien. (Gal 2). Et, « celui qui opère sans la grâce qui est propre au nouveau testament, a la gloire, mais non selon Dieu ». Romains 4 : « Ils nous a rendus dignes d’être les ministres du nouveau testament, non par la lettre, mais par l’esprit. Car la lettre tue, et l’esprit vivifie. » 2 Cor 3, où la lettre de la loi sans l’esprit de l’évangile est si loin d’apporter la vie qu’on dit plutôt d’elle qu’elle tue.

Or, la contrition est très agréable à Dieu, et a la promesse de la grâce et de la vie. « Le sacrifice à Dieu est un esprit contrit, (psaume 50).» La contrition est appelée un sacrifice, pace qu’à l’instar d’un sacrifice, elle est agréable à Dieu et acceptée par lui. » Nous trouvons la même chose dans le même psaume « Un cœur contrit et humilié, Dieu, tu ne le méprises pas. » Et Isaïe (LXV1) : « Sur qui jetterai-le les yeux ? N’est-ce pas sur celui qui est humble et qui a le cœur contrit ? » Et Deutéronome 4 : « Tu trouveras Dieu, si tu le cherches de tout ton cœur, de toute la contrition de ton âme. » Et ézéchiel 18 : « Si un impie fait pénitence etc. il vivra de vie. » Donc, comme la contrition, ou la pénitence, qui consiste surtout dans la contrition, a une promesse de grâce et de vie, on doit dire, sans le moindre des doutes, qu’elle appartient à l’évangile plutôt qu’à la loi.

Enfin, s’il y avait une raison qui nous ferait renvoyer la contrition à la loi, ce serait parce que c’est le propre de la loi de susciter la crainte et de terroriser, et le propre de l’évangile de consoler. Mais, nous avons déjà démontré que la contrition n’est pas une terreur causée par la loi. Et, de plus, il n’est pas vrai de dire que seule la consolation est propre à l’évangile, et non les menaces. L’évangile, il est vrai, console grandement les obéissants, et les fidèles, mais il n’en terrifie pas moins les infidèles et les désobéissants. Voici ce que Jean le Baptiste disait du Christ : (Matth 3, 6) « Il entrera le froment dans son fenil, mais il brulera la paille dans un feu inextinguible. » Et le Seigneur lui-même (en Matth 5. 13. 24, et 25), Marc 9, Luc 12) menace d’un feu inextinguible, d’un ver qui ne mourra jamais, de ténèbres extérieures de grincement de dents, de supplice éternel. Et qu’est-ce que dit l’apôtre au début de son épitre aux romains « Je ne rougis pas de l’évangile, car il est la vertu de Dieu pour le salut de tout croyant, du Juif d’abord, puis du Gentil, car la justice de Dieu est révélé en lui, de la foi pour la foi. Comme il est écrit : le juste vit de la foi. Car la colère de Dieu est révélée du ciel sur toute impiété, et sur l’injustice des hommes qui détiennent la vérité de Dieu dans la justice ».

Dans ce passage, l’apôtre enseigne surement que l’évangile contient non seulement le salut des croyants, mais aussi des menaces de la colère de Dieu envers les pécheurs. Il ne demeure donc aucun doute que la contrition appartienne vraiment à l’évangile.

La quatrième proposition. La contrition ne dépouille pas l’homme des bonnes œuvres, et ne le remplit pas de péchés et de malédictions, mais elle est, au contraire, une œuvre bonne, et qui libère des péchés, et conduit a des œuvres bonnes et à des bénédictions. Il suffira pour prouver cette proposition de connaitre les fondements de nos adversaires et de les renverser. Leurs fondements sont au nombre de deux. Un qui est confirmé par l’expérience. Ceux qui ont une vraie contrition de leurs péchés, se méprisent eux-mêmes, se détestent, ne reconnaissent rien de bon entre eux, et n’y voient que du mal, se jugent, en conséquence, indignes de la grâce, dignes de haine et de supplices. Un autre. Ces terreurs qu’ils appellent contrition, avant que n’arrive la foi certaine dans la rémission des péchés, ne sont, selon eux, qu’une fuite de Dieu, qu’un frémissement contre Dieu, un chemin qui mène au désespoir, une ruine sempiternelle.

Mais ils errent grandement dans l’un et l’autre. Car, que l’homme se voie vide de bonnes œuvres, et lesté de péchés, n’est pas un effet de la contrition, mais en partie de l’humilité, en partie d’une connaissance de soi faite par un examen de conscience. Or, la contrition n’est pas la cause de la connaissance, mais son effet. Car ce n’est pas parce quelqu’un est foulé aux pieds qu’il reconnait la somme de ses péchés. C’est plutôt le contraire. C’est parce qu’il se voit recouvert de nombreux péchés qu’il se châtie, qu’il s’angoisse, qu’il se désole. Exemple. Dans les choses corporelles, nous ne somme pas remplis d’infirmités et de maladies, parce que nous pleurons. Mais nous pleurons parce que nous nous voyons remplis d’infirmités et de maladies. Les hommes sont chargés de crimes non parce qu’ils craignent le supplice, et qu’à la vue de la partie transversale de la croix et du juge, ils sont terrifiés, et que c’est pour cela qu’ils sont remplis de vols, de rapines, et d’homicides. Au contraire, ils tremblent et son terrifiés parce qu’ils connaissent leurs crimes. Nos adversaires parlent donc à contre sens quand ils affirment que, par la contrition, nous sommes spoliés de toutes nos bonnes œuvres, et remplis de péchés et de malédictions.

Ensuite, en ce qui a trait à l’autre fondement, on ne peut rien dire de plus absurde. Ne disent-ils pas que la contrition d’avant la foi certaine en la rémission des péchés, est une fuite de Dieu, un frémissement contre Dieu, un chemin qui mène au désespoir, et une ruine sempiternelle ? Surtout contre des adversaires qui soutiennent qu’elle vient de Dieu, comme elle précède la foi. Car, dans le lieu cité, Kemnitius déclare que la contrition est une œuvre du Saint Esprit en nous, et non du libre arbitre. Et les luthériens mous comme les Saxons rigides disent (dans le colloque d’Altemburgensis, ci-haut cité) que la contrition est une œuvre bonne, mais de Dieu, non de l’homme, car l’homme pâtit et n’agit pas quand il est terrifié.

Or, si la contrition est une œuvre de Dieu, comment peut-elle être une fuite de Dieu, un frémissement contre Dieu, un chemin qui mène au désespoir, et une ruine sempiternelle ? Ces œuvres, ce n’est pas de Dieu qu’elles sont dignes, mais du diable. à moins qu’avec les manichéens, vous fassiez du démon un dieu. Ensuite, les ninivites ne doutaient-ils pas de la rémission des péchés quand ils disaient : Qui sait s’il se détournera de son projet, et nous pardonnera ? Et cependant, bouleversés et terrifiés par la prédication de Jonas, ils ne fuyaient pas Dieu, ils ne grinçaient pas des dents contre lui, mais ils s’efforçaient à l’apaiser par des œuvres de pénitence, et imploraient par là sa miséricorde. On peut donc en conclure que, même sans la foi certaine de la rémission des péchés, la vraie contrition n’est pas une fuite de Dieu, ne remplit pas non plus l’homme de péchés, et ne le dépouille pas des bonnes œuvres, mais est plutôt un puissant sacrifice pour Dieu, un antidote pour les péchés, et un chemin vers la grâce et le salut.

« La componction, dit saint Ephrem, (dans le livre sur le jugement dernier, chapitre 5), est la santé de l’âme, l’illumination de l’esprit. La componction nous acquiert la rémission des fautes, et fait habiter en nous le Fils unique, Jésus. » Et plus bas : « Grande est la vertu des larmes. Les larmes qui sont selon Dieu prévalent énormément. » Et saint Jean Chrysostome (dans son homélie 5 sur la pénitence, dit : « La pénitence est le médicament qui éteint le péché, un don du ciel, une vertu admirable, la grâce qui l’emporte sur la puissance des lois. » C’est de la même façon que parles les anciens pères. Il n’y a as lieu ici de les citer tous, puisqu’ils ont plusieurs fois témoigné à la louange de la pénitence ou de la contrition.

Nous admettons que la contrition ne peut pas exister sans aucun espoir de pardon; mais, nous soutenons qu’elle le peut sans cette assurance chimérique de pardon des péchés que requièrent les luthériens. Car, nous suivons saint Cyprien, qui parle ainsi dans son sermon sur ceux qui sont tombés pendant la persécution : « Ne désespérant pas de la miséricorde de Dieu, mais ne revendiquant pas déjà le pardon. » Le concile de Trente (session 6, chapitre 9) ne pense pas autrement que saint Cyprien. Il déteste la foi oiseuse des hérétiques, qui enseignent qu’il faut croire de foi certaine que les péchés sont remis. Et, dans la session 14, chapitre 4, il affirme qu’à la vraie contrition doit être uni l’espoir d’obtenir la miséricorde de Dieu.

CHAPITRE 3

On ne peut avoir la contrition sans un don spécial de Dieu

La contrition que nous avons démontré être une action libre, procède-t-elle du libre arbitre de façon à ce qu’elle puisse exister, sans une grâce spéciale de Dieu qui prévient et aide le cœur humain ? Il n’y aurait sur ce point aucune controverse, si les adversaires cessaient de calomnier. Il y eut, certes, autrefois, avec les pélagiens un dur affrontement à ce sujet. Car ( au témoignage de saint Augustin, dans son livre sur les hérésies, chapitre 88, et dans l’épitre 106), ils enseignaient que la grâce qui nous libère de l’impiété était donnée selon nos mérites. Les catholiques, au contraire, ont toujours soutenu que la conversion à la pénitence était prévenue et inspirée par la grâce de Dieu. Et à notre époque, nous convenons, avec les luthériens, que la pénitence, et donc, la contrition est un don de Dieu, et qu’elle ne peut être obtenue sans la grâce de Dieu, par les seules forces de la nature.

Cependant, parce que Martin Kemnitius (de par examen, chapitre 4, sur la pénitence, page 963) a eu l’insolence d’écrire que le concile de Trente a voulu stabiliser le dogme qui attribue aux forces humaines, sans une aide spéciale de Dieu, une pénitence qui est une disposition suffisante pour la remise des péchés, nous croyons nécessaire de présenter d’abord les témoignages du concile de Trente, des théologiens récents, de toute l’église, et de confirmer le tout par des textes de l’écritures et des anciens pères. Dans la session 6, chapitre 5, le concile de Trente déclare ceci : « Le saint synode déclare ensuite que, dans les adultes, le début de la justification doit provenir de la grâce prévenante de Dieu par le Christ Jésus » Et dans le chapitre 6 : « Ils sont disposés à la justice en étant stimulés et aidés par la grâce divine, et concevant la foi par l’audition, ils sont mus librement vers Dieu. »

Ensuite, au chapitre 14 : « Ceux qui, par le péché, se sont éloignés de la grâce de la justification reçue, peuvent être justifiés de nouveau, quand, invités par Dieu, ils voient, par le sacrement de la pénitence, en vertu du mérite du Christ, à récupérer la grâce perdue. » Et plus bas, dans le canon 3 : « Si quelqu’un dit que, sans l’aide et l’inspiration prévenante du Saint-Esprit, l’homme peut croire, espérer, aimer et se repentir comme il le faut, de façon à ce que la grâce de la justification lui soit conférée, qu’il soit anathème. » Ensuite, à la session 14, chapitre 4, non seulement nous ne lisons pas ce qu’a inventé Kemnitius, à savoir que la contrition peut être conçue par les seules forces du libre arbitre, mais cette contrition imparfaite qu’on appelle attrition, est déclarée par le concile être un don de Dieu, et une impulsion du Saint-Esprit.

Ce n’est pas seulement le concile de Trente qui professe cette foi, mais aussi de très célèbres académies, dans des articles imprimés. Nous avons encore les articles des théologiens parisiens de 1542 contre les luthériens. Voici le deuxième de leurs articles : « Avec la même constance dans la foi, il faut tenir qu’il y a dans l’homme, un libre arbitre, par lequel il peut agir bien ou mal, et par lequel, s’il est mort dans le péché, il peut, avec l’aide de Dieu, se relever à la grâce. » Nous avons conservé aussi les articles des docteurs de Louvain édités un peu après, contre les mêmes ennemis de l’église, dont voici le septième : « Il faut tenir d’une foi assurée que l’homme possède un libre arbitre, avec lequel il peut mal agir, ou bien agir avec la grâce de Dieu, se repentir et, avec l’aide de Dieu, obtenir la rémission des péchés, après avoir perdu la grâce en péchant ». Les théologiens scolastiques les plus anciens ont écrit dans le même sens, car sur ceux qui vivent aujourd’hui, on ne peut avoir aucun doute.

Non seulement saint Thomas (1 2 quest 109, art 6 et 7), saint Bonaventure (2 livre des sentences, dist 28, art 2 quest 1, et dist 30, quest 1), et Grégoire d’Arimensis, ( 2 sent dist 26, quest 1), et Marsilius, dans le même livre (question 17), et beaucoup d’autres, ont écrit en mots clairs et nets sur cette question, mais aussi Scot, que Kemnitius accuse nommément, reconnait, non dans un seul livre, la nécessité de l’aide divin pour concevoir la pénitence. En effet, (dans la 1 sentence dist 44, question unique), il écrit que tout pécheur peut être sauvé, queDieu peut le prévenir par sa grâce. Et (dans 4, dist 14, quest 3), il nie que par les seules forces de la nature, l’homme puisse connaitre que le péché doit être détesté en tant qu’il offense Dieu et nous détourne de lui. Et, dans le même livre (dist 22, art 2, à la fin), il reconnait que la pénitence est inspirée par Dieu. Dans son opuscule sur la justification, question 11, Vega explique comment il faut entendre les passages de Scot qui semblent contredire les textes cités.

Nous n’aurons pas un grand effort à faire pour prouver par la révélation, contre les hérétiques, la vérité de cette sentence catholique. D’abord, les psaumes de David en sont pleins : « Convertis-nous, Dieu, notre salut. » (psaume 84). « Dieu des vertus, convertis-nous. » psaume 79. « J’ai erré comme une brebis qui périt.

Cherche ton serviteur. » Psaume 118. Ensuite Jérémie (chapitre 31) : « Convertis-moi, Seigneur, et je serai converti.» Et un peu après : « Après que tu m’as converti, j’ai fait pénitence. » Commentant ce passage, saint Jérôme écrit : « Vois quelle est la grandeur de l’aide de Dieu, et la fragilité de l’humaine condition. Nous n’arriverons même pas à faire pénitence si Dieu ne nous convertit pas, et s’il ne nous soutient pas de son aide. » Dans le chapitre 36 d’Ezéchiel, le Seigneur dit en plusieurs paroles : « J’enlèverai le cœur de pierre de votre chair, et je vous donnerai un cœur de chair. » Ce qui n’est certes rien d’autre que le don de la contrition et de la vraie pénitence. Ajoutons qu’en Luc 22, le Seigneur s’est retourné pour regarder Pierre, et que ce regard excita en lui une telle contrition qu’il se mit tout de suite à pleurer amèrement. Commentant ce texte, saint Ambroise (livre 9 sur saint Luc), écrit : « Ceux que Jésus regarde pleurent leur faute. Pierre a renié sans pleurer, parce que le Seigneur ne le regardait pas. Il a renié une seconde fois sans pleurer, parce que le Seigneur ne le regardait pas encore. Il renia une troisième fois, et le Seigneur le regarde. Alors, il pleura amèrement. »

Ensuite, pour laisser tomber les autres, quoi de plus clair que ce témoignage de saint Paul, qui, dans sa deuxième épitre à Timothée, (chapitre 2) avertit de corriger avec modestie ceux qui résistent à la vérité : « Car, il peut arriver que Dieu leur donne la pénitence pour connaitre la vérité, et qu’ils se déprennent des filets du diable qui les tiennent captifs. » Citant ce texte (livre 5, chapitre 3, contre Julien), saint Augustin écrit : « Qu’il accorde la patience qui nous est nécessaire, jusqu’à ce qu’il donne à quelqu’un de faire pénitence. » Et (dans le livre à Pierre sur la foi, chapitre 34), il fait ce commentaire sur ce même texte, lui, ou saint Fulgence : « Tiens très fermement, et ne doute nullement que personne ne peut faire pénitence sans que Dieu l’ait illuminé, et l’ait converti par sa miséricorde gratuite. »

Se présentent maintenant des définitions très claires de l’ancienne église. D’abord, dans le synode de Palestine, dans lequel Pélage a été forcé d’anathématiser ses erreurs, voici ce qui, parmi d’autres choses, a été déclaré, au témoignage de saint Augustin (épitre 106) : «La pénitence est un don de Dieu. » Ensuite, dans le concile d’Orange 2 (canon 4), on explique de nouveau que c’est par l’infusion et l’opération du Saint-Esprit en nous que non seulement nous sommes purgés des péchés, mais que voulons être purgés. C’est ainsi qu’enseignèrent les plus savants des papes, comme saint Innocent, saint Célestin et saint Léon. Saint Innocent, dans son épitre au concile de Carthage, confirme que « nous avons besoin de l’aide de Dieu pour retourner dans la voie droite. » Saint Célestin (dans son épitre aux évêques des Gaules, canon 11), prouve la même chose avec les prières de l’église, par lesquelles nous demandons à Dieu de donner la foi aux infidèles, et de conférer le remède de la pénitence aux tombés. Et aussi avec l’action de grâce que nous rendons à Dieu pour l’illumination des infidèles, et le redressement des tombés. Saint Léon (dans son épitre 91 à l’évêque Théodore), dit : « Nous croyons que la pénitence est conçue de l’inspiration de Dieu, selon l’apôtre qui dit : « Au cas où Dieu leur donnerait la pénitence. » Cela devrait suffire.

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