Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 284)
CHAPITRE 4
Dans la contrition est incluse la haine ou la détestation du péché commis.
La troisième controverse. Est-ce que la contrition inclut la haine ou la détestation du péché commis ?
Au début de sa défection de l’église catholique, Luther, parmi plusieurs hérésies paradoxales, excogita même et enseigna que la haine de la vie passée n’était pas une vraie contrition ou pénitence , mais seulement l’amour de la justice, et une nouvelle vie. Parlant, dans son sermon sur la pénitence, de la contrition qui est préparée par la discussion, la réflexion, et la détestation des péchés, par laquelle quelqu’un se remémore ses années dans l’amertume de son âme, il dit : « Cette tristesse fait de lui un hypocrite, et même un plus grand pécheur. » Et bien qu’en essayant de prouver cela, un peu après, il ne semble pas condamner totalement la détestation du péché, mais seulement celle qui nait de la peur servile, cependant, dans les paroles qui suivent, il condamne ouvertement et absolument la détestation du péché, quand il dit : « Tu devras parler au confesseur plus de ton amour de la justice que de ta haine du péché. Tu dois penser beaucoup plus et même seulement à comment rende bonne la vie future, plutôt qu’à regretter et pleurer tes péchés. Car, il est très vrai le proverbe et supérieur à toute doctrine sur la contrition jusqu’ici donnée : « la meilleure pénitence est une nouvelle vie. » Tu vois donc que la seule chose dont il ordonne de se soucier, c’est comment vivre une bonne vie, et non comment haïr les péchés passés.
Le même Luther (dans une épitre à Jean Staupicius, vicaire de l’ordre de saint Augustin (que l’on trouve dans le premier tome de ses œuvres), n’écrit pas obscurément que le nom de pénitence ne signifie pas la haine ou la détestation de la vie passée, mais l’amour de la justice. Car, « elle n’a rien d’amer et d’acerbe, mais est agréable et très douce ». Ensuite, au sujet de la première conclusion de ses résolutions : « Donc, l’écriture n’a pas coutume d’appeler pénitence la douleur, mais le changement d’idée et de conduite. »
Mais, tous les luthériens semblent avoir rejeté ce paradoxe de Luther. Et, pour ne citer que celui-là, Kemnitius (2 par, examen, page 954), parle ainsi : « Vient ensuite de là une douleur de la conscience qui s’attriste gravement d’avoir péché, et d’avoir offensé Dieu par ses péchés. Il commence donc à détester le péché etc. » C’est ainsi que parle aussi Jean Calvin (livre 3, chapitre 4, verset 2) : « Je considère que chacun s’applique constamment et intensément à pleurer ses péchés, et qu’il progresse de plus en plus dans la détestation et la haine de ses péchés. »
Cette vérité que même les adversaires sont obligés de reconnaitre, doit être confirmée par l’écriture, la tradition, et par le que le témoignage nous avons d’un jugement naturel. D’abord, par l’écriture. Dieu rappelle souvent à la mémoire des pécheurs leurs péchés, pour aucune autre raison que pour qu’ils y repensent, et qu’en y repensant, ils les détestent. En Genèse 3, le Seigneur a dit à la femme : « Pourquoi as-tu fait cela ? ». Et en Genèse 4, le même Seigneur a dit à Caïn : « Qu’as-tu fait ? » En Juges 2, le Seigneur interpelle le peuple par un ange : « Vous n’avez pas voulu écouter ma voix. Pourquoi avez-vous fait cela ? » Isaïe LV111 : « Crie sans arrêt. Comme une trompette amplifie ta voix. Annonce au peuple ses crimes, et la maison de Jacob ses péchés. » Jérémie 7 : « Et j’ai envoyé vers vous tous mes serviteurs les prophètes pendant le jour. Me levant à la pointe du jour pour les envoyer, et ils ne m’écoutèrent pas. » Et, au chapitre 8, expliquant ce dont Dieu se plaint, il dit : « Nul ne fait pénitence de ses péchés, en disant : qu’est-ce que j’ai fait ? »
Tu vois là clairement que la pénitence porte sur la détestation des péchés passés. ézéchiel 16 : « Fais connaitre à Jérusalem ses abominations ! » Joël 2 : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les pleurs, les lamentations, et déchirez vos coeurs ! » Il n’est que trop évident que les pleurs, le jeûne et les lamentations et le déchirement du cœur ne se rapportent pas à une nouvelle vie, mais à des péchés commis. Ensuite, tous les prophètes s’évertuaient surtout à ce que, par leurs exhortations, ils incitent les Juifs à reconnaître leurs péchés, et à les détester.
Dans le nouveau testament, le Christ n’a pas agi autrement que les prophètes. Il reprochait constamment aux scribes et aux pharisiens leurs péchés, comme dans Matthieu 23. De même, saint Pierre Actes 2 et 3, saint étienne, Actes 7, saint Paul Actes 13. Ils demandent aux Juifs de se souvenir de leurs péchés, et surtout d’avoir tué le Christ.
Des exemples d’écriture enseignent la même chose. Job dit de lui-même : « J’ai dit une parole. Puissé-je ne l’avoir pas dite ! » Et, au chapitre XL11 : « J’ai parlé sottement. » Et un peu après : « Voilà ce que je me reproche. Et je fais pénitence dans la poussière et la cendre. » Ne voyons-nous pas, par l’exemple de Job, que la pénitence porte sur des péchés passés ? David, psaume L : « Je connais mon iniquité, et mon péché est toujours contre moi. » ézéchias (dans Isaïe 38) : « Je me rappellerai toutes mes années dans l’amertume de mon âme. » Quand donc Luther, dans son sermon sur la pénitence, blâme ceux qui se rappellent leurs péchés dans l’amertume de leur âme, c’est ézéchias qu’il blâme, car il blâme ses propres paroles. La femme pécheresse (dans Luc 7), qui baignait de ses larmes les pieds du Sauveur, ne pleurait pas la nouvelle vie, mais ses péchés passés. Sains Pierre aussi, (Luc 22) pleura amèrement pour rien d’autre que parce qu’en reniant son Seigneur, il avait commis un grave crime.
Se présentent maintenant, d’autres témoignages des anciens pères. Saint Cyprien, dans son sermon sur les tombés, près de la fin : « Vous, frères, dont la crainte de Dieu est vive, et dont l’âme établie dans les ruines se souvient de son mal, examinez vos péchés dans le repentir et la douleur, reconnaissez le crime très grave que vous avez commis, ouvrez les yeux de votre cœur pour comprendre votre faute. » Saint Grégoire de Naziance, (dans son sermon sur le saintes lumières), écrit qu’il reçoit des pénitents, s’il les voit verser des larmes. Saint Ambroise (livre 2, chapitre 10), écrit : « Pendant que nous nous lamentons, nous excluons que doivent être commis les crimes commis; et, de la condamnation de la faute, se fait une discipline d’innocence. » Saint Jean Chrysostome (livre 1, sur la componction du cœur, près de la fin) : « Quel besoin avons-nous des forces du corps quand nous voulons broyer notre cœur. La seule chose qui nous est demandée c’est de nous rappeler nos péchés, d’ avoir devant les yeux notre âme, et la conscience de nos actions passées pour, par ce moyen, supplier le Seigneur et avoir toujours bien en vue la géhenne. » Saint Jérôme (dans son commentaire du chapitre 31 de Jérémie) écrit, en expliquant : « quand j’ai connu, j’ai frappé mon fémur, » : « Avoir frappé le fémur avec la main est le signe d’une âme qui se désole, qui pleure sur son erreur passée. » Et plus bas : « Y a-t-il un temps qui n’en soit pas un de notre confusion, si nous nous rappelons nos anciens péchés, et si nous gardons en mémoire tout ce que nous avons fait de mal ? »
Saint Augustin (enchiridion, chapitre 65) : « Dans l’action de la pénitence, on ne doit pas tant mesurer le temps par la durée que par la douleur, car Dieu ne méprise pas un cœur humilié et contrit. » De même, au sermon 7 sur le temps : « Ne ont une pénitence certaine que la haine du péché et l’amour de Dieu. Quand tu fais pénitence en trouvant amer dans ton âme ce que tu as trouvé doux dans la vie; quand fait souffrir ton esprit ce qui délectait ton corps, tu te lamentes comme il faut devant Dieu, en disant : « J’ai péché contre toi seul. » De plus, elle est très pertinente la définition communément reçue : « La pénitence c’est pleurer les péchés commis, et ne pas perpétrer ce que l’on doit pleurer. » Elle est de saint Grégoire (homélie 34 sur les évangiles). Il en a aussi parlé dans sa pastorale (3 par, chapitre 31) : « Il faut avertir ceux qui se reconnaissent pécheurs sans pleurer, de ne pas estimer que leur sont remis des péchés qui, même s’ils ne sont pas multipliés par les actes, n’ont été purifiés par aucune pleur. »
Et même si on consulte le jugement de la raison, on ne pourra avoir aucun doute que la pénitence ou la contrition inclue la haine des fautes passées. Car, naturelle est la syndérèse qui flagelle dans le cœur les choses mal faites , même si ces choses ne sont ni punies ni connues à l’extérieur. Et chez les Gentils, on dit que sont agités par des furies, ceux qui se sont souillés par des crimes graves. En somme, on n’arrive pas à comprendre comment quelqu’un pourrait abandonner les péchés et mener une vie meilleure avant que ses actions passées aient commencé à lui déplaire. Car, comment pourrait-on quitter ce qui nous plait, si ce n’est parce que ce qui nous plaisait ne nous plait plus. « Personne, comme dit saint Augustin (homélie 27, livre 50), ne choisit une vie nouvelle sans se repentir de l’ancienne ».
CHAPITRE 5
On réfute les objections
Les arguments de Luther ne pèsent pas lourd sur la balance. Il nous objectait d’abord le mot grec pénitence (metanoia) qui, selon Lactance, signifie résipiscence. Mais il est oiseux de considérer l’étymologie d’un nom plutôt que son usage. Car, le même Lactance (au livre 6, chapitre 24 des institutions divines, où il dit que le mot metanoia signifie résipiscence), ajoute que « font vraiment résipiscence ceux qui se repentent de leur erreur, et qui se punissent de leur folie » Et Tertullien qui (dans le livre 2 contre Marcion) nous a légué que le nom grec de la pénitence ne vient pas de la confession de la faute, mais d’un changement d’idée ou de conduite. Dans son livre sur la pénitence, il enseigne que la pénitence exige une vraie haine du péché, une détestation de la vie passée, la confession des péchés, des œuvres pénibles, et d’autres choses de ce genre. Et Ausonius (que nous avons cité dans le livre 1) enseigne que Metanoea est une déesse qui exige des peines pour ce qui a été fait et pour ce qui n’a pas été fait. Ensuite Aristote (livre 3, chapitre 1 sur les mœurs), enseigne très clairement que la pénitence se rapporte à un fait passé. Car, quand il a voulu montrer que n’était pas involontaire ce que quelqu’un fait pas ignorance, il s’est servi de l’argument suivant : les hommes ne se repentent pas toujours pour ce qu’ils ont fait; et ils ne s’attristent pas quand ils viennent à savoir ce qu’ils ont fait.
Le deuxième argument de Luther. Une phrase des Proverbes : « La meilleure pénitence est une nouvelle vie. » Et il s’étonne grandement de ce que le pape Léon ait eu l’idée de condamner ce proverbe, car les proverbes sont considérés très vrais par tous. Or, le pape n’a pas condamné le proverbe, mais l’explication fautive du proverbe donnée par Luther. Car, les hommes ne veulent par faire dire à ce proverbe que, pour la pénitence, rien d’autre n’est exigé qu’une meilleure vie. Mais qu’une meilleure vie est certainement le signe et la preuve d’une vraie pénitence. Car ceux qui pleurent leurs péchés de façon à y retourner bientôt, ou sans les avoir abandonnés, ne tirent aucun profit de leurs pleurs. C’est ce qu’a magnifiquement enseigné le Saint-Esprit par l’Ecclésiastique, chapitre 34 : « Celui qui est baptisé par un mort et le touche de nouveau, quel profit tire-t-il de ce lavement ? Il en est ainsi de celui qui jeûne à cause de ses péchés, en les commettant encore, à quoi profitera son humiliation ? » Et saint Grégoire (homélie 31 sur les évangiles) : « Celui qui déplore des péchés pour pouvoir en commettre d’autres, ignore la pénitence, ou fait semblant de jeuner. » Et (dans son livre sur le soin pastorel, par 3, chap 31), il dit qu’ils se lavent pour rien en pleurant ceux qui, après leurs larmes, commettent les mêmes fautes. Et, dans son épitre au patricien Theotista, (livre 3, épitre 39), il réfute très bien l’erreur de ceux qui enseignaient que, pour n’importe lequel péché, il fallait faire une pénitence de trois ans, et qu’ensuite, on vit dans les voluptés.
Et le proverbe en question est très bien expliqué par saint Ambroise ou quiconque est l’auteur de leurs commentaires, (au chapitre 2 de la deuxième épitre de saint Paul aux Corinthiens) : « La vraie pénitence c’est cesser de pécher, car on prouve qu’on a vraiment pleuré sur soi quand on cesse de pécher ».
La troisième objection. Des paroles de saint Paul (Gal 6, 1) : « Car, dans le Christ Jésus, ni la circoncision ni le prépuce ne valent quelque chose, mais une nouvelle créature ». Réponse. Saint Paul n’oppose pas la pénitence à une nouvelle créature, puisque la pénitence est le chemin qui mène à une nouvelle créature; mais à la circoncision qui, après l’avènement du Christ, n’a, pas plus que le prépuce, aucun pouvoir dans la justification. Saint Paul ne dirait donc jamais : ni le baptême ni la pénitence ne valent quelque chose , mais une nouvelle créature. On ne doit pas non plus opposer saint Paul au saint Pierre qui disait en prêchant (Actes 8) : « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé ! » Et (Actes 8) à Simon le mage : « Fais pénitence de ton iniquité ! » Saint Paul répugnerait encore moins à saint Jean Baptiste et au Christ, qui ont dit en prêchant : « Faites pénitence ! »
Ajoutons que (dans l’épitre aux Galates), il ne semble pas parler de la justification du péché, mais des œuvres des justifiés. Voici, en effet, quel en est le sens : à ceux qui sont, dans le Christ, justifiés et renés à une autre vie, est nécessaire la foi qui opère par l’amour, (comme il le dit au même endroit) pour qu’ils vivent saintement, sobrement et pieusement dans ce siècle. Ils ne seront exposés à aucun péril s’ils ont un prépuce, et ne retireront aucun profit s’ils sont circoncis. En conséquence, ce texte n’apporte aucun soutien à l’erreur de Luther. Et n’appartient pas à la pénitence les choses qui se rapportent à ceux qui ont à être justifiés, et qui ne le sont pas encore.
La quatrième. On pourrait objecter, en faveur de Luther, le passage suivant de Saint Paul aux Corinthiens 2, chapitre 7, verset 10 : « La tristesse qui est selon Dieu opère la pénitence pour un salut stable. » Ici, saint Paul semble séparer la tristesse de la pénitence, comme si la pénitence n’ incluait pas la tristesse, même si elle en provient. Et c’est ce que confirment les paroles qui suivent. Expliquant ce qu’est la pénitence que la tristesse a engendrée, saint Paul ne parle de rien d’autre que des œuvres bonnes qu’on peut appeler une nouvelle vie : « Voici, dit-il, ce qu’est pour vous se contrister selon Dieu, non l’inquiétude qu’il opère en vous, mais la défense, l’indignation, la crainte, le désir, l’émulation, la vindicte ».
Mais la réponse n’est pas difficile à trouver. Car, par tristesse, l’apôtre n’entend pas la douleur d’avoir péché, qui est une partie de la pénitence, mais la tristesse qui nait de l’objurgation qui conduit à la pénitence, c’est-à-dire à la détestation du péché. C’est ce que nous avons montré dans le livre précédent (au chapitre 19). Et dans ces autres mots : « Voilà ce que c’est pour vous vous contrister », saint Paul n’explique pas non plus ce qu’est la pénitence, mais plutôt les effets et les fruits de la pénitence. Ajoutons que si saint Paul expliquait la pénitence dans ce texte, l’erreur de Luther ne pourrait pas en tirer de profit, car Luther n’aurait rien à gagner si, parmi les autres actes, on énumérait l’indignation et la vindicte, lesquels ne peuvent porter que sur des actes passés.
Cinquièmement. On pourrait objecter qu’il semble stupide de ne pas vouloir que soit fait ce qui ne peut pas ne pas être fait. Ceux qui se désolent à cause d’un péché passé, que désirent-ils, que veulent-ils d’autre que n’avoir pas péché ? Que n’ait pas péché celui qui a péché, cela ne peut en aucune façon se faire. Il semblerait donc suffire de penser à entreprendre une bonne vie plutôt qu’à nourrir de l’anxiété pour des maux passés. Voici ce que nous répondons à cela. C’est une chose manifestement stupide de désirer d’une volonté absolue quelque chose qui ne peut exister pour aucune raison. Donc, ceux qui se lamentent de leurs péchés ne disent pas (s’ils sont sains d’esprit) : je préfère pécher, mais à une condition : je ne voudrais pas pécher si la chose était possible. Et comme cela a pu se faire de temps en temps, et que par ma faute il n’est pas arrivé que je ne pèche pas, j’ai donc raison de m’attrister, et je m’accuse et me reproche d’avoir péché. Nous n’avons pas non plus à prouver qu’Adrien (question 1 de la pénitence), enseigne qu’une volonté conditionnelle ne peut pas avoir de volonté de choses impossibles. Car, si elle peut avoir un désir, comme elle reconnait, d’une chose commise, pourquoi pas une volonté conditionnelle (si ça peut se faire) que cette chose ne soit pas commise, si un autre désir fait naturellement naitre cette volonté conditionnelle.
Il est certain que ceux qui pleurent un ami mort, ne le pleurent pas parce qu’ils l’aiment, mais parce qu’ils ne veulent pas avoir perdu celui qu’ils aiment. Et, quand David disait (2 Rois 18. 33) : « Absalon, mon fils, qui m’a assigné de mourir pour toi ? » Qu’est-ce que cela peut bien signifier d’autre qu’il désirait, si la chose était possible, racheter, par sa mort, la mort de son fils. Et quand l’apôtre Paul disait : « Nous ne voulons pas être dépouillés, mais être revêtus d’en haut. » (Corinthiens 5, 4), il ne voulait pas d’une volonté absolue ne pas mourir, puisque, dans un autre passage, il ajoute : « Nous avons la bonne volonté de pérégriner loin du corps, et d’être présent devant le Seigneur, Philippes 1, 23. « le désir d’être dissous, et d’être avec le Christ « . Mais, il voulait, il la chose était possible, que l’homme ne fut pas tombé dans cette nécessité d’avoir à mourir. Le Christ voulait, lui aussi, si la chose était possible, que ce calice s’éloigne de lui, même s’il n’ignorait pas qu’il avait été déjà statué et prescrit par le Père qu’il bût. Et puis, Aristote lui-même, (livre 3 sur les mœurs, chapitre 2), nie le choix de choses impossibles, mais il en concède une volonté conditionnelle. Car, personne ne choisit de toujours vivre, comme cela est impossible, ce qui n’empêche pas chacun de vouloir ne pas mourir, si c’était possible.
CHAPITRE 6
Dans la contrition est inclus le propos de bien vivre
Quatrième question. La contrition inclut-elle le propos de bien vivre, ou seulement la détestation du péché ? Les hérétiques de notre époque parlent différemment sur cette question. Ceux pour qui la contrition vient après la foi, comme Luther dans tous les textes que nous avons cités plus haut, et Calvin (livre 3, chapitre 3), admettent facilement que le propos de bien vivre appartient à la contrition. Ceux qui veulent que la contrition soit antérieure à la foi, et divisent la pénitence entre contrition et foi, ceux-là définissent la contrition par les seules terreurs de la conscience, et par la détestation des péchés. Ils enseignent que le propos de bien vivre est un fruit de la foi et non une partie de la contrition. C’est cette sentence que la plus grande partie des luthériens me semblent avoir adoptée. Les textes allégués sont dans le premier chapitre 1 de ce livre, et dans le chapitre 18 du livre précédent.
Les écrivains catholiques conviennent tous en ceci que, pour une vraie pénitence, sont requises la détestation des péchés et la décision de mieux vivre. Là où ils différent, c’est en ceci : ce propos est-il expressément et formellement nécessaire, ou n’est-il que virtuel et implicite ? Car nul ne peut douter que celui qui déteste sincèrement ses péchés, et s’attriste de les avoir commis, ne veuille en même temps, au moins implicitement et virtuellement (pour parler ainsi) changer en mieux. Les anciens théologiens, comme Pierre Lombard, (livre 4, dist 14 et 15) , Alexandre Hales (dans sa somme théologique par 3, question 69, m 9 art 2), saint Thomas d’Aquin (4 sent, dist 17, quest 2, art 1 et 3, part question 86 art 2, et livre contre les Gentils, chap 158, et livre 4, chapitre 72), et Scot, Durand, Albert, (4 sent dist 14, ou 17) enseignent tous que, avec la détestation du péché, le propos de bien vivre fait partie de la contrition. Et même s’ils ne font pas de distinction entre un propos formel et un propos virtuel, ils indiquent suffisamment qu’ils parlent d’un propos formel. C’est ce qu’ont enseigné plus clairement encore, un peu après, le pape Hadrien 6, (dans le cinquième quodlibet, (n’importe quoi) article 3), Thomas Cajetan, (dans ses additions à la troisième partie de saint Thomas, quest 1, art 1), Dominique a Soto (4 sent dist 17, question 2, art 1), et Melchior Cano (dans sa relecture de la pénitence, para 1).
Ne manquèrent pas cependant quelques dissidents, qui se contentèrent d’un propos virtuel inclus dans la détestation des péchés. Ils nièrent même que le propos formel était nécessaire, et qu’il était inclus dans la notion même de contrition. On trouve parmi eux Jean Major, Jacques Almaynus, (dans 4 sent dist 14, quest 1), et ceux qui les ont suivis, André Vega (livre 17, chapitre 21 sur le concile de Trente.) Or, pour nous, la voie commune et foulée par les anciens pères, est toujours la plus sure et la plus valable. Il nous faudra donc prouver qu’à la contrition, est requis un propos explicite et formel de meilleure vie. D’abord, par les lettres divines (Amos 5) : « Haïssez le mal, et aimez le bien etc. » Isaïe 1 : « Lavez-vous, soyez purs, enlevez le mal de vos pensées, reposez-vous des actions perverses, apprenez à bien faire. » Et un peu après : « Si vous péchés sont rouges , ils deviendront blancs comme neige. » Tu vois ici une promesse de rémission des péchés après des bonnes œuvres commencés par le désir et la décision. »
De même ézéchiel 18 : « Si un impie fait pénitence de tous les péchés qu’il a commis, garde tous mes commandements, est juste dans ses jugements et pratique la justice, je ne me souviendrai plus de toutes ses iniquités. » Dans ce texte, les mots (et gardera tous mes préceptes) semblent devoir être référés à un désir et un propos d’observer les commandements, et non à l’observance elle-même. Car, comment tous les commandements pourraient-ils être observés en une heure, ou une journée ? Il ne faut pas non plus penser que la rémission des péchés se fera longtemps attendre, puisque le même prophète dit, au chapitre 33 : « Quel que soit le jour où un pécheur se tournera vers moi », il obtiendra l’indulgence.
C’est à ce passage qu’essaie de répondre le Véga dont nous avons parlé plus haut. Il dit trois choses. La première. Il nous objecte des paroles de ce chapitre : « Convertissez-vous, et faites pénitence de toutes vos iniquités, et l’iniquité ne sera pas pour vous une cause de ruine. » « Il promet là la rémission des péchés, sans faire aucune mention de la décision de mieux vivre ». Je réponds que ce texte nous est plutôt favorable, car, quand le prophète a dit : convertissez-vous et faites pénitence, il explique tout de suite après ce que veut dire se convertir et faire pénitence, quand il dit : « Projetez loin de vous toutes vos prévarications, toutes celles dans lesquelles vous avez prévariqué, et faites-vous un cœur et un esprit nouveau. » Ne vois-tu pas qu’il parle clairement et distinctement des deux choses que nous disons être requises dans la vraie pénitence ou contrition.
La deuxième chose de Vega. Il ajoute ces paroles : « Et il a gardé tous les préceptes. » Le prophète aurait ajouté cela pour que nous comprenions qu’il est nécessaire, en plus de la pénitence pour les choses commises, de ne pas ajouter de nouveaux péchés, selon saint Grégoire (homélie 34 sur les évangiles) : « Si quelqu’un pleure ses péchés de luxure, quel profit en retirera-t-il, s’il respire encore l’air enflammé de l’avarice ? S’il pleure les fautes que la colère lui a fait commettre, mais continue à jalouser et à envier les autres, quel profit en retirera-t-il ? »
Mais cette réponse est exclue d’avance par le mot « tous ». Ne dit-il pas : Si l’impie fait pénitence de tous ses péchés ? Donc, celui qui fait pénitence de tous ses péchés, serait averti en vain de se garder de commettre d’autres péchés pendant qu’il en pleure certains ? Il ne peut pas non plus se faire qu’au moment où quelqu’un se consume d’avarice ou d’envie, il pleure les fautes non seulement de la colère, mais de tous ses vices.
La troisième chose de Vega. Il répond que « ces paroles : « Et gardera tous les préceptes », ont été placées contre les erreurs de ceux qui, après la pénitence, pensent qu’il est licite de retourner aux crimes du passé. Qu’Ezéchiel ne veut rien d’autre que, après la justification obtenue par la pénitence, on demeure dans la justice ». Mais, ce qui répugne à cette explication c’est que le prophète a démontré assez clairement que ces deux choses, la pénitence pour les péchés et l’observance des commandements, dans le désir et la réalité, sont un chemin qui mène à la justification. Et qu’ils doivent donc être antérieurs à la rémission des péchés. Car, voici ce qu’ dit : « Si l’impie fait pénitence de tous ses péchés, et garde tous les préceptes… il vivra de vie, il ne mourra pas, et je ne me souviendrai plus de toutes ses iniquités. » Ce texte réfute clairement l’erreur des luthériens qui placent après la justification, le propos d’une nouvelle obéissance.
Tous les textes de l’écriture qui décrivent la pénitence par la conversion, comme celui de Job 2 : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les larmes et le jeûne », confirment ouvertement notre sentence. La conversion à Dieu est la même chose que la volonté de plaire à Dieu par l’observance des commandements. Comme le détournement de Dieu est la même chose que la volonté de prévariquer. Et comme sans conversion il ne peut pas y avoir de contrition, il ne peut pas y en avoir non plus sans le propos de plaire à Dieu par l’observance de ses commandements. L’apôtre ne dit-il pas aux éphésiens (4) : « Déposez votre vieil homme qui corrompt selon les désirs de l’erreur. Renouvelez-vous par le principe spirituel de votre âme, et revêtez l’homme nouveau. » Nous avons déjà présenté ce qu’en pense saint Grégoire. Dans son homélie 31 sur les évangiles, il dit que la vraie pénitence consiste à pleurer ses péchés, et à ne plus commettre ceux que l’on doit pleurer. Cette définition a été reçue par les théologiens à l’unanimité.
Des exemples tirés des choses humaines peuvent être aussi pertinents. Quand, après une offense, les maîtres ou les parents reçoivent en grâce leurs serviteurs ou leurs enfants, ils n’exigent pas moins le propos d’une meilleure vie que la confession de la faute. Mais ce qui me pousse surtout à embrasser et à défendre cette sentence c’est l’autorité des sacrosaints conciles de Florence et de Trente. Dans le concile de Florence, (instruction aux Arméniens), et dans le concile de Trente (session 14, chapitre 4), la contrition est expliquée comme étant la douleur d’un péché commis, avec la ferme décision de ne plus pécher de nouveau.
On ne peut pas répondre non plus que le concile parle d’un propos implicite. Car, comme un propos implicite ne peut en aucune façon être séparé de la détestation des péchés, le concile aurait ajouté pour rien ces paroles : « avec la décision de ne plus pécher de nouveau. » Car, à quoi servirait cette expression, si le propos n’était pas expressément requis ? Si les conciles avaient statué que la contrition est la détestation d’un péché commis, avec le propos implicite de ne plus pécher, il n’y a personne qui ne jugerait pas superflu la partie postérieure de la définition, puisque on ne trouve jamais de détestation des péchés sans ce propos implicite. Donc, ou ces paroles doivent être entendues d’un propos formel, ou, ce qui est absurde, elles sont mises là pour rien.
Et que dire de ce que, dans le même chapitre 4, le concile de Trente ajoute, un peu après, que le propos d’une vie nouvelle est principalement contenu dans la contrition, quand il dit : « Le saint synode déclare donc que la contrition n’est pas seulement la cessation des péchés et le propos d’une nouvelle vie, mais qu’elle contient aussi la haine des anciens péchés. » De plus, comme la détestation des péchés inclut le propos implicite et virtuel de ne plus pécher, à l’inverse, le propose de ne pas pécher inclut une détestation implicite et virtuelle des péchés. Voilà pourquoi, si la détestation d’un péché commis sans le propos formel de ne plus pécher de nouveau suffit à la justification, suffira aussi le propos de ne plus pécher de nouveau sans la détestation formelle d’un péché commis. On ne peut donner aucune raison pour prouver que ces choses ne sont pas semblables. Et Vega lui-même, au lieu cité, nie correctement que l’impie puisse être justifié sans la détestation formelle d’un péché commis, par le seul propos de ne plus pécher, ou par la seule détestation des péchés (sans ferme propos). Il faut maintenant répondre aux objections qu’on fait à Vega.
CHAPITRE 7
On réfute les objections
La première objection contient les exemples de plusieurs auteurs qui, forts du témoignage de l’écriture et des pères, semblent soutenir que la justification s’opère sans le propos formel d’une vie meilleure. Dans les Rois 2, chapitre 12, David a été justifié tout de suite après avoir dit de cœur et de bouche : j’ai péché. En parlant de cela, dans son homélie 41, saint Augustin écrit : « Trois syllabes seulement, mais de ces trois syllabes, la flamme du sacrifice est montée au ciel devant Dieu ». Et saint Jean Chrysostome (homélie 9 sur la pénitence) : « Dis j’ai péché, et tu t’es acquitté de ton péché. » De Manasse, (2 paralippom), nous ne lisons rien d’autre qu’il a fait pénitence, et qu’il a prié le Seigneur. Au sujet des Ninivites, (Jonas 3) nous avons une conversion des péchés par le jeûne, le sac et la prière. Aucune mention n’est faite d’un changement de vie. On pourrait dire la même chose de l’enfant prodigue (Luc 15) et du publicain (Luc 28).
Je réponds que nous ne pouvons pas déduire des exemples allégués que David, Manassé et les autres ont été justifiés sans aucun propos de vie meilleure. Car, même si David n’avait pas dit j’ai péché, il faudrait quand même croire que ce mot a été prononcé par lui d’une manière ou d’une autre, comme d’ailleurs il le fallait pour que suive si subitement la justification. Car, ce n’est pas le premier venu qui sera justifié seulement en disant j’ai péché. Ne savons-nous pas (par Matthieu 27) que Judas a dit : « J’ ai péché en livrant le sang du juste, » sans pourtant avoir été justifié ? C’est donc par une conversion parfaite à Dieu que David s’est changé intérieurement. Il eut donc et la douleur d’avoir péché, et le propos de ne plus pécher, que devant Nathan il n’a exprimé que par un mot, mais dans ses psaumes, par plusieurs.