Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 285)
Au sujet de Manassé, puisque l’écriture dit de lui qu’il a fait grandement pénitence, qu’est-ce qui empêche d’entendre par ce mot de pénitence, non seulement la douleur d’avoir péché, mais aussi le propos d’une vie meilleure, ainsi que les œuvres de la pénitence ? Quant à la conversion des Ninivites obtenue par les menaces de Jonas, je ne vois pas pourquoi il faudrait la restreindre à la seule détestation du péché, puisque les œuvres de pénitence que nous lisons qu’ils ont faites ne pouvaient pas être effectuées sans le propos de bien vivre. Le publicain, ensuite, et le fils prodigue, de quel front auraient-ils demandé le pardon s’ils n’avaient pas décidé de ne plus offenser celui à qui ils demandaient le pardon.
Et, pour que tu comprennes qu’on ne peut pas, par les seules paroles, juger des intentions d’un pénitent, réfléchis à ce que l’apôtre a dit quand il a été appelé par le Christ, et qu’il a été converti et justifié par cet appel. Il n’a pas dit qu’il avait péché et qu’il détestait ses péchés, mais seulement : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (Actes 9, 6). Donc, comme on ne peut pas en déduire que saint Paul n’a pas eu la douleur de ses péchés, même s’il n’en a rien exprimé par ses paroles, ni non plus le propos de mieux faire, on ne peut pas non plus déduire des paroles de David et de Manassé qu’ils n’ont pas eu le propos de mieux vivre, ni non plus la détestation de leurs péchés, même s’ils n’en ont rien dit.
La deuxième objection. « La contrition ou la pénitence, si on suppose la foi et l’espérance, suffit à un chrétien, par la grâce de Dieu, pour obtenir le pardon. Or, la contrition n’inclut proprement que l’acte par lequel nous ne voulons plus offenser Dieu. Donc, sans décision formelle d’éviter désormais les péchés, nous pouvons être justifiés par la seule détestation des péchés commis. » Il prouve l’assomption par deux arguments. Le premier. Parce que le nom de pénitence, tant en grec qu’en latin, se rapporte au passé et non au futur. Le deuxième. Parce que le propos d’éviter les péchés est proprement un acte de charité, ou d’obéissance, et non de pénitence.
Je réponds que l’assomption de l’argument est fausse. Car, les conciles de Florence et de Trente, cités plus haut, mettent ouvertement dans la définition de la contrition le propos de ne plus pécher. Et enseignent la même chose saint Grégoire, et tous les théologiens qui définissent ainsi la pénitence : « La pénitence consiste à pleurer ses péchés, et à ne plus commettre les péchés qu’on doit pleurer. » Et saint Thomas, que nous suivons dans cette partie de la pénitence, écrit (dans 3 par somme, quest 87, art 1) : « Appartient à la notion de vraie pénitence que l’homme non seulement s’afflige des péchés commis, mais aussi qu’il se propose de ne plus les commettre. » Et il confirme la même chose en réponse au premier, et ailleurs, en plusieurs endroits.
Ce qu’on nous oppose au sujet du nom de la pénitence est d’une grande ineptie. Car, comme nous l’avons déjà dit au moins deux fois, ce n’est pas tant l’étymologie de ce mot qu’il faut suivre que l’emploi que l’écriture et les pères en ont fait. Et n’est pas vrai non plus ce qu’il nous oppose à savoir que le mot grec metanoian n’est pas tourné ver le passé, mais vers le futur. Car Tertullien, qui était un expert en langue grecque, (dans son livre 2 contre Marcion), affirme le contraire quand il écrit : « En grec, le nom pénitence ne tire pas son nom de la confession d’un délit, mais d’un changement de vie. » En effet, si tu regardes l’étymologie du mot metanoian, tu ne trouveras rien d’autre que « savoir après coup ».Il se rapporte donc plus au futur qu’au passé. Mais, comme je l’ai dit, ce sont des futilités.
Il ajoutait ensuite pour prouver son assomption, que le propos de se garder des péchés est un acte de charité ou d’obéissance, mais non de pénitence. On peut facilement lui retourner la question. Car l’acte aussi par lequel nous ne voulons pas offenser Dieu est un acte de charité, si on le considère dans l’absolu. Donc, comme un acte par lequel nous ne voulons pas offenser Dieu est un acte de charité ou d’obéissance, et cependant, en tant qu’il est référé à l’effacement d’un péché et à la réconciliation avec Dieu , est un acte de pénitence, de la même façon le propos d’éviter le péché relève entièrement de la charité et de l’obéissance, puisqu’il convient aussi aux justes, qui n’ont pas besoin de pénitence. Cependant, en tant qu’il est assumé par quelqu’un qui a péché pour compenser l’injure faite à Dieu, et réintégrer l’amitié divine, c’est un acte de pénitence. La pénitence, comme saint Thomas l’enseigne (3 par quest 85 art 3), est une partie de la justice potentielle, dont l’office propre est de compenser l’injure faite à Dieu, pour que suive la réconciliation. L’Injure est compensée par la détestation du péché, la décision d’observer les commandements, et de faire toutes les autres choses que Dieu requiert.
La troisième objection. « Si cet argument prouve quelque chose, il prouvera aussi que la décision d’éviter les péchés, dans laquelle est contenue la douleur virtuelle d’avoir péché dans le passé, suffit à la réconciliation, sans une douleur formelle et distincte pour les s péchés passés » . Ce que pourtant nie, en propres termes, celui dont nous réfutons maintenant les arguments. Je dis donc qu’il ne peut se faire que soit dans l’âme une vraie douleur pour les péchés commis sans que naisse aussitôt le propos d’éviter les péchés futurs. Comme il ne peut se faire, à l’inverse, que, par une vraie charité, quelqu’un prenne la décision de ne plus pécher à l’avenir, sans que se lève aussitôt la douleur d’avoir commis des péchés non encore pardonnés par la miséricorde de Dieu. Ne sera pas non plus une vraie contrition celle qui produit la douleur des péchés passés , sans ferme propos de ne plus pécher. Ne sera non plus une vraie charité celle qui, dans celui qui est conscient de péchés mortels, engendre un amour de la justice sans la haine du péché.
La quatrième objection. « Pour les hommes bons, la détestation véhémente des péchés ne peut jamais, à elle seule, procurer la rémission des péchés. Dieu est de loin meilleur que les hommes. Et il n’est pas crédible que le Christ ait voulu attendre que saint Pierre prenne la décision de ne plus jamais pécher. Il lui a plutôt remis immédiatement son péché quand il l’a vu pleurer amèrement ». Je réponds que les bons connaissent les hommes par la seule confession et détestation de la faute, car ils ne doutent pas que ceux qu’ils voient détester leurs fautes à ce point aient déjà conçu dans leur cœur le désir de ne plus pécher. Car, en cas contraire, c’est par des tourments qu’ils arrachent cette promesse. Quand saint Pierre a commencé à pleurer, il est croyable qu’il ait détesté son péché, qu’il ait conçu le désir de ne plus pécher, et qu’il ait demandé pardon à Dieu avec son cœur, si non avec sa bouche. C’est ce que nous et les autres expérimentons. Quand la componction nous saisit, nous détestons et pleurons sincèrement nos péchés.
La cinquième objection. « La demande du pardon avec le déplaisir d’avoir péché suffit à l’obtention de la rémission des péchés, même sans le propos formel d’éviter les péchés. Isaïe LV : « Que l’impie quitte sa voie, et l’homme méchant ses pensées, et qu’il retourne au Seigneur. » Qui ne voit que deux choses seulement sont requises de l’impie pour obtenir de Dieu la miséricorde, la détestation de ses péchés, et l’humble demande de pardon ? Voici ce qui dit saint Ambroise (livre7, chapitre 66, sur saint Luc) : « Il est facile d’être réconcilié quand on demande intensément. »
Je réponds que, souvent, la divine écriture attribue la vertu de justification et même du salut, à diverses choses. Non parce que ces choses suffisent à elles seules pour justifier ou sauver, mais parce qu’elles ont le pouvoir de conduire à la justification et au salut, si les autres ne font pas défaut. C’est ce que nous lisons dans Romains 111 : « Nous pensons que l’homme est justifié par la foi. » Eccl 1 : « La crainte du Seigneur expulse le péché. » Romains 7 : « Nous avons été sauvés par l’espérance. » Luc 7 : « Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé. » Tobie 12 : « L’aumône libère de la mort, et c’est elle qui purge des péchés. » Tite 3 : « Il nous a sauvés par le lavement de la régénération. » Jacques 1 : « Recevez la parole qui peut sauver vos âmes. » Nous lisons souvent dans l’écriture, des phrases de ce genre. Et pourtant, il n’y en a aucun qui en conclue que seule la crainte, seule l’espérance, seule l’aumône, seule la parole, seule la foi ou la dilection puisse suffire au salut, sans les autres choses qui sont requises à cette fin. Même si, l’écriture attribuait, à quelque part, la justification à la détestation des péchés ou à la prière, on ne serait pas en droit de conclure qu’elles suffisent à elles seules, en l’absence des autres.
Ajoutons que dans les paroles d’Isaïe citées, on ne voit pas pourquoi ce n’est pas le propos de bien vivre qui est recommandé, plutôt que la détestation des péchés. Car, ces paroles : que l’impie quitte sa voie, ne semble pas vouloir dire que l’impie doive pleurer ses péchés, mais plutôt qu’il cesse de pécher et qu’il entreprenne une nouvelle vie, car c’est cela quitter sa voie : non suivre le chemin foulé par ses pas, mais choisir une autre route. Pour une raison semblable, les paroles suivantes (et qu’il retourne au Seigneur) que signifient-elles d’autre, je le demande, que l’impie s’efforce d’aimer Dieu et de lui plaire ? Or, cela ne peut pas se faire sans la ferme décision d’observer les commandements. Car, le Seigneur a dit en saint Jean 14 : « Si vous m’aimez, vous observerez mes commandements. »
La sixième objection. « Il peut arriver que, pressé par une mort subite, quelqu’un se souvienne des péchés qu’il a commis, qu’il les pleure en criant : Seigneur, prends pitié, sans pouvoir, en aucune façon, penser au futur, ou prendre une décision pour l’avenir. Sera-t-il privé du pardon ? Y a-t-il rien de plus rigide, de plus dur ? On ne lit pas que le bienheureux larron qui a été crucifié avec Jésus ait eu le propos d’une vie meilleure, mais qu’il a seulement détesté ses péchés, qu’il s’est seulement réfugié dans la miséricorde du Christ. » (Luc 23). « Il faut donc , dans le sacrement de pénitence, absoudre de tous ses péchés quelqu’un qui montre des signes de douleur, même s’il ne montre aucun propos de meilleure vie. »
Réponse. Je ne concède pas facilement que, poussé par un vrai amour de Dieu, quelqu’un pleure ses péchés , et en demande le pardon, sans qu’il se propose, au moins en pensée, à ne plus offenser Dieu. Et il n’y a pas de danger qu’on oublie ce ferme propos, car non seulement la charité, mais la nature elle-même suggère qu’on ne peut pas établir de paix avec Dieu sans une ferme décision de ne plus pécher de nouveau. Quant au bon larron, il est vrai qu’on ne lit pas qu’il ait détesté ses péchés et qu’il se soit proposé de ne plus pécher, mais qu’il a seulement reconnu qu’il était justement puni. Mais, il a dit au Christ : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Par la façon dont il a demandé le pardon, nous déduisons qu’il était rempli d’une vraie foi, et d’une ardente charité envers Dieu, et qu’en un temps très court, il a manifesté tout ce qui était requis à une pénitence interne légitime. Ensuite, ceux qui montrent des signes de douleur, même s’ils ne peuvent pas parler, sont absouts correctement dans l’église, car on juge, non sans raison, qu’ils détestent vraiment leurs péchés, et qu’ils ont le ferme désir de les rejeter.
La septième objection. « Les anciens pères et le concile de Trente (session 6, chapitre 14), quand ils appellent la pénitence, la seconde arche après le baptême, ont certainement pensé à la détestation des péchés. Il peut donc se faire que quelqu’un soit justifié par la seule détestation des péchés, sans la décision de ne plus pécher ». Je réponds que ni les pères ni le synode n’ont appliqué l’image de la seconde arche à la seule détestation des péchés, mais à la pénitence totale et intégrale. Bien plus, le concile de Trente n’a pas tant appelé la seconde arche pénitence que sacrement de pénitence.
CHAPITRE 8
La contrition est tout à fait nécessaire pour la justification
La cinquième controverse porte sur la nécessité de la contrition. Nous parlons, ici, de la contrition en général qui comprend autant la contrition parfaite, qui est la contrition proprement dite, que la contrition imparfaite, qui est l’attrition. Et nous voulons qu’il soit question d’une nécessité non seulement de moyen, mais de précepte.
Luther et Calvin ne reconnaissent aucune contrition qui précède la justification. Car, Calvin enseigne que toute la pénitence est le fruit de la foi justifiante, comme nous l’avons montré plus haut (au livre 3, chapitre 3, verset 1). Sans l’ombre d’un doute, il enseigne qu’aucune partie de la pénitence, donc, ni la contrition, n’est nécessaire à la justification. Dans l’assertion de ses articles, Luther semble, à certains, avoir nié la nécessité de la contrition, en ces mots de l’article 11 : « Si tu reçois l’absolution d’un prêtre, crois fortement que tu es absous, et tu le seras, quoi qu’il en soit de ta contrition. »
Mais cependant, dans l’article 12, il affirme qu’il est impossible que quelqu’un soit vraiment absout sans contrition : « Si, par impossible, le pénitent qui confesse ses péchés n’avait pas la contrition, ou si le prêtre absolvait non sérieusement, mais par jeu, il sera vraiment absout, s’il croit qu’il est véritablement absout. » Et, un peu après, il déclare pourquoi la chose est impossible : parce que la foi ne peut pas exister sans la contrition : « J’ai dit par impossible, comme on l’a suffisamment dit plus haut, la foi ne peut pas exister sans la contrition, car la foi n’est pas infusée sans une grande concussion de l’âme. » Luther ne nie donc pas la contrition dans l’absolu, mais il nie qu’elle soit nécessaire à la rémission des péchés, car il la fait passer après la foi qui, selon lui, est seule à justifier, comme il le répète souvent dans ces mêmes articles.
Ne manquent pas, cependant, parmi les disciples de Luther, des auteurs qui enseignent que la contrition est nécessaire avant la confession. Martin Kemnitius, par exemple, (2 par de l’examen, page 901) : « Il n’y aucune controverse entre nous sur le point suivant : personne ne peut être réconcilié à Dieu et bénéficier de la rémission des péchés sans faire pénitence. » Et, un peu après, il dit que la contrition est un moyen d’acquérir la justification. Puis, il ajoute ces mots : « à ceux qui sont ainsi terrifiés et contrits, la contrition est un moyen d’acquérir la justification. » Il répète la même chose aux pages 956, 957 : « La contrition est nécessaire, mais elle n’est pas un mérite. » Et plus bas : « C’est un commandement divin que celui qui veut évangéliser évangélise les pauvres, et que celui qui veut assainir assainisse les contrits de cœur. » Philippe dit la même chose (dans les lieux édités à la fin, au mot contrition), et tous ceux, parmi les luthériens, qui veulent que la contrition soit la première partie de la pénitence, et la foi la dernière. Laissons cela de côté, et formulons deux propositions, conformément à la sentence commune des théologiens catholiques.
La première proposition. La contrition, au moins imparfaite, est tout à fait nécessaire aux adultes, de nécessité de moyen, pour obtenir la rémission des péchés et la justification. Il est assez évident que cette proposition vient tout droit du concile de Trente (session 6, chapitre 14, et session 14, chapitre 4). Car, quand le concile dit que, en tout temps, la contrition a été nécessaire à la justification, il parle de la nécessité de moyen, car les choses qui ne sont nécessaires que de nécessité de précepte, on n’a pas coutume de les prescrire si universellement, et en tout temps.
On prouve cette proposition avec les paroles du Seigneur en Luc 13 : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous semblablement. » Ces paroles sont si claires qu’elles ne laissent place à aucun doute. Prouvent la même chose ces paroles de Pierre, actes 3 : « Faites pénitence et convertissez-vous, pour que soient effacés vos péchés. » Et ces paroles de saint Paul aux Romains 2 : « Ignores-tu que la bénignité de Dieu t’amène à la pénitence ? Selon la dureté de ton cœur impénitent , tu as thésaurisé pour toi la colère, pour le jour de la colère et de la révélation du juste jugement de Dieu. » Et ces paroles du Christ dans le chapitre 2 de l’Apocalypse : « Souviens-toi t’où tu es tombé, fais pénitence, et fais les premières œuvres. Sinon je viendrai bientôt, et j’enlèverai le candélabre de son lieu, à moins que tu ne fasses pénitence. » Ensuite ézéchiel (chapitre 18) ne prêche rien d’autre aux pécheurs que de faire pénitence, s’ils veulent être sauvés. Enseignent la même chose tous les pères qui appellent la pénitence la seconde arche après le baptême, dont nous avons recueilli les témoignages dans le premier livre. On peut y ajouter un témoignage de saint Augustin qui (sans son épitre 48 à Vincent) parle ainsi à la fin de la lettre : « Pense que personne ne peut, sans la pénitence, passer de l’erreur à la vérité, de la commission d’un péché grand ou petit au pardon de ce péché. »
La seconde proposition. Nous avons un précepte divin qui porte sur la contrition. On peut d’abord prouver cela par ce qui précède. Toutes les choses qui sont nécessaires de nécessité de moyen sont nécessaires aussi de nécessité de précepte, même si toutes les choses qui sont nécessaires de nécessité de précepte, ne sont pas nécessaires aussi de nécessité de moyen. Car, les hommes sont tenus d’adhérer nécessairement aux choses sans lesquelles ils ne peuvent pas être sauvés. Ensuite, il y a dans l’écriture, des textes manifestes qui indiquent le précepte de la pénitence. Joël 1 : « Convertissez-vous à moi, et déchirez vos cœurs ». Matthieu 3 : « Faites pénitence » ézéchiel 18 : « Projetez loin de vous les dépravations, et faites-vous un cœur neuf. » Apocalypse 2 : « Fais pénitence. »
On peut ajouter que l’observation des commandements est un moyen de salut suffisant. Car, à celui qui lui demandait : « J’obtiendrai la vie éternelle en faisant quoi ? », le Seigneur a répondu : « Tu connais les commandements. » Et plus clairement encore en Matthieu , 19 : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » En effet, si, en plus de l’observation des commandements, quelque chose d’autre était requis pour obtenir la vie éternelle, le Seigneur aurait moins instruit ce jeune homme, qu’il l’aurait induit en erreur. Il faut donc ou que nous ayons un mandat sur la contrition pour affirmer ce que nous affirmons, ou que la contrition n’est pas nécessaire au salut, ce qui est faux, comme nous l’avons déjà montré. On ne peut pas non plus répondre que le Christ a dit ces choses aux justes et non aux pécheurs, comme si l’observation des commandements suffisait au salut des justes, et non au salut des pécheurs. Car, le Seigneur parle en général, et sans faire d’exceptions. Et bien que ce jeune homme à qui le Seigneur a parlé en Luc 18, ait été bon et juste, (comme on peut en juger par le chapitre 10 de saint Marc), cependant le scribe qui, en Luc 10, a posé au Seigneur la même question, et qui a reçu la même réponse, était un pécheur, puisqu’il questionnait pour tenter le Seigneur, non pour apprendre quelque chose.
De plus, on ne peut douter que nous soyons tenus par un précepte divin de ne pas négliger les choses qui sont nécessaires à la vie, et à la santé corporelle. Il n’échapperait pas au péché d’homicide celui qui refuserait de prendre de la nourriture, pendant tout le temps où il ne peut vivra sans s’alimenter. à combien plus forte raison sommes-nous tenus de prendre les moyens sans lesquels la vie de l’âme ne peut pas être entretenue. Il appert donc que l’impénitence est non seulement un péché, mais un péché très grave, et, à un point tel que certains estimèrent que le péché contre l’Esprit n’était rien d’autre que l’impénitence finale.
Et l’écriture accuse souvent les impénitents, et leur fait des menaces de grandes peines. Le Psaume XCX1V : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voie, n’endurcissez pas vos cœurs. » Psaume 4 : « Jusques à quand, lourds de cœur ? » Proverbes 1 : « Parce que j’ai appelé et que vous avez résisté, je rirai à votre destruction. » Zacharie 1 : « Ne soyez donc pas comme vos pères auxquels prêchaient les prophètes en disant : détournez-vous de vos voies mauvaises, et de vos méchantes pensées. Et ils n’écoutèrent pas, et ils n’en tinrent pas compte. » Matthieu 23 : « Combien de fois j’ai voulu réunir vos fils …et vous n’avez pas voulu. » Romains 2 : « Selon la dureté de ton cœur impénitent, tu as thésaurisé pour toi la colère ».
Si c’est un péché nouveau de ne pas vouloir se convertir, de ne pas vouloir faire pénitence, de ne pas obtenir par la contrition le pardon de ses péchés, il s’ensuit certainement qu’il y a un nouveau précepte par lequel nous sommes tenus de nous convertir à Dieu, et de susciter en nous la contrition. En conséquence, Tertullien a tout à fait raison de prouver (dans son livre sur la pénitence) que la pénitence est un bien parce qu’elle est prescrite par Dieu : « Est-ce une bonne chose de faire pénitence, oui ou non ? Pourquoi hésites-tu ? Dieu l’a prescrite. » Mais, pour donner une plus ample information, je réfuterai des objections que les catholiques, et non les hérétiques ont coutume de faire.
CHAPITRE 9
On réfute d’autres objections
La première. Le baptême, comme d’ailleurs tous les autre sacrements, confère la grâce à ceux qui n’y mettent pas d’obstacle. Or, il ne met pas d’obstacle celui qui prend la décision de mener une meilleure vie, et qui ne se complait dans aucun péché, même s’il ne déteste pas réellement le péché. Je réponds qu’on ne peut certes pas dire qu’il ne met pas d’obstacle celui qui se présente à un sacrement sans les dispositions requises. Autrement, ce n’est pas seulement sans la détestation du péché, mais aussi sans la foi que quelqu’un pourrait être justifié par le baptême. La pénitence qui, sans la détestation du péché, est nulle, est une disposition pour le baptême. L’apôtre Paul enseigne (dans les Actes 2) : « Faites pénitence, et que chacun de vous se fasse baptiser. »
Ce que le concile de Trente a récemment déclaré (sessionm6, chapitre 6), saint Thomas l’avaient enseigné avant ( 3 par question 86, art 2, à 1), ainsi que les autres théologiens communément. Car, celui qui, par sa propre volonté, s’est détourné de Dieu par le péché, ne peut, pense-t-on , se disposer à recevoir la grâce de Dieu que si, par sa propre volonté, il se retourne vers Dieu. Il ne sera cependant pas nécessaire que la pénitence qui précède le baptême, contienne la contrition parfaite qui efface tous les péchés sans la réception réelle du sacrement. Car, comme le baptême est le sacrement de la régénération et de la rénovation, et qu’il a le pouvoir de justifier et de rénover, il n’exige pas un homme déjà justifié par la contrition parfaite. Et c’est peut-être ce que voulait dire l’auteur des commentaires sur Paul qui sont attribués à saint Ambroise, quand il expliqua le chapitre X1 aux Romains : « Les dons de Dieu sont sans la pénitence. » Il a laissé par écrit que la grâce de Dieu dans le baptême ne requiert ni gémissement, ni pleurs, mais seulement une profession qui vient du cœur. En parlant ainsi, cet auteur ne rejette, pour le futur baptisé, ni la détestation du péché ni la pénitence, mais seulement la contrition parfaite qui, sans action externe, est à peine repérée.
La seconde objection. « La charité semble suffire, à elle seule, à la justification et au salut, même si aucune contrition ou pénitence n’est repérée. Car, dit le proverbe X, 12 : « La charité recouvre tous les péchés.
» Je réponds que la vraie charité suffit certainement au salut et à la justification, même sans pénitence et contrition. Car, où se trouve la charité, là est la justice, et le péché mortel est nécessairement absent. Car, « celui qui aime accomplit la loi » . (Romains 13, 8). Or, celui qui accomplit la loi est juste, et il ne manque rien à son salut éternel, selon Matthieu 19 : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » Voilà pourquoi saint Augustin a eu raison de dire (au traité 5 sur l’épitre de saint Jean) : « Seul l’amour fait la distinction entre les fils de Dieu et les fils du diable. » Et plus bas : « Voilà quelle est la perle précieuse, sans laquelle rien de ce que tu possèdes ne t’est utile. Car, si tu n’as que celle-là, elle te suffit. » Et aussi saint Jean (au témoignage de saint Jérôme, dans son commentaire du chapitre 6 de l’épitre aux Galates, ) a prononcé cette sentence au sujet du précepte de charité : « C’est le précepte du Seigneur, et s’il n’y a que lui, il suffit. » Cependant, la vraie charité ne peut en aucune façon exister sans contrition dans celui qui a conscience d’avoir commis un péché mortel. Voilà pourquoi, même si la charité suffit à elle seule, les théologiens ont raison d’enseigner que, pour un grand pécheur, la contrition est un moyen nécessaire à la justification et au salut.
Exemple. La foi et l’espérance sont nécessaires, même si (au témoignage de saint Augustin) la charité seule suffit. Car, sans foi et sans espérance, la charité est nulle. Donc, on dit que seule la charité suffit parce qu’elle n’est jamais seule, parce qu’en partie elle suit le chœur des autres vertus, en partie elle le précède. Et c’est ce que dit saint Thomas (3 par quest 84, art 5, 2) quand il nie que sans la pénitence la charité puisse suffire. Et il en donne la raison : la charité requiert la pénitence ou elle l’effectue. Car, comment quelqu’un peut-il vraiment aimer Dieu s’il ne déteste pas le péché qui le prive de la grâce du Christ.
Mais quelques-uns objectent que « l’esprit d’un homme peut se trouver si rapidement tourné vers Dieu, qu’il n’a pas le loisir de contempler ses péchés. Les pécheurs aussi sont ravis par Dieu, qui leur permet certes de produire un acte d’amour, par lequel ils offrent à Dieu leur mort, mais, troublés par la crainte présente, ils ne peuvent penser à leurs péchés passés. Ils sont même si oublieux de leurs péchés, que, sans miracle, ils ne peuvent pas les rappeler à leur mémoire. »
Le premier et le deuxième membre de leur doute, ils peuvent l’expliquer sans difficulté. Car, ceux qui ont conscience d’un péché mortel, ne pensent d’abord à rien d’autre, quand ils se retournent vers Dieu, qu’à leurs péchés. Car, alors, quelqu’un sent au maximum le stimulus de la conscience, quand il commence à plaire à celui qu’il a offensé en péchant, et dont il désire la grâce. C’est ce que nous expérimentons aussi dans les choses humaines. Ceux qui ne font pas grand cas de l’amitié de quelqu’un oublient facilement les injures qu’ils lui ont faites. Mais quand ils veulent se réconcilier, alors reviennent à la mémoire toutes les injures. Il en va de même pour une mort imminente ou un martyre. Non seulement elle n’empêche pas le souvenir des péchés, mais elle le suscite. C’est ce que saint Jean Chrysostome explique joliment dans son homélie sur Lazare, par l’exemple des frères de Joseph qui, quand ils avaient déjà oublié l’injure qu’ils lui avaient infligée, dirent, quand l’angoisse s’empara d’eux : « Nous méritons de souffrir ainsi, parce que nous avons péché envers notre frère. » Genèse VL2, 21. Et saint Cyprien montre la même chose (dans son sermon sur les tombés) par l’exemple des trois enfants. Il dit : « Ananias, Azarias et Misael , enfants illustres et nobles, tant qu’ils firent leur confession à Dieu, ils ne cessèrent chanter ni dans entre les flammes, ni dans l’incendie d’une fournaise ardente.
Au sujet du troisième vrai membre du doute, j’estime que nous avons, dans ce passage, ce que certains enseignent sur la contrition virtuelle. Car, même si je suis d’avis que la contrition formelle est ordinairement requise, je pense que, dans deux cas, la contrition virtuelle suffit. Le premier. Quand, après un sérieux examen de conscience, quelqu’un ne peut pas se souvenir d’avoir péché, ou d’avoir commis des péchés mortels. Quand donc quelqu’un n’a pas conscience d’avoir commis un péché mortel, … alors, il est croyable qu’un homme puisse être justifié de ses péchés occultes, par un acte de contrition dans lequel est contenue virtuellement la contrition. La raison en est, d’abord, que s’il en était autrement, on dirait inutilement avec David (Psaume 18, 13) : « Purifie-moi de mes péchés occultes. » Car, si, sans contrition formelle, aucun péché ne pouvait être remis, il s’ensuivrait certainement, puisqu’on ne peut pas avoir une contrition formelle de péchés occultes, que, pour aucune raison, on ne pourrait être libéré de péchés occultes. Pourquoi donc prierions-nous ainsi, si ce que nous demandons ne peut pas être accordé ?