Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 29)
Troisièmement, les Pères disent souvent que Dieu est singulier, ou que sa nature est individuée. Saint Justin dans son livre de la monarchie de Dieu promet de prouver que Dieu est unique à partir des poètes païens. Le premier qu’il cite est Eschyle : « Il est le premier, dit-il, à avoir parlé d’un Dieu singulier » Le titre de son livre (monarchie de dieu) nous fait assez comprendre qu’il ne reconnait qu’un seul Dieu singulier. Car on ne peut pas appeler monarchie le gouvernement de plusieurs d’une même espèce, mais exclusivement d’un homme seul. De même Athénagoras dans son apologie pour le Christ : « Mais chacune de nos paroles célèbre un Dieu unique. » Saint Grégoire de Naziance dans son discours à Évagre sur la divinité : « La nature du Dieu suprême est individuée. » Saint Augustin dans le livre contre Maximin, ou dans son colloque avec Maximin, vers le milieu : « Le Père, le Fils et le Saint Esprit sont une seule et même chose, à cause de la même nature individuée.» Saint Ambroise, livre 1, de la foi, chapitre 2 : « Comme le Seigneur a plu du Seigneur, reconnais l’unité de la déité. Car l’unité de l’opération ne fait pas une divinité plurale ».
Quatrièmement. Ce n’est pas une fois seulement que les Pères ont nié que Dieu soit un par l’espèce. Saint Cyrille, livre 11, dans Jean, chap 20, à la fin, après avoir dit que les apôtres étaient consubstantiels entre eux, et que le Père et le Fils le sont aussi, ajoute : « Bien que la consubstantialité ne se dise pas pour nous de la même façon qu’elle se dit pour le Père et le Fils. » Car, dans notre cas à nous, c’est d’une consubstantialité vraiment et proprement spécifique qu’il s’agit. Mais, dans les personnes divines, elle est numérique. Saint Augustin dans le livre 7 de la trinité, au dernier chapitre, demande : « l’essence divine est-elle un genre ou une espèce ? » Et il dit non à l’un et l’autre. Et ceci pour deux raisons. D’abord, parce que, bien que le genre (comme animal) se divise en espèces (homme, cheval, lion), et bien que l’espèce (comme homme) se divise en individus (Abraham, Isaac, Jacob), un homme ou un animal sont singuliers, et ne peuvent pas être divisés en inférieurs. Or on dit que l’essence de Dieu est une seule essence, et que Dieu est le seul Dieu. Dieu ne peut donc pas être divisé en plusieurs individus. Ensuite, parce que trois hommes valent plus que deux hommes, et deux plus qu’un seul. Or, en Dieu, trois personnes ne sont pas plus que deux personnes, et deux personnes pas plus qu’une seule. Les trois personnes ne sont donc pas des dieux d’une même espèce.
Cinquièmement. Les pères enseignent que la façon dont trois personnes ne forment qu’un seul Dieu est un mystère ineffable. Si elles étaient un seuil Dieu par l’espèce, il n’y aurait là aucun mystère. Saint Grégoire de Naziance dans son discours à Évagre s’efforce de montrer, par plusieurs comparaisons, comment la nature de Dieu, qui est unique et simple, est commune aux trois. Or, il n’aurait aucune question à se poser si la nature divine était une par l’espèce. Il dit la même chose dans son discours à Héron, ou Maxime selon d’autres : « Maintenant, contente-toi d’enseigner la trinité dans l’unité, et l’unité dans la trinité, dont la division et l’union sont tout à fait admirables ». Saint Augustin dans son livre 1 contre Maximin, ou dans son entretien avec Maximin, avant le milieu : « Cette union sublime et ineffable de la trinité montre un seul Dieu, un seul Seigneur ». Dans le livre 7 de la trinité, dernier chapitre, après avoir longtemps expliqué comment trois personnes sont une seule et même essence, et avoir donné congé à toutes les comparaisons, il conlut ainsi : « Si on ne peut le saisir par l’intelligence, qu’on le tienne par la foi. »
Sixièmement. Les Pères (comme saint Basile dans son discours contre Sabellius et Arius, saint Grégoire de Naziance dans son sermon sur la nativité du Seigneur, saint Ambroise dans son livre 1 sur la foi, chapitres 1 et 2) ont fait remarquer que Sabellius appartient aux Juifs, et Arius aux païens; que l’Église se tient dans un juste milieu, elle qui ne croit pas en une seule personne comme les Juifs, ni en plusieurs natures comme les Gentils. Or, l’Église ne tiendrait pas vraiment le juste milieu, si elle multipliait la nature divine. Elle n’aurait donc rien en commun avec les Juifs, mais elle serait d’accord avec les Gentils qui adoraient des dieux d’une même espèce, comme Jupier, Mars, Mercure etc ? Ajoutons que les Pères enseignent aussi que même si les païens, et surtout les gens du peuple, adoraient plusieurs dieux, ils ont pu naturellement connaître l’existence d’un seul Dieu, et cela en partie parce qu’ils étaient naturellement chrétiens. Or si c’est d’un dieu spécifiquement un qu’ils parlaient, et non numériquement un, ils auraient parlé pour ne rien dire. Car, pour le peuple, les dieux n’étaient pas seulement d’une seule espèce, mais apparentés. D’où cette parole de Virgile si souvent répétée, et qui provient d’Homère : « Père des dieux et roi des hommes ».
Cela apparait clairement d’abord, dans les nombreux et célèbres témoignages des anciens poètes, à partir desquels saint Justin a composé son livre sur la monarchie de Dieu; et dans son apologie à Antonin, où il dit que Socrate et Platon ont été partiellement des chrétiens. Athénagoras montre la même chose, en présentant plusieurs témoignages des anciens païens dans son apologie pour le Christ. Saint Irénée, livre 2, chap 5, dit que, quand ils avaient des épreuves, les anciens adorateurs d’idoles levaient les yeux au ciel, et oubliant leurs dieux, ils invoquaient naturellement le Dieu unique. Saint Cyprien enseigne la même chose dans son traité 4 sur la vanité des idoles : « Prononce un jugement véritable, et examinant toutes les choses que nous voyons, il hésitera plus à croire qu’il y a d’autres dieux qu’il ne sera forcé de croire dans le Dieu dont nous connaissons tous naturellement l’existence, soit quand nous nous exclamons « O Dieu », ou soit quand nous le faisons témoin des malheurs. Et comme s’il nous voyait, nous levons notre tête vers le ciel ». Et dans son livre 3 contre les Gentils, il dit que, parmi les Gentils, beaucoup de Grecs et de Latins ont réfuté la multitude des dieux. Comme Cicéron dans son livre sur la nature des dieux. Il démontre là avec une si grande efficacité qu’il ne peut pas y avoir plusieurs dieux que ne manquèrent pas ceux qui pensèrent qu’il fallait faire abolir ces livres par un décret du sénat. Lactance dans le livre 1, chapitre 3, dit qu’il n’y a personne qui, en réfléchissant, ne comprenne qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Et il le prouve par tout son livre en citant Platon et d’autres philosophes. On voit la même chose dans l’exhortation aux Gentils de saint Clément, dans la préparation d’Eusèbe de Césarée, chap 9. et Théodore.
Ensuite, Paul Orose dans le livre 6, chap 1 de son histoire dit que c’est une sentence commune des sages qu’il n’y ait qu’un seul vrai Dieu; que les autres qu’on appelle dieux, ne sont que ses serviteurs ou ses ministres. Prudence dit à peu près la même chose : « Tous concluent qu’il n’y a qu’un seul Dieu ».
Troisièmement, on le prouve par des raisons. Première raison. Dieu est l’Être suprême, comme le montre l’Exode 3 : « Je suis celui qui suis ». Dieu est donc suprêmement un. De même. Plus parfaitement quelqu’un possède l’être, plus il est éloigné du non-être, et donc de la division, qui est le chemin vers le non-être. Dieu est donc Dieu non par l’espèce, mais par le nombre. Car l’unité la plus grande est celle qui ne peut pas être ultérieurement divisée. Deuxième raison. Dieu est son être, comme on peut le comprendre par le texte cité de l’Exode (« Je suis celui qui suis ») et par le consentement de tous à enseigner qu’il n’est pas composé de parties. Donc, en Dieu l’être et l’essence sont une seule et même chose. La nature de Dieu ne peut donc pas être multipliée, ou divisée en plusieurs individus. Car l’être qui est propre à un seul ne peut en aucune façon être divisé de façon à convenir à plusieurs. Mais l’être de ce Dieu unique est son essence-même. L’essence de Dieu n’est donc pas divisible en plusieurs dieux.
Tu diras que par cet argument, la seule chose que l’on prouve c’est que l’essence de ce Dieu ne peut pas être multipliée, mais non l’essence divine qui est commune à plusieurs. Je réponds que la preuve vaut aussi pour l’essence de Dieu commune à plusieurs. Pour le comprendre, note que l’être ou l’existence n’est pas quelque chose qu’on peut abstraire des inférieurs, comme la nature; que ce n’est pas quelque chose qu’on peut restreindre par des différences, ou à manière d’une différence, mais qu’il est l’actualisation de tout ce qui est dans la chose réelle. De là vient que pour les créatures dans lesquelles l’être et l’essence ne sont pas une seule et même chose, l’un peut être multiplié sans l’autre. Car on peut abstraire des singuliers la nature commune, chaque singulier demeurant dans son existence propre. Mais en Dieu où l’être et l’essence sont absolument une seule et même chose, comme c’est le propre de ce Dieu d’être ce Dieu, c’est de la même façon le propre de ce Dieu d’exister. Et il ne peut pas être abstrait d’une nature commune.
La troisième raison. Dieu est le Très-Haut, comme les Écritures l’enseignent souvent. Psaume 82 : « Tu es le seul Très-Haut ». Eccles 1 : « Un seul est le Très-Haut ». Donc, un seul, car s’il y en avait plusieurs, ou ils seraient tous de la même hauteur, et il n’y en aurait pas de plus grand que les autres; ou un serait plus haut que les autres, et il serait ainsi le seul vrai Dieu. Quatrième raison. Dieu est la fin ultime de toutes les choses. Prov. 16 : « Le Seigneur opère toutes choses pour lui-même ». Et l’apocalypse 1 : « Je suis l’alpha et l’oméga, le principe et la fin ». Dieu est donc unique, car s’il y avait plusieurs dieux, ou ils seraient tous référés à un seul, et c’est celui-là qui serait le vrai Dieu, ou ils ne le seraient pas, et alors il ne serait pas la fin ultime de tous. Cinquième raison. Dieu est infini en essence, en puissance, en sagesse etc. Il est donc numériquement un, car l’Infini comprend tout. Psaume 144 : « Sa grandeur ne peut pas être multipliée ».
Sixième raison. S’il y a plusieurs dieux, ou ils sont tous sans principe, ou l’un vient d’un autre. Or, cela est impossible, car alors il y aurait plusieurs principes premiers disparates, et le monde éclaterait en diverses parties, car ils n’auraient pas entre eux les rapports de connivence, de complémentarité, de complicité qu’apporte une seule et même volonté. Mais l’un pourrait vouloir une chose, un autre une autre. Voilà pourquoi les païens finirent par appeler Jupiter le père des dieux. Or, un vient d’un autre soit par la création, soit par la génération. Si c’est par la création, c’est une créature, et non un dieu. C’est pour cette raison que les nouveaux ariens et les nouveaux trithéistes n’osent pas dire que le Fils est créé, car ils veulent qu’il soit dieu. Mais ils se contredisent quand ils le font un Dieu incréé, et veulent quand même qu’il soit un autre Dieu que le vrai Dieu. Dieu le Père lui a donné toute sa substance ou une partie. S’il ne lui en a donné qu’une partie, Dieu est donc divisible. S’il la lui a toute donnée, le Fils a donc numériquement la même déité.
La septième. Dieu régit le monde. « C’est ta providence qui gouverne, Père ». Sagesse 14. La monarchie est le meilleur gouvernement quand on peut trouver un roi bon et sage, comme tous l’admettent. Enseignent cela parmi les chrétiens saint Cyprien dans son discours aux Gentils, chapitre 4, où il prouve que Dieu est un en disant que la monarchie est le meilleur gouvernement, saint Athanase, dans son discours contre les idoles, saint Jean Chrysostome, à la fin de son homélie sur l’épitre aux Hébreux, saint Grgégoire, livre 4, épitre 52. Parmi les Juifs, Philo, livre de la confusion des langues. Parmi les Gentils, Platon dans politique, Aristote dans le livre 8 de la morale, chap 10, et dans ses métaphysiques. Plutarque dans son opuscule sur la forme de la république, Homère dans Iliade 2, Isocrate dans Nicocle, Hérodote dans le livre appelé Thalia, Jean Stobacus dans le sermon 45 où il en cite beaucoup d’autres. Dieu est donc un monarque, c’est-à-dire le seul et unique principe de toutes les choses créées, et donc, le seul et vrai Dieu.
C’est à partir de ces passages-là qu’il faut entendre certains textes des pères qui sont difficiles à accepter. Par exemple, saint Basile et saint Grégoire de Nysse comparent parfois les trois personnes divines à trois hommes ou à trois anges. Mais ils ne veulent enseigner rien d’autre que l’existence de trois vrais suppôts, trois personnes d’une même nature. Il est évident pour tous que l’identité de nature est de loin plus grande dans les trois personnes divines que dans trois hommes ou dans trois anges. Même si les Pères ne le disent pas clairement, ils ne le nient quand même pas, et il leur arrive de parler comme nous venons tout juste de le faire. Voir saint Anseleme qui dans son livre sur l’incarnation affirme explicitement que les trois personnes sont un seul Dieu numérique.
3 mai fin [3 mai 2017, 20h, fin « L »] 13 mai 2017 début
CHAPITRE 4 : La divinité du Fils de Dieu
Pour la quatrième raison, on va devoir prouver que le Fils de Dieu est le vrai Dieu, et, par conséquent, un Dieu numériquement un avec le Père. Que le Père soit vrai Dieu personne ne le nie. Saint Jean, 17, nous le rappelle : « Pour qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu ». Mais même cela doit être prouvé avec précision, car les nouveaux ariens et les nouveaux samosatiens, ainsi que les Juifs et les musulmans le nient. Nous présenterons neuf catégories d’argument. La première vient de l’ancien et du nouveau testament. La deuxième, de l’ancien; la troisième, du nouveau. La quatrième, des noms de Dieu; la cinquième, des œuvres; la sixième, des attributs. La septième des Pères de l’Eglise, la huitième, des Sybilles, et la neuvième, des miracles.
1ére catégorie d’arguments : les arguments tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament
Nous présenterons d’abord des témoignages de l’ancien testament, qui portent sur le Dieu d’Israël unique et vrai, et des témoignages du nouveau testament qui portent sur le Christ. Argument que personne ne peut réfuter. Nombres 21 : « Le peuple a parlé contre le Seigneur et Moïse, et a dit : pourquoi nous as-tu fait sortir de l’Égypte ? Le Seigneur envoya alors contre le peuple des serpents ignés ». Il s’agit ici, d’un commun accord, du Dieu suprême et vrai que seuls les Juifs connaissaient. Les disciples de Servet comme ceux de Gentilis ont pour axiome que le Dieu d’Israël est le vrai Dieu, et que seul le Père l’est. Mais saint Paul (1 Cor 10), dit que celui-là est le Christ : « Ne tentons pas le Christ comme quelques-uns autrefois l’ont tenté, et qui furent tués par des serpents.» Il faut donc que le Christ soit le Dieu vrai, et un Dieu véritablement un avec le Père.
La deuxième citation vient de l’Exode 20, et de l’épitre de saint Jude. Car il est dit dans l’Exode 20 : « C’est moi qui suis ton Dieu, qui t’ai tiré de la terre d’Égypte ». Et le Deutéronome 32 : « Dieu fut leur seul chef, et il n’y avait pas avec lui de dieu étranger ». Et Jude : « Sauvant son peuple de l’Égypte, Jésus perdit ceux qui ne crurent pas, et les anges… ». Bède le vénérable a vu, lui aussi, l’argument qu’on pouvait en tirer, et l’a noté.
La troisième citation vient du psaume 67, où il est dit du Dieu d’Israël : « Les chars de Dieu sont des milliers de myriades, des milliers qui se réjouissent. Le Seigneur est parmi eux dans le Sinaï, dans le sanctuaire. Tu es monté en haut. Tu as rendu captive la captivité, tu as reçu des dons des hommes. » Tout cela Paul l’attribue au Christ dans Éphésiens 4 : « À chacun de nous est donnée une grâce selon la mesure du don du Christ. C’est pour cela qu’il a dit : montant en haut, il a rendu captive la captivité, il a donné des dons aux hommes ».
La quatrième et la cinquième citations. Psaume 96 : « Adorez Dieu tous ses anges ». Psaume 101 : « Toi, Seigneur, au début tu as formé la terre, et les cieux sont les œuvres de tes mains. Ils périront, mais toi, tu demeures ». Saint Paul applique ces deux passages au Christ, Hébreux 1. Dans cette épitre, il prouve qu’il est plus grand que les anges, parce que dans le psaume 96, on ordonne aux anges d’adorer le Christ. Et dans le psaume 101, le Christ est appelé créateur du ciel et de la terre, ce qui ne peut en aucune façon convenir aux anges.
La sixième citation est de Isaïe 6 : « J’ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé, et les choses qui étaient sous lui remplissaient le temple. Les séraphins se tenaient au-dessus, six ailes à l’un, six ailes à l’autre. Avec deux ailes ils se voilaient le visage, et avec deux autres ils voilaient leurs pieds, et ils volaient avec deux autres. Et ils s’écriaient l’un à l’autre : Saint, saint, saint le Seigneur Dieu, remplie est la terre de sa gloire. » Et plus bas : « Et il dit à cette armée : va, et parle à ce peuple : aveugle leurs yeux, et alourdis leurs cœurs ». On ne pouvait pas décrire plus clairement la majesté divine. Et bien que les adversaires attribuent cela au seul Père, saint Jean, chap 12, l’applique au Christ. Car, après avoir cité ces paroles du chapitre 6 d’Isaïe (« il a aveuglé leurs yeux et endurci leurs cœurs, pour qu’ils ne voient pas avec leurs yeux »), il ajoute les avoir entendus chanter : « Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu tout-puissant qui était, qui est, et qui viendra, » Qui donc viendra, sinon le Christ ?
Car c’est de lui ce que l’on lit dans le symbole : « Qui viendra juger les vivants et les morts ». De lui ce que dit saint Paul aux Philippiens 3 : « Nous attendons le Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ ». Et à Timothée 2, 4 : « Par son avènement et son règne ». Et plus bas : « Non seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement ». Et aux actes 1 : Les anges disent : « Ce Jésus qui vous a été enlevé pour monter au ciel viendra de la même façon ». Enfin, rien n’est plus souvent répété dans l’Écriture que la venue du Christ pour juger. Il ne faut pas conclure de tout cela que la triple invocation sacrée ne convient qu’au Christ, car elle se réfère sans doute possible à la trinité des personnes. Car ces paroles (qui était, qui est et qui viendra) peuvent être comprises de trois façons. Le grec Aretas (au premier chapitre de l’apocalypse) réfère « qui est » au Père, « qui était » au Fils, et « celui qui vient » (c’est ainsi qu’il le lit), à l’Esprit Saint. Et avec autant de raison on peut référer « qui était » à l’Esprit saint, et le « qui viendra » au Fils. Bède le vénérable et Rupert (chap 1 apocal) appliquent tout ce passage au Père. Mais, à cause de l’unité de la nature, ils voient, dans le Père, le Fils et le Saint Esprit. Primasius et saint Thomas d’Aquin donnent de ce passage une excellente interprétation. Ils l’attribuent au complet au Fils. Au Fils le « qui est », à cause de son immutabilité, au Fils le « qui était », à cause de son éternité, et au Fils le « qui viendra », à cause du jugement. Comme le note avec raison saint Thomas, parce que, après le supplice de la croix, les Juifs croyaient que le Christ était éteint, c’est fort opportunément que saint Jean dit de lui qu’il continue à vivre, puisqu’il est « celui qui est », et « celui qui était » avant même de naître de la Vierge, et « qui viendra » pour imposer aux impies et aux infidèles les peines qu’ils ont méritées. Mais, cependant, dans le Fils qui seul apparaîtra visiblement pendant le jugement, viendront aussi invisiblement le Père et le Saint Esprit. L’autorité du jugement appartiendra à toute la trinité, même si le Fils exercera seul le jugement dans sa forme humaine. « Car le Père a donné tout jugement au Fils » (Jean 5).
Le septième vient d’Isaïe 8 : « Sanctifiez le Seigneur des armées lui-même, Il est, lui, votre peur et votre terreur. Il sera pour vous sanctification, pierre d’achoppement et de scandale, pour les deux maisons d’Israël, un nœud coulant et une ruine pour les habitants d’Israël, Plusieurs viendront buter sur elle, ils tomberont, et ils seront broyés par elle. » Ici, en toute clarté, de l’aveu même de tous les Juifs, le Dieu suprême et le Seigneur des armées est appelé pour les uns une sanctification, et pour d’autres une pierre d’achoppement et de scandale, un nœud coulant et une ruine.
Or c’est au Christ lui-même qu’attribuent ce texte saint Luc, saint Pierre, et saint Paul. Car on lit dans Luc 2 que Siméon a dit au sujet du Christ : « Il est placé pour la ruine et la résurrection de beaucoup ». Et aux Romains 9 : « Que dirons-nous ? Que les Gentils qui ne cherchaient pas la justice ont accueilli la justice, cette justice qui vient de la Foi. Mais en cherchant la justice dans la loi de la justice, Israël n’est pas parvenu à atteindre la justice. Pourquoi ? Parce que les Israélites ne l’ont pas recherchée avec la foi, mais les œuvres. Car ils ont buté sur la pierre d’achoppement, comme il est écrit : voici que je place en Sion une pierre d’achoppement, une pierre de scandale. » Pierre 11 : « À vous les croyants, l’honneur, mais aux incroyants la pierre d’achoppement et de scandale ».
La huitième vient d’Isaïe 40 : « La voix de celui qui crie dans le désert : préparez un chemin pour le Seigneur, rendez droits dans le désert les sentiers de notre Dieu. » C’est du Dieu d’Israël que ces choses sont dites par Isaïe. Car les Juifs ne donnent pas le nom de Seigneur et de Dieu à d’autres qu’au seul vrai Dieu, surtout les prophètes et les saints. Et pourtant, que cette voix soit celle de saint Jean Baptiste préparant un chemin pour le Christ, tous les évangélistes l’attestent. Matt.3, Marc 1, Luc 1, Jean 1. Le Christ est donc le Seigneur et le Dieu d’Israël dans lequel les adversaires ne voient que le Père. La neuvième vient d’Isaïe 45 : « Je suis Dieu, et il n’y en a pas d’autre, je le jure sur moi-même. Et tout genou fléchira devant moi ». Romains 14 : « Nous nous tiendrons tous debout devant le tribunal du Christ. Car il est écrit : Je vis, moi, le Seigneur. Et tout genou fléchira devant moi ». Tu vois comment, au témoignage de l’apôtre, le Christ est ce Dieu en dehors duquel il n’y en a pas d’autre.
La dixième vient d’Isaïe 41, 44, 48. « Je suis le premier et le dernier. » C’est du Dieu d’Israël que sont dites ces choses. Or, dans l’apocalypse, on lit : « Je suis l’alpha et l’oméga ». Et, un peu plus bas : « Je suis le premier et le dernier; je suis vivant et je fus mort ». La onzième est tirée de Malachie 3. « Voici que j’envoie mon ange, et il préparera le chemin devant ma face ». C’est ainsi que parle le Dieu d’Israël, car tous les codex (hébreux, grecs, chaldéens, latins) ont « devant ma face ». Et, pourtant, le Christ lui-même (en Matt. 11) dit que cet ange est Jean Baptiste, qui prépara un chemin devant la face du Christ. En Luc 1, Zacharie dit : « C’est devant la face du Seigneur que tu prépareras ses voies ». Quoi de plus clair ? À qui saint Jean Baptiste prépara-t-il la voie si ce n’est au Christ ?
Mais il vaut la peine de voir ce que les adversaires objecteront à cela. Même s’ils n’ont pas réagi à chacun de ces points, ils y sont quand même allés de quelques commentaires négatifs. . Les transylvaniens (livre 2, chap 20) répondent vaguement qu’on peut appliquer au Christ les choses qui sont dites de Dieu parce que Dieu a communiqué au Christ sa divinité. A la première citation, ils répondent : « Nous ne tentons pas le Christ, nous, comme eux ont tenté son Dieu ». Ou : « Ne tentons pas réellement le Christ, comme eux l’ont tenté en figure ». Car, dans le même endroit, tout leur arrivait en figure. Je n’ai pas vu de réponse à la deuxième. À la troisième, Franciscus David et Blandratra (5 Alb) répondent que ces paroles (montant en haut) ne sont pas dites du Dieu d’Israël, mais sont une prophétie du Christ futur. À la quatrième, Franciscus David (dispute 3) et Blandratra (dispute 6) répondent que le Christ doit être adoré, parce que Dieu l’a ordonné ainsi, non comme Très-Haut, mais comme fils du Très haut.
Les ministres transylvainiens (livre 2 et dernier chapitre) et Franciscus David (dispute Alb) disent que ces paroles (« et toi, Seigneur, au début tu as fondé la terre ») ne peuvent s’entendre que du Père; qu’aux Hébreux, saint Paul a voulu montrer que le Christ est le fils du vrai dieu, et c’est pour cela qu’il a apostrophé le Père en lui disant : « Et toi, Seigneur ». Et ils prouvent leur interprétation en prétendant qu’autrement saint Paul contredirait le symbole des apôtres, où le Père est présenté comme le seul créateur du ciel et de la terre. Il s’opposerait aussi au Christ qui appelle souvent son Père créateur du ciel et de la terre (Matt 11 : « Je te reconnais, Père, comme le Seigneur du ciel et de la terre ». Il se contredirait également lui-même, car il avait déjà dit que les siècles avaient été faits par le Fils. Ce n’est pas le Fils qui a fait le ciel, mais le Père par le Fils. Enfin, parce que ce serait une ineptie de comparer le Fils à un ange si le Fils était créateur, car la créature n’a rien de commun avec le Créateur.
À la sixième (Isaïe 6, et Jean 12), Basilius répond (sans la dispute 2 Alb) que ce fut une vision en figure. Car nul n’a jamais vu Dieu tel qu’il est. On ne peut donc rien prouver à partir de ce texte. À la neuvième, ils font allusion à la réponse de Francis David (disp Alban 8), où il a dit que tout genou fléchit devant lui non parce qu’il est le Dieu Très-Haut dont parle Isaïe, mais parce que Dieu a exalté l’homme Christ, et « lui a donné un nom au-dessus de tout nom » (Philip 2), c’est-à-dire Jéhova, et pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse. A la dixième citation (je suis le premier et le dernier), Franciscus David répond (dispute 3 Alban et 8) que ces paroles n’ont pas le même sens quand elles sont dites du Dieu d’Isaïe (48), et quand elles sont dites du Christ (apocalypse 1 ), car dans l’apocalypse, elles s’appliquent à l’homme Dieu, puisqu’elles viennent après « je fus mort ». On dit que le Christ est le premier parce qu’il est élevé au-dessus de toutes choses; qu’il est le dernier parce qu’il est le complément des œuvres de Dieu.
Mais ces choses se réfutent facilement. La première. On ne peut pas dire que c’est parce que Dieu a communiqué au Christ sa divinité qu’on peut appliquer au Christ ce qui est dit du Dieu d’Israël, car comme ils disent que le Christ n’existait pas avant de naître de Marie, et que c’est dans le temps que Dieu a fait le Christ Dieu, les choses que l’on dit de Dieu ne peuvent donc pas être référées au Christ avant qu’il soit né. Or Paul dit )1 Cor 10), que, en revenant de l’Égypte les Juifs dans le désert ont tenté le Christ. Je demande ensuite. Comment Dieu a-t-il donné au Christ sa divinité ? Car il ne la lui a pas donnée en l’engendrant de toute éternité, puisque cela, ils le nient. Mais il la lui a donnée par inhabitation et onction. Mais, de cette façon Dieu a donné sa divinité même aux anges et aux hommes; et pourtant on ne peut pas leur appliquer ce qui a été dit de Dieu dans les Écritures. De plus, l’inhabitation de Dieu dans le Christ ne peut faire du Christ un Dieu, autrement le Roi serait un palais de dieux. L’onction n’accorde pas non plus la véritable divinité, mais une certaine participation créée, comme cela est bien connu. On ne peut donc pas attribuer à celui qui n’est dieu que par onction tout ce qui est dit du Dieu d’Israël.
Leur réponse à la première citation ne vaut rien, car c’est au même Christ que saint Paul rapporte leurs tentations et la nôtre. Nous ne pouvons pas dire que c’est Dieu qu’ils ont tenté, et nous, le Christ, Et ce qu’ils disent au sujet de la figure ne sert à rien, car les figures de l’ancien testament sont de vraies histoires au sens littéral du terme, qui ont à être comprises comme telles, même si elles peuvent, en plus, signifier autre chose, comme on peut le déduire du chapitre 10 de l’épitre 1 au Corinthiens. Car on raconte que les fils d’Israël ont forniqué et adoré des idoles, et qu’ils ont été pour cela punis par Dieu de diverses façons; et, qu’en cela, ils ont été une figure du peuple chrétien qui sera puni de la même manière, s’il commet de semblables péchés. Mais c’est en toute réalité et à la lettre qu’ils ont forniqué, que les adorateurs d’idoles ont été punis. C’est donc en toute réalité et à la lettre qu’ils ont tenté le Christ, comme il convient de le comprendre. Ajoutons que les transylvaniens ne recourent aux figures que pour ne pas avoir à admettre que le Christ était avant de naître de la Vierge Marie. Et Paul dit là clairement que le Christ a été dans le désert avec Moïse (non en tant qu’homme, mais en tant que Dieu). « Ils buvaient, dit-il, de la pierre spirituelle qui les accompagnait : la pierre était le Christ ». C’est-à-dire que les Juifs buvaient dans le désert de l’eau de la pierre, mais cette pierre n’était pas une pierre matérielle qui fournit par sa propre vertu de l’eau à boire, mais elle était invisible et spirituelle; elle leur était toujours présente, les accompagnait toujours, et leur fournissait toute chose. Cette pierre était véritablement le Christ, et c’est ainsi que tous l’expliquent, et on peut difficilement y trouver un autre sens.
La réponse à la troisième citation ne vaut rien. Car même David (psaume 67) a parlé prophétiquement de la future ascension du Christ. Et pourtant, du même Christ il dit au même endroit qu’il était descendu autrefois au mont Sinaï, et qu’il avait traversé le désert avec son peuple. Toutes choses qui ne pourraient lui convenir s’il n’avait pas existé avant l’incarnation. Saint Jérôme et Théodoret ont donc eu raison de dire, en expliquant ce texte, que David a voulu signifier que c’était la seule et même personne qui était descendue du Sinaï devant les Juifs d’autrefois, et qui était ensuite montée au ciel en présence des apôtres.
La quatrième réfutation n’est pas solide, car notre raisonnement ne portait pas sur l’adoration, mais sur le fait que ce qui a été dit du Dieu d’Israël ((psaume96) est appliqué au Christ par saint Paul. Nous en déduisions que le Christ est le Dieu d’Israël. Nous n’avons pas dit que le Christ est le vrai Dieu d’Israël parce que les anges ont reçu l’ordre de l’adorer (même si ce serait un bon argument, que saint Paul a utilisé), Non, cet argument nous ne l’avons pas fait nôtre. Dans le psaume 96, David dit que le Dieu d’Israël doit être adoré par les anges. Or, saint Paul affirme que celui qui, au témoignage de David, doit être adoré par les anges, c’est le Christ. Donc, au témoignage de saint Paul, David affirme que le Christ est le Dieu d’Israël.
La réfutation de la cinquième citation n’a été obtenue que par une corruption du texte. Car saint Paul n’apostrophe pas le Père, mais il cite divers textes de l’Écriture, parmi lesquels il cite celui-là, comme la conjonction « et » le montre. « Il dit aux anges qu’il fait de ses anges des esprits, et de ses messagers une flamme de feu. Et il dit au Fils : ton trône, Dieu, dans les siècles des siècles, « et » toi, Seigneur, au début, tu as fondé la terre. » Les raisons apportées par les transylvaniens sont des plus légères, et je m’étonne qu’elles n’aient pas été réfutées par Pierre Melius. Je dis à la première et à la deuxième que le Père du Christ est le Créateur, mais non sans son Verbe, avec lequel il est un seul créateur comme il est un seul Dieu. Car c’est ce même Christ qui a dit (Jean 5) : « Le Père opère toujours, et moi de même ». Et pourtant c’est le même qui dit dans Jean (14) : « Le Père qui demeure en moi c’est lui qui fait les œuvres ». Chacun d’eux crée vraiment, car chacun a en lui la toute puissance, et la même toute puissance. On dit que le Père crée par le Fils, mais on ne dit pas que le Fils crée par le Père, pace que Dieu a créé le monde par sa puissance et sa sagesse. Le Fils, lui, est appelé par saint Paul Vertu et Sagesse de Dieu (1 Cor 1), et bras du Seigneur par Isaïe, chap 53.
À la quatrième, je dis que Paul a comparé le Christ aux anges parce qu’il était sur le point de dire que, par sa passion, il a été fait inférieur aux anges. Afin que nous ne pensions pas qu’il est, de tout point, inférieur aux anges, il le compare aux anges, et montre qu’ils n’ont entre eux rien de commun, puisque le Christ est le Fils, et les anges sont des serviteurs. Voir le discours 2 d’Athanase contre les ariens. La réponse donnée à la sixième citation ne vaut rien, car même si Isaïe n’a pas vu l’essence de Dieu, cette espèce qu’il a vue ne laisse pas de représenter le Dieu d’Israël. Et puisque pour saint Jean, cette espèce désignait le Christ, il s’ensuit que le Christ est le Dieu d’Israël.