Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 291)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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18 sept 2019

CONTROVERSE SUR LE SACREMENT DE MARIAGE = 33 ch

LIVRE UNIQUE

Il y a sept controverses sur le sacrement de mariage.   La première porte sur le genre : est-il un sacrement de la nouvelle loi ?  La deuxième porte sur la matière, la forme et le ministre.  La troisième sur l’unité du mariage.  La quatrième sur l’indissolubilité ou le divorce.  La cinquième, sur les empêchements.   La sixième, sur le juge des causes matrimoniales.  La septième, sur les cérémonies.

Ont écrit sur le mariage contre les hérétiques   Thomas Waldensis (tome 2, chapitre 130 et suivants),  Jean Roffensis (dans sa défense du livre du roi Henri V111),   Alphonse a Castro (livre 2 contre les hérésies, au mot nuptiae),  Ruardus  Tapperus (dans l’explications des articles 18, 19 et 20 des docteurs de Louvain),   Pierre a Soto (dans l’institution des prêtres, et dans des leçons sur le mariage),   Dominique a Soto (4,  dist 26).  Le cardinal Hosius  (explication du symbole, chapitres 55 et 56),  Guillaume Lindanus (livre 4 de la panoplie,  chapitre 94,  Jean Eck (tome 4 sur les sermons,  sermon  69, à la fin),  Tilmann  (dans son livre sur les sept sacrements, chapitre 6),   François Victoria  (dans sa relecture du mariage), Javellus (dans son livre sur la philosophie chrétienne, cinquième partie).

PREMIÈRE CONTROVERSE

LE MARIAGE EST-IL UN SACREMENT PROPREMENT DIT

Les premières controverses auront cinq parties, car il faut d’abord expliquer l’état de la question, les erreurs des hérétiques,  la vérité prouvée par les saintes lettres,  et confirmée par la tradition et les témoignages des pères, et corroborée par des raisonnements  variés et d’un grand poids, et la réfutation des adversaires.

CHAPITRE 1

L’État de la question et les erreurs des hérétiques

Quand nous nous demandons si le mariage est un sacrement proprement dit, nous nous demandons si, en plus d’être le contrat civil d’un homme et d’une femme institué pour la propagation et l’éducation des enfants, il est aussi un signe, un symbole externe de la religion, auquel serait annexée, de par l’institution divine,  la promesse d’une grâce justifiante.  Sur cette définition générale à peu près tous donnent leur accord,   autant les hérétiques que les catholiques.  Il est certain que les luthériens et les calvinistes, avec lesquels nous dissertons principalement, ne nient pas que nous soyons en présence d’un sacrement de la nouvelle loi,  là où se trouvent un symbole externe, une promesse de grâce, un mandat divin ou une institution divine.   Dans presque tous les siècles, il y en a eu beaucoup qui estimèrent  qu’une de ces trois choses était absente dans le mariage, et qui, pour cette raison , ne le considérèrent pas comme un sacrement.

Les anciens hérétiques, Simon, Saturne, les gnostiques, les manichéens et d’autres  enseignèrent que le mariage ne venait pas de Dieu, et n’était donc pas un sacrement.  Simon le magicien , le prince de tous les hérétiques, introduisit la turpitude de pouvoir user indifféremment des femmes, au témoignage de saint Augustin  (livre des hérésies, chapitre 1).  Saturnin, disciple de Simon, enseigna ouvertement  que se marier et avoir des enfants  était l’œuvre du diable, au témoignage de saint Irénée (livre 1, chapitre 22).  Marcion professa la même hérésie, lui qui croyait que les noces étaient illicites, au témoignage de saint Jérôme  (livre 1 contre Jovinianus).  Tatien qui fut un auditeur de saint Justin, fut le patron de cette erreur (selon le témoignage de saint Irénée, livre 1, chapitre 30).  Et c’est de là que les Euticrates sont sortis, dont parle Épiphane dans  l’hérésie 16, et saint Augustin, dans l’hérésie 25.  Saint Augustin écrit, là, que, son Épiphane,  les encratites  étaient des Tatiens schismatiques.  Il attribue la même hérésie aux Adamiens  (hérésie 31), la même que celle des manichéens (hérésie 46).  Socrate (livre 2, chapitre 3 de sn histoire)  attribue la même hérésie  aux Eustathiens, ainsi qu’aux priscillianistes (saint Léon, pitre 91 à Turbius.  La même à certains apostoliques ou plutôt apostats du temps de saint Bernard (sermon 66 sur le cantique des cantiques).  La même aux Albigeois  (saint Antonin dans son somme théologique ( par 4 tit 11, chapitre 2, verset 5).

Les hérétiques de notre temps ne nient pas que le mariage soit licite, et qu’il ait  été institué par Dieu, mais ils nient qu’il soit un symbole auquel est annexée la promesse d’une grâce justifiante.  Et c’est surtout pour cette raison qu’ils ne voient pas un sacrement dans le mariage.  Luther (dans son livre sur la captivité de Babylone, chapitre sur le mariage), soutient que dans le mariage,  il n’y a aucun signe institué par Dieu,  ni aucune promesse de grâce.  Calvin (livre 4, chapitre 19, verset 34) enseigne que la notion de sacrement ne convient pas plus  au mariage qu’à l’agriculture, ou qu’à une échoppe de barbier ou à un  métier de cordonnier.  Philippe (dans les lieux, au titre de mariage) et Kemnitius (2 par examen, page 1204 jusqu’à la fin),  reconnaissent dans le mariage un mandat de Dieu et une promesse de grâce, mais non  celle qui justifie et réconcilie l’homme avec Dieu.  Et, pour cette raison, ils nient que le mariage soit un sacrement proprement dit, semblable au baptême et à l’eucharistie.  Ils reconnaissent, cependant, que, d’une certaine façon, il est un sacrement.

Parmi les catholiques, il y en a un seul, Durand, qui soutient que le mariage  ne peut  être appelé un sacrement  que par équivoque ( 4 dist 26,  quest 3). Kemnitius, évidemment, s’en sert comme porte-drapeau.  Mais tous les autres théologiens, comme Durand le reconnait, enseignent le contraire.  C’est donc contre toutes ces erreurs que le concile de Trente (session 14, canon 1)  dit anathème à tous ceux qui nient que le mariage est un sacrement proprement dit, qu’il a été institué par Jésus-Christ, et qu’il procure la grâce.  Nous ne doutons aucunement que cette sentence est très vraie, et nous allons nous évertuer à la confirmer par la sainte Écriture.

CHAPITRE 2

On prouve par l’Écriture que le mariage est un sacrement proprement dit

Pour prouver que le mariage est un sacrement proprement dit,  il faut démontrer trois choses.  Il a été institué par Dieu; il est le symbole d’une chose sacrée; et  il a la promesse de la grâce qui justifie.  Que le mariage a été institué par Dieu,  on peut l’entendre de deux façons.  Une première.  A  été voulue par Dieu l’union du mâle et de la femelle, en tant qu’elle se rapporte à la propagation du genre humain.  Une deuxième.  Cette institution est de Dieu en tant qu’elle se rapporte à la signification d’une chose sacrée, et qu’elle sanctifie les humains ainsi unis.  C’est de la première manière que les hérétiques d’autrefois qui condamnaient le mariage,  niaient que le mariage était de Dieu.  C’est de l’autre que les luthériens et les calvinistes  qui ne condamnent pas le mariage,  nient qu’il est de Dieu.

Que le mariage, vu de la première façon,  soit une bonne chose qui vient de Dieu, les saintes Écritures l’enseignent manifestement.  Et on s’étonne qu’il y en ait qui errent dans une chose aussi évidente.  Genèse 11 : « Il n’est pas bon, dit Dieu, que l’homme soit seul.   Faisons-lui une aide semblable à lui. »  Commentant ce texte (livre 9, chapitre 7 de la Genèse au sens littéral), saint Augustin enseigne que la femme n’est nécessaire à l’homme  que pour la procréation et l’éducation des enfants.  Car, en d’autres choses, les hommes sont mieux aidés par d’autres hommes.  Ces paroles de la Genèse 2 (: « À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à son épouse. ») sont dites par Adam, mais sous la dictée du Saint-Esprit.  Car, le Christ (en saint Matthieu 19) attribue ces paroles à Dieu. C’est donc Adam au nom de Dieu, ou plutôt Dieu par la bouche d’Adam,  qui a ainsi parlé.  Elles sont donc évidemment, une approbation du mariage.

De nouveau, en Matthieu 19, le Christ a dit : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. »  Le Fils de Dieu ne s’est pas intéressé au mariage  et ne l’a pas orné d’un insigne miracle pour une autre raison que pour nous indiquer que c’est lui qui a fait le mariage, comme saint Augustin le note.  Et l’apôtre  (1 Corinthiens 6)  écrit : « Celui qui marie sa fille fait bien. » Et, au même endroit : « Si la vierge se marie,  elle ne pèche pas. »   Et en 1 Timothée 4, il dénonce à l’avance les hérétiques futurs   qui prohiberont le mariage.  Et au chapitre 5 : « Je veux que les jeunes filles  se marient, qu’elles procréent des enfants, qu’elles soient des mères de famille ».  Et dans Hébreux 13 : « Le mariage est honorable. »  Ensuite les Écritures sont pleines non seulement de témoignages, mais d’exemples de grands saints qui plurent à Dieu tout en étant mariés.    Se présentent les conciles anciens, comme celui de Gangre (chapitre 11) et de Bracarensis 1 (canon 1), qui ont condamné les hérésies susdites.

Selon la deuxième manière, le mariage a été institué par Dieu comme un signe  d’une chose sacrée.  C’est ce que quelques-uns tentent laborieusement de prouver avec des textes obscurs de l’Écriture.  Comme celui de saint Matthieu 9 : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »  Mais, il n’est pas nécessaire ici de tant suer, car si nous prouvons  que le mariage est le signe d’une chose sacrée, à laquelle est annexée une promesse de grâce, il s’ensuivra nécessairement qu’il a été institué par Dieu, même si nous n’avons pas de passage de l’Écriture qui nous rapporte cette institution de Dieu. Car aucun homme, aucun ange ne peut instituer un signe de cette sorte.   C’est ce que reconnaissent ingénument les adversaires.  Philippe (apologie confession d’Augusta , art 13, Calvin  (livre 4, chapitre 19, verset 2)  et Kemnitiius  (2 par examen page 13.)  Et c’est de cette manière que nous avons démontré ailleurs  que les sacrements de confirmation, d’extrême onction  et d’ordination ont été institués par Dieu.

En ce qui a trait à la deuxième manière, le mariage est le signe d’une chose sacrée, et n’est donc pas seulement un contrat civil,  mais aussi un mystère et un sacrement.  Nous allons le prouver cela  avec le chapitre 6 de l’épitre aux Éphésiens : « Cela est un grand sacrement, je dis dans le Christ et dans l’Église ».  Où il y a trois choses à  observer attentivement.  C’est fort mal à propos que Luther, Calvin et Bèze écrivent  que  les catholiques ont été induits en erreur  par la traduction latine du texte grec, qui rend le mot mystère par sacrement, car, ce qui en grec se dit mystère reçoit en latin,  le nom de sacrement.  Et l’apôtre qui écrivait en grec n’a pu nommer le sacrement que par un mot grec.

Ce n’est pas seulement à cause de ce mot sacrement que les catholiques tiennent que le mariage est un sacrement proprement dit.  Dans plusieurs textes de l’ancien et du nouveau testament,  on lit le mot sacrement, comme en Tobie  12, Daniel 11, Colossiens 1,  1 Timothée 3,  Apocalypse 1 et 17.  Et aussi dans cette épitre aux Éphésiens, chapitres 1 et 3.  Et pourtant, à partir d’aucun de ces s textes, nous n’avons  fabriqué un nouveau sacrement proprement dit.  Ce sont ces mêmes passages que citent les adversaires pour nous enseigner que les catholiques ne doivent pas fabriquer un sacrement à partir d’un mot.  Et comme nous ne le faisons pas, ils ne citent ces passages qu’à notre avantage.  On peut même en déduire que ce n’est pas en se fondant sur un seul mot que les catholiques ont inventé un nouveau sacrement, puisqu’il n’en ont vu aucun dans  tant d’autres mots semblables.  Ce n’est donc pas à partir de ce seul mot que le mariage est un vrai sacrement.  Cependant nous prouvons ce que nous avons entrepris de prouver par ce texte, que le mariage est un signe ou symbole sacré, et non seulement un contrat civil et naturel.

Il faut considérer ensuite de quoi le mariage est un signe. De l’union du Christ et de son  église, ou de  l’union de l’homme et de la femme.   Luther et Calvin, au lieu cité, ainsi qu’Érasme et Bèze, soutiennent que l’apôtre appelle grand sacrement ou sacrement mystérieux l’union du Christ avec l’église.  Et  ils en déduisent que le mariage, en ce lieu, est appelé un symbole ou signe.  Car, ils ne veulent pas que le mot sacrement, dans ce texte, ait le sens de signe d’une chose sacrée, mais de la chose sacrée ou mystérieuse elle-même.  Leur argument n’est rien d’autre que ceci : Paul a écrit : je dis cela dans le Christ et dans l’église.  Et, comme soutient  Érasme, il n’y a pas de mystère dans l’union d’un homme avec une femme, puisque cela se voit tous les jours. »

Mais, ils se trompent manifestement.   Car, d’abord, ils ont contre eux tous les anciens interprètes de ce texte.  Saint Ambroise : « Le grand sacrement du mystère signifie l’union de l’homme et de la femme. »  Saint Jérôme dit, en parlant de l’union d’Adam et d’Ève : « C’est cela même qui est interprété par l’allégorie dans le Christ et dans l’église. »  Et un peu plus bas, il cite saint Grégoire de Naziance  qui rapportait ainsi les paroles de saint Paul : « Je sais que ce texte est plein de sacrements ineffables, et recherche le cœur divin d’un interprète.  Or moi, à cause de la petitesse de ma compréhension, je pense qu’il faille entendre cela dans le Christ et dans l’Église. »  Quand il parle d’un texte plein de sacrements,  il pense aux paroles de la Genèse.  Et, ensuite, le grand mystère dont parle saint Paul, il le place dans le mariage en tant qu’il représente l’union du Christ et de l’église.

Saint Jean Chrysostome (homélie 20 dit, en expliquant ce passage de l’épitre aux Éphésiens, écrit : « Il a bel et bien dit que c’est un grand mystère.  Comme s’il disait : en toute vérité, cette allégorie  ne rabat pas l’amour conjugal. »  Et ensuite : « C’est vraiment un mystère, et un grand mystère, en laissant de côté celui qui engendre, qui nourrit et qui enfante, qui met au monde dans la peine et les souffrances, qui vit avec une femme qu’il n’avait jamais vue avant, et  qui la préfère à tous.  Vraiment c’est un mystère.  Et quand ces choses arrivent, les parents n’en reçoivent pas d’offense. »  Vois comment saint Jean Chrysostome reconnait que le grand mystère réside dans le mariage, où Érasme n’a pu voir aucun mystère.  Théophylacte et Oecumenius  parlent dans le même sens.  Ensuite, saint Augustin explique ce passage de la même façon (livre 1 sur les noces et la concupiscence, et au  chapitre 10, il dit : « Le sacrement des noces est recommandé aux fidèles mariés.  D’où l’apôtre dit : aimez vos épouses. »

On peut ensuite réfuter les adversaires avec ce texte.  Car, quand l’apôtre dit : cela est un grand sacrement, le pronom cela doit nécessairement référer à ce qui précède de plus près. Car c’est un démonstratif de la chose dont il s’agit.  Or, ce qui précède de plus près , c’est : « l’homme laissera son père et sa mère et adhérera à son épouse.  Et ils seront deux dans une même chair » .  La sentence de  saint Paul doit donc être la suivante : que l’homme laisse son père et sa mère et adhère à son épouse, et qu’ils soient deux dans une même chair,  c’est une grande chose, parce que ça représente l’union du Christ et de son Église.

De plus, on déduit la même chose de toute l’argumentation de ce chapitre.    Car, l’apôtre exhorte les époux à une bienveillance mutuelle, et parmi d’autres arguments, il avance que leur union n’est pas une chose légère et méprisable, mais qu’elle inclut un grand mystère,  du fait qu’elle réfère au Christ et à l’ Église.  Si, selon nos adversaires, tout le mystère est constitué par le Christ et l’Église, et n’a rien à voir avec le mariage, toute l’argumentation de saint Paul s’effondre, car on ne comprendra pas facilement ce que vient faire, à la fin du chapitre,  cette commémoration du mystère du Christ et de l’Église.

Ajoutons, enfin, que saint Paul ne dit pas en grec :  en kristô  kai ekkèsia, mais eis Kriston  kai eis tèn ekklèsian.  Il indique clairement par ces paroles que le Christ et l’Église ne sont pas le terme de ce mystère ou du signe mystique; et qu’en conséquence, le mystère est dans le mariage, mais que cette signification du mystère se termine dans ou est référée au Christ et à l’Église.

Les arguments des adversaires ne prouvent rien.  Car, le « moi je vous dis »  signifie, comme l’expliquent saint Jérôme et saint Grégoire de Naziance, et d’autres : moi je rapporte ce mystère du mariage au  Christ et à son église.  Et au sujet de ce qu’objectait  Érasme, qu’il n’y  avait  aucun mystère dans l’union de l’homme et de la femme, je réponds  qu’il n’y a aucun mystère dans le fait qu’un homme s’unisse à une femme, puisque les prostituées  et les animaux le font aussi.   Mais que l’un soit uni à l’autre par un lien indissoluble,  de façon telle qu’ils ne puissent pas se séparer même s’ils doivent en subir de grand inconvénients, et s’ils perdent tout espoir de progéniture, cela ne peut pas exister sans un grand mystère.

Mais Kemnitiius nous oppose deux textes de saint Augustin contre notre interprétation.  Un tiré  du traité 9 sur saint Jean, où saint Augustin nie  que le sacrement dont parle l’apôtre soit  l’union de l’homme et de la femme, et  enseigne qu’il n’est que dans le Christ et l’Église : « Ils seront, dit-il, deux dans une chair.  Ce sacrement est grand. »  Et pour que quelqu’un ne pense pas que cette grandeur de sacrement ne soit dans chaque homme ayant une femme, il dit : je dis dans le Christ et dans l’Église.  L’autre texte est tiré du livre 1 des noces et de la concupiscence, chapitre 21, où il dit : « Dans le Christ et dans l’église est un grand sacrement, c’est-à-dire dans tous les hommes et toutes les femmes, mais cependant le sacrement  d’une union inséparable. »

Je réponds que, quand il traite du mariage,  saint Augustin prend le mot sacrement dans un double sens.  Le premier, pour un lien sacré et indivisible, ce qu’il n’appelle pas tant sacrement que chose du sacrement (livre 1, chapitre 10 sur le mariage et la concupiscence).  Le second, pour le signe d’une union sacrée.  Selon le premier sens, il dit que le grand sacrement est dans le Christ et dans l’église, dans les hommes mariés.  Car, tous les fidèles mariés sont minimes par rapport au Christ et à l’Église. Même si autant le lien entre le Christ et l’Église qu’entre les gens mariés ne soit pas plus petit, mais plus grand,  parce que tout à fait indissoluble.  C’est de l’autre façon qu’il entend le mot (dans son livre sur le bien conjugal, chapitre 18),  où il dit que le sacrement de chacun des mariages signifie la sujétion  d’une seule église à un seul Dieu .  Et (dans le livre 1 sur les noces et la concupiscence, chapitre 10, il dit ouvertement  que le sacrement des noces est recommandé aux fidèles mariés par saint Paul aux Éphésiens.

Troisièmement, on doit expliquer si ce grand mystère consiste, selon l’apôtre,  dans l’union d’Adam et d’Ève ou dans les autres unions ? Et bien qu’on ne puisse pas nier qu’Adam et Ève aient été des figures du Christ et de l’église, en ce qu’Ève a été formée de la côte d’Adam dormant,  cependant, dans ce passage,  l’apôtre  ne réfère pas le grand mystère au mariage d’Adam et d’Ève,  mais aux mariages des fidèles chrétiens.  Car, tout d’abord, les mots  de la Genèse qu’il allègue lui-même : (qu’il laisse son père et sa mère), s’entendent de tout mariage.  Car, il n’a pas dit : je quitterai, mais l’homme quittera.  On ne peut donc pas rapporter ces mots au mariage d’Adam et d’Ève.  Car, Adam n’a pas quitté son père et sa mère,  pour adhérer à son épouse, puisqu’il n’avait ni père mère.   C’est donc des futurs époux qu’il parle quand il dit : il laissera.   Il ne parle pas donc pas de lui, puisqu’il  savait fort bien qu’ il  était déjà uni à son épouse.        Ensuite, en Matthieu 9, le Christ conclut de ce verset de la Genèse que le mariage est indissoluble : ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.      Le Christ ne voulait certes pas  nous enseigner là que le mariage d’Adam et d’Ève était indissoluble, mais que celui des époux en général, sur lesquels les Juifs l’avaient interrogé, ne devait pas être dissous.

Au chapitre 5 aux Éphésiens, quand l’apôtre présente comme argument  ces paroles de la Genèse pour prouver la proposition générale que les hommes doivent aimer leurs femmes,            il a voulu que ces paroles soient entendues de tout mariage.  Et même si ces paroles peuvent être entendues de tout mariage, cependant l’apôtre ne place en lui le sacrement que s’il est référé au mariage entre chrétiens.           Car il ne dit pas  « ce sacrement a été grand », mais est grand dans le Christ et l’Église.  Voilà pourquoi saint Augustin (dans le livre du bien conjugal), affirme souvent  que le mariage n’est un sacrement que dans l’Église.  Et saint Thomas (4 dist 26, quest 2, art 2)  que c’est seulement dans le nouveau testament que le mariage représente l’union du Christ et son église. Et c’est aussi ce qu’enseignent Ruardus (dans l’explication de l’article 18) et les autres.

Il nous reste donc à montrer par l’Écriture divine , la troisième chose qui est requise à l’existence d’un sacrement, la promesse de la grâce. On le déduit d’abord de ce passage du chapitre 5 de la lettre aux Éphésiens.  Car, en ce passage, on ne nous enseigne pas seulement que le mariage est un signe de l’union du Christ avec son église par conformité de nature, mais aussi par la charité spirituelle avec laquelle le Christ aime son église, et la gouverne saintement., et l’église adhère au Christ par la foi, l’espérance et la charité, et lui est soumis par nature.  On ne peut pas douter que cela soit vrai, parce que le Christ n’est pas seulement  uni à son église par conformité de nature, mais à tout le genre humain.  Ce n’est qu’à l’Église qu’il est uni comme un époux à son épouse, par un amour spirituel.  Et c’est pour cela qu’il est nécessaire que ce mariage signifie aussi cette union spirituelle qui est entre le Christ et son église.

Et aussi parce que le bienheureux Paul insiste beaucoup sur cette union spirituelle quand il dit :  l’Église est soumise au Christ, et le Christ a aimé son église et s’est livré pour elle, pour la sanctifier. »  Le mot mariage ici ne peut signifier rien d’autre  qu’un contrat civil entre un homme et une femme, ainsi qu’une union spirituelle d’âmes.  Et voilà pourquoi, au même endroit, l’apôtre n’avertit pas seulement les homes d’aimer leurs épouses, comme le Christ a aimé son église, et comme les femmes obéissent à leurs maris, comme l’église obéit au Christ.  Si Dieu a uni l’homme et la femme pour cette fin,  à savoir pour que par une union spirituelle, ils signifient l’union spirituelle du Christ  et de l’église, il leur a sans aucun doute donné  la grâce sans laquelle ils n’auraient pas cette union spirituelle.

Et on le confirme cela par d’autres textes de l’Écriture.  1 Timothée 2 : « Elle  sera sauvée par la génération de fils, si elle demeure dans la foi, dans l’amour, dans la sanctification, avec sobriété. »   Il faut noter là le « par la génération d’enfants » mis à la place de « pour »,  « dans. »  Car, l’apôtre ne veut pas signifier que la procréation d’enfants est une cause de salut, mais que, dans l’état de mariage, ou dans l’état de génération,  la femme  sera sauvée par ses enfants , si elle demeure dans la foi, la charité et la sanctification.  Et c’est ici qu’on se défait de certaines questions posées par certains : si la femme est sauvée par la procréation d’enfants, comment seront sauvées les vierges ou les stériles ?  On trouve souvent dans l’Écriture cette phrase : pour quelqu’un,  par quelqu’un, dans quelqu’un.  Dans les Actes 15 : « Par tout le sabbat, on lisait Moïse. »   Actes 26 : « Par toutes les synagogues, il allai les punissant. »  Romains 4 : « Pour qu’il soit le père de tous les croyants par le prépuce. »  Car, le prépuce n’était manifestement pas la cause pour laquelle Abraham était le père de tous.  Mais existant dans un prépuce, il a été fait père de tous par la foi.

Il faut noter en second lieu, que le « si elle demeure » est dans certains codex latins au pluriel : si elles demeurent.  Voilà pourquoi certains pères ont renvoyé la parole de Dieu aux  fils  plutôt qu’aux mères.    Ce qui pourrait se faire correctement si nous lisions si elle demeurait, comme le lit saint Augustin dans le psaume  LXXX111, et à la suite de saint Augustin, Bède le vénérable : si elles demeurent, comme on lit dans la plupart des codex.  Car, comme ils l’ont bien compris, et comme l’ont noté Sedulius et Primatius,  l’apôtre passe souvent du singulier au pluriel, comme dans ce chapitre : « Semblablement, que les femmes, dans un habit  orné,  et peu après : « que la femme apprenne en silence ».              Et en Galates 6 : « Vous qui êtes spirituels, instruisez-vous de cette façon, te considérant toi-même, de peur d’être tenté. »

De la même façon, dans ce passage, le sens sera : elle sera sauvée par la procréation d’enfants,  si elles demeurent etc, c’est-à-dire si chacune d’entre elles demeure dans la  foi.Comme Cajetan l’explique non sans raison : s’ils persévèrent,  elle et son mari.  Car, il serait difficile de référer ces mots aux enfants.   Car, qui voudrait que le salut des mères dépende de la persévérance de leurs enfants ?  De plus, éduquer et instruire des enfants se rapporte  plus au père qu’à la mère.  Et ce pendant l’apôtre a voulu que ce soit quelque chose de propre aux mères,  pour les consoler parce qu’il leur avait interdit de parler dans les églises.  Ajoutons que Calvin et Bède  admettent en note que le s’ils persévèrent, se rapporte aux mères plutôt qu’aux fils.

Cette explication ayant été posée comme fondement, voyons ce que l’apôtre requiert des femmes mariées.  « Si elle demeure dans la foi, la charité et la sanctification,  avec sobriété ».  Il énumère là quatre biens du mariage chrétien,  contre quatre maux qui, sans la grâce de Dieu,  ne peuvent pas être évités dans le mariage .                 Le premier mal est ne pas conserver la fidélité à son conjoint. Le deuxième, les haines, les rixes, qui naissent subitement entre époux.  Le troisième l’immondice et la turpitude qui nait de la rébellion des membres.  Le quatrième, l’intempérance. C’est à ces maux que saint Paul oppose la fidélité, l’amour, la sanctification et la sobriété, dans lesquels il faut demeurer, comme ayant été reçus dans la célébration elle-même du mariage.  Et dans 1 Corinthiens 7,  il appelle don de Dieu le mariage, comme la virginité : « Chacun a son don de Dieu, un autre comme ceci, un autre comme cela. » Et à 1 Thessaloniciens 4, il exhorte les époux à s’abstenir de la fornication, et de posséder son vase dans la sanctification, celle qui a été reçue antérieurement par le mariage.

CHAPITRE 3

On prouve avec les pères que le mariage est un sacrement

S’avancent les témoignages des pères qui convaincront les adversaires de mensonge manifeste.  Car, Calvin a écrit (livre 4, chapitre 19, verset 24), que « personne avant Grégoire  n’a vu que le mariage avait été donné comme sacrement ».  Bèze (dans son annotation au chapitre 5 aux Éphésiens) prétend que « le mariage n’a jamais été appelé sacrement par saint Jérôme ou par saint Augustin ».  Kemnitius  (2 par examen page 1225), affirme qu’avant le temps de saint Augustin, « on ne peut pas montrer que  l’appellation générique de sacrement ait été attribuée au mariage ».  Mais ces déclarations sont des mensonges impudents, ou l’admission d’une grande ignorance.

Saint Léon a précédé saint Grégoire  de cent cinquante ans.  Cependant, dans son épitre  92 à Rusticus, évêque de Narbonne, il appelle le mariage un mystère et un sacrement : « Puisque la société des noces a été dès le début constituée de telle sorte qu’en plus de l’union des sexes, elle ait elle-même le sacrement du Christ et de l’Église,  on ne peut douter  que la femme n’appartienne pas au mariage où on enseigne que les noces ne sont pas un mystère. »   Saint Jean Chrysostome  qui a vécu avant saint Augustin affirme (dans son homélie 29 sur l’épitre aux Éphésiens, citée plus haut), qu’ « il y a un grand mystère dans l’union indissoluble de l’homme et de la femme. » Nous n’avons pas à exiger de saint Jean Chrysostome le mot sacrement, puisque c’est un mot latin (l’équivalent du mot grec mystère), et qu’il écrit en grec.  Saint Ambroise qui a vécu avant saint Augustin et saint Jérôme, (en plus du texte cité plus haut  portant sur le commentaire du chapitre 5 aux Éphésiens),  parlant, dans le livre 1 sur Abraham, chapitre 7, dit de celui qui veut épouser une femme déjà mariée : « Celui qui agit ainsi pèche contre Dieu, dont il viole la loi et dissout la grâce. En conséquence, comme il pèche contre Dieu, il perd   la participation au sacrement céleste ».  Il enseigne là qu’on ne peut trouver un sacrement céleste,  là où le mariage est célébré contre la loi de Dieu.

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