Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 296)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il semble cependant, qu’un scrupule demeure encore.  Car, quand les catholiques enseignent  qu’à cause du défaut du sacrement, les bigames ne peuvent pas être promus aux ordres sacrés, il semble, comme le note Kemnitius, que, pour les catholiques, les deuxièmes noces ne sont pas un mariage.  Je réponds que les bigames ne peuvent pas être initiés aux ordres sacrés, non parce que leur mariage n’est pas un sacrement, mais parce que leur manque une certaine perfection du sacrement.  Car, celui qui est monogame signifie que le Christ est le mari d’une seule épouse.  Celui qui est bigame signifie que le Christ est l’époux d’une, ce qui suffit pour le sacrement. Mais il ne suffit pas qu’il est le mari d’une, de façon à ne pas l’être d’une autre.  Et c’est à cause de ce défaut de signification, et pour d’autres raisons dont nous avons discuté dans la dispute sur la bigamie des clercs,  que les bigames ne sont pas admis aux saints ordres.

CHAPITRE 10

De la bigamie de plusieurs femmes simultanément

Maintenant, pour en venir à l’autre partie de la controverse, le premier parmi les chrétiens qui ouvrit la porte à la polygamie simultanée  semble avoir été l’empereur Valentinien, prince pieux, par ailleurs,  et catholique.  Comme le rapporte Socrate  (livre 4, chapitre 27 de son histoire), il s’éprit d’une certaine Justine, et a voulu en faire sa femme, tout en retenant sa première épouse Sévéra, de laquelle il avait reçu son fils Gratien.  Pour couvrir d’un voile son intempérance, il promulgua une loi  qui autorisait n’importe qui à avoir simultanément deux femmes.

À notre époque, Luther s’efforça, parmi ses erreurs innombrables,  de retirer aussi  des enfer  cette erreur dont les fidèles avaient perdu le souvenir.  Car, dans ses propositions sur la bigamie des évêques (1528), il écrit ainsi aux propositions 63 et 66 : « Connus sont les droits mosaïques  au sujet de l’épouse du frère défunt,  et de la fille corrompue à l’insu du père,  qui forcent à être le mari de plusieurs femmes, qui ne sont pas plus abrogés  que les autres choses.  C’est-à-dire  qu’ils sont facultatifs : ni interdits, ni commandés. »  Et plus haut, (à la proposition 62 et suivantes), il dit que les païens se scandaliseront peut-être si les chrétiens ont deux femmes.  Mais, cependant, chez les Juifs, ce n’est pas un scandale, et on ne peut donc pas montrer que ce soit illicite.  Et parce que, dans toute l’Europe et toute l’Afrique,  il n’y a point d’autres païens que  les Juifs et les musulmans,  à qui leur pseudo prophète a concédé le droit à la multitude des femmes, selon la sentence de Luther, il serait permis aux hommes de toutes ces régions d’avoir plusieurs femmes ?  Quoi donc ?

Le même Luther, dans l’explication de la Genèse (1525),  dispute non en passant, mais explicitement, dans son commentaire  sur le chapitre 16,  sur la question suivante : est-il permis aux chrétiens, à l’exemple d’Abraham, d’avoir plusieurs femmes ?  Il répond que ce n’est ni prohibé ni commandé, mais facultatif.  Et si quelqu’un ne veut pas introduire cette nouvelle coutume, il ne pourra pas non plus la réprouver,  puisque les exemples des pères la rendent facultative.   Les anabaptistes suivent cette sentence de Luther, comme l’atteste Kemnitius  (2 par, examen, page 1229.)  Là ou il reconnait que c’est à bon droit que le concile de Trente a condamné cette erreur de la polygamie simultanée.  Il devra donc aussi reconnaitre que c’est à bon droit qu’il condamne l’archi prophète Luther,  qui est tombé dans la même erreur.  Comme il est condamné dans le concile de Trente (session 24), par ces paroles : « Si quelqu’un dit qu’il est permis aux chrétiens d’avoir plusieurs femmes en même temps, et que c’est  quelque chose qui n’est prohibé par aucune loi divine,  qu’il soit anathème. »  Ces paroles du concile que Kemnitius approuve sont dirigées manifestement vers Luther, dont c’est la sentence propre, que la polygamie n’est ni prescrite ni interdite par Dieu.

Et cette définition du concile de Trente est loin d’être une nouveauté.  La même chose, autrefois, avait été définie par le pape Siricius (épitre 1), par le pape Innocent 1 (épitre 9), et par le pape Innocent 3, (chapitre gaudeamus sur le divorce,) et par beaucoup d’autres, et chez Gratien 24, (question 3, canon an non).

Cette vérité, on peut la confirmer par les arguments suivants.  Le premier.  Le Christ (en Matth 19) renvoie le mariage à sa première institution, et veut qu’elle ait encore la même valeur. Or, la première institution excluait la polygamie. La polygamie est donc prohibée par le Christ.  On prouve ainsi la majeure.   Quand les pharisiens demandèrent au  Seigneur  s’il était permis de répudier l’épouse, il répondit que ce n’était pas permis.  Car celui qui fit l’homme et la femme les fit mâle et femelle, en disant : à cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, et ils seront deux dans une seule chair.  Ils ne sont donc plus deux, mais une seule chair.  Donc,  ce que Dieu a uni, que  l’homme ne le sépare pas. »

Et comme les pharisiens insistaient en disant que Moïse avait permis le libelle de répudiation,  le Seigneur  répondit  en ramenant toute la question à la première institution : c’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos épouses.   Au commencement, il n’en était pas ainsi.     Que le mariage institué au début excluait la polygamie simultanée,  on le prouve d’abord par la manière de parler.  Car les paroles sont au singulier : il les a faits mâle et femelle.  Et : il adhèrera à son épouse.   Ils seront deux dans une même chair. Elles indiquent ouvertement  que Dieu a voulu que le mariage soit l’union  d’un seul avec une seule, non avec plusieurs.

Deuxièmement.  Par cette explication du Christ : ils ne sont donc pas deux, mais une seule chair.  Ces paroles signifient que le mariage,  institué au début, avait pour effet d’unir les conjoints en une seule chair.  Or, si quelqu’un s’unit à plusieurs,  il n’y aura pas une seule chair, mais,  plusieurs.   Ce n’est pas tant une union qu’une division que ferait un tel mariage.  Troisièmement, la chose apparait clairement  par la première création de l’homme. Car si Dieu avait voulu que le mariage soit l’union de l’un avec plusieurs, il aurait créé Adam non avec une seule femme, mais avec plusieurs, qu’il aurait pu  avoir toutes pour épouses.  Car, Adam ne pouvait prendre pour épouse que celle qui avait été créée avec lui. Il répugne aussi totalement à la nature que le père épouse sa fille ou sa nièce.  Or, en dehors d’Ève, toutes les femmes étaient soit les filles, soit les nièces d’Adam.  Dieu força donc Adam à être monogame.

Se présente ensuite le consentement des pères.   Car, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, Bède, Théophylacte,  et saint Anselme, dans leurs commentaires du chapitre 19 de saint Matthieu, saint Ambroise (dans son livre sur les veuves, à la fin),  et saint Augustin (dans son livre 1, chapitre 9 sur les noces et la concupiscence) enseignent tous que le mariage, tel qu’il a été institué au début, excluait la polygamie.  Et les raisons un peu avant alléguées étaient tirées de ces mêmes pères.

Secondement.  Le Christ (Matthieu  5 et 14, Marc 10, Luc, 16) déclare  que fornique celui qui renvoie sa femme.  On déduit de ces témoignages que la polygamie est complètement illicite de droit évangélique.  Car, on dit qu’il fornique celui qui renvoie sa première femme,  parce qu’il ne pouvait pas la renvoyer.  Et si, devant les hommes, elle semble renvoyée,  elle est encore l’épouse de celui qui l’avait épousée jadis.  Car, si par la répudiation, elle cessait d’être l’épouse, il ne forniquerait pas celui qui la renvoie pour en  prendre  une autre.  Et s’il fornique celui qui en prend une autre,  du vivant de la première,  il n’est donc pas permis d’avoir plusieurs épouses, à moins de vouloir que les adultères soient licites.  Et s’il n’est pas permis d’en prendre une autre, après avoir renvoyé la première,  cela sera encore moins permis si on retient la première.  Car il n’est pas permis d’en prendre une autre après renvoyé la première, parce que la première est encore l’épouse.  Et est encore bien plus épouse, celle qui n’a pas été renvoyée.  Voilà pourquoi, du vivant de la première femme,  qu’elle soit renvoyée ou gardée,  il est illicite d’en prendre une autre.

À Cajetan, cet argument ne semble pas assez solide.  Commentant le 19ième chapitre de saint Matthieu, Cajetan dit que cet argument ne manque de pas de scrupule, à cause des paroles de saint Marc.  Et ensuite, écrivant sur le chapitre 10 de saint Marc, il explique le scrupule noté auparavant.  C’est que, en rapportant les paroles du Seigneur,  saint Marc ne dit pas : « Celui qui en prendra une autre sera adultère, mais celui qui en prendra une autre forniquera  avec elle.  Cajetan veut en déduire (si je le comprends bien. Il parle obscurément à sa manière habituelle) que le second mariage  n’est pas appelé par le Christ un adultère tout simplement,  mais un adultère qui fait injure à la première épouse. C’est-à-dire un adultère improprement dit, et selon tel ou tel point de vue,  mais non absolument et proprement.

Mais ce scrupule peut facilement être éliminé.  Car, d’abord ces mots : sur elle, on ne les trouve pas dans Matthieu au chapitre 19, et dans Luc, chapitre 16, car, ces évangélistes disent absolument  qu’il est adultère celui qui agit ainsi.   Il importe peu que Cajetan dise  qu’il faut expliquer Matthieu et Luc d’après Marc, parce qu’il aurait ajouté ce que les autres avaient omis.  Car, même s’il arrive aux évangélistes d’omettre quelque chose que complète un autre, ce qu’ils disent est quand même toujours vrai,  et de façon qu’ils peuvent être compris même par ceux qui n’ont pas lu les autres.   Autrement, ceux qui n’ont qu’un évangéliste, seraient induits en erreur.  Voilà pourquoi l’explication d’un évangéliste par un autre ne doit jamais être telle que sans elle, deviendrait faux ce que l’un des quatre raconte.

Il faut donc que soit vrai ce que Matthieu et Luc disent, à savoir  qu’est vraiment adultère celui qui prend une deuxième femme, du vivant de la première.  Autrement, seraient induits en erreur ceux qui liraient Matthieu et Luc sans Marc.   De plus, les mots « il  fornique à cause d’elle » (il est adultère sur elle) n’enlèvent pas l’adultère, mais le déclarent,  et ajoutent quelque chose en plus.  Car, commettre un adultère sur la femme renvoyée, c’est être un vrai adultère,  avec en surcroit, l’injure d’une injuste répudiation.  Et expliquer autrement,  c’est sans aucune raison abandonner le sens propre et naturel des mots,  et imaginer des tropes à sa guise, ce qui serait permis s’il était permis de corrompre et de détourner les Écritures de leur vrai sens.

Ajoutons que saint Augustin  (livre 1, chapitre 11, sur les mariages adultérins), et Bède (dans son commentaire du chapitre 10 de Marc, expliquent Marc comme nous l’avons dit.  Et Innocent 3 (au chapitre gaudemus, sur les divorces) a tout l’argument que  nous avons expliqué jusqu’à présent.  Et, avant lui, Innocent 1 (épitre 3  à Exuperius, chapitre 6) et tous les autres pères  que nous citerons dans la prochaine question,  qui affirment qu’est un vrai adultère  celui qui s’unit à une autre épouse, après avoir répudié  la première.   Mais, peut-être que Cajetan voulait dire que  forniquer sur elle, c’est commettre un vrai adultère,  parce qu’alors est amenée une autre épouse, en dépit de la première épouse,  qui est injustement renvoyée.  Mais que si la première consent à n’être que retenue, il n’y a pas d’adultère quand on en prend une deuxième.  Et donc que les paroles du Seigneur n’interdisent pas formellement la polygamie.

Je réponds que le consentement de l’épouse  n’est pas requis, et ne suffit pas pour rendre licite la polygamie.  Car, dans la chrétienté,  où la polygamie est interdite,  il ne serait pas permis à un mari  de prendre une autre  épouse,  même si la première le voulait absolument.  Au temps des patriarches, où la polygamie était permise, le consentement de la première épouse  n’était pas requis.  Comme on le lit des épouses de Jacob.  Car, il n’est pas vraisemblable que Lia ait consenti que Jacob couche  avec  Bala,  la servante de sa rivale Rachel.  Il n’est pas non plus vraisemblable que Rachel  ait consenti que Jacob couche avec  Zelpha, servante de Lia.  Mais, Jacob usait de son droit.  De la même façon,  David  avait plusieurs épouses, à l’insu des premières.  Et on ne lit  jamais que le mari ait demandé le consentement de sa première épouse, pour qu’il lui soit permis de coucher avec une autre.  Voilà pourquoi ce qui fait un adultère  ce n’est pas prendre une autre femme sans le consentement de la première, mais de prendre une autre femme du vivant de la première, celle qui demeure toujours l’épouse.

Troisièmement.  On le prouve par l’apôtre.   Partout où il est question de mariage, on parle toujours d’une  femme au singulier.  Comme aux Corinthiens 7 : « Que chacun ait sa femme. » Et,  « es-tu lié à une femme,  ne cherche pas de séparation. »  Ensuite, le même apôtre écrit ouvertement  qu’une femme ne peut pas, du vivant de son mari, se marier à un autre .  Romains 7 : « Du vivant de l’homme,  on appellera adultère  celle qui prendra un autre homme. »  Et 1 Corinthiens 7 : « À ceux qui sont unis par un mariage,  ce n’est pas moi qui prescris, mais le Seigneur qui  prescrit à la femme de ne pas quitter son mari.  Mais, si elle le quitte, qu’elle demeure chaste, ou qu’elle se réconcilie avec son mari. »  Et plus bas : « La femme est liée à la loi,  aussi longtemps que son mari vivra.  Si sont mari décède, elle est libérée de la loi.  Qu’elle se marie avec qui elle veut. »  Ces passages prohibent expressément la polygamie de la part des hommes, c’est-à-dire  que plusieurs hommes n’épousent pas simultanément plusieurs femmes.  Car, même s’il répugne moins à la raison et à la nature qu’un homme ait plusieurs femmes,  qu’une femme ait plusieurs maris, comme nous le montrerons plus bas,  les deux répugnent  à la raison.

Et de plus, quoi qu’il en soit du droit de la nature, selon le doit évangélique, l’homme et la femme sont égaux  par rapport à la foi et au du conjugal, comme saint Paul l’explique lui-même, (1 Corinthiens 7), quand il dit : « Que l’homme rende à la femme ce qui lui est du, et la femme ce qui est du à son mari.  La femme n’a plus le pouvoir sur son corps, mais son mari.  De la même façon, l’homme n’a plus le pouvoir sur son corps, mais la femme. »  Par ces paroles, l’apôtre signifie  que, dans le contrat matrimonial chrétien,  qui est le sacrement du seul Christ avec l’Église,  le mari est uni à sa femme de façon à ce qu’il se livre totalement à elle, comme elle se livre totalement à son mari.  Il sui de là  que, comme la femme ne peut pas, sans injustice, se livrer à un autre homme, l’homme ne peut pas, lui non plus, se livrer à une autre femme sans injustice.

Voilà pourquoi, bien que saint Augustin  ait écrit dans son livre sur le bien conjugal (chapitre 17) qu’il était plus absurde qu’une femme ait plusieurs maris qu’un homme ait plusieurs femmes, cependant (dans les mariages adultérins, livre 1, chapitre 8), il a enseigné que, dans le mariage chrétien, la femme était semblable à l’homme  en ce qui a trait à la monogamie. Et c’est pour cette raison  qu’au témoignage de l’apôtre, la femme sera adultère si, du vivant de son mari, elle vit avec un autre homme; et l’homme sera aussi adultère si, du vivant de sa femme, il vit avec une autre femme. Nous en déduisons donc, selon l’apôtre, ce syllogisme.  Selon l’apôtre, la femme ne peut pas avoir simultanément plusieurs maris.  Or, selon le même apôtre,  la femme et l’homme sont égaux à ce sujet.  Donc, l’homme ne peut pas, selon l’apôtre, avoir plusieurs femmes.

Quatrièmement.  La polygamie, tant de la part de l’homme que de la part de la femme, répugne au droit de la nature et à la nature du mariage.  Il n’est donc pas licite, surtout dans la loi évangélique, qui retire toutes les permissions qui avaient été accordées dans l’ancienne loi.  L’antécédent,  qui porte sur la polygamie d’une femme avec plusieurs maris, est sur et certain.  Car, une telle polygamie répugne à toutes les fins du mariage.  On peut, sur le plan de la doctrine,  distinguer quatre fins du mariage.  La fin première est la production et l’éducation d’enfants.  Or, comme une femme ne peut enfanter qu’une fois par année, un mari suffit.  Si elle était unie à plusieurs, elle n’enfanterait pas plus souvent, mais plus rarement,  ou jamais.  Car l’expérience nous montre que les prostituées  sont infécondes.  Et aucun de ces hommes ne connaitra ses enfants, ce qui nuirait certainement à l’éducation des enfants.

L’autre fin du mariage est la société domestique,  et le partage des tâches qui sont nécessaires à la vie.  Car, comme l’enseigne Aristote (dans son livre 8 de l’éthique, chapitre 12),  l’homme et la femme ne sont pas unis seulement pour procréer,  comme les animaux, mais aussi pour cohabiter,  pour régir ensemble la famille, et se répartir entre eux les tâches domestiques, les unes convenant aux hommes, et d’autres aux femmes.  Cette fin serait totalement empêchée par la présence de plusieurs hommes  dans la même famille.   Ce  corps aurait plusieurs têtes.   Plusieurs serviteurs peuvent être au service d’un seul maitre, mais un seul serviteur ne peut pas correctement servir plusieurs maîtres.  De la même façon, même si un mari, dans certaines circonstances, peut avoir plusieurs femmes, une femme ne peut, en aucune façon, avoir plusieurs maris.

La troisième fin est que le mariage soit un remède contre la concupiscence.  Or, le mariage d’une femme avec plusieurs hommes non seulement n’est pas un remède contre la concupiscence, mais ne peut que fomenter les rixes,  des discordes implacables entre rivaux.  Ces discordes, la femme ne peut pas les apaiser, parce qu’il lui revient de se soumettre et d’obéir, non de diriger et de dominer.   La quatrième fin est d’être le sacrement du Christ et de l’Église.  La polygamie répugne grandement à cette fin.  Car, il n’y a qu’un seul Dieu a être uni avec son église.  Et l’église ou l’âme ne peut s’unir à d’autres dieux qu’en forniquant.    Dans son livre sur la doctrine chrétienne (chapitre 12),  et dans son livre sur le bien conjugal (chapitre 17) il prouve cette sentence par les exemples d’anciens saints.   Nous lisons que parmi les saints, certains eurent plusieurs épouses.  Mais qu’une femme ait eu plusieurs maris, nous le lisons jamais.

En ce qui a trait à la polygamie qui fait qu’un homme ait plusieurs femmes,  tous n’admettent pas qu’elle soit contraire au droit naturel. Car, Durand  (4 dist 33, quest 1) et Alphonse évêque d’Abulensis (chapitre 9, Matth question 30),  enseignent qu’elle ne répugne pas à la nature.  Mais le pape Innocent  (dans son épitre Gaudemus sur le divorce),  et la plupart des théologiens (dist 33, livre 4 des sentences), soutiennent l’opinion contraire.  Car, si la polygamie ne répugne pas à la première fin du mariage, qui est la procréation et l’éducation d’enfants,  elle répugne, cependant, ouvertement, aux autres fins.  Car, la seconde fin qui est la cohabitation sociale et le gouvernement de la maison,  n’est pas peu empêchée par la multitude des femmes.

Car même si la femme est sujette à son mari,  elle ne n’est pas en tant que servante ou domestique, mais en tant qu’égale.  Voilà pourquoi elle a, elle aussi, la main haute dans la maison , comme l’enseigne saint Jean Chrysostome  (homélie sur l’épitre aux Éphésiens).  Et saint Thomas prouve la même chose ( 1 par quest  92, art 3), par la production de la femme.  Car, ce n’est ni de la tête, ni des pieds qu’elle a été formée, mais d’une côte, pour qu’elle ne soit pas dominée par le mari, ni traitée comme une servante,  mais comme sa compagne, et sa collatérale.    Et c’est ce qu’attestent les paroles d’honneur.  On appelle reines les épouses des rois, et impératrices les épouses des empereurs.  Or, comme  toute principauté, de par sa nature, aime la singularité, (comme l’enseigne saint Augustin dans le bien conjugal), il répugne  au mariage qu’un seul homme ait plusieurs épouses.

Et c’est ce qui nous fait comprendre l’argument de saint Augustin, au lieu cité,   par lequel  il prouve que ce n’est pas autant contre la raison qu’un homme ait plusieurs femmes qu’une femme ait plusieurs maris.  Car, ce n’est pas contre la raison qu’un maître ait plusieurs serviteurs, alors que c’est contre la raison qu’un serviteur ait plusieurs maîtres.  Cet argument ne prouve pas  qu’il ne soit pas absolument contre la raison  qu’un seul mari ait plusieurs épouses, puisqu’il y a une grande différence entre la sujétion des serviteurs à un maître et la sujétion de l’épouse à son mari.  Il prouve seulement  qu’il est moins absurde  qu’un homme ait plusieurs femmes qu’une femme ait  plusieurs maris, puisque l’homme est la tête de la femme, et la femme n’est pas la tête de l’homme.

La troisième fin, qui est le remède contre la concupiscence,  est empêchée par l’union simultanée d’un homme avec plusieurs femmes.  Car, sans aucun doute possible,  un seul homme ne peut pas rendre à chacune de ces épouses ce qui leur est du,  comme il le ferait à une seule.  Et, comme nous l’avons dit plus haut, c’est une iniquité  que l’homme ne se livre pas totalement à son épouse, quand  la femme se livre totalement à son mari.  Et de plus, comme il peut à peine se faire  qu’une ne soit pas aimée plus qu’une autre,  des rixes et des contentions  naissent facilement de la polygamie.  Comme c’est le cas même des femmes saintes, comme Sara et Agar, Lia et Rachel, et entre Anne et Phenena.  Et il n’est pas vrai ce que dit Durand que ces rixes n’arrivent que par accident, à cause de la méchanceté des femmes.   Au contraire,  c’est plutôt par accident que de telles rixes n’éclateraient pas à cause de la bonté des femmes,  puisque la polygamie les apporte avec elle.

La quatrième fin, le sacrement, répugne à la polygamie.  C’est ce qu’on voit dans l’institution elle-même du mariage.  Car, si la polygamie était conforme à la nature,   Dieu l’aurait instituée au début, parce qu’elle était, à cette époque, nécessaire à la propagation de l’espèce.  Et elle aurait donc une origine naturelle.  Mais, au contraire, c’est la monogamie que Dieu a institué au tout début.   La polygamie n’est donc  pas selon la nature .   On peut tirer un cinquième argument de l’usage de l’Église.  Car, si la polygamie était permise aux chrétiens, il faudrait le prouver en citant des exemples de chrétiens qui ont eu plusieurs femmes.  Car, il  n’y a pas à s’étonner que Luther ne puisse citer que les exemples des patriarches  pour prouver que la polygamie est licite, et pas un seul exemple de saints qui ont vécu pendant seize siècles.  Que conclure donc ?  Que non seulement les chrétiens ont toujours pratiqué la monogamie, mais aussi les païens romains.  Car, dans le droit civil romain, les polygames  sont, par les empereurs romains, marqués d’infamie et  d’autres peines, comme on le voit par ceux  qui sont notés d’infamie  (dans la loi 1 item, canon des noces incestueuses, loi cum qui).  Aristote aussi, dans les politiques, prescrit la monogamie.  Que cela suffise.

CHAPITRE 11

On solutionne l’argument des adversaires tiré de l’exemple des patriarches

Il faut réfuter l’argument de Luther et des anabaptistes tiré de l’exemple d’Abraham,  de Jacob et de David, et des autres patriarches qui eurent plusieurs femmes, et qui ont été bien vus et bien reçus de Dieu.  Nous allons réfuter cet argument de plusieurs façons.  Quelques-uns soutiennent que les pères n’ont eu qu’une seule épouse légitime, et que les autres ont été des concubines.   Ce qu’ils prouvent d’abord par ces paroles de saint Jean 8 : «Nous ne venons pas de la fornication.»   Ils semblent vouloir dire, selon Euthymius, qu’ils ne descendent pas de Agar, la concubine d’Abraham, mais de Sara,  sa femme légitime.  Ensuite l’Écriture appelle souvent concubines les femmes que les patriarches prenaient en plus de leurs épouses.  Et elle enseigne que leurs fils n’étaient pas des héritiers, comme ces pages de la Genèse nous le montrent (25) : «Abraham donna à Isaac tout ce qu’il possédait;  et il fit des dons aux fils de ses concubines.»

Enfin, les pères.   Saint Ambroise (livre 1 sur Abraham, chapitre 4) voulait excuser Abraham, qui, du vivant de Sara, avait connu une autre femme.  Il  apporte trois raisons.  La première. À cette époque, l’adultère n’était pas encore prohibé par une loi,  La deuxième. Ils ont agi par amour de la postérité, et non pour satisfaire leurs passions déréglées,  et avec le consentement de leurs épouses.  Ils en ont fait pénitence.  La troisième.  Ils ont fait cela pour signifier quelque chose, selon l’apôtre aux Galates 4.  Saint Augustin (livre 2, chapitre 9, contre les adversaires de la loi et des prophètes. chapitre 23 contre Faustus, livre 16, chapitre 25, de la cité de Dieu) excuse le crime d’Abraham , que lui objectaient les manichéens, en répondant que ce n’était  pas pour assouvir sa passion mais pour avoir des enfants qu’il avait agi ainsi;  et de plus, qu’il l’avait fait sur la demande de sa femme.  Ils n’auraient eu qu’un mot à prononcer s’ils avaient pensé qu’Agar était la femme d’Abraham.

Ensuite saint Léon (épitre 92, chapitre 4 à Narbonne) fait une distinction entre femme et concubine,  et enseigne que la concubine n’est pas une véritable épouse, de sorte que celui qui , ayant une concubine , épouse une autre femme, n’est pas considéré comme ayant fait un deuxième mariage.   Mais cette opinion est improbable, et ne répond pas à la question.  Car, quoi qu’il en soit de Sara et d’Agar, il est certain que Rachel et Lia ont été deux vraies épouses de Jacob, car l’une et l’autre étaient libres, et l’une et l’autre sont appelées épouses.  Et on peut dire la même chose d’Anne et de Phenenna, les deux épouses d’Héléna, ainsi que de beaucoup d’autres.

Ensuite, qui croira que le patriarche Abraham, homme très saint, et très sage, et comme le père de toute sainteté,  qui, dans l’Écriture, a toujours été nommé avec honneur par les prophètes et les apôtres, qui croirait, dis-je, qu’il ignorait que l’adultère était un péché, ou qu’il pensait pouvoir en commettre un du consentement de son épouse ?  Ajoutons que si elles n’ont pas été de vraies épouses pour les patriarches,  il faudrait dire que les patriarches ont péché non seulement une fois par fragilité humaine, mais pendant toute leur vie, et cela ouvertement et volontairement.  Car, ces femmes, ils les retinrent perpétuellement et publiquement.

Ensuite, Dieu a dit à David (2 Rois 12) : «J’ai donné les épouses de ton seigneur dans ton sein.»  Or, je le demande, comment Dieu pourrait-il être l’auteur d’un adultère ?  Et le bienheureux Paul, (Galates 6), écrit que les deux fils d’Abraham signifiaient deux testaments ou deux peuples;  et que, comme Abraham eut un fils de la femme libre et un fils de la servante, de la même façon, Dieu a eu deux peuples, un de la synagogue servante, et un de l’église libre.  Agar signifiait donc la synagogue.  Or, la synagogue ne fut pas unie  à Dieu par un adultère, mais par une union légitime.  Donc si la comparaison est vraie, si Agar signifie vraiment la synagogue, elle ne fut pas une concubine d’Abraham, mais une véritable épouse.

Mais ces arguments ne sont pas concluants.  Car, le «nous ne sommes pas nés de la fornication», doit s’entendre de la fornication spirituelle qui est l’idolâtrie, non de la fornication charnelle, selon l’explication qu’en donne saint Augustin.  Voilà pourquoi les Juifs ajoutent : «Nous avons un seul Père, Dieu».  Comme s’ils disaient : nous ne descendons pas des gentils idolâtres, qui forniquent avec plusieurs dieux, mais des patriarches adorateurs d’un seul Dieu.  La même chose découle des paroles précédentes, car ils dont dit, un peu avant, avoir Abraham pour père, et ils en concluent qu’ils ne viennent pas de la fornication.  Or, s’il s’agissait de la fornication charnelle, et si, par fornication, ils avaient entendu l’union avec Agar, ils seraient nés de la fornication, même s’ils avaient pour père Abraham. Et s’il s’agit vraiment de la fornication spirituelle, c’est-à-dire, de l’idolâtrie, ils ont raison de dire qu’ils ne viennent pas de la fornication ceux qui descendent d’Abraham, car Abraham ne fut pas un idolâtre, mais un adorateur du vrai Dieu.

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