Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 4)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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16 fev 2017

CHAPITRE 8 Le livre de Baruch

Il y a eu et il y a toujours eu une controverse au sujet du livre de Baruch. D’abord parce qu’on ne le trouve pas dans les manuscrits hébraïques, ensuite parce que ni les anciens conciles, ni les papes, ni les pères que nous avons cités plus haut, ceux-là même qui ont composé le catalogue des livres sacrés, ne se souvinrent de ce livre pour en faire un long commentaire. C’est pourquoi, parmi les catholiques, on trouve un Jean Driedo qui, dans son traité des écritures et des dogmes ecclésiastiques, au dernier chapitre, dernier argument, nie que ce livre soit canonique. Parmi les hérétiques, on découvre un Jean Calvin, au livre 3 de son Institution, chap. 20, 8. Ainsi que Kemnitius dans son examen de la session 4 du concile de Trente.

Mais l’autorité de l’Église catholique nous persuade du contraire, elle qui, à la session 4 du concile de Trente, range le livre du prophète Baruch parmi les livres sacrés. Et à la fête de la Pentecôte, elle ordonne de faire la lecture du prophète Baruch avec celle des autres livres sacrés.

Ne manquent point les témoignages des anciens pères que nous pouvons opposer aux adversaires. Cyprien, dans son livre 2 contre les Juifs, chap 5 : « La même chose chez Baruch : celui-ci est notre Dieu ». Et dans son sermon sur la prière du Seigneur, il cite l’épitre de Jérémie, laquelle est le dernier chapitre de Baruch : « Par Jérémie, dit-il, l’Esprit saint suggère et enseigne que c’est avec les sens que doit être adoré Dieu par toi ». Saint Hilaire, dans la préface de son commentaire sur les psaumes, place dans le canon l’épitre de Jérémie. Le bienheureux Cyrille dans son livre 5 contre Julien, cite Baruch nommément. Clément d’Alexandrie, dans le livre 2 du pédagogue, chapitre trois : « La divine écriture dit magnifiquement ailleurs » , citant le chapitre 3 de Baruch. Le bienheureux Ambroise, dans son livre 1 de la foi, chap. 2, citant ces paroles de Baruch 3 : « Celui-ci est notre Dieu, et aucun autre ne peut être estimé Dieu en dehors de lui », dit : « L’Écriture enseigne qu’il n’y a qu’un seul Dieu ». Et un peu plus bas : « Que dirons-nous de celui de qui un si grand prophète a proclamé : L’Esprit saint dit qu’il ne peut être comparé à aucun autre » Théodoret commente tout le livre, et dans le chapitre 2, il l’appelle en toutes lettres un livre divin. Eusèbe dans sa démonstration de l’évangile, livre 6, chapitre 16, cite le chapitre 3 de Baruch, et il dit ensuite : « Il ne faut rien ajouter aux paroles divines ».

De plus, des auteurs anciens donnent souvent à ce livre le nom de Jérémie, parce que Baruch fut son secrétaire et son disciple, comme on le voit dans le livre de Jérémie, au chap 36. Voilà la raison pour laquelle les conciles anciens et les Pères ne mirent pas Baruch nommément dans le canon. C’est qu’ils estimaient que son livre était une partie des prophéties de Jérémie. Clément d’Alexandrie dans le livre 1 du pédagogue, au chap 10 cite Baruch 3 sous le nom de Jérémie : »Écoute Israël les commandements de vie », et ce passage de Baruch : « Nous sommes heureux, nous, les gens d’Israël, parce que ce qui plait à Dieu nous a été manifesté ». Le bienheureux Ambroise au livre 1 de la pénitence, chap 8, rapporte, sous le nom de Jérémie, des extraits des chapitres 3 et 5 de Baruch. Et dans son livre 3 sur l’hexameron, chap , 14, il en cite d’autres tirés du chap 4 de Baruch. Saint basile, au livre 4 d’Eunome, pas tellement loin de la fin, et saint Jean Chrysostome dans son homélie le Christ est Dieu, opposent aux Gentils ce passage de Baruch 3 « celui-ci est notre Dieu », sous le nom de Jérémie. Saint Augustin dans la cité de Dieu, au chapitre 33, dit que ce passage est cité par quelques-uns sous le nom de Baruch, mais par le plus grand nombre sous le nom de Jérémie. Le même passage est cité sous le nom de Jérémie par le pape Sixte 1, dans sa lettre à tous les fidèles, par Félix 1V dans sa lettre à Pierre d’Antioche, et par Pélage 1 dans sa lettre à Vigile.

Puisqu’il en est ainsi, on ne peut répudier Baruch qu’en répudiant Jérémie. Puisqu’il n’y a jamais eu, chez les anciens, de controverse au sujet du livre de Jérémie, il faut en conclure qu’il n’y a jamais eu non plus chez eux de controverse au sujet du livre de Baruch.

CHAPITRE 9 De certains chapitres de Daniel

Les Juifs, au témoignage de saint Jérôme, dans sa préface sur Daniel, ne tiennent nul compte de l’hymne des trois enfants qui se trouve au chapitre 3 de Daniel, ni de l’histoire de Suzanne, qui se trouve au chapitre 13, ni de l’histoire du dragon tué par Daniel, qui fait partie du chap. 14. Pour la même raison, Porphyre non plus, au livre 12, dans les quinze livres qu’il écrivit contre les chrétiens, comme l’affirme saint Jérôme dans la préface à son commentaire de Daniel. Ni non plus les hérétiques de ce temps, comme Kemnitius, dans son examen 4 du concile de trente. C’est surtout les anabaptistes qui sont les promoteurs de cette erreur.

Les hérétiques, les païens et les Juifs ne sont pas les seuls à répudier cette histoire comme fabuleuse. Parmi les catholiques, Jules l’Africain autrefois la rejeta, au témoignage d’Eusèbe dans le livre 6 chap 23 de son histoire ecclésiastique. Parmi les auteurs contemporains, Jean Driedo au livre 1 et au dernier chapitre des écritures et des dogmes ecclésiastiques fit de même, ainsi que, parmi les demi—chrétiens, Érasme dans ses annotations de la préface de saint Jérôme sur Daniel.

Néanmoins, il est certain que toutes ces parties sont canoniques, comme le prouve le concile de Trente par l’usage qu’en a fait l’Église, Cet argument a une grande force aux yeux de Driedon et des autres catholiques. Le concile ordonne à la session 4 de recevoir les livres sacrés, avec toutes leurs parties, comme ils ont coutume d’être lus dans l’Église catholique. Or, l’hymne des trois enfants est lu pendant la messe du samedi des quatre temps, et tous les jours de fête aux prières de l’office du matin. On lit l’histoire de Suzanne au complet, pendant la messe, le samedi avant le quatrième dimanche du carême. On lit aussi l’histoire du dragon qui est tué par Daniel à la messe du troisième jour après le cinquième dimanche du carême. Non seulement de notre temps, mais même avant les années 200, on lisait dans l’Église toutes les parties de Daniel comme le témoigne Ruffin, livre 2, contre saint Jérôme.

On le prouve en second lieu par le témoignage des anciens. Le bienheureux Ignace dans sa lettre aux Magnésiens, cite l’histoire de Suzanne, chap 13 de Daniel. Tertullien cite la même histoire dans son livre de la couronne du soldat. Saint Cyprien, dans son sermon sur l’oraison dominicale, présente l’hymne des trois enfants, et dit que l’histoire qui contient cet hymne est divine. Le même dit dans son sermon sur les renégats : « Elle parle l’Écriture sainte », puis cite les paroles des trois enfants dans le feu. Au premier livre de la huitième épitre, il produit l’histoire de Suzanne, et au livre 4 de sa sixième épitre, l’histoire du dragon, ainsi qu’au troisième livre de l’épitre 1, et au livre 1 de l’épitre

4. De même dans son sermon sur l’oraison dominicale et dans celui sur l’aumône, il relate l’histoire du banquet d’Habacuq interprété par Daniel. Saint Basile dans son livre sur le Saint Esprit au chap. 30, Épiphane, dans l’Ancorat, et saint Jean Chrysostome dans son homélie 4 au peuple, citent l’hymne ou l’histoire des trois enfants. Et dans son sermon sur les trois enfants, et dans celui sur Suzanne, qui se trouvent à la fin du premier tome, il explique ces histoires et les appelle divines. Théodoret dans son commentaire sur Daniel, explique l’hymne des trois enfants avec les autres parties de ce prophète. Saint Ambroise, dans son livre sur le Saint-Esprit, chap 7, traitant de l’histoire de Suzanne, enseigne clairement que cette écriture est divine, comme d’ailleurs, les autres parties de ce prophète. Saint Augustin, dans son livre sur la nature du bien, chap 16, démontre contre les Manichéens, que les choses corporelles sont bonnes à partir de l’hymne des trois enfants, là où la lumière et les ténèbres etc, louent le Seigneur. Et dans sa lettre 122 à Victorien, il cite la prière de Zacharie, celle-là même qu’il a dite dans la fournaise du feu ardent. Et dans le traité 36, dans Jean, il amène l’histoire de Suzanne. Origène a défendu avec ardeur des parties de Daniel, et surtout l’histoire de Suzanne, affirmant qu’elle était une écriture canonique. De même dans son homélie 1 sur le Lévitique, ainsi que dans sa lettre à Julien l’Africain. Saint Athanase quand, dans sa synopsis, il parvient à Daniel, donne un bref résumé de tout le livre; il consacre plusieurs paroles à l’histoire de Suzanne, à l’hymne des trois enfants, et au dragon qui est tué par Daniel. Et il indique clairement que tous ces développements appartiennent au corpus de la divine écriture.

De plus, il est évident que les anciens conciles, ceux de Laodicée et de Carthage 111, et les premiers pères qui utilisaient l’édition grecque, se référèrent, quand ils retinrent Daniel parmi les livres sacrés, aux codex écrits en langue grecque. Dans les bibles écrites en grec, toutes ces parties s’y trouvaient sans qu’on puisse en avoir le moindre doute, comme on peut sans rendre compte par la synopsis d’Athanase et le commentaire de Théodoret, ainsi que par la préface de Jérôme sur Daniel. On nous montre là que l’Église du Christ lisait Daniel dans la traduction en grec de Théodotion, dans laquelle édition toutes ces parties se trouvent.

Mais les adversaires objectent d’abord que la déclaration de Jérôme qui se trouve tant dans sa préface de Daniel traduit en latin que dans sa préface au commentaire sur Daniel, montre suffisamment que ces chapitres n’avaient pour lui aucune autorité. Mais Saint Jérôme répond à Ruffin dans son apologie 2 que ce qu’il a expliqué ce n’était pas ce qu’il pensait, lui, de Daniel, mais ce qu’en pensaient les Juifs. Mais saint Jérôme appelle fables l’histoire de Suzanne et du dragon. Je réponds. Quand il les appelle fables, il veut dire que ces histoires les Juifs les considèrent comme des fables. J’ajoute que les anciens entendaient par le nom de fables non des choses fictives, mais de vrais récits. Comme saint Luc : « Et il arriva, pendant qu’on leur racontait des fables, et qu’ils cherchaient avec eux… » Minutius Felix, au début du dialogue appelé Octave, appelle une fable un certain récit de je ne sais trop laquelle navigation. Et Clément d’Alexandrie, d’après Eusèbe, livre 3, de son histoire, chapitre 23, se propose de raconter une très vraie histoire de s. Jean. « Écoute, dit-il une fable qui n’est pas une fable ». C’est tout comme s’il disait : écoute une fable, qui n’est ni inventée ni fausse, mais certaine et vraie.

Ils objectent ensuite que, dans l’histoire de Suzanne, le Daniel qui est présenté là est un enfant : « Le Seigneur a envoyé son Esprit saint sur un jeune enfant ». Cela ne peut pas être vrai, car, plus haut, au chapitre 6, on nous dit que Daniel a été un des premiers satrapes du règne de Darius le Mède. Il n’était certainement pas un enfant en ce temps-là. Comment peut-on donc, au chapitre 13, le présenter comme un enfant? Si tu dis que l’Écriture ne rapporte pas tout par ordre, mais raconte d’abord ce qui est arrivé après, et que c’est pour cela que dans les codex des Grecs, où l’ordre chronologique est préservé, tout le livre commence par l’histoire de Suzanne, on te fera l’objection suivante. Dans ce chapitre 13, il est indiqué assez clairement que l’histoire de Suzanne s’est déroulée au début du règne de Cyrus, roi des Perses, car le chapitre finit ainsi : « Et le roi Astyages fut déposé près de ses pères, et Cyrus reçut le royaume des Perses. Ce chapitre nous montrerait donc que Daniel a été un enfant au temps de Cyrus, ce qui est manifestement faux. Car l’enfant Daniel a été déporté avec le roi Jéchonias par Nabuchodonosor, de Jérusalem à Babylone, comme on le dit dans Daniel 1. De plus, de cette époque à celle de Cyrus soixante-dix ans se sont écoulés, comme on le voit dans le livre 1 d’Estras, chapitre 1. Au début donc du règne de Cyrus, Daniel avait environ quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Quel enfant peut avoir quatre-vingt-dix ans ?

Ajoutons que, même au temps de Nabuchodonosor Daniel ne pouvait pas être un enfant, car il était déjà mort, puisque Ezéchiel qui prophétisa au temps de Nabuchodonosor, la cinquième année de la déportation, comme on le voit en 1, fait mention de Daniel comme de quelqu’un qui est déjà décédé. Car, c’est ainsi qu’il parle au livre 14 : « Si Noé, Daniel et Job étaient parmi nous, comme il est vrai que je suis vivant, dit le Seigneur, ils ne libèreraient pas le fils et la fille. » Daniel, donc, en ce temps aurait eu des fils et filles, et serait mort comme Noé et Job. Je réponds que l’histoire de Suzanne s’est déroulée longtemps après les temps de Cyrus, puisque Daniel était un enfant; et les Grecs ont donc raison de la placer au début du livre. Mais les latins n’ont pas mal fait quand ils l’ont rejetée à la fin du livre, pour que nous comprenions que cette histoire ne se trouve pas chez les Hébreux. Ce qui est dit à la fin du chapitre 13 après l’histoire de Suzanne (Et Astyages fut déposé près de ses pères, et Cyrus lui succéda) ne se rapporte pas à l’histoire de Suzanne que l’on vient de raconter, mais est le commencement d’une autre histoire qui se rapporte à Cyrus. Voilà pourquoi, dans les codex grecs, l’histoire de Suzanne est placée au premier chapitre du livre, tandis que ces mots (et le roi Astyages fut déposé près de ses pères) sont placés au début du dernier chapitre, là où l’on rapporte l’histoire de la destruction de Bel, et de la mort du dragon.

Au sujet du passage d’Ezéchiel, saint Jérôme répond, dans son livre 1 sur Jovinien, que le prophète ne parlait pas de quelqu’un qui est déjà mort, mais vivant et jeune. Qu’il avait été nommé avec ces hommes avancés en âge parce qu’il était connu du peuple par la libération de Suzanne, et les interprétations des songes. Ou bien, comme le dit le même Jérôme au chapitre 14 d’Ezéchiel : « Comme Noé vit la joie de vivre avant la calamité du déluge, et comme Job connut le bonheur avant son épreuve, puis sa misère dans la tentation, et de nouveau le bonheur après l’épreuve, de la même manière Daniel connut le bonheur dans le royaume de Juda avant la captivité, puis la captivité et la misère, puis de nouveau le bonheur quand il fut placé par Darius parmi les princes du royaume. Il n’est pas nécessaire que Daniel ait eu des fils et des filles, car le prophète parle par hypothèse, tout comme s’il disait : même si ces trois étaient ici et avaient des fils et des filles, ils ne pourraient pas les mettre à l’abri d’un mal imminent.

Ils objectent, en troisième lieu, ce qui est dit au chapitre quatre de Daniel, qu’il a été jeté dans la fosse aux lions pour lutter contre eux, comme il est dit au chapitre 6. Car on nous rapporte, au chapitre 6, qu’il n’y demeura qu’une nuit, mais au sixième livre, six jours. Je réponds que Daniel a été jeté deux fois en pâture aux lions, une fois par Darius le Mède, parce qu’il avait prié Dieu contre le précepte du roi, ce qu’on nous rapporte au chapitre 6. Il a été de nouveau jeté aux lions par Cyrus à cause de la mort du dragon, et c’est alors qu’il demeura avec eux six jours, comme on le dit au chapitre 14. Ajoutons qu’il n’est pas improbable que ce ne soit pas le même Daniel celui qui a libéré Suzanne, détruit Bel, tué le dragon, et soit demeuré six jours avec les lions, et celui dont il est question dans les chapitres précédents. C’est ce que plusieurs ont pensé autrefois. Jérôme, dans sa préface au commentaire de Daniel, et dans son édition des septante, affirme que le dernier est de la tribu de Levi, alors que le premier est de la tribu de Juda. S’il en était vraiment ainsi, les deux arguments déjà énoncés n’offriraient aucune difficulté.

Ils objectent en quatrième lieu, que l’histoire de Suzanne semble entrer en conflit avec le texte grec. Car là où nous avons, nous, « dis-nous sous quel arbre tu les as vus parler ensemble », comme il disait sous un lentisque, Daniel lui répondit : « Tu as menti sur ta tête, Voici qu’un ange de Dieu te fendra la tête par le milieu ». En grec, il y a une grande ressemblance entre l’arbre lentisque et l’action de fendre. Et quand l’autre lui dit qu’il les avaient vus sous un chêne, Daniel par le choix du mot faisait allusion à l’action de couper. C’est comme si, après avoir demandé : « où les as-tu vus », et répondu « sous un chêne », on ajouterait : c’est donc là que tu seras tué. Mais dans le texte hébraïque, on ne trouve aucun jeu de mots de ce genre. (Il donne ensuite les mots utilisés par le texte hébreu en lettres hébraïques).

Origène a répondu dans sa lettre à Julien l’Africain que Daniel n’a dit ni lentisque, ni chêne, mais un mot qui ne nous est pas connu, et qui dans leur langue (hébraïque oui chaldéenne) se rapportait à l’action de couper. Les Hébreux ont en effet plusieurs mots qui signifient fendre ou couper. Or le traducteur grec ne cherchait pas à rendre le mot mais le sens, et pour rendre en grec la ressemblance qu’il y avait entre deux mots, il a choisi des mots grecs qui possédaient une ressemblance semblable.

CHAPITRE 10Les livres de Tobie, de Judith, de la Sagesse, de l’Ecclésiastique et des Macchabées.

Tous ces livres sont rejetés par les Hébreux, comme l’atteste saint Jérôme dans son prologue à Galéate. Et presque tous les hérétiques de notre temps ont adopté la position des Juifs. Les Magdeburgeois, livre 2, cent 1, chap 4 ne reçoivent que les livres que les Juifs reçoivent. Martin Kemnitius est du même avis, dans son examen de la session 4 du concile de Trente. De même, Jean Brentius, dans sa confession wirtemburgeoise au chapitre de l’Écriture sainte, ne veut recevoir que les livres dont on ne peut jamais douter, et qui sont ceux-là seuls qui sont reçus par les Juifs. Calvin, au chapitre 1 de son institution chap 11, 8, accuse de mensonge le livre de la Sagesse, et dit qu’il est très éloigné de l’idée de le recevoir. Au livre 22, chap 5, 18 de son livre sur l’Ecclésiastique, il ne veut pas lui reconnaitre une autorité solide. Au livre 3, chap 5, 8, il porte un jugement identique sur les livres des Maccabées. Dans son antidote au concile de Trente, session 4, il semble répudier Tobie et Judith. Suivent Calvin ces ministres qui émirent la profession de foi de Pissiacum. Ensuite Luther et Zwingli dans les préfaces des bibles traduites par eux, rejettent ces cinq livres du sacré canon, et surtout les livres des Maccabées. Luther ne leur reconnait aucune autorité, en parlant du purgatoire à l’article 37.

Or,l’Église catholique considère que, comme les autres, ces livres sont sacrés et canoniques. Mais avant d’en faire la preuve, notons que les hérétiques et surtout Kemnitium ne nient pas que ces livres que l’on lit soient bons, saints et dignes, mais ils déclarent qu’ils ne sont pas tels qu’on puisse en tirer des arguments contraignants. C’est de cette façon qu’ils s’efforcent d’éluder les témoignes des anciens qui appellent ces livres sacrés ou ecclésiastiques. Il nous revient donc de prouver que ces livres sont sacrés au point d’être d’une vérité infaillible. Ce que nous ferons d’abord pour tous les livres pris ensemble, et ensuite pour chacun en particulier.

Premièrement, ces livres sont placés avec les autres dans le canon par les conciles de Carthage 111. can 47 et de Trente sess 4, par les papes Innocent 1 dans sa lettre à Exupère, par Gélase 1 dans le décret des livres sacrés et ecclésiastiques, avec 70 évêques. Ensuite par les pères, Augustin livre 11 de la doctrine chrétienne, chap 8. saint Isidore dans le livre 6 des étymologies, chap 1, par Cassiodore livre 1 des lectures divines, et par Raban Maure dans le livre 2 de l’institution des clercs. Ces livres sont considérés dans ces documents comme des livres d’une vérité infaillible. On le déduit du fait qu’ils sont énumérés et mis côte à côte avec ceux sont d’une vérité infaillible.

De plus, le concile de Carthage, de qui les autres conciles ont reçu le canon, ne dit pas seulement que ces livres sont canoniques, mais divins. Que signifie d’autre, pour un livre, être divin sinon avoir une autorité divine ? Le nom de canoniques, ou d’appartenant au canon, employé dans les autres conciles, signifie la même chose. Car dire d’un livre qu’il est canonique c’est dire qu’il est infaillible. Et, à la vérité, elle est sans aucun fondement la distinction que Kemnitius fait entre les livres canoniques qui sont d’une vérité infaillible, et ceux qui ne le sont pas. Car, comme lui-même le déduit du livre 11 de saint Augustin contre Faust au chap. 5, et du livre 11 contre Cresconium, c. 32, on les appelle livres canoniques parce qu’ils sont comme une norme ou une règle qui régulent l’infirmité de notre incapacité, et par laquelle on porte un jugement sur les autres livres. Comment donc des livres qui ne sont pas infaillibles peuvent-ils être une norme et une règle ?

Mais Kemnitius nous fait l’objection suivante. « Augustin, dans son livre 2 de la doctrine chrétienne, chap 8 dit que les livres canoniques qui sont reçus par toutes les Églises doivent être placés avant ceux qui ne sont pas reçus par toutes, et doivent donc avoir une plus grande autorité. Or, s’ils étaient tous d’une vérité infaillible, on ne devrait pas attacher plus d’importance à l’un qu’à l’autre, et ils auraient tous la même autorité. Ajoutons que, dans son prologue à Galéate, saint Jérôme dit que les livres se divisent en loi, prophètes et hagiopraphies. Et dans sa préface à Tobie et dans celle de Judith, il dit que ces livres sont rangés par les Juifs parmi les hagiographies, mais qu’ils ne sont pas aptes à confirmer la foi et les dogmes. Je réponds que saint Augustin était très certain que tous les livres canoniques étaient d’une vérité infaillible. Mais il n’était pas certain que tous les livres qu’il énumérait étaient canoniques. Car, même si tel était son sentiment, il savait que la chose n’avait pas encore été tranchée par un concile, et, qu’à cause de cela, il lui était possible, sans hérésie, de ne pas en recevoir certains. Voilà pourquoi il disait qu’il fallait donner une prééminence aux livres, qui sont reçus par tous, sur ceux qui ne le sont pas. Car il y avait plus de certitude que les premiers soient canoniques plutôt que les autres. Mais maintenant que des conciles généraux ont défini la chose une fois pour toutes, nous avons une égale certitude de l’autorité de tous les livres, et nous ne devons pas en considérer un plus divin que l’autre.

Que saint Augustin pense vraiment que tous les livres qu’il appelle canoniques sont d’une vérité infaillible, le prouve le concile de Carthage 111, auquel il apposé sa signature; et aussi le fait qu’on ne peut trouver aucun passage où saint Augustin déclare que tel livre est canonique, mais qu’on peut avoir des doutes sur sa véracité. Mais, à l’inverse, on peut citer un nombre infini d’endroits où il affirme que tous les livres qui sont dits canoniques sont d’une vérité infaillible. La lettre 19 à saint Jérôme : « Moi, ce sont les seuls livres des Écritures qui portent déjà le nom de canoniques que j’ai appris à vénérer et à honorer, au point de croire fermement qu’aucun de leurs auteurs ait, commis, en écrivant, une erreur quelconque. » Il dit la même chose dans les épitres 8, 9. 48. 112., au livre 2 du baptême, chap 3, au psaume 67, dans son livre 2 contre Cresconium, chap 31 et 32, au livre 11 contre Faust, chap, et ailleurs, souvent.

A la citation de saint Jérôme, je réponds : les Juifs avaient deux genres d’hagiographies, les unes dans l’arche, les autres en dehors de l’arche, comme l’enseigne Épiphane dans son livre des mesures et des poids. Les hagiographies qui se trouvaient dans l’arche distinguaient, des autres, les livres des historiens et des prophètes. Voilà ceux qu’on appelait canoniques; et c’est d’eux que parle saint Jérôme dans son prologue à Galéate. Mais ceux qui sont en dehors de l’arche, s’appelaient des hagiographies distinctes des canoniques et des sacrées. Et c’est de celles-là que saint Jérôme parle dans ses préfaces à Tobie et à Judith. Il est donc clair que saint Jérôme ne donne jamais le nom de canoniques aux livres dont on peut douter.

Deuxièmement, Kemnitius et d’autres adversaires nous font cette objection. L’Église qui existait au moment où ces livres furent édités avait des doutes au sujet de leur authenticité. Il était donc nécessaire pour l’Église qui vint après de considérer ces livres comme douteux. Car, il y a deux façons de connaître qu’un livre est vraiment divin. La première est le témoignage d’un prophète ou d’un apôtre, à qui Dieu a coutume de faire des révélations. La seconde, comme saint Augustin l’enseigne au livre 33 contre Faust, chap 6, consiste dans les témoignages certains de ceux qui vivaient quand le livre a été édité, qui certifient que ces livres ont été écrits par des prophètes ou des apôtres, et grâce au témoignage desquels, par la succession de leurs lecteurs, ces livres parviennent jusqu’à nous. Car c’est ainsi que nous jugeons non seulement des livres sacrés, mais des profanes.

Nous n’avons pas accès en notre temps à la première façon de procéder, puisque les prophètes et les apôtres ne vivent plus avec nous sur la terre. Engageons-nous donc dans la seconde voie, et c’est à partir des témoignages de la première église, que nous devons statuer quels sont les livres canoniques. Que la Synagogue des Juifs ait entretenu des doutes à leur sujet, nous l’enseigne Joseph dans son livre contre Appion. Que l’Église primitive ait eu un semblable doute, nous l’apprenons par Origène, Athanase, saint Grégoire de Naziance, Épiphane, saint Jérôme, et les autres pères cités plus haut qui ne placent pas ces livres dans le canon, et qui déclarent clairement que les doctes se sont toujours posés des questions à leur sujet.

Je réponds qu’on peut entendre de deux façons que l’église antique ait douté de l’authenticité de ces livres. Une façon serait qu’il n’y avait personne à l’époque qui puisse attester que ces livres provenaient vraiment des prophètes ou des apôtres. Et la valeur qu’a cet argument se démontre de ce que l’Église n’a pas reçu le livre d’Hénoch parce qu’il n’existait aucun témoignage de l’époque où le livre a été écrit, ni même des temps plus rapprochés , comme saint Augustin l’enseigne dans la cité de Dieu, au chap 38. Mais même si on n’accepte pas que c’est pour cette raison que l’église primitive ait eu des doutes au sujet de ces livres, il demeure qu’il y a toujours eu des hommes dignes de foi qui jugèrent que ces livres étaient canoniques.

On peut comprendre la chose autrement. L’Église a douté parce que certains doutaient, et qu’elle ne voulait pas alors se prononcer définitivement là-dessus. Et cela est très vair, comme le prouvent les témoignages allégués. Mais on ne peut pas pour autant en déduire que l’Église postérieure devait en douter, ce que nous prouvons de la façon suivante. On douta du livre de Judith au début, et pourtant le concile de Nicée le reçut parmi les livres canoniques, comme l’atteste saint Jérôme dans sa préface à Judith. Le fait que le synode et les hérétiques aient reçu ce livre, avec les trois autres, nous montre clairement qu’on n’est pas forcé de toujours douter parce qu’on a douté une fois. De plus, si on ne peut pas aujourd’hui recevoir comme canoniques certains livres parce que l’Église primitive a douté de leur authenticité, on devra pour la même raison ne pas accepter comme canoniques l’épitre de Jacques, l’apocalypse, la deuxième lettre de Pierre, la seconde et la troisième lettre de Jean, et l’épitre aux Hébreux, parce que l’Église primitive a entretenu des doutes au sujet de tous ces livres-là. Or, les calvinistes reçoivent ces livres comme canoniques, comme on peut le voir des livres de Calvin, où sont souvent cités ces livres, et la confession des ministres calvinistes art.3 que présentèrent les protestants de Passiac en 1562. Même si les luthériens pensent diversement de ces livres. Les Magdebourgeois reçoivent l’apocalypse comme canonique, cent. 1, livre 2, chap 4, col 56.

Au sujet de leur objection qui se rapporte aux deux façons de découvrir l’autorité des livres, j’admets qu’il y en ait deux, et qu’il nous faille procéder par la deuxième voie puisqu’il n’y a, de nous jours, ni prophètes ni apôtres. Mais j’affirme que pour que l’Église qui vient après puisse discerner que tel livre est canonique, il suffit qu’elle ait des témoignages d’hommes crédibles de ce temps, ou tout proches d’eux. Mais nous ne disons pas, comme Kemnitius nous le reproche impudemment, en nous calomniant, que le pape peut à sa guise, sans aucun témoignage ancien, rendre canonique un livre qui ne l’est pas; et que, si le pape le voulait, l’Écriture sainte entière n’aurait pas plus d’autorité que les fables d’Ésope. Nous disons au contraire que l’Église ne peut pas faire en sorte qu’un livre qui n’est pas canonique devienne canonique. Ce qu’elle peut, par contre, c’est déclarer quel est le livre qui est canonique, non d’une façon téméraire et capricieuse, mais en se basant sur des témoignages anciens, et sur la ressemblance qu’il y a entre les livres douteux et ceux qui ne le sont pas, ainsi que sur le goût du peuple chrétien, comme l’explique saint Jérôme quand il dit que l’épitre de Jacques a, peu à peu, au fil du temps, mérité l’autorité qu’on lui reconnait maintenant.

Car, en déclarant que des livres étaient canoniques, l’Église a toujours tenu compte de trois choses. Elle eut d’abord, de chacun, des témoignages anciens. Même si ces témoignages ne viennent pas de la Synagogue des Juifs, mais de la seule Église apostolique, cela suffit amplement. Car les apôtres pouvaient, sans autres témoignages, déclarer que tel livre était canonique. Et c’est ce qu’ils firent. Autrement, ni Tertullien ni Clément, ni d’autres que nous citerons, n’auraient pu aussi constamment les reconnaitre divins. Ils virent donc qu’ils étaient conformes aux autres. Ils observèrent ensuite que ces livres étaient peu à peu reçus par tous les chrétiens comme canoniques. Il est évident que les croyants de la primitive église n’ont pas pu utiliser cet argument.

La dernière objection est la suivante : l’Église reçoit les livres que saint Jérôme reçoit; elle rejette ceux que saint Jérôme rejette, comme on le voit au canon 15. Et pourtant, dans son prologue à Galatée, le même saint Jérôme avait affirmé que ces cinq livres n’étaient pas canoniques. C’est ainsi que Cajetan, docteur catholique et pieux raisonne à la fin de son commentaire sur Esther. Quelques-uns répondent que c’était des Juifs qu’il parlait quand il disait que ces livres n’étaient pas reconnus comme canoniques. Mais dans son prologue à Galeate, il énumère avec les livres de l’ancien testament le livre du Pasteur, qui est du nouveau testament, et c’est tous ces livres ensemble qu’il déclare ne pas être canoniques. Il ne parlait donc pas uniquement du canon des Juifs. De plus, dans le prologue des Proverbes, il dit ceci : « L’Église lit les livres de Judith, de Tobie et des Maccabées, mais ne les range pas parmi les livres canoniques. Elle se comporte de la même façon envers deux livres de l’ancien testament, la Sagesse et l’Ecclésiastique. Elle les lit pour l’édification du peuple, mais non comme une autorité capable de confirmer des dogmes catholiques. »

J’admets donc que telle fut l’opinion de saint Jérôme, et que cette opinion il a pu l’avoir parce qu’aucun concile général n’avait encore statué sur ces livres, à l’exception du livre de Judith, que saint Jérôme reçut ensuite. Ce que Gélase dit au canon 15 doit s’entendre des livres des docteurs comme Origène, Ruffin, et d’autres semblables, et non des livres sacrés. Cela saute aux yeux à la seule lecture du canon.

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19 fev

CHAPITRE 11 LE LIVRE DE TOBIE

Traitons maintenant de chacun des livres l’un après l’autre. Nous les défendrons par des arguments appropriés, et nous réfuterons brièvement les objections qu’on avance contre eux. Ce livre de Tobie, a, en plus des témoignages des conciles et des Pères cités plus haut, un appui tout à fait remarquable en la personne de saint Cyprien, dans son sermon sur l’aumône : « Il parle, dit-il, l’Esprit saint dans la sainte Écriture(Tobie), et déclare que les fautes sont purgées par l’aumône et la foi. » Le pape Calliste dit en faisant allusion à Tobie : « La sainte Écriture dit bien ». Et saint Ambroise, dans son livre sur Tobie, chap. 1, dit que ce livre est un écrit prophétique. Saint Basile, dans son homélie sur l’avarice, donne le nom de précepte divin à une sentence tirée du livre de Tobie. Saint Augustin nous avertit d’avance que dans son speculum il réunira des sentences tirées de l’Écriture. Or, il n’a pas omis Tobie.

Ceux qui sont contre ont l’habitude de faire l’objection suivante. Des passages de ce livre sont en contradiction avec d’autres. Car, dans le chapitre 3, il est dit que la Sara que le jeune Tobie prendra pour femme habitait à Ragès, ville des Mèdes, là ou demeurait aussi Gabel, nous dit-on (Tobie 4). Mais ensuite, cependant, au chapitre 9, quand Tobie parvint au lieu où était Sara, il envoya de là son ange à un Gabel qui demeurait à Rages. Il est donc faux que la maison de Sara se trouvait à Rages.

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