Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 311)
On peut voir chez Prospère une description plus détaillée de la félicité des premiers humains (dans son livre sur la vie contemplative, chapitre 18).Mais maintenant, nous éprouvons tousla misère du corps et de l’âme, comme le dit saint Paul aux Romains 7 : «Malheureux homme que je suis !Qui me délivrera de ce corps de mort ?»Et avant lui, l’Ecclésiastique avait dit, au chapitre 11 : « Lourd est le joug qui pèse sur les fils d’Adam, à partir du jour de lasortie du ventre de leur mère jusqu’au jour de l’ensevelissement dans laterre, la mère de tous.» Et job, qui est encore plus ancien : « L’homme, né de la femme, vivant un court temps,est rempli d’un grand nombre de misères.Il éclot comme une fleur,se fane vite, et s’enfuit comme une ombre.Il ne demeure jamais dans le même état.»Voir, à ce sujet, le troisième livre sur le péché originel, où nous dissertons sur la peine et les multiples conséquences du péché originel.
CHAPITRE 3
Le premier homme a reçu, dans la création, la grâce qui fait unreconnaissant.
Vient ensuite cette autre proposition :Le premier homme n’a pas reçu , à la création, n’importe laquelle droiture d’âme, mais la grâce qui fait un reconnaissant.
Ne manquent pas les théologiens qui séparent la justice originelle concédée au premier parent à la création, de la grâce qui fait un reconnaissant;et qui enseignentqu’Adam a reçu au tout débutun certain habitus qui soumettait la partie inférieure à la partie supérieure, mais qu’il n’a pas reçu la grâce qui fait un reconnaissant, qui rend fils et amis de Dieu, et qui est nécessaire pour mériter la vie éternelle.De cette sentence semble avoir été Pierre Lombard, le maître des sentences. (livre 2 des sentences, dist24), et Jean Scot qui l’a suivi, et d’autres.Nous, nous suivons saint Albert le grand , dans son commentaire de la même distinction, et saint Thomas (1 par quest 95, art 1) et d’autres qui unissent la justice originelle avec la grâce qui rend reconnaissant d’une façon telle que l’obéissance de la partie inférieureà la partie supérieure dépendait de la grâce qui fait un reconnaissant,comme d’une fontaine ou d’une racine. Il importe fort peu qu’on dise que la grâce qui fait un reconnaissant ait été une partie de la justice originelle, ou seulement une racine ou une cause.Car, nous ne nous efforcerons de prouverune seule chose : notre premier parent a été créé avec la grâce qui fait un reconnaissant.
Disons d’abordque les divines lettres indiquent cela assez clairement, quand elles nous enseignent que, par le Christ, nous sommes rénovés conformémentà la justice dans laquelle nous avons été créés. «Renouvelez-vousen esprit par l’Esprit, dit l’apôtre (éphésiens 4), et revêtez le nouvel homme qui a été créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité.»Celui qui reçoit l’ordre de se renouveler,a été nouveau à un certain temps.Et si le renouvellement consiste en ce que nous revêtions un homme semblable au Christ, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité,il faut donc que ayons été autrefois, c’est-à-dire, dans notre premier parent,des hommes neufs, créés selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité.En effet, saint Paul dit : renaissez dans l’esprit de votre esprit, pour que nous comprenions qu’en Adam ce n’est pas seulementla chair qui a été viciée par la perte de la grâce, mais aussi notre esprit.Parce que nous ne renaissons pas, dans ce monde,à cette innocencequi fut dans la chair du premier homme, mais seulement dans celle qui fut dans son esprit,attendant, entre temps, la rédemption de notre corps, comme le même apôtre le dit aux Romains 8.
Nous lisons un passage semblable dans l’épitre aux Colossiens (chapitre 3) : « Ne vous mentezpas les uns les autres,vous dépouillant du vieil homme avec ses actes, et revêtant l’homme nouveau,celui qui renaitdans la connaissance,selon l’image avec laquelle il a été créé.»L’homme qui se renouvelle dans la connaissance selon l’image de Dieu , selon laquelle il a été créé au début,c’est notre âme,qui, par la grâce du Christ, progresse chaque jour dans la connaissance de Dieu, dans la sainteté et dans la justice.Et de cette façon,est renouvelée en lui l’image divine qui avait été obscurcie par le péché.N’est pas du tout dissemblable ce passage du chapitre 4 aux Corinthiens : « Mais, bien que notre homme extérieur se corrompe, celui qui est intérieur se renouvelle de jour en jour.»
En plus de ces témoignages de l’écriture divine,nous avons aussi ceux du concile d’Orange 2 (chapitre 19) : «Même si la nature humaineétait demeurée dansl’intégrité avec laquelle elle a été créée,elle n’aurait pas pu se conserver ainsi sans l’aide de son Créateur.»Si donc,elle ne pouvait pas se conserver elle-même sans l’aide se son Créateur,comment pourrait-elle , sans la grâce de Dieu , réparer ce qu’elle perdu?Nous en concluons donc quequand nous sommes justifiés par la grâce de Dieu,est réparé ce que nous avions perdu en Adam.Or, cette réparation se fait par la grâce qui rend reconnaissant, par laquelle nous sommes faits fils de Dieu par l’adoption.C’est donc cette grâce que nous avons perdue en Adam.
Le concile de Trente, dans son décret sur le péché originel (session 5), a parlé ainsi : « Si quelqu’un ne croit pas que quand le premier homme a transgressé le commandement de Dieu dans le paradis, il a aussitôt perdu la sainteté et la justice dans laquelle il avait été créé, qu’il soit anathème.»Et, un peu plus bas : « Si quelqu’un affirme que la prévarication d’Adam n’a été nuisible qu’à lui seul et non à toute sa progéniture;et que la sainteté et la justice qu’il a perdues, illes a perdues pour lui seulement,et non aussi pour nous, qu’il soit anathème.»Donc, dans le paradis, Adam fut non seulement juste, mais saint.Or, les saints seul l’Esprit Saint les fait, en habitant par la grâce dans les cœurs des hommes, comme saint Basile l’enseigne dans son livre sur le Saint-Esprit, (à Amphilochius, chapitre 16).Adam eut donc, dansle paradis, le Saint-Esprit habitant en lui.
Se présentent maintenant les témoignages d es pères.Saint Irénée (livre 2 contre les hérésies, chapitre 37) fait parler ainsi Adam : «J’ai perdu ma désobéissance l’étole que j’avais reçue de l’Esprit de sainteté.»Et, dans le même livre (au chapitre 20), il avait dit avant : «Pour que nous récupérions dans le Christ Jésus ce que nous avions perdu en Adam.»Saint Cyprien (sermon 3, sur le bien de la patience) : « Impatient, contre le précepte,de la nourriture létale,Adam est tombé dans la mort.Il ne conserva pas dans une patiente vigilance, la grâce divinement reçue.»Il dit la même chose dans son épitre à Pompée, en commentant ces paroles de la Genèse : «Il insuffla sur sa face le souffle de vie.»Il y voit «la grâce du Saint-Esprit infusée par Dieu dans l’âme du premier parent.»Et avant lui, saint Irénée avait le commenté ce texte de la même façon, dans le livre 5 contre les hérésies.
Saint Basile (dans son homélie sur le psaume LXV111), dit, en expliquant le verset : «Comme l’homme était en honneur» : «Il souffla sur sa face, c’est-à-dire qu’il donna à l’hommeune partie de la grâce dont le propre est de faire connaitre le semblable par le semblable.»De même, dans son livre sur le Saint-Esprit à Amphilochius (chapitre 15) : « Par l’Esprit Saint ,est faite la restitution du paradis, le retour à l’adoption des fils.»Avant le péché d’Adam, nous étions donc, au témoignage de saint Basile, fils de Dieu par adoption.Et, dans son homélie«que Dieu n’est pas l’auteur du mal», il parle ainsi d’Adam : « Qu’est-ce qui était pour lui le bien principal ?être assis avec Dieu, et lui être uni par l’amour.»Lire tout le passage.
Saint Ambroise (livre 6, chapitre 7, Hexameron).Après avoir dit beaucoup de chosessur l’image de la grâce, et après avoir enseigné, entre autres choses,que selon cette image, l’âme était dotée de la grâce des vertus, de la lumière de la piété, de la sagesse et de la justice, il ajoute : «C’est selon cette image qu’était Adam avant le péché.Mais là où il tomba, il déposa l’image du céleste,et prit l’effigie du terrestre.»De même, (livre 7, chapitre 47 sur saint Luc), voici ce qu’il dit en expliquant la parabole du samaritain : « Quels sont ces voleurs sinon des anges de nuit et de ténèbres ?Ce sont eux qui nous dépouillent du vêtement de la grâce spirituelle que nous avons reçu, et qui ont coutume d’infliger des blessures.Veille à ne pas être dénudé par eux comme l’a été Adam.»Adam eut donc, avant sa chute, les vêtements de la grâce spirituelle.
Saint Grégoire de Naziance (dans son sermon sur Pâque) dit, en racontant la création du premier homme,qu’il fut un ange terrestre : en même temps,esprit et chair.Esprità cause de la grâce, pour qu’il demeure avec Dieu et glorifie son bienfaiteur.Saint Jean Chrysostome (homélie 16 sur la Genèse) : « Voyant donc, sur la terre, un ange terrestre, et se consumant de jalousie, l’auteur de tous les maux, le démon s’est servi d’une grande machinationpour priver l’homme de la grâce de Dieu , et ledénuder , en le rendant ingrat envers tant de biens reçus de la bonté divine.»
Saint Augustin (livre 2, chapitre 11 sur la correction et la grâce) : «Quoi donc ?Adam n’avait pas la grâce de Dieu ?Il avait plutôt une grande grâce, mais différente.»Et plus bas : « Dieu ne voulut pas que fût sans grâce celui qu’il laissait à son libre arbitre.»Et(dans le livre 11 de la Genèse,chapitre 31,et au livre 13, chapitre 13 de la cité de Dieu) : « Dès qu’ils eurent transgressé le précepte, la grâce intrinsèque les ayant abandonnés, ils se virent nus en jetant les yeux sur leurs membres.»Voici ce qu’écrit saint Augustin (dans son livre sur la correction et la grâce, chapitre 10).Dieu a créé les anges et le premier homme d’abord pour leur montrerce que peut leur libre arbitre, et ensuite, ce que peut le bienfait de sa grâce, et le jugement de sa justice. Mais cela ne veut pas dire que les anges et le premier homme ont été créé, au début, sans la grâce de Dieu, (car il affirme le contraire au chapitre suivant), mais que Dieu a voulu montrer aux anges et au premier hommece que peut leur libre arbitre aidé par la grâce, mais non encore confirmé en grâce; et ensuite, ce que pouvait le bienfait de la grâce dans ceux qui confirmés dans le bien par la béatitude;et ce qu’est le jugement de la justice dans les obstinés, et dans ceux qui son condamnés aux enfers.
Saint Cyrille (dans le livre 2 sur saint Jean, chapitre 3) : « Adam fut dans le paradis tant qu’il conserva la grâce du Créateur par l’habitation en lui du Saint-Esprit.»(Voir le même auteurau livre 1, chapitre 15, au livre 11, chapitre 25, livre 12, chapitre 56, et au livre sur l’adoration du Saint-Esprit, avant le milieu.)Le pape saint Léon(sermon 1 sur le jeûne du dixième mois) : «à laquelle nous répare quotidiennement la grâcedu Sauveur, de façon à ce quece qui est tombé dans le premier Adam soit redressé par le second.»Saint Grégoire (livre 5, épitre 14, et livre 6, épitre 31) affirme que tout de suite après qu’Adam eut péché, son âme est morte, par la privation de la grâce.
Voici ses propres termes : «Son âme n’est pas morte au point de ne plus exister, mais de n’être plus heureuse.»Il parlait de la béatitude commencée par la grâce, non achevée par la grâce.Car, il ajoute, tout de suite après : «Cependant, par la pénitence, Adam est retourné à la vie.»Il entend ici par vie ce qu’il entendait avant par béatitude.On ne peut pas douter que, après la pénitence, Adam ait été heureux de la béatitude de grâce, non de gloire.Nous déduisons la même chose des mots précédents, où saint Grégoire dit que nous sommes morts avec Adam, et que, maintenant, par le Christ, nous sommes libérés de la mort de l’âme, nous qui devons par la suite être libérés de la mort du corps.
Et c’est ce qui nous fait comprendre que l’auteur des question sur le nouveau et l’ancien testament n’est pas saint Augustin, mais n’est même pas un catholique, même si saint Thomas (a par, quest 95, art 1, a 2) a tenté de lui donner une explication orthodoxe.Car, cet auteur, dans la question 123, réfute en différentes paroles ceux qui disent qu’Adam avait reçu le Saint-Esprit, et avait été fils de Dieu par adoption; et que l’adoption perdue par la désobéissance d’Adam nous, les chrétiens, nous l’avons récupérée par l’obéissance du Christ.Cette sentence n’est pas, comme le prétend l’auteur,de pères un peu simplistes, mais des pères les plus savants, tant grecs que latins, et qui découle assez clairement de l’enseignement de saint Paul, comme nous l’avons démontré.
Et ce n’est pas seulement en cela que l’auteur est convaincud’erreur, mais aussi en beaucoup d’autres choses.Exemples.Dans la question deux, il écrit que le monde a été créé par la présomption du diable.Dans la question 21, il écrit que la femme n’a pas été créée à l’image de Dieu.Dans la question 43, il écrit que Jehté n’avait aucun témoignage de justice, alors qu’il a celui si prestigieux de l’apôtre saint Paul aux Hébreux 11.Dans la question 109, il écrit que Melchisédech est le Saint-Esprit, un prêtre, mais non le grand prêtre.C’est cette phrase que blâme saint Jérôme dans son épitre à évagre sur Melchisédech.Il lui fait remarquer là que l’auteur de l’œuvre où Melchisédech est appelé saint esprit, est inexpert et en science et en écriture.
Et ce n’est pas sans témoignage de l’écriture que cet auteur affirme qu’Adam était privé du Saint-Esprit.Car, l’apôtre écrit, dans sa première lettre aux Corinthiens(chapitre 15) : « Le premier homme, Adam,a été fait dans uneâme vivante;le second, le Christ, dans un esprit vivifiant.»Je réponds qu’en ce passage, saint Paulcompare le corpsrécemment formé d’Adam, qui était animal, et qui avait besoin pour se soutenir de nourriture et de breuvage, avec le corps glorieux du Christ après la résurrection, qu’il dit être spirituel, car il n’était soumis à aucune nécessité corporelle ou besoin, comme la faim ou la soif.Car, saint Paul dissertait alors sur la résurrection des corps.Il parle d’abord d’un corps animal, ensuite d’un corps spirituel, et c’est au sujet du corps animal qu’il cite ces paroles de la Genèse : «L’homme a été fait âme vivante.»Et, au sujet du corps spirituel, il ajoute lui-même : le second homme est fait esprit vivifiant.
Et voilà quelle est l’explication de saint Jean Chrysostome, de Théophylacte, de saint Ambroise, de saint Anselme, de saint Thomas, et d’autres, dans leurs commentaires de ce passage.Et de saint Augustin (dans son épitre 146, et dans le livre 13 de la cité de Dieu, chapitres 2 et 23.)Et bien que le corps d’Adam, dans le paradis, ait été animal, son âme a pu, quand même, être spirituelle, comme ellel’a vraiment été, le Saint-Esprit habitantdans la poitrine d’Adam.
CHAPITRE 4
Dans l’état d’innocence, le premier homme n’a pas eu besoin d’une aide spéciale pour le porter à bien agir ou à éviter les péchés.
Pour mieux comprendre ce qu’a été la grâce du premier homme dans l’état d’innocence, voici la troisième proposition.Parce qu’il était doté dela justice originelle et d’un habitus de grâce qui fait un reconnaissant, le premier homme n’avait pas besoin d’une aide spéciale pour être incité à bien agir ou à éviter les péchés.On explique ainsi cette proposition.Premièrement.L’habitus de grâce perfectionne la nature, de sorte que la partie inférieure demeure soumiseà la supérieure, et la supérieure à Dieu.Deuxièmement.La conservation de cet habitus est semblable à celle de toutes les choses crées.Elles ne peuvent demeurer que dans la mesure où Dieu les conserve perpétuellement.Troisièmement.Dieu coopère avec l’homme par une aide généraledans les choses naturelles, et une aide spéciale dans les choses surnaturelles.Car, les causes secondes ne peuvent agirque dans la mesure où coopère avec elles la cause première.
Quatrièmement.Il y a une motion de Dieu excitant par une aide, qui fait que l’homme se sert des premiers dons.Les trois premiers dons n’accordent pas à l’homme d’agir, mais seulement de pouvoir agir, s’il le veut.C’est ce qu’explique saint Augustin(dans son livre sur la correction et la grâce, chapitre 27, de la cité de Dieu) par la similitude des aliments.Il y a celui qui apporte des mets à quelqu’un et laisse à sa libre décision d’en manger s’il le veut.Il y a aussi celui qui apporte des mets à quelqu’un, et qui les lui met dans la bouche. Ce dernier n’apporte pas seulement le pouvoir de vivre, mais la vie..De la même façon,par l’infusion d’un habitus de grâce, par la conservation de cet habitus,et par le fait qu’il est toujours prêt à coopérer, Dieu donne à l’homme de pouvoir bien agir, s’il le veut.Mais il ne donne pas le vouloir.C’est par une motion toute spéciale et une impulsion qui fait qu’on se sert de l’habitus de grâce, qu’il donne le vouloir et l’agir.
Le premier homme eut donc les trois premiers dons.Il n’eut pas besoin du quatrième, et il ne l’eut pas.Nous, après la chute de nos premiers parents,nous avons besoin de tous ces dons, et nous les obtenons tous par la bonté de Dieu , grâce aux mérites du Christ.La raison de cette différence est la suivante.Le premier don, en Adam, non seulement soumettait l’esprit à Dieu, mais aussi la chair à l’esprit, comme nous l’avons dit plus haut .Rien doncn’empêchait Adam de faire le bien ou ne le ralentissait.Et aucune concupiscence charnelle ne l’incitait au péché.
En nous, ce premier donsoumet l’esprit à Dieu, mais non la chair à l’esprit. Voilà pourquoi, à cause des mauvaises pensées,qui nous incitent continuellement à pécher, ou quiretardent nos bonnes actions, ou qui nous rendent insouciants ou nonchalants, nous avons besoin d’une aide qui nous pousse, nous dirige et nous protège.Nous pouvons confirmer tout cela avec la doctrine de saint Augustin.Qu’avait été donnée à Adamune grâce qui soumet la chair à l’esprit et l’esprit à Dieu, nous l’avons prouvé plus haut par plusieurs témoignages. Un des plus clairs est celui que l’on trouve dans son livre 4 contre Julien, au dernier chapitre : « La grâce de Dieu était grande là où un corps terrestre et animal n’avait aucune inclination bestiale.»
Adam a eu, ensuite,lesecond don qui se rapportait à la conservation du premier bien.Cela est évident, quand on prend la peine de lire son livre 8 sur la Genèse, au chapitre 12 : « L’homme qui a été créé n’était pas tel qu’il aurait pu faire, par lui-même, quelque chose de biensi celui qui l’avait créé l’abandonnait.»Et il fait une comparaison : « Comme l’air, en présence de la lumière, n’est pas fait lumineux, mais le devient.Car, si l’air était fait lumière,il ne deviendrait pas lumière, et serait lumineux même en absence de la lumière.Il en est ainsi pour l’homme.Quand Dieu lui est présent, il est lumineux;mais il s’enténèbre immédiatement quand Dieu s’absente.Ce n’est pas avec les pieds qu’il s’absente de Dieu, mais par le détournement de sa volonté.»Qu’Adam ait eu besoin du troisième don,la coopération divine,ou l’aide adjuvante,en plus de la grâce habituelle,saint Augustin l’indiquepar ces paroles (Livre sur la nature et la grâce, chapitre 26) : «Comme l’œil du corps le plus sain du mondenepeutpas voir sans l’aide de la lumière, de la même façon l’homme parfaitement justifiéne peut pas vivre correctement sans être divinement aidé par la lumière éternelle de sa justice.»
Il n’est pas nécessaire de pousser la rechercheau point de se demander comment, dans la vision, la lumière coopère avec l’œil?Car la comparaison de saint Augustin ne porte que sur le point suivant :comme l’œil le plus en santé et le plus parfait ne peut pasvoir sans être aidé de l’extérieur,de la même manière, l’homme pleinementjustifiéne peut pas bien vivre à moins que, de l’extérieur, ne lui vienne une aidequi est la coopération du Bien tout puissant.Ne doit pas nous troubler le fait qu’unpeu avant, saint Augustin ait utilisé cette comparaison pour prouverla conservation, et qu’il s’en serve maintenant pour prouver la coopération, carvariées sont les propriétésdes mêmes choses.Et c’est pour cela qu’on peut tirer des mêmes choses des comparaisons différentes, selon que le demandentle lieu, le temps et l’occasion.
Mais nous avons d’autres textes de saint Augustin pour prouver la même chose. Dans l’épitre 166, il écrit : « Même sila nature humaine était demeurée dans l’intégrité avec laquelle elle a été créée, elle n’aurait,en aucune manière,pu se conserver sans l’aide de son Créateur.»Et dans l’enchiridion (chapitre 106) : «Si le péché se trouvait logé dans le seul libre arbitre, ce même libre arbitre n’aurait pas suffipour conserver la justice sans l’aide divine par la participation au Bien immuable.»Et dans son livre sur la correction et sur la grâce, chapitre 11 : «Alors Dieu aurait donné à l’homme une bonne volonté,celle dans laquelle il l’avait fait,quand il avait donné à l’hommel’aide sans laquelle il ne pouvait y demeurers’il le voulait.»Ensuite, dans son livre 4, chapitre 27 de la cité de Dieu : « Pourquoi Dieu n’aurait-il pas permis qu’il soit tenté par le serpent, puisqu’il avait été ainsi crééqu’en se fiantà l’aide de Dieu, l’homme bon vaincrait le mauvais ange, et qu’il serait vaincu si, en voulant se faire plaisir à lui-même,il abandonnait Dieu son Créateur et son Secoureur.»
Du quatrième don, la grâce qui incite et persuade intérieurement,Adamn ‘avait pas besoin ,et en a été privé.On peut le comprendre facilement par ces paroles de saint Augustin (sur la correction et la grâce chapitre 11) : « Adam n’avait pas besoin de l’aide qu’implorent ceux qui disent : je vois une autre loi dans mes membres.»On peut le comprendre nsuite, de ce que dit le même saint Augustin (dans son livresur le bien de la persévérance, chapitre 7) où il se demande si l’homme pouvait ne pas pécher, c’est-à-dire persévérer dans le bien,résister aux tentations, observer tous les commandements, il répond : «Cela n’était pas au pouvoir du libre arbitre,tel qu’il existe maintenant.Mais ce l’était autrefois dans l’homme, avant sa chute.»
Etdans le livre 3 Hipagnost, vers le début : « Nous avons raison de dire que personne ne peut, par lui-même, c’est-à-dire, par son libre arbitre,accomplir ce qu’il faut.Seul l’a pu le premier hommequand , avant la faute, la volonté de son libre arbitre était saine.»Et plus bas, parlant de la santé du libre arbitre, il dit : « La première grâce est celle par laquelle le premier homme aurait pu se ternir debout s’il avait voulu observer les commandements.»
Dans ces textes, saint Augustin ne veut pas dire que, avant la chute,le premier homme aurait pu, par les seules forces de son libre arbitre, persévérer dans le bien sans la grâce de Dieu, puisquec’est là quelque chose qui répugne à plusieurs passages antérieurement allégués.Il ne veut pas dire non plus que, après la chute, il n’était pas au pouvoir de l’homme, et de son libre arbitre de persévérer dans le bien avec l’aide de Dieu.Il ditque, dans l’état d’innocence, c’était au pouvoir du libre arbitre de persévérer dans le bien, parce que la grâce sans laquelle on ne peut pas persévérer,était au pouvoir du libre arbitre.Car, la grâce habituelle lui était présente, et il pouvaiten disposercomme il le voulait.La conservation de cette grâce ne pouvait, ni dans le présent ni dans le futur, lui faire défaut,à moins qu’il ne veuille, de lui-même, s’éloigner de Dieu.La coopération divine était des plus promptes, assistant Adamdans le premier acte, non dans le second, à moins qu’Adam ait préféré faire quelque chose par ses propres forces.
On dit qu’après la chute d’Adam, il n’est plus au pouvoir du libre arbitre de persévérer dans le bien, car, en plusd’être privé de la grâce habituelle, de la conservation, et de la coopération dans l’acte premier,il est privé aussi, par la corruption de la nature,de l’appel et de le persuasion interne, qui n’est pas en notre pouvoir.Car, bien que consentir à l’appel soit en notre pouvoir, cependant, l’appel, et surtout être appelé de telle sorte que Dieu voie qu’il est possible et convenable pour nousdene pas résister à l’appel, celan’est surement pas en notre volonté.Mais, nous parlerons plus clairement de cela en sonlieu.
Il suffitmaintenant, d’avoir appris par la doctrine de saint Augustin, qu’Adam n’avait pas besoin de cette grâce en plus de celle qu’il avait toujours, et qui était, en quelque sorte, en son pouvoir.Voilà pourquoi, dans le livre de la correction et de la grâce, chapitre 12, et dans le livre 14 de la cité de Dieu, chapitre 27, il compare la grâce et tous les secours concédés au premier homme, avec des aliments que nous mangeons quand nous voulons et que nous ne mangeons pas quand nous ne le voulons pas.Et, dans ces mêmes passages, il répète souvent que le premier homme a eu la grâce avec laquelle il aurait pu persévérer , s’il l’avait voulu;et que pour le vouloir, il était laissé à son libre arbitre.
Les théologiens scolastiquesne pensent pas autrement que saint Augustin sur ce sujet, comme on peut le voir dans la maitre des sentences (livre 2 sentences, dist24, verset 4),Saint Bonaventure (même dist, quest 2),Grégoire ariminensis, dist 20, quest 1, a 1, conclusion 3, et saint Thomas(1, 2, quest 100, art 9).
CHAPITRE 5
Fut un don surnaturel la droiture que lepremier homme reçutdans sa création
La première proposition, la seconde et la troisième, qui étaient contre les pélagiens,nous les avons suffisamment prouvées en peu de mots.Il faut maintenant, contre les luthériens, expliquer et confirmer la dernière.La quatrième proposition pourrait s’énoncer comme suit :La droiture ou la rectitude avec laquelle Adam fut créé, et sans laquelle les hommes naissent après la chute, aété un don surnaturel.Cette proposition est contre les hérétiques de notre époque.Mais avant de la prouver, il faut l’expliquer.Il faut savoir, d’abord, que l’homme consiste naturellement de chairet d’esprit, et quesa nature communique en partie avec les animaux, et en partie avec les anges,et que, donc, enraison de la chair et de la communication avec les bêtes, il aune tendance au bien sensible et corporel où le portent le sens et l’appétit;et en raison de l’esprit et de la communication avec les anges, il a une tendance au bien spirituel et intelligible,vers lequel il estporté par l’intelligence et la volonté.De ces tendances diverses et contraires, existe dans chaque homme une lutte, et, à cause de cette lutte, une immense difficulté de bien agir, une tendanceempêchant l’autre.
Il faut savoir ensuite, que la divine providence, au début de la création, a ajouté un don insigneà cette maladie ou langueur de la nature humaine, qui tirait son origine dela condition de la matière.Et ce don est la justice originelle, par laquelle, comme par un frein doré,la partie inférieure est facilement soumise à la partie supérieure, et la supérieure à Dieu.La chair était soumise à l’esprit de façon telle qu’elle ne pouvait pas se mouvoir sans le consentement de l’esprit, ni non plus se rebeller contre lui, à moins que l’homme ne se rebelle contre Dieu.Mais il était au pouvoir de l’esprit de se rebeller contre Dieu ou de ne pas se rebeller.