Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 312)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il faut savoir, en troisième lieu, que c’est de multiples façons qu’on peut dire d’une chose qu’elle est naturelle.La première.On considère comme naturel tout ce qu’on a depuis la naissance.Et c’est dans ce sens que l’on dit que nous sommes, par nature, des fils de colère (éphésiens 2).Et c’est de cette façon que nous admettons que la justice originelle peut être dite naturelle.Mais ce sens n’a rien à voir avec la question présente, parce que la nature ainsi conçue ne s’oppose pas au surnaturel,puisqu’on peut posséder de naissance autant les dons surnaturels que les naturels.Deuxièmement, on peut appeler naturel ce qui est conforme à la nature, ce qui ne la détruit pas, mais l’orne et la parfait.SaintAugustin (dans son livre sur l’Esprit et la lettre, chapitre 27), enseigne que c’est dans ce sens que l’apôtre (Romains 2)emploie le mot naturellement : « Les nations qui n’ont pas de lois font naturellement ce qui est propre à la loi.»Car, c’est parce que le vice est contre la nature que la grâce assainie la nature,quand, par la grâce, la loi est observée.Ce n’est donc pas une sottise de dire que la loi peut être observée naturellement.

Après avoir accepté ce sens, on n’a plus de question à se poser quand un naturel de ce genre est opposé non au surnaturel, mais à ce qui est contre nature.Et, de cette façon, ce n’est pas seulement la justice originellequ’on peut appeler naturelle, mais aussi n’importe lequel don de grâce, et même aussi la vie éternelle.Un troisième sens du mot naturel.Bien que le don soit gratuit, il aide quand même la nature,la rend parfaite dans des œuvres naturelles, même s’il ne l’élève pas à des actes surnaturels.Et c’est de cette façon qu’on peut dire que la justice originelle est un don naturel, si on la considèreà part de la grâce qui fait un reconnaissant, comme l’enseigne André Vega (livre 2, chapitre 11 sur le concile de Trente.)

Quatrièmement, on appelle naturelce qui est ou une partie de la natureou ce qui découle des principes de la nature.Dans ce sens, le corps et l’âme,les facultés du sentir et du comprendre,et les actes qui sont opérés par ces dites facultés,sont considérés comme naturels.Et c’est le sens que nous donnons au mot naturel dans notre dispute présente.Ainsi considéré, le naturel s’oppose donc proprement au surnaturel.

C’est de deux façons qu’on peut dire que quelque chose est surnaturel :en et par lui-même,ou par accident.On appelle par soi surnaturelce qui, de par son genre, n’est pas apte à découler des principes de la nature, comme futla montée d’élie aux cieux dans un char de feu, la force de Samson , et d’autres choses semblables.On appelle surnaturel par accident ce qui est obtenu par un miracle divin , même si celacontinue à découler des principes de la nature.Tel fut le sens de la vue que le Seigneur a restitué à l’aveugle né, la sagesse divinement accordée à Salomon, et beaucoup d’autres qu’on lit dans l’écriture.

Les adversaires pensent que c’est de cette façon que fut naturelle la droiture dans laquelle Adam est né, c’est-à-dire qu’elle fut une santé due à la nature, qu’Adam était apte à naitre ainsi de par sa nature bien constituée, c’est-à-dire, non corrompue.Et maintenant, aux hommes qui , en Adam, ont perdu cette rectitude, fait défaut ce don naturel,comme il ferait défaut à un animal s’il naissait aveugle, boiteux, ou malade.Et si maintenant, cette justice originelle était redonnée à quelqu’un, ils diraientque c’est un don surnaturel par accident, comme nous le disons du miracle de l’aveugle né.

Nous estimons, nous, que cette rectitude ou droiturede la partie inférieurea été un don surnaturel,par soi, non par accident, de façon à ce qu’elle ne découlait pas des principes de la nature, et ne pouvait pas en découler.Et comme ce don était surnaturel, comme nous allons le montrer tout de suite,ce don une fois enlevé, la nature humaine fut laissée à elle-même.Et c’est alors qu’elle commença à expérimenter cette lutte de la partie inférieure contre la supérieure, quiaurait été naturelle, c’est-à-dire qui aurait procédé de la condition de la matière, siDieu n’avait pas ajoutéà l’homme le don de la justice.Voilà pourquoi l’état de l’homme après la chute d’Adam ne diffère pas plus de l’état du premier homme dans la nature pure, qu’un homme dévêtu ne diffère d’un nu.

Et, si tu ne tiens pas compte du péché originel, la nature humaine n’est pas pire,et elle n’est pas plus blessée par l’ignorance et l’infirmitéqu’elle ne l’était dans l’état de nature.Donc, la corruption de la nature ne provient pas du manque d’un don naturel quelconque,ni de l’acquisition d’une quelconque mauvaise qualité, mais dela seule perte d’un don surnaturel par le péché d’Adam.Cette sentence est commune aux scolastiques anciens et récents.Car, ce que nous enseignons, ce n’est pas du seul Dominique a Soto que nous l’avons appris,et Saint Thomas et les autres n’ont pas enseigné le contraire.C’est, comme nous l’avons dit, la sentence commune, comme vont le faire voir r les témoignages que nous allons ajouter.

Saint Thomas (1 par quest 95, art 1) parle ainsi de la rectitude avec laquelle Adam a été créé : «. Il est manifeste, dit-il,que cette sujétion du corps à l’âme,et des forces inférieures à la raison, n’était pas naturelle.Autrement, elle serait demeurée après le péché,comme, dans les démons, les dons naturels sont demeurés après leur péché.»Et plus bas : «Ce qui donne à entendreque, si par la disparition de la grâce,l’obéissance de la chair à l’esprit cesse, c’est par la grâce existant dans l’âme que la partie inférieure lui était soumise.»Ce texte nous enseigne clairementque l’homme créé dans l’état de nature, aurait eu cette rébellion de la chair contre l’espritque nous expérimentons maintenant après la perte du don de la justice originelle.Et nous en concluons que l’obéissance de la chair à l’esprit ne fut pas naturelle dans le premier homme, mais surnaturelle et gratuite.Donc, la justice originelle divinement accordée à l’homme n’a pas seulement conservé, mais a apporté et produitla rectitude de la partie inférieure.Saint Thomas dit la même chose ( dans 1, 2 quest82, art 1, a 3) : « Du péché originel provient une inclination à un acte désordonné, non directement, mais indirectement, c’est-à-dire, en enlevant ce qui empêchait, c’est-à-dire, la justice originelle,qui prohibait lesmouvements désordonnés.»

Le même auteur( 1, 2, quest 87, art 7) dit : «Il faut considérer qu’au premier homme a été divinement donné lors de sa création,un don surnaturel, la justice originelle, par laquelle la raison était soumiseà Dieu et les forces inférieures à la raison, et le corps à l’âme.»Et (dans le livre 4 contre les Gentils, chapitre 52) , il écrit : « Selon la doctrine de la foi, nous tenons que l’homme a été. au début, créé de telle façon que la raison de l’homme était soumise à Dieuet que les parties inférieures le servaient sans empêchement, et que le corps ne pouvait pas être détourné de cette servitude par un empêchement quelconque , Dieu suppléant, par sa grâce,à ce qui manquait à la nature pour agir avec la perfection requise.

La même chose ( 2 sentences, dist 31, quest 1, art 1) : « Dieu avait accordé, au tout début, à la nature humaine, au-dessus de la condition de ses principes,d’avoir, dans la raison, la rectitude de la justice originelle, qui pouvait, sans résistance, s’imprimer dans les forces intérieures.Parce que c e don avait été accordé gratuitement, c’est en tout justice qu’il a été enlevé par l’ingratitude de la désobéissance originelle.Voilà pourquoiil est arrivéqu’à cause du péché du premier homme, la nature humainefut laissée de façon à ce qu’elle subsisteselon la condition de ses principes »

Donc, selon la sentence de saint Thomas,la nature humaine est telle qu’elle aurait étési elle n’avait jamais eu un don surnaturel, à la seule exceptionque ce qui provenait autrefoisde la nature et de la condition de la matière, provient aujourd’hui de la peine infligée au péché.Il n’y a pas à s’étonnerque le même saint Thomas ( 1, 2, quest 82, art, à la première objection) enseigneque la concupiscence est naturelle à l’homme, dans la mesure où elle est selon l’ordre de la raison,et qu’elle contre la nature de l’homme en tant qu’elle transcende les limites de la raison.Il ne veut pas dire, par ces paroles,que n’existerait pas plus tard dans l’homme fabriqué dans l’état de nature pure ,une concupiscence qui transcenderait les limites de la raison.Car, il enseigne expressément le contrairequand il dit que les mouvements désordonnés proviennent du péché originel, en tant que prohibant en enlevant.Cela veut donc dire que cette concupiscencen’est pas arrivée par la suitecomme un bien naturel, mais comme une maladie ou un vice de la nature;non de l’intention du créateur, mais comme provenant de la condition de la matière.Comme le vice qui est dans un glaive de fer sujet à la rouille.Car, tout vice peut être dit contraire à la nature.

Il y a encore moins à s’étonner de ce que saint Thomas écrit(dans 1, 2, question 85,art 1, et 2).Il dit que, par le péché, l’homme est privé non seulement de dons naturels,mais que le bien de la nature est aussi diminué.Car, dans ce passage, il ne traite pas du péché originel spécifiquement,mais du péché en général, parce que par l’acte de pécher apparait, dans celui qui pèche,une inclination à un péché semblable.Et par cela, est diminuée l’inclination à la vertu opposée,laquelle inclinationfait partie des biens de la nature.De cette doctrine générale, il s’ensuitque, du péché actuel, est générée une propensionactuelle au même péché (comme le même auteur l’enseignedans la même question 85, article 3).Du péché originel,qui n’existe pas en acte mais en tant qu’habitus, ne nait pas directement cette inclination au mal, mais indirectement(selon saint Thomas), comme interdisant en enlevant.Voilà quelles sont les plaies de chacune des puissances dont parle saint Thomas(1, 2, quest 85, art 3), parce que la justice originelle empêchait cette langueur, qui pouvait exister dans la nature humaineen raison de la condition de la matière.Voilà pourquoi,une fois enlevé le don de la justice originelle, la langueur s’estmanifestée,et est devenue la plaie du péchéce qui aurait pu être la langueur de la nature.

Que la sentence de saint Tomas soit semblable àla nôtre, on pourra s’en apercevoir parle recours à tous les interprètes.Car tous, d’un commun accord,enseignent que la rectitude du premier homme fut l’effet d’un don surnaturel,et qu’une fois ce don enlevé,la nature est demeurée telle qu’elle étaitpar rapportmouvements désordonnés de la partie inférieure.Voir Jean de Capreolus (2 sent,dist 30,quest 1, art 1),Thomas Cajetan ( 1, 2, question 85, art 1, a 2, et question 109,art 3), et François Ferarien, (commentaire livre 1 contre les Gentils,chapitre 62).Ensuite Conrad Koellim,et Bartholomy Medina (1,2, question, 85, articles 3 et 6).

Ce dernier auteur ajoute que c’est la sentenc e commune à tous les théologiens.Il est certain que Jean Scot l’enseigne avec des paroles différentes, puisqu’il parle ainsidans 2 sentences,dist 20, question unique : « On peut donc dire quesi la justice originelle a eu cet effetde produireune parfaite tranquillité de l’âme dans toutes les puissances,de façon à ce que la nature inférieurene soitpas encline à aller contre le jugement de la partie supérieure,ou que si elle y était portée par elle-même , elle ait pu quand même être ordonnée et régulée sans difficulté pour la supérieure, et sans tristesse pour l’inférieure, il est nécessaire de placer un don surnaturel pour que soit cette tranquillitéparfaite dans l’âme.»

Durand ne l’enseigne pas moins clairement(dans 2 sentences,dist 20, quest 5), quand il dit que la justice originelle est proprementl’ordre droit des forces inférieures et supérieures,de façon à ce que les inférieures soient soumises aux supérieures.Et plus bas, au numéro 7, il parle ainsi : « Même si la justice originelle était une condition du corps,elle était cependant un pur don de Dieu, et non une propriété naturelle,car autrement, elle serait demeurée après le péché, comme la nature est demeurée avec ses facultés propres.Donc la justice originellen’aurait pas été transmise par le parent aux enfants,mais elle aurait été infusée par Dieu aux enfants, comme elle a été accordée gratuitementpar Dieu aux premiers parents.»Et (dans la dist 30, question 1), il admet, avec saint Thomas,que la mort et les autres défauts humains que nous avons hérités d’Adam,venaient de la nature,comme cause par soi, mais de la faute,comme cause, prohibant en enlevant,parce que, par la faute d’Adam , nous avons perdu le don de la justice originelle,qui prohibait ces défauts.Gabriel enseigne clairement la même chose (dans 2, dist, 30, questquest 1) et d’autres , qu’il serait trop long et peu nécessaire de présenter.

Les récents docteurs sont du même avis que les anciens, et pour en citer quelques-uns seulement au milieu d’une foule d’autrs,Jean Driedo (livre 1 sur la grâce et le libre arbitre,chapitre 3, par 4,à la fin : « En considérant ces choses, on peut facilement comprendre le consensus de tous les hommes sur l’empire de la raison.Il ne fut pas donné à l’homme comme une partie constitutive de sa natured’animal raisonnable,mais comme une grâce particulièrede Dieu donnant au premier homme, comme le dit le sage,la vertu de tout contenir,par la quelle vertu non seulementles forces inférieures de l’âme, comme la mort, la maladie,et les corruptions des humeurspouvaient être réprimées.

Par le péché,a été perdue cette vertu qu’était la justice originelle. Et, désormaisla nature humaine, laissée à elle seule,est muediversement, selon la diversité des complexions naturelles.»Ruardus Tapper, dans la défense du second article,soumet des propositionssur le péché originel, dontje transcrirai ici la deuxième et la troisième.Voici quelle est la deuxième proposition :«on doit croire d’une ferme et indéfectible foi,que la rébellion des forces, les motions désordonnées,l’ignorance, les infirmités, la mort,et les misères universellesdont souffrent les hommes, sont la peine du péché,et non des conditions naturelles de l’homme tel que créé par Dieu.»

Troisième proposition : « Tous les maux de l’univers auraient pu être des conditions et des propriétés naturelles de l’homme,si Dieu avait créé les hommes sans la grâce et sans la justice originelle,quiseules empêchaient que ces maux soient dans l’homme.Sansquoi les principes de la natureauraient eu leur cours, comme maintenantces maux proviennent de la natureprivée de la justice originelle, comme elles le sont dans les autres animaux.André Vega(livre 2 sur le concile de Trente, chapitre 11), écrit : « La loi des membres, c’est-à-dire la rébellion de la chair contre l’Esprit,existe de par la condition de notre nature,et non de par une mauvaise qualité transmiseen nous par nos parents, comme l’enseignent communément les scolastiques contre Grégoire Armiminensis, et elle aurait été en nous tous si nous avions été créés selon la nature pure.Elle est cependant aussi en nous une cause de punition,que n’auraient paseue ceux qui auraient été créés dans la nature pure, parce que ces défauts naturels, Dieu les réformeraitpar la justice originelle que nous avons perdue par le péché.»Voir à ce sujet Dominique a Soto (dans le livre q sur la nature et la grâce, chapitre 13), Albertum Pigium ( controverse de la première), et les autres.

Je ne voisdonc pas commentun catholique de notre époque pourraitse demandersil’intégralité naturelle de notre premier parent a été naturelle ou surnaturelle, comme nous l’avons noté plus haut, alors que les souverains pontifes Pie V e Grégoire X111 ont condamné l’article suivant : « L’intégrité de la première condition ne fut pasune élévation due à la nature humaine,mais sa condition naturelle.»

CHAPITRE 6

On prouve la vérité de la quatrième proposition

Nous avons maintenant à prouver la quatrième proposition , expliquée dans le chapitre précédent, avec les saintes lettres, les témoignages des pères, et des arguments tirés de la raison.Il peut être bon de rappeler que la sentence que nous confirmons par tous ces témoignages est celle qui soutient que l’intégrité du premier homme a été surnaturelle,ou un don surnaturel accordé au premier homme.L’un et l’autre est sujet de controverse, et a ses négateurs.

Tout d’abord, les saintes lettres montrent, par les paroles suivantes,ce que fut l’homme de par la condition de sa nature : « Tu es poussière, et tu retourneras en poussière» (Genèse 3).Voici le sens de ces paroles.Bien que je t’aie fait glorieux par ma bénignité, de façon à ce que tu n’aies à craindre ni la mort ni aucun mal, cependant, de par ta nature, tu es poussière, mortel, fragile, exposé aux douleurs et aux labeurs.Et, en retournant à ton état naturel, par ta propre faute, tu as dépouillé de ce son surajouté. C’est pour cela que, maintenant, tu es poussière et que tu retourneras en poussière.

Dans le psaume 8 est décrite la première création en ces mots: « Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui, ou le fils de l’homme pour que tu le visites ? Tu l’as fait un peu inférieur aux anges, tu l’as couronné de gloire et d’honneur,et tu l’as établi au-dessus des œuvres de tes mains.»Le psaume XLV111 fait une description semblable : « Quand l’homme était en honneur, il n’a pas compris. Il a été comparé aux animaux sans intelligence, et est devenu semblable à eux.»Ces deux descriptions nous montrentque le premier homme a été orné de dons surnaturels. D’abord, parce que le prophète s’étonne de ce que l’homme soit presque égal aux anges : «qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui» ?C’est comme s’il voulait dire : je m’étonne que l’homme corporel, mortel de sa nature, sujet de toutes les afflictions communes aux animaux, ait été élevé à une telle gloire, qui est peu éloignée de celle des anges.On peut aussi ajouter que les dons accordés au début au premier homme, il les appelle honneur et gloire.Or, il est certain que l’honneur et la gloire désignent quelque chose d’extrinsèque et de surajouté.

L’Ecclésiastique 17 dit la même chose :« Dieu a créé l’homme à partir de la terre, et, selon lui-même, il l’a revêtu de vertu.» En ce passage, la création est référée à la nature , le revêtement de vertus,aux dons surajoutés.Car, on peut dire autant de l’honneur que du vêtement que ce sont des choses extrinsèques et surajoutées.Cela se rapporte àla parabole de celui qui est tombé sur des brigands (Luc X), qui a été dépouillé de ses vêtements,frappé et blessé , et laissélà à demi mort.Par le mot vêtement, qui exprime quelque chose d’extrinsèque,nous comprenons non seulement que le premier homme pouvait être privé des dons surnaturels, mais aussi que les plaies de la nature humaine sont consécutives à son dépouillement.Car, ce n’est pas sans raison que, dans cette parabole, le Seigneur a dit que l’homme a d’abord été dépouillé, et ensuite blessé, alors que c’est le contraire qui arrive dans les vrais vols.Il a voulu signifierpar là, que dans ce vol spirituel, les plaies de notre nature sont néesde la perte de la justice originelle, car ce don de justice ne faisait pas que couvrir et orner, mais il soignait aussi, et guérissait la fièvre de l’homme qui pullulait de par la condition de la matière.Ensuite, de cette nature humaine dépouillée du don de la justice, et laissée à elle-même,des blessures et des plaies firent soudainement irruption.Choses qu’expérimentent tous ceux qui sont nés d’Adam.Donc, cette parabole sur la suppression des dons et des vertus,que le premier homme a causée en péchant, les pères l’exposent d’une commune voix.Saint Ambroise, Bède, Théophylactus,et saint Basile, que saint Thomas citedans son commentaire de ce passage,ainsi que sain Augustin (livre 1, questions sur l’évangile, question 19) et saint Bernard (sermon 1 sur l’annonciation.)

Et voici d’autres témoignages de pères.Denys l’aréopagite, (dans son livre sur le divorce,les noms, chapitre 4 partie 4), dit, parlant des démons : « Les dons accordés aux anges n’ont pas été changés.Ils demeurent tous intégralement.»Voici comment a expliqué ce texte Marsilius Ficinus : ««Exemple.L’air nocturne est ténébreux non parce qu’il a subi un notable changement, ou qu’il a perdu sa nature.Mais, parce que lui manque la lumière du soleil, qui rend lumineuse une chose ténébreuse par elle-même.Il en est ainsi de l’âmeet du démon. On dit qu’ils sont mauvais,non parce qu’ils ont perdu quelque chose de naturel, ou qu’ils ont reçu quelque chose d’étranger,mais faute de demeurer dans le bienfait de Dieu.»C’estde là,(du témoignage de Denys l’aréopagite), que les scolastiques ont reçu l’idée que les dons naturels des démons sont demeurés tels quels après la chute.La même chose pour les dons naturels des humains.Si les dons naturels sont demeurés tels quels dans l’ange et dans l’homme après la chute, et s’il est avéré que la justice dans laquelle ils avaientété créés n’est pas demeurée en eux après la chute, il s’ensuit nécessairement que ne fut pas naturelle la justice qui était dans l’ange et dans l’homme.

Il importe peu que ce passage de saint Denys ne nous enseigne pas seulement que les dons naturels de l’ange et de l’homme sont demeurés après la chute, mais aussique notre nature a été blessée et corrompue par le péché d’Adam.Car, si oncomparenotre nature et celle des démons à l’état dans lequel elles auraient pu être si elles avaient été crée dans la nature pure, on doit dire qu’elle est intègre.Et c’est dans ce sens que Denys et les théologiens entendent le mot intègre (ou tels quels).Mais si on regarde l’état auquel elle avait été élevéepar la bénignité du Créateur, on doit dire qu’elle a été blessée et corrompue.Nous avons de cela un exemple en Samson.Après la perte de sa chevelure, il avait perdu la force divinement reçue, non parce qu’il était devenu plus faible que la majorité des hommes, mais parce qu’il était plus faible ou moins fort qu’il ne l’était avant.

Saint Basile (dans son livre sur le Saint-Esprit à Amphilochius, chapitre 16) écrit : « La sanctification n’existe pas sans le Saint-Esprit.Car, elles ne sont pas saintes par nature les vertus célestes, mais, selon qu’ellessont plus ou moins grandes, c’est du Saint-Esprit qu’ elles reçoivent leur juste mesure de sanctification.» On ne peut douter un instant que ce que saint Basile écrit au sujet des anges vaut aussi pour le premier homme.Ce n’est donc pas par nature que fut saint le premier homme quand il habitait le paradis;mais c’est du Saint-Esprit qu’il avait reçu la juste mesure de sa sanctification.En conséquence, la justice originelle, c’est-à-dire la ressemblance divine dont il était doté n’était pas sa condition naturelle, mais un don surnaturel.Saint Jean Chrysostome (dans son homélie 15 sur la Genèse) parle ainsi d’Adam et d’ève qui,à cause de leur justice originelle,ne rougissaient pas de leur nudité : « Ils étaient revêtus de la gloire qui vient d’en haut.»Tu vois ici que la justice originelle est comparée à un vêtement, et à un vêtement qui vient d’en haut, pour que tu comprennes que cela est arrivé à nos premiers parents non de par les principes de leur nature, mais de ce qui estau dessus de la condition humaine, directement du ciel.

Saint Cyrille (livre 1, chapitre 9 sur saint Jean) écrit en parlant d’Adam : « Par la participation de la lumière, la grâce du Dieu glorifiant resplendit sur sa nature, l’élevantet l’ornant d’une variété de dons.» Et plus bas : « Car le Seigneur est miséricordieux, lui qui, par sa bonté, rend grand et admirablela créature qui, par sa nature, est petite et abjecte.»Et, au chapitre 13 : « Comme la créature étaitesclave, c’est gratuitement et par la volonté du Père qu’elle a été appelée aux choses surnaturelles.» Et, (dans son livre sur l’adoration en esprit, à la fin) : « Après que du Créateur cet animal ait obtenu la perfection de sa nature, il reçut immédiatement la ressemblance avec Dieu.»Ensuite, dans le livre «que l’Esprit est Dieu», il écrit, près du début : «Pouvoir faire et concéder aux créatures une dignité qui excède leur nature,est quelque chose de plus grand que ne le supporte la nature des créatures.C’est donc l’Esprit Saintqui déifie.En tant qu’il déifie, comment alors serait-il une créature et non plutôt Dieu lui-même ?»Par ces témoignages de ce grand savant qu’est saint Cyrille, nous apprenonsque, en plus des dons naturels, Adam a reçu plusieurs dons surnaturels, et que la nature humaine, petite et abjecte par elle-même, a été élevée à une immense gloire par la bénignité du Créateur.

Les pères latins ne donnent pas un enseignement différent.Saint Ambroise (dans son livre sur Isaac et sur l’âme, au chapitre 5) écrit : « Adam n’était pas nu quand l’innocence le revêtait.»Et (au livre 2 sur Jacob et la vie bienheureuse, chapitre 5), il écrit : «Après avoir été ainsi dépouillé, il est devenu nu.»Et (dans son livre sur élie et le jeûne, chapitre 4), il écrit : « Adam était couvert du voile des vertus avant qu’il prévarique; et comme s’il avait été dépouillé par la prévarication, il se vit nu,parce qu’il avait perdu le vêtement qui le recouvrait.»Que ce vêtement d’innocence n’ait pas été naturel mais gratuit c’est l’appellation elle-même du vêtement qui l’indique, parce qu’un vêtement est quelque chose de surajouté, et aussiparce que,écrivantdans le livre 7, chapitre 47 sur saint Luc, le même auteur écrit, en expliquant la parabole de celui quia rencontré des brigands, et en l’appliquant à Adam et à nous tous : « Qui sont ces voleurs de grand chemin sinon les anges de la nuit et des ténèbres ?Ce sont eux qui nous dépouillent des vêtements de la grâce spirituelle, et qui ont coutume de nous blesser.»

Et(dans le livre sur la paradis, chapitre 14) : « Que veut dire le «Adam où es-tu ?»C’est-à-dire,non dans lequel es-tu,mais dans lesquels es-tu ?Ce n’est donc pas une interrogation, mais une réprimande. Ce qui veut dire : de quels biens, de quelle béatitude, de quelle grâce t’es-tu éloigné, et dans quelle misère t’es-tu plongé ?»Saint Jérôme (dans le chapitre 3 d’Osée) écrit : « Les démons qui sont tombés de leur dignité propre, et qui ne possèdent plus rien de leur antique grâce, sont arides, engourdis, desséchés.»Ce texte nous enseigne que, après le péché, les anges ont perdu leurs dons surnaturels. Car, si, par le nom de grâce, il avait entendu les noms naturels, il s’ensuivrait que les anges n’auraient rien retenu de leurs dons naturels après le péché, et qu’ils auraient doncété réduits à rien du tout.Le même raisonnement vaut autant pour les hommes que pour les anges, comme les adversaires eux-mêmes le reconnaissent, et comme l’enseigne saint Augustin(dans son livre sur la correction et la grâce, chapitres 10 et 11.)On ne doit donc pas nier qu’après la chute d’Adam, les hommes ont perdu des dons surnaturels.

Saint Augustin (livre 12, chapitre 9 de la cité de Dieu), parle ainsi : « Créant la nature en même temps qu’il prodigue la grâce.»Dans ce texte, saint Augustin fait une nette distinction entre la nature et la grâce.Et (au livre 13, chapitre 13), il parle ainsi de nos premiers parents : « Après que fut faite la transgression du précepte, ils perdirent la grâce divine et furent honteux de la nudité de leurs corps.»Et ( au livre 11, chapitre 31 de la Genèse), il écrit : « Dès qu’ils transgressèrent le précepte, ils furent abandonnés par la grâce interne de Dieu, et quand ils jetèrent les yeux sur leurs membres, ils virent qu’ils étaient nus.»Et (dans le livre 4 contre Julien, dernier chapitre), il écrit : « Pourquoi nous parle-t-on de la nudité après qu’on eut gouté du fruit défendu, si ce n’est parce qu’avait été dénudé ce que la grâce recouvrait ?En effet, la grâce de Dieu était grande là où le corps terrestre et animal n’avait aucune libido.Donc, celui qui revêtu de la grâce, n’avait pas dans son corps de quoi rougir, sentit, une fois dépouillé de la grâce, qu’il devait se couvrir.»

Tu vois que, dans ces textes, saint Augustin donne toujours le nom de grâce à l’innocence et à la justice originelle du premier homme.Tu vois aussi qu’elle est toujours comparée à un vêtement , qui est ajouté de l’extérieur au corps humain.Tu vois enfin, que la libido bestiale convient naturellement au corps terrestre et animal; et que ce n’est donc pas par nature, mais par une grande grâce de Dieu,que le corps terrestre d’Adam ait, dans l’état de nature, été privé de la libido bestiale.

Ajoutons que le même saint Augustin (dans le livre 3 sur le libre arbitre, chapitres 20, 22, et 23), n’enseigne pas obscurémentque l’homme pouvait être créé sans la justice originelle.Loin de corriger cette affirmation dans le livre surles rétractations, il le confirma plutôten disant (livre 1, chapitre 9 des rétractations) : « Si l’ignorance et la difficulté avaient fait partie de la condition du premier homme, il n’aurait pas fallu le reprocher à Dieu, mais l’en louer. Et si la justice originelle avait été naturelle,Dieu n’aurait pas pu créer l’homme sans elle, à moins que Dieu ait voulu créer quelque chose d’imparfait et de manqué, ce qui répugne à sa sagesse et à sa bonté. «Les œuvres de Dieu, comme le dit le Deutéronome 32, sont parfaites.»Dans son livre sur la conception virginale, et du péché originel (chapitre 22), saint Augustindit ceci en parlant d’Adam : « Parce que, ayant été élevé à une si grande grâce, il a abandonné spontanément les biens qu’il avait reçus afin deles conserver pour lui et pour ses descendants, ces descendants perdirent, par le fait même, ce que leur père aurait pu leur donner en les conservant, mais dont il les a privés en le ne les conservant pas.»

Enfin, saint Bernard (dans son premier sermon sur l’ascension) dit que, en prévariquant, Adam a perdu les vêtements des vertus, et la ressemblance avec Dieu, mais non l’image divine, « car cette dernière n’était pas posée sur la nature,mais insérée et imprimée dans la nature.»Selon le témoignage de saint Bernard, la justice et les autres vertus, que l’homme a perdues en péchant, n’étaient pas insérées et imprimées dans la nature humaine, comme le sont les dons naturels, mais surajoutés, comme les sont les dons surnaturels.Ce qui devrait suffire pour le témoignage des pères.

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