Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 316)
CHAPITRE 14
Le paradis subsiste encore
Les théologiens se posent une autre question : les eaux du déluge ont-elles détruit le paradis ?Certains auteurs parmi les plus récents, que nous avons cités plus haut, au chapitre précédent,Eugubinus, Jansenius,estiment que le paradis d’Adam n’existe, maintenant,nulle par, sur la terre.Ce qu’ils prouvent avec le chapitre 7 de la Genèse, où on lit que les eaux du délugerecouvraient tous les monts les plus élevés sous tous les cieux,et aussi en disant que le paradis était situé en Mésopotamie, qui est une région archi connue, et dans laquelle ne se trouve aucun paradis.
Or, je n’ai jamais lu aucun des anciens auteurs qui aitécrit que le paradis terrestre d’Adam avaitété détruit par les eaux du déluge, ou par une autre cause.J’en ai lu au contraire, plusieurs qui affirment qu’il existe encore aujourd’hui, comme, par exemple, à peu près tous les scolastiques, (dans 2 sentence 17),saint Thomas ( 1 p. quest 102,art 1),et de plus, des anciens pères commesaint Irénée, saint Jérôme, saint Augustin, Theodoret, Bède, Archimus Avitus, et ceux que j’ai cités au chapitre précédent.Je n’oserais pas témérairementprendre mes distances d’avec une opinion si universelle et si célèbre. Surtout que saint Augustin semble relier celaà la foi catholique , quand il parle ainsi dans son livre 2, sur le péché originel, chapitre 23 : «Les questions que l’on estime être en marge de la foi sont perçues bien différemment de celles dans lesquelles, demeurant sauve la foi qui nous fait chrétiens, ou on ignore ce qui est vrai, ou on suspend une réponse définitive, ou on se prononce autrement que ne le conjecture une suspicion humaine et infirme, comme quand, par exemple, on se demande ce que fut le paradis, et où est ce paradis où Dieu a créé l’homme qu’il a façonné avec de la poussière, bien que la foi chrétiennene doute pas qu’ait vraiment existé ce paradis.»
On ne semble pas répondre tout à fait à point si on dit que saint Augustin ne voulait pas affirmer que le paradis existe maintenant,mais que ce que la Bible raconte n’est ni une fiction ni une parabole.Car, tout d’abord, ces questions qu’on peut discuter en gardant la foi sauve,comme qu’est le paradis, et où se trouve-t-il,présupposent que maintenant, le paradis est dans la nature.Car, autrement, il faudrait d’abord se demander si le paradis existe avant de se demander en quoi il consiste, et où il est.Ensuite, on peut connaitre cela à partir d’une autre question que pose tout de suite après saint Augustin : « Quand on se demande où se trouvent maintenant énoch et élie, ici, ou là, nous ne doutons pas qu’ils vivent dans les corps avec lesquels ils sont nés.»C’est comme s’il disait, dans ce passage : la foi chrétienne ne doute pas que le paradis existe;et, nous ne doutons pas qu’énoch et élie vivent maintenant dans le corps avec lequel ils sont nés.Et il est certain que non seulement énoch et élie ne sont pas des personnages de fables,mais qu’ils existent et vivent encore aujourd’hui.On sait donc, de la même façon que, pour saint Augustin, le paradis terrestre n’est pas seulement une chose non fictive, mais qu’il existe encore réellement maintenant.
Ensuite, le même saint Augustin( livre 2 sur la Genèse, chapitre 24),dit qu’on ne peut pas douter que des fleuves prennent leur origine du paradis, parce que l’écriture le dit, bien que leurs sources soient ailleurs, en Arménie.Il veut manifestement dire, par là, qu’il ne faut pas douter que le paradis existe maintenant.
Se présente aussi une raison probable qui explique pourquoi le paradis devait se conserver :pour qu’énoch et élie, dont on est certain qu’ils vivent dans leurs corps,aient un lieu convenable pour demeurer jusqu’à ce que, combattant contre l’antichrist,ils passent de la vie à la mort.Car, que ces deux là vivent,et qu’ils viendront à la fin du monde, pour s’opposer à l’antichrist,nous l’avons prouvé par l’écriture,par le consentement universel des pères grecs et latins,au livre 3 du souverain pontife, chapitre 6, où nous renvoyons nos lecteurs.
L’argument sur les eaux du déluge ne nous contraint pasà faire bande à part.Car, il est croyable que l’eau du déluge ne soit pas montée dans le paradis, comme l’enseignent les théologiens scolastiques.Et au sujet de ce passage de l’écritureoù l’on dit que l’eau a recouvert les plus hautes montagnes de partout sur la terre,je réponds qu’il faut entendre cela de toutes les montagneshabitées par des pécheurs,qui avaient été données comme habitationsaux hommes après la chute d’Adam.Semblable est ce lieu (dans le même chapitre 7 de la Genèse) : « Tous les hommes sont morts, survécutseul Noé, etceux qui se trouvaient avec lui dans l’arche.»Car, il y a d’abord une proposition universelle :tous les hommes sont morts, laquelle n’est pas différence de cette autre : toutes les montagnes ont été recouvertes d’eau.Or, il est certainque la première phrase ne s’entendait pas de tous les être humains, car Enoch ne mourut pas, mêmes’il n’était pas dans l’arche.Donc, de la même manière, cette proposition : toutes les montagnes étaient recouvertes d’eau, doit s’entendre de toutes les montages où il y avait des hommes destinés à mourir, et non des montagnes ou de la région du paradis.
Mais, du diras :si les eaux du déluge n’atteignirent pas le paradis , c’est en vain que Noé a construit cette arche avec un si dur labeur, car il pouvait être conservé dans le paradis avec les autres êtres humains.Ensuite,quand les eaux du déluge montèrent plus haut que les plus hautes montagnes de la terre entière, il ne fut certes pas possible que, sans un miracle divin,elles n’atteignissent pas le paradis.Il ne faut pas inventer des miracles à plaisir.La proposition de l’écriture ne doit pas être restreinte, à moins que l’écriture n’indique expressément une exception, ou nous expose une raison nécessaire.Or, on ne trouve pas dans l’écriture que , dans le déluge universel, le paradis ait bénéficié d’une exception , et on ne trouve aucune raison contraignante.
Je réponds d’abordque le paradis terrestre n’est pas un lieu d’hommes pécheurs sujets aux calamités humaines,mais seulement de ceux qui sont exposés aux misères qui sont communes à tout le genre humain, et dont n’étaient pas sujets autrefois Adam et ève, de même qu’énoch et élie.Comme la région du paradis ne convenait pas à Noé, son épouse et ses enfants, Dieu a donc du trouver une autre façon de les sauver.à la seconde objection, je répondsqu’un miracle n’est pas imaginé par nous frivolement,mais qu’il est affirmé nécessairement à cause du témoignage de la sainte écriture.Car, l’écriture atteste qu’énoch ne périt pas au temps du déluge,sans toutefois avoir été dans l’arche.Voilà pourquoi nous sommes obligés de supposer un miraclequi l’a sauvédu déluge.Il était plus convenable que, par un miracle, l’eau ne se rendit pas là où se trouvait Enoch, plutôt qu’il ait été suspendu dans les airs au-dessus des eaux, ou qu’il ait passé une année entière au milieu des eaux.
Au troisième argument, je réponds que l’exception du paradis a été voulue pour une excellente raison, d’abord, pour conserver énoch, ensuite parce que le déluge avait étéenvoyé sur la terre à cause des péchés des humains.Les eaux devaient donc détruire seulement ce qui était à l’usage de tels hommes.Mais, même si nous supposons que les eaux du déluge ont entré dans le paradis,et qu’au milieu de ces eaux, énoch ait été conservé par une providence toute spéciale de Dieu, tu ne pourras pas en conclure que le paradis a été totalement détruit.Le déluge n’a pas changéla géographie,ni les conditions atmosphériques.Il n’a pas, non plus, déraciné tous les arbres, et n’a pas fait de la terre un désert.Car, autrement, où la colombe aurait-elle trouvée la branche d’olivier qu’elle a apportée à Noé tout de suite après le déluge ? Le déluge a probablement causé certains dommages au paradis, mais non au point où il aurait cessé d’être.
CHAPITRE 15
Dans l’état d’innocence, ce n’est pas seulement l’homme qui, dans le paradis, était doué de raison, mais aussi les animaux.
On a coutume de demander aux théologiens : si l’homme n’avait pas péché, les animaux aurait-ils été doués de raison, comme l’homme ?Saint Jean Damascène nie cela (dans son livre 1, chapitre 11, sur la foi),ainsi que saint Thomas ( 1 p. question 102, art 2) et d’autres scolastiques ( 2 sentences, dist 17).Mais, plus grande nous semble être l’autorité de saint Basile (dans son livre sur le paradis), et de saint Augustin ( livre 14, chapitre 11 de la cité de Dieu) qui sont d’un avis contraire.Voici les paroles de saint Augustin : « Dans le paradis corporel, tous les animaux terrestres étaient inoffensifs et soumis à Adam et à ève.Ce ne serait certes par un petit ornement qui aurait fait défaut au paradis terrestre, si on n’avait pu apercevoir aucun poisson dans les cours d’eaux,aucun oiseau dans les arbres,aucune vache dans les champs.Et, pour le dire en un mot, ce n’est pas pour rien qu’il a été dit aux premiers humains d’exercer leur empire sur les oiseaux, les poissons et les animaux.Car, on n’avait pas à craindre que les oiseaux ou les animaux ne mangeassent du fruit de l’arbre de vie, et ne devinsent immortels.Car, ils n’auraient pas pris d’aliments qui ne convenaient pas à leur nature, et s’ils avaient pu se nourrir des fruits de l’arbre de vie, ils ne seraient pas devenus immortels pour autant.Car, ce n’était pas de par sa propre nature que l’arbre aurait apporté l’immortalité aux hommes, mais par l’octroi d’une salubrité occulte.à peu près de la même façon que les sacrements chrétiens corporels et sensibles produisent une grâce spirituelle et invisible.
Car, voici ce qu’enseigne saint Augustin(livre9, chapitre 4 de la Genèse) : « Dans les autres arbres, il y avait un aliment, mais dans celui-là, un sacrement (mystère).»Et ( au chapitre 5) : «Un tel arbre aurait fourni un aliment corporel qui aurait donné à l’homme une santé stable, non par sa propre vertu, mais par l’infusion d’une salubrité occulte.Car, sans que le pain ordinaire ait quelque chose de plus, Dieu a pu, avec un petit pain,soustraireun homme à la disette de nourriture pendant quarante jours.Voir, à ce sujet, Theodoret, (question 26 sur la Genèse),Eucherius (libre 1, chapitre 13 sur la Genèse), et saint Augustin ( livre 13, chapitre 20 de la cité de Dieu.)Si les animauxgoûtaient à la sainte eucharistie, ils n’en recevraient aucun fruit spirituel.De la même façon, s’il savaient gouté à l’arbre de vie, ils n’auraient, en aucune façon, pu devenir immortels.
LA SUITE EST LE PéCHé ORIGINEL
ordinateur Normal ordinateur 2 1 2020-02-13T04:04:00Z 2020-02-13T04:04:00Z 1 93361 513489 4279 1211 605639 16.00
21
false false false
FR X-NONE X-NONE
18 novembre 2019>> 23 janvier 2020 (en cours 13 février 2020)
LA QUATORZIÈME CONTROVERSE GÉNÉRALE
SUR LA PERTE DE LA GRÂCE
ET SUR L’ÉTAT DE PÉCHÉ
expliquée en six livres
dont les trois derniers traitent du péché originel
Nous avons traité de la grâce donnée au genre humain dans notre premier père Adam. Nous disserterons maintenant sur la perte de cette grâce, et sur ses mauvais effets. Nous définirons d’abord le péché en général, et nous le diviserons en mortel et véniel. Nous examinerons ensuite le péché du premier homme, et en même temps, la première cause du péché. Enfin, la propagation de ce péché, appelé le péché originel, sa peine et ses effets.
LIVRE PREMIER
L’ÉTAT DE PÉCHÉ
LE PÉCHÉ EN GÉNÉRAL
CHAPITRE PERMIER
La définition du péché
Sur le péché, les théologiens disent beaucoup de choses, qui ne nous intéressent pas, pour le moment. Nous les laisserons donc de côté, et nous ne traiterons que de la définition du péché, de sa division, de sa cause, et des distinctions nécessaires ou utiles pour l’explication des controverses en cours.
Il faut d’abord noter que le péché et le vice ne sont pas une seule et même chose. Car, le péché est le nom d’une mauvaise action qui s’appose à une action vertueuse. Mais le vice est le nom d’un mauvais habitus qui s’oppose à une vertu, en tant que la vertu signifie un habitus. En cela, en effet, les choses mauvaises l’emportent sur les bonnes, car elles ont un vocabulaire plus étendu. Car, pour signifier l’action d’une vertu, nous n’avons pas de mot propre, et voilà pourquoi nous utilisons le mot vertu pour désigner autant une action qu’un habitus. Pour signifier une action qui nait d’un vice, nous avons plusieurs mots : péché, crime, délit, attentat, forfaiture, faute, erreur, méfait, etc. Le vice est le nom d’un habitus, non d’une action. On peut le comprendre à partir des choses corporelles, dont les noms ont coutume d’être transférés aux choses spirituelles. Nous disons qu’un cheval a un vice, quand il y a une disposition permanente qui le fait trébucher, paniquer ou se rebiffer. Si cela arrive une fois de temps en temps, on ne dira pas, à cause de cela, qu’il est vicieux. Aristote (dans dans le livre 7 sur les mœurs, chapitre 8) a raison de comparer le vice à l’hydropisie, qui est une soif permanente. Et saint Augustin (dans la perfection de la justice, chapitre 4) explique que le péché est semblable à la claudication, et le vice à une courbature du tibia.
Laissant de côté le vice qui ne se rapporte pas à notre sujet, passons à la définition du péché. Dans son livre sur le consensus des évangélistes, chapitre 4, saint Augustin écrit : « Le péché est une transgression de la loi. Cette définition est tout à fait générale, et elle convient non seulement à tous les péchés qui se rapportent aux mœurs, mais à la nature et à l’art. Car, pécher n’est rien d’autre que s’éloigner de la règle. C’est aussi ce qu’a enseigné brièvement saint Jean (épitre 1, chapitre 3) par ces mots : « Le péché est l’iniquité.» Ce qui est plus clair en grec : amartia esti anomia.
Le péché contre les mœurs, duquel seul nous traitons ici, le même saint Augustin le définit (dans son livre 22, chapitre 27, contre Faust) : «Une parole, une action ou une pensée contre la loi éternelle.» Cette définition, les théologiens l’ont reçue avec enthousiasme, et non sans raison. Car, comme deux choses sont requises dans le péché, la substance qui est la matière, et la raison qui est le formel du péché, saint Augustin a fait entrer l’une et l’autre dans sa définition. La substance du péché c’est l’acte volontaire, ou une omission volontaire d’action. Et, comme il y a trois instruments généraux d’action, le cœur, la langue et la main; et, trois genres d’action, une pour les choses purement spirituelles, comme les désirs, et une autre pour les choses corporelles, comme les faits, et une autre enfin pour les choses en partie spirituelles, et en partie corporelles, comme les mots, pour nous faire comprendre ce qu’est la matière du péché, saint Augustin enseigne que le péché est une parole, un acte ou un désir. Il ne fait pas mention de l’omission, car les définitions doivent être brèves, et la négation se tire de l’affirmation.
Ensuite, la substance du péché, ce qui est le formel du péché, saint Augustin l’a indiquée en disant «contre la loi éternelle.» Il n’a pas voulu dire, contre la raison, comme le disent les philosophes, ni contre la loi de Dieu, comme le dit saint Ambroise dans le paradis (chapitre 8), ni contre la loi tout court, mais contre la loi éternelle, pour comprendre toutes les lois, et la racine elle-même des lois. En effet, toute loi, qu’elle soit positive ou naturelle, qu’elle vienne de Dieu ou des hommes, est une loi dans la mesure où elle est conforme à la loi éternelle, qui est la raison suprême de Dieu, et la règle très parfaite. N’importe laquelle loi n’est rien d’autre qu’un ombrage ou une participation de la loi éternelle.
Une chose semble pourtant manquer dans cette définition de saint Augustin, la mention de la volonté. Car, ce n’est pas toute parole, toute action ou tout désir contraire à la loi éternelle, qui est un péché, mais une parole, un acte, un désir qui sont volontaires. Dans son livre sur la vraie religion, (chapitre 13), il dit : « Le péché est à ce point un mal volontaire que s’il n’est pas volontaire, il ne peut en aucune façon y avoir de péché.». Mais, ce n’est pas sans raison que saint Augustin n’a pas parlé ici du volontaire, car, on peut le déduire des autres parties de la définition. Car, n’est proprement contre la loi que ce qui est volontaire. Car, la loi n’est proprement donnée qu’à ceux qui ont le libre arbitre.
Que cela suffise pour l’instant, pour la définition du péché. Il ne reste qu’à observer, en passant, que l’impudence ou l’ignorance des luthériens est telle qu’ils ne craignent pas d’énumérer la définition de saint Augustin (sans dire son nom) parmi les erreurs. Et cela, pour nulle autre raison qu’ils l’ont trouvée chez les écrivains catholiques. Tilmann Heshusius, qui s’appelle évêque de Sambien, écrit (dans son livre sur les 600 erreurs des souverains pontifes, 4, 1) : « Les pontifes définissent la plupart du temps le péché par «ce qui est dit, fait ou pensé contre la loi de Dieu.» Et dans le numéro 2 : « Ils présentent comme une règle immuable que le péché est ce qui est volontaire, et cela, à un point tel qu’ils soutiennent qu’il n’y a de péché que ce qui est volontaire.» Ensuite, après avoir énuméré un grand nombre de sentences de ce genre, il ajoute ce qu’il appelle l’antidote contre le venin.
Heshusius ignorait que cette définition venait de saint Augustin, ou il ne l’ignorait pas. S’il l’ignorait, il faut qu’il soit fort incompétent en la matière, puisque sa définition est archi célèbre et connue de tous. S’il ne l’ignorait pas, il faut qu’il soit d’une grande outrecuidance pour ne pas hésiter à mépriser un tel docteur, surtout dans un domaine (la vraie religion, chapitre 14) où il fidélise tous les opposants. Rendons quand même grâce à Dieu parce que, en condamnant les sentences de saint Augustin comme des erreurs des papes, il admet que saint Augustin a été un pontife.
CHAPITRE 2
Les divisions du péché
Il y a quatre façons de diviser le péché. La première division est tirée des objets, et est donc une division spécifique, car c’est des objets que les actions tirent leur espèce. Des objets, on tire généralement deux espèces de péchés : les charnels et les spirituels, selon l’apôtre ( 1 Corinthiens 7) : « Purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit.» Cette division est complète et parfaite. Car, toutes les choses vers lesquelles nous nous tournons de façon désordonnée, quand nous péchons, sont ou des biens saisis par les sens, comme la nourriture, le breuvage, ou l’accouplement, ou l’intelligence, l’honneur, le pouvoir, la richesse. Par la conversion aux premiers biens, se commettent des péchés charnels; et par la conversion aux autres biens, des péchés spirituels. Les premiers nous rendent semblables aux bêtes, et les autres, semblables aux démons. Et le latin a des mots spéciaux pour indiquer les péchés spirituels.
L’autre division est tirée de l’origine. On dit que le péché est ou originel ou actuel. Les péchés actuels sont ceux que nous commettons par notre propre volonté; le péché originel est celui que nous héritons de notre premier parent, et qui est transmis par la propagation charnelle. Les premiers péchés sont volontaires, l’autre ne l’est pas. Sur le péché originel nous parlerons abondamment en son lieu.
La troisième division est tirée de la loi. On dit que les péchés sont des péchés de commission ou d’omission. Les péchés de commission sont ceux qui militent contre une loi qui interdit quelque chose, comme l’adultère, l’homicide, le vol, choses qui répugnent aux lois : «Tu ne forniqueras pas, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas,». Les péchés d’omission sont ceux qui violent des lois affirmatives qui commandent quelque chose, comme quand quelqu’un ne rend pas à ses parents l’honneur qui leur est du. : «Honore tes parents.» La commission est appelé péché, l’omission, délit, comme l’explique saint Augustin (quest 20 dans le Lévitique). Il tire cela du chapitre 7 du Lévitique, où certains sacrifices sont institués pour les péchés, et d’autres pour les délits.
La quatrième division est tirée de la variété de ceux qui sont principalement lésés par le péché. Certains péchés sont commis contre Dieu, d’autres contre nous. C’est contre ces péchés que nous prémunit l’apôtre, quand il dit dans l’épitre à Tite (chapitre 2) : « Vivons dans ce siècle sobrement, droitement et pieusement.» Le sobrement se rapporte à nous, le droitement, au prochain, et le pieusement, à Dieu. Et c’est pour cela que, dans le psaume 50, David demandait à Dieu , contre ces péchés, un esprit droit et fort.
La cinquième division nait de la gravité des fautes, ou des peines dues aux péchés. Car, on dit que certains péchés sont mortels, d’autres véniels. Mortels sont ceux qui détournent complètement l’homme de Dieu, et dont la peine est éternelle; véniels sont ceux qui n’empêchent pas de marcher vers Dieu, et qui sont facilement expiés. Les premiers, on les appelle des crimes; les autres, des péchés, comme saint Augustin l’explique dans son Enchiridion (chapitre 64), où il écrit que les justes vivent sans crime, mais non sans péché. Ensuite, le péché mortel est semblable à une blessure mortelle qui entraine immédiatement la mort; et le péché véniel une blessure légère que l’on reçoit sans danger de perdre la vie, et qui guérit facilement. Le péché mortel est en guerre contre la charité, qui est la vie de l’âme. L’autre n’est pas tellement contre que en marge de . Et comme c’est contre cette dernière division que les adversaires en veulent surtout, nous allons prendre le temps de l’examiner de près.
CHAPITRE 3
De la division du péché entre mortel et véniel
Ce n’est pas une petite controverse qui fait rage au sujet de la division du péché entre mortel et véniel. Mais, pour mieux comprendre de quoi il s’agit vraiment, nous allons faire d’abord quelques subdivisions du péché véniel La première division a trois membres : la cause du péché véniel, la commission du péché, la nature et la raison du péché. Le péché véniel, d’après ce qui le cause, est un péché commis par ignorance ou par faiblesse. Ce genre de péché n’est pas dit véniel pour le distinguer de n’importe lequel péché mortel, mais du péché mortel de malice. Car, bien que des péchés commis par ignorance ou faiblesse soient souvent des péchés mortels, ils sont quand même dits véniels, car il y a, en eux, quelque chose qui diminue la gravité de la faute, et qui est plus proche de l’indulgence que de la condamnation. C’est de ce genre de péché que parle l’apôtre (dans sa première épitre à Timothée, chapitre 1), quand il dit : « J’ai été un blasphémateur, un contempteur et un persécuteur, mais j’ai obtenu miséricorde car c’est dans l’ignorance que j’ai agi en impie.»
Un péché originel qui vient de la commission, est celui qui est expié par la pénitence, selon saint Ambroise (dans son livre sur le paradis, chapitre 14.) : « La faute vénielle, que suit la profession des délits.» C’es dans ce sens que saint Augustin semble entendre le péché originel (dans son livre sur la cité de Dieu, chapitre ultime) quand il dit : « On ne tient pas compte du mode de l’iniquité vénielle, même si elle persévère, et on s’applique avec plus de zèle et de ferveur à l’oraison et aux veilles, et on ne méprise pas de faire de saints amis avec le Mammon d’iniquité.» A parlé dans le même sens l’auteur du livre sur la vraie et la fausse pénitence, (chapitre 18), quand il écrit que «par la pénitence, les péchés deviennent véniels.» Ces péchés ne s’opposent pas purement et simplement aux péchés mortels, mais à ceux qui ne sont jamais remis et qui, par là, conduisent à la mort éternelle.
Les péchés qui sont dit véniels de par la nature et la raison sont ceux qui ne sont pas contraires à la charité de Dieu et du prochain, et qui s’opposent proprement aux péchés mortels. Au sujet des péchés véniels du premier et du second genre, il n’y a aucune controverse. Car, il n’y a personne qui nie que des péchés puissent être commis par ignorance ou faiblesse, et d’autres par malice; que les péchés puissent être expiés par la pénitence, et que ceux qui ne le sont pas sont punis pendant toute l’éternité. Toute la question porte sur les péchés véniels du troisième genre. Les péchés véniels se divisent de nouveau en deux genres : les uns ont sont véniels par leur genre, d’autres le sont par l’imperfection de l’œuvre.
On dit qu’ils sont véniels par leur genre ceux qui ont objet une chose mauvaise et désordonnée, mais qui ne répugne pas à la charité envers Dieu et le prochain, comme une parole oiseuse, un rire intempestif, et d’autres choses du même genre. Leur sont contraires les péchés mortels qui le sont de par leur genre, comme le parjure, l’adultère, etc ceux qui militent ouvertement contre l’amour de Dieu et du prochain. Les péchés véniels qui viennent de l’imperfection de l’œuvre, et qui peuvent être mortels par leur genre, sont quand même appelés véniels à cause de l’imperfection de l’œuvre, car ce n’est que l’imperfection de l’œuvre qui fait qu’on n’estime pas qu’ils luttent contre la charité. Des péchés véniels sont contraires aux péchés mortels de la part de l’agent, ceux qui par leur genre, pourraient être véniels, mais qui sont cependant mortels en raison des dispositions du pécheur. Si, par exemple, quelqu’un se délectait de propos oiseux, quand il devrait être prêt à mettre fin à ces médisances ou à ces calomnies si, par un précepte de Dieu, il lui incombait d’intervenir.
On peut ensuite répartir en deux groupes les péchés qui sont véniels à cause de l’imperfection de l’œuvre. Quelques-uns sont appelés véniels à cause d’une subreption, d’autres à cause de la gravité de la matière. On dit qu’ils sont véniels à cause de la subreption, ceux qui ne sont pas parfaitement volontaires, comme les mouvements subits de cupidité, de colère, d’envie, et d’autres choses semblables, qui se rendent présentes dans l’âme avant que la raison ait eu le temps de réfléchir, et de décider s’ils doivent, oui ou non, être admis dans l’âme. Sont des péchés quand on peut les prévoir ou les repousser immédiatement, si l’on veille. Ce sont cependant des péchés véniels, car manque le plein consentement de la volonté. On dit qu’ils sont véniels, par rapport à la méchanceté de la matière, ceux qui sont commis pour quelque chose qui est légèrement mauvais, comme le vol d’une pièce d’argent, qui ne fait pas de tort au prochain, et qui n’est pas de nature à détruire des relations d’amitié.
CHAPITRE 4
Réfutation des sentences des hérétiques
Passons maintenant à la réfutation des sentences des adversaires
Les premiers à enlever la distinction entre péché mortel et péché véniel, ont été Jovinien et Pélage. Jovinien a enseigné que tous les péchés étaient pareils, comme l’a indiqué brièvement saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 82), et plus clairement saint Jérôme (dans son livre 2 contre Jovinien, non loin de la fin) en ces mots : « Au sujet de ce que tu cherches à prouver que sont punis par le même supplice un homicide et une impolitesse, un adultère et une parole blessante, une parole oiseuse et une impiété, il t’a déjà été répondu plus haut.» Et plus bas : «Ceux que tu élèves de la terre au ciel ne te rendront pas autant de grâce que ne t’invectiveront ceux que, pour les plus légers péchés, tu projettes dans les ténèbres extérieures.» Il est donc plus qu’étonnant qu’Alphonse de Castro ait pu sérieusement soutenir (dans son livre 12 contre les hérésies, au mot péchés, hérésie 8) que, dans les deux livres qu’il a écrits contre Jovinien, saint Jérôme n’a jamais attribué à Jovinien l’erreur de l’égalité des péchés. Car, pendant plusieurs pages dans le second livre contre Jovinien, saint Jérôme ne fait pas seulement attribuer nommément cette erreur à Jovinien, mais il présente et réfute tous ses arguments. Et saint Augustin (dans son épitre 28 à saint Jérôme) atteste que cette erreur a brillamment été réfutée par saint Jérôme.
Jovinien a été suivi par Pélage, qui enseigna que, par n’importe lequel péché, on perdait la justice, et que tout péché était donc mortel. Et, comme il ne pouvait pas nier qu’il y avait beaucoup de justes, il en vint à affirmer qu’un homme pouvait, dans cette vie, vivre sans péché. C’est ce que rapporte saint Jérôme (dans son dialogue 2 contre les pélagiens). Et saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 88), écrit : «Ils vont jusqu’à dire que la vie des justes, dans ce monde, ne comporte aucun péché; et que dans cette mortalité, l’Église du Christ peut être perfectionnée par eux au point d’être sans tache ni ride. Comme si n’était pas l’église du Christ celle qui, par toute la terre, crie à Dieu : «Pardonne-nous nos péchés !»
Après eux, Jean Wiclef (comme le rapporte Thomas Wandensis, tome 2, sur les sacrements, chapitre 54, et suivants) reproche à l’Église d’ignorer la distinction entre le péché mortel et le péché véniel. Il enseignait, en effet, que tous les péchés étaient mortels, si par mortel on entend ce qui conduit à la mort éternelle. Si, par mortel on entend ce qui, de fait, conduit à la mort éternelle, alors tous les péchés des réprouvés sont mortels, et ceux des élus véniels de par leur nature. De cette sentence il suit manifestement que tous sont mortels.