Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 317)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En notre siècle, les anciennes erreurs renaissent presque toutes.   Il n’y a aucun hérétique de notre temps qui accepte une vraie distinction entre péché mortel et péché véniel.   Dans l’assertion de tous ses articles, Martin Luther avait dit (à l’article 32) que toute œuvre d’un juste était un péché.   Et, après que le pape Léon X eut condamné cette erreur, Luther l’augmenta au point qu’il en vint à soutenir  que «toute œuvre d’un juste était, de  par sa nature,  un péché mortel, et véniel  de par  la seule miséricorde de Dieu.»  Dans la captivité de Babylone,  (au livre sur le baptême),  le même Luther enseigne que, à part le péché d’incrédulité,  tous les péchés sont véniels, quand il dit : « Tu vois à quel point est riche un chrétien ou un baptisé,  qui, même en le voulant, ne peut pas perdre le salut, quel que soit le nombre de ses péchés, à moins qu’il ne veuille plus croire.»

Ce qu’il ne faut pas entendre au sens où Luther aurait pensé que, en dehors de l’impiété,  il n’y a pas de péché mortel par nature.  Il aurait  plutôt dit cela pour se persuader que tous les péchés  des croyants sont pardonnés, on non imputés; et qu’au non croyants aucun péché n’était pardonné,  puisque, selon lui, seule la foi justifie.  Il retourne ainsi à sa première erreur, selon laquelle tous les péchés sont, de par leur nature,  des péchés mortels, et ne sont véniels  que par la seule miséricorde de Dieu.    Philippe Mélanchton (dans les lieux communs,  sur la distinction entre péchés mortels et véniels,)   semble d’abord reconnaitre une certaine distinction entre ces péchés, mais, dans les faits,  il ne s’éloigne pas de la sentence de Luther.  Car il écrit que sont mortels les péchés qui expulsent le Saint-Esprit, et véniels, ceux qui ne l’expulsent pas.   Mais, dans l’explication qu’il en donne, il découvre clairement ses erreurs.  Il enseigne d’abord que la distinction entre péchés mortels et véniels n’a pas lieu chez les non baptisés. : «Bien que  Néron et Épicure pèchent plus atrocement que Caton, ils sont tous les deux opprimés par des péchés mortels horribles, et par la colère éternelle de Dieu. Dans les non baptisés, il n’est pas nécessaire de recherche la distinction entre péché mortel et péché véniel,  car, tout ce qui n’est pas de la foi est péché.»

Si les péchés des non baptisés sont tous mortels, il s’ensuit nécessairement  que tous les péchés sont, de leur nature, véniels, car ceux qui sont véniels, de par leur nature, seraient véniels aussi  dans les non baptisés.   Il enseigne en deuxième lieu, que, dans les baptisés, les péchés véniels sont des mouvements dépravés,  qui préviennent la raison ou qui s’en emparent, de façon à ce que on ne peut pas les appeler volontaires;  et qui existent en nous malgré nous, et en dépit du fait que nous les détestions.  Et parce que quelqu’un pourrait lever la main pour dire que les choses qui ne sont pas volontaires ne sont des péchés ni mortels, ni véniels, il ajoute que ce dicton populaire (ce qui n’est pas volontaire n’est pas péché) ne vaut que pour la loi civile, non pour la loi divine.  En conséquence, tout ce qui est péché, selon les catholiques, c’est-à-dire tout péché volontaire d’une certaine façon, est mortel, selon la pensée de Philippe.  Et ne sont pour lui véniels que ceux qui, pour les catholiques, ne sont pas des péchés.

Troisièmement, il enseigne que les péchés dits véniels sont vraiment contre la loi de Dieu, qu’ils  apportent une vraie difformité, et qu’ils méritent donc la colère de Dieu. Et il dit qu’on appelle véniels certains péchés , parce qu’ils sont pardonnés à ceux qui sont agréés de Dieu.  Ce qui est la même chose que voulait Luther quand il a dit  que tous les péchés des justes étaient des péchés mortels de leur nature, mais véniels, par la miséricorde Dieu, car ils n’étaient pas imputés aux croyants : « Bien que, dit-il, soient justes, plaisent à Dieu, et aient le Saint-Esprit les baptisés dans les quels est allumée la connaissance de Dieu, et la vraie invocation, et ébauchée l’obéissance, cependant, dans cette vie, demeure encore en eux une énorme infirmité,  comme un brouillard dans leur pensée sur Dieu,  et une inclination perverse  du cœur et de l’esprit, et beaucoup d’attachements vicieux, »  Et un peu après : «Chez les baptisés, ces maux sont contre la loi de Dieu, comme saint Paul l’attes dans Romains 7.  Et, dans de vraies douleurs, les pieux font l’expérience de leur difformité, et de la grandeur de leurs maux.  Mais parce que la personne est acceptée et élevée par la connaissance du Christ, par la foi dans son cœur, et par le don du Saint-Esprit, parce qu’elle reconnait, déplore sa faiblesse et tremble de peur à la pensée de la colère de Dieu contre le péché,  demande le pardon,  et répugne aux premières impulsions mauvaises,  ces maux deviennent des péchés véniels pour cette personne, c’est-à-dire qu’ils sont pardonnés, de façon à ce qu’ils n’éteignent ni l’Esprit Saint ni la foi,  et que la personne demeure dans la grâce.»

Et, un peu plus bas : « Même s’il n’y a  dans les baptisés, que des maladies inhérentes, et des penchants vicieux,  ce ne sont pas des maux légers.  On ne peut pas dire, non plus qu’ils ne sont qu’en marge de la loi,  seulement des ataxiai, comme l’imaginent  les moines, mais contre la loi.  Cependant, tant que demeurent dans les baptisés, la bonne volonté et la foi, le Saint-Esprit demeure aussi.»    Quatrièmement, il enseigne que les péchés mortels sont ceux qui éteignent la foi, c’est-à-dire, qui ne peuvent pas cohabiter avec la foi. Tels sont, ajoute-t--il, tous les péchés volontaires : «Enfin, ces deux choses ne peuvent pas exister en même temps : la mauvaise conscience, c’est-à-dire, l’intention de pécher et la foi, qui est la confiance en la miséricorde de Dieu,  promise à cause du Christ.  Car, ayant le désir de pécher,  il méprise ou fuit Dieu;  il  n’accède pas à Dieu. Or, c’est la confiance dans la miséricorde de Dieu à cause du Christ qui accède à Dieu.»

Philippe  ne reconnait comme péchés véniels que les péchés involontaires;  et ce n’est pas à cause de leur nature que ces péchés véniels ne sont pas imputés, mais à cause de la foi.  Tilmann exprime la même sentence (dans son livre sur les six cents erreurs des pontifes, tit 4 sur le péché,  numéro 24) : « Les pontifes soutiennent que la différence entre les péchés mortels et véniels ne consiste pas en ce que les véniels sont couverts et pardonnés, et les mortels sujets à la damnation éternelle, mais qu’elle réside dans la nature même des péchés et des actions.    Les péchés mortels, selon eux, sont ceux qui répugnent à la justice, à la charité et à la loi divine, et méritent la damnation éternelle.  Les péchés véniels, toujours selon eux, ne s’opposent ni à la charité, ni à la justice, ni à la loi, ne méritent ni la mort, ni la colère de Dieu, mais sont dignes de pardon.»

Les magdebourgeois sont du même avis (centurie 1, livre 2, chapitre 4, colonne 171).  Ils parlent ainsi de la différence entre les péchés selon la doctrine apostolique (comme ils l’entendent). Ils enseignent que le péché véniel n’est, par lui-même, rien du tout, tout en affirmant que tous les péchés militent contre la loi divine, méritent la colère de Dieu, et les peines éternelles, mais, par accident, c’est-à-dire, à cause de qui survient d’ailleurs,  à savoir, à cause de la rémission des péchés, qui s’applique à tous les fidèles à cause du Christ.   Et ils avaient dit un peu avant : « Celui qui est né de Dieu ne commet pas de péché, c’est-à-dire, ne commet pas de péché mortel, mais ses péchés sont véniels, ou ils ne sont pas imputés à cause de sa foi dans le Christ.»  Et, à la colonne 173 : «  Pour les  impies et les  incrédules, ce ne sont pas seulement  les crimes externes contre la loi qui apportent  la mort et la condamnation, mais aussi la nature dépravée, les mauvaises tendances,  et les œuvres externes, même humainement honnêtes.  Apportent la mort aux baptisés tous les péchés actuels, internes comme les pensées et les sentiments, ou externes comme les paroles et les actes contre la loi de Dieu, s’ils ne s’y opposent pas par la foi, mais y consentent.»  Et un peu plus bas : « Les péchés mortels éteignent la foi, le Saint-Esprit, et la bonne conscience.»

Semblable est la sentence de Martin Kemnitius ( 1 par, examen du concile de Trente, pages 926 et 927) : « Les péchés mortels éteignent la foi et le Saint-Esprit, e c’est alors que les justes cessent de l’être.»  Et plus bas : « Bien qu’il y ait des différences et des degrés dans les péchés, il n’y a pas de péché si minime et si léger qui ne soit pas une anomia, c’est-à-dire, une prévarication de la loi divine.»  Et plus bas : « La loi accuse et condamne les péchés qu’on appelle véniels, à moins qu’ils ne soient recouverts et non imputés à cause du Christ.»

Jean Calvin suit en partie Luther, en partie Jovinien, et en partie Wiclef.  Car (dans son ivre 2, chapitre 8, verset 59), il conclut ainsi : « Que les fils de Dieu considèrent que tous les péchés sont des péchés mortels, parce qu’ils sont tous une rébellion contre la volonté divine, qui provoque nécessairement sa colère;  parce qu’ils sont une prévarication de la loi, contre laquelle est, sans exception,  émise un jugement de Dieu.  Les délits des saints sont véniels, non de leur propre nature,  mais parce qu’ils sont pardonnés par la miséricorde de Dieu.»  Et (dans le livre 3, chapitre 4, verset 28), il dit : «Les péchés des fidèles sont véniels, non parce qu’ils ne méritent pas la mort, mais, parce que, par la miséricorde Dieu, il n’y a aucune condamnation pour ceux qui sont dans le Christ, parce que ces péchés  ne sont pas imputés, et son effacés par le pardon.»  Il n’a pas écrit des choses différentes dans son antidote au concile de Trente, session 6, chapitre 12.

Voilà des enseignements qui sont semblables à ceux des luthériens.  Mais, parce que le même Calvin (livre 3, chapitre 2, verset 11) enseigne que la foi est le don propre des élus, et que ce don, une fois reçu,  ne peut pas être perdu,  il découle de sa doctrine que tous les péchés des réprouvés sont  mortels, et tous les péchés des élus, véniels, comme le pensait Wiclef, ainsi que nous l’avons montré.  Toutefois, la différence qu’il y a entre Wiclef et Calvin est que Wiclef considère comme véniels tous les péchés des élus, tandis que Calvin veut que soient véniels les péchés commis par les élus après qu’ils aient reçu la foi, et non ceux qui ont été commis avant.   Donc, selon l’opinion de Calvin, les péchés des fidèles élus sont véniels, non pas tant parce qu’ils sont élus, que parce qu’ils demeurent avec la foi qui, une foi obtenue, ne peut pas périr, et qui est propre aux élus.  Calvin suit, en cela, Jovinien qui a enseigné qu’un homme qui a été une fois baptisé ne peut jamais perdre la grâce de Dieu, au témoignage de saint Jérôme (livre 2 contre Jovinien).  Voici les paroles de Calvin (livre 3, chapitre 2, verset 11) : « Les réprouvés ne perçoivent jamais l’odeur de la grâce, si ce n’est confusément.

Ils la saisissent comme une ombre, plutôt que comme un corps solide.  Parce que le Saint-Esprit ne contresigne proprement la rémission des péchés que dans les seuls élus, afin que, par une foi spéciale, ils en fassent usage.»  Et, un peu avant : «Donc, pour que, par une semence incorruptible, Dieu régénère à perpétuité les seuls élus,  pour que jamais ne disparaisse leur semence de vie insérée dans leurs cœurs, il contresigne en eux si fortement la grâce de leur adoption qu’elle est stable et ratifiée.»

À ces erreurs est contraire la sentence commune des théologiens catholiques,  que l’on trouve expliquée dans le second livre du maître des sentences dist 12), dans saint Thomas (1, 2, quest 88, art 1), et dans presque tous les auteurs qui ont écrit contre les hérétiques sur cette controverse.   Car, tous enseignent, d’un commun accord,  que, de par leur nature, sans tenir compte de la prédestination, de la réprobation, du baptême ou du non baptême, certains péchés sont mortels, et certains autres sont véniels.   Les premiers rendent l’homme indigne de l’amitié divine,  et coupable de mort éternelle;  les autres condamnent l’homme à un supplice temporaire,  et à un châtiment paternel.  C’est ce qu’enseignent Jean Gerson ( 3 par, théologie, traité de vie spirituelle de l’âme, lecture 1),  Jacob Almain  (traité 3, chapitre 20),  et Jean, l’évêque de Reffensis (dans sa réfutation de l’article 32), et les luthériens,  qui ont un peu dévié de l’enseignement des théologiens, mais sans entêtement, et pour une toute autre raison que celle des ennemis de la foi.

CHAPITRE 5

Réfutation des sentences de Jovinien et de Pélage

Nous réfuterons l’un après l’autre,  tous les hérétiques. D’abord Jovinien et Pélage, qui ont, purement et simplement, enlevé la différence entre les péchés mortels et les péchés véniels.  On peut facilement les réfuter par les passages de l’Écriture qui enseignent que certains péchés rendent les hommes injustes,  et que d’autres  sont présents dans les justes sans que, à cause de cela, les justes ne cessent d’être justes.   Comme Ézéchiel 18.  Après que le Seigneur ait décrit, par le prophète, un homme honnête, qui ne lève pas les yeux sur les idoles de la maison d’Israël, qui n’est ni adultère ni voleur, qui ne contriste personne, etc,  il ajoute : «Celui-là est juste, et il vivra  de vie.»  C’est comme s’il avait dit : celui qui ne vivra pas ainsi ne sera pas juste, mais injuste.  Et, voilà pourquoi, un peu après, il ajoute : « Si le juste se détourne de sa justice, et fait l’iniquité selon toutes les abominations  qu’a coutume de faire l’impie, vivra-t-il ?» Semblable est ce qu’enseigne l’apôtre  (1  Corinthiens 6) : « Ne savez-vous donc pas que les méchants ne posséderont pas le royaume de Dieu ?  Ne vous faites pas d’illusion,  les fornicateurs, les adorateurs d’idoles,  ceux qui couchent avec des hommes, les voleurs, les avares, les ivrognes, les prédateurs, les maudits ne posséderont pas le royaume de Dieu.  C’est ce que vous avez été autrefois, mais vous avez été purifiés et sanctifiés,  et justifiés dans le nom du Seigneur Jésus-Christ, et dans l’Esprit de notre Dieu.»

L’apôtre montre là, de trois façons,  que les péchés qui sont énumérés là, font des hommes injustes, qu’ils ne peuvent pas coexister avec la justice.  D’abord, parce qu’l enseigne que ceux qui agissent ainsi sont iniques.  Car, quand il a dit :  Ne savez-vous pas que les injustes (les iniques) ne possèderont pas le royaume de Dieu, il explique tout de suite après quels sont ceux qui sont iniques, quand il ajoute : ni les fornicateurs, ni les adorateurs d’idoles.   Deuxièmement,  parce qu’une purgation des péchés de cette sorte, il ne l’appelle pas seulement une ablution, mais aussi une justification, pour indiquer que sont injustes ceux qui agissent ou ont agi ainsi, tant qu’ils n’auront pas été justifiés par la grâce de Dieu.   Troisièmement.  Parce qu’il atteste que, par ces péchés, les hommes sont exclus et privés de la possession du royaume des cieux,  qui est une récompense des bonnes œuvres, et une couronne de justice.  On pourrait encore en ajouter beaucoup d’autres, mais je n’en vois pas l’avantage, car tous admettent cela.

À ce qui seul pourrait être mis en doute, appartient ce mot du prophète (psaume 31) : « Pour cela te priera tout saint, au temps opportun»,  Le «pour cela» se rapporte ici à la rémission d’un péché, au sujet duquel il avait dit avant : «  J’ai dit, je confesserai contre moi mon injustice,  et toi, tu as remis l’iniquité de mon péché.»  Comme tout saint prie pour la rémission de ses péchés, il s’ensuit manifestement  que certains péchés qui se trouvent dans les saints, n’enlèvent pas la sainteté.  On trouve la même chose dans le psaume  XCV111 :  «Moïse et Aaron parmi les prêtres, et Samuel parmi ceux qui invoquent son nom,  gardaient ses témoignages et le précepte qu’il leur avait donné. Seigneur, notre Dieu, tu les exauçais, et tu leur as été propice, tirant vengeance de tous leurs manquements.»  Nous apprenons, par ce texte, que Moïse, Aaron et Samuel étaient des hommes justes, qui ont observé les préceptes du Seigneur.  Et, cependant, ne leur firent pas défaut les péchés pour lesquels ils avaient besoin de la propitiation de Dieu,  et étaient châtiés paternellement par le Seigneur.  Semblable est ce passage des proverbes de Salomon 24 : « Le juste tombe sept fois par jour, et se relève.»  Et Ecclésiastique 7 : « Il n’y a pas de juste sur la terre, qui fasse le bien et ne pèche pas.»

Et, dans le nouveau testament, le Christ a enseigné à ses apôtres et à tous ses fidèles, quelque justes qu’ils fussent,  de dire à tous les jours : «Pardonnez-nous nos péchés.» (Matth 6).   Et saint Jean, qui était surement un saint, et un grand saint, dit, pour lui et pour les autres (1 Jean 1) : « Si nous disons que n’avons pas de péché, nous nous illusionnons.»  Et saint Jacques dit semblablement, de lui et des autres : « Nous offensons Dieu en beaucoup de choses.»  Les saintes lettres nous convainquent donc qu’il y a des péchés qui ne militent pas contre la sainteté et la justice.

On peut prouver la même chose par la définition des conciles   Voici ce qu’en dit le concile de Milet (canon 7) : «Quiconque dira que, quand, dans l’oraison du Seigneur, les saints disent «pardonnez-nous  nos péchés», ils ne prient pas pour eux-mêmes, car cette demande n’est plus nécessaire pour eux, mais pour les autres, les pécheurs qui sont dans son peuple;  et que, en conséquence, chaque saint ne dit pas «pardonne-nous mes péchés» mai pardonne-nous nos péchés,  pour que l’on comprenne qu’il demande cela pour les autres plutôt que pour lui-même, qu’il soit anathème.»   Onze mille ans après, le concile de Trente a corroboré ce concile, quand il a dit, à la session 6, chapitre 11 : «  Bien que, pendant cette vie mortelle, les saints et les justes tombent souvent dans des péchés légers et quotidiens , qu’on appelle véniels, ils ne cessent pas, pour autant, d’être justes.  Car, vrai et humble est la parole des justes qui dit : pardonnez-nous nous offenses.»

On peut aussi le prouver par le consentement des saints pères. Saint Cyprien, dans son sermon sur l’aumône, a écrit : « Puisque personne ne peut être sans péché, si quelqu’un se dit immaculé, ou il est orgueilleux, ou il est fou.  Comme elle est nécessaire, comme elle est bénigne la clémence divine qui, sachant que ne font pas défaut les plaies à ceux qui ont été guéris,  a donné des remèdes salutaires pour traiter et guérir de nouveau les plaies.»   Saint Basile (Psaume CX1V) : «Que celui qui est dans un péché mortel dise : les douleurs de la mort m’ont entouré,  et les périls de l’enfer m’ont trouvé.» Dans ce texte, quand saint Basile nomme le péché mortel, il veut dire qu’on trouve aussi le péché véniel , pour lequel il n’est pont besoin de dire : les douleurs de la mort m’ont entouré.  Saint Ambroise ( psaume CXV111, semon 15) dit, en expliquant ce verset (fais avec ton serviteur selon ta miséricorde) : « Ce juste ne peut pas nier que personne n’est sans péché.»   Saint Grégoire de Naziance (deuxième discours contre Julien, passé le milieu) : « C’est une grande chose de n’avoir jamais péché, ou du moins de ne pas prévariquer dans de grandes choses. Car, être affranchi de tout péché, c’est un précepte divin au-dessus de la nature humaine.»    Ce texte nous fait comprendre qu’on trouve des péchés véniels dans tout homme, même dans les plus saints et les plus justes.

Saint Jérôme (dans le livre 2 contre les pélagiens), non loin du début, écrit : « Je concède qu’il y a des saints, mais je n’admets pas qu’il y en ait qui soit absolument sans aucun péché.»  Il enseigne la même chose plus longuement contre les pélagiens, et au livre 2 contre Jovinien.   Saint Augustin (dans le livre 1 contre deux épitres des pélagiens, chapitre 14), écrit : « Personne n’aurait pu correctement être ordonné ministre, si l’apôtre avait dit «sans péché» au lieu de «sans crime.»  Beaucoup de fidèles baptisés sont sans crime, mais sans péché , dans cette vie, je j’oserais pas le dire.»  Et (dans le livre 3, chapitre 23) :«  Bien que le diable soit l’auteur et le prince de tous les péchés,  ce ne sont quand même pas tous les péchés qui rendent fils du diable. Car ils pèchent aussi, les fils de Dieu, parce que s’ils disaient qu’ils sont sans péché, ils s’illusionneraient et la vérité ne serait pas en eux.».  Il a écrit la même chose dans son livre  sur la nature et la grâce (chapitre 36) : «Tous les saints, à l’exception de la Vierge Marie, ont pu dire ces paroles de saint Jean : si nous disons que nous sommes sans péché etc.»

Jean Cassien (conférence 22, chapitre 13) : .« Que les justes et les saints ne soient pas immunisés contre le péché, l’Écriture le déclare manifestement, quand elle dit que le juste tombe sept fois par jour, et qu’il se relève.  Qu’est-ce autre tomber si ce n’est pécher ?  Et, cependant, quand on dit qu’il tombe sept fois, il n’en demeure pas moins juste, et sa justice n’empêche pas la chute de la nature humaine.  Car, il y a une grande  différence entre la chute d’un saint, et celle d’un pécheur.  Autre est d’admettre un péché mortel, autre est de le prévenir par une pensée qui ne manque pas de péché.»

CHAPITRE 6

On réfute les objections des pélagiens

Les pélagiens (comme le rapportent saint Augustin et saint Jérôme),  mettaient de l’avant certains textes de  l’Écriture qui prouvaient, selon eux, que les hommes pouvaient et devaient êtes sans péché;  et que, à cause de cela, il n’y avait aucun péché qui ne répugne pas à la justice.  La première objection il la tire des textes qui demandent aux hommes d’être parfaits.  Deutéronome 18 : «Tu seras parfait devant le Seigneur ton Dieu.»  Et Matthieu 5 : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.»  On  ne peut certes pas appeler parfait quelqu’un auquel il manque quelque chose.  Et on ne peut nier qu’il manque quelque chose à celui qui est dans le péché.  Nous pouvons et nous devons donc être sans péché, et c’est ce que Dieu demande de nous si nous voulons être ses amis et ses fils.

Je réponds que le mot perfection n’a pas un sens unique  dans l’Écriture.  Car, on appelle parfois parfaits ceux qui aiment Dieu en acte, et réfèrent en acte à Dieu tout ce qu’ils font.  Car, avec cette perfection,  aucun péché mortel ou véniel ne peut cohabiter.  Mais, cette perfection est proprement celle des saints, et Dieu ne l’exige pas de nous dans cette vie.  C’est de ce degré de perfection que parle l’Apôtre dans son épitre aux Philippiens (chapitre 3), quand il dit : « Non que je l’aie déjà atteint, ou que je sois déjà parfait.»  On appelle ainsi parfois ceux qui, même s’ils ne pensent pas toujours à Dieu en acte et ne l’aiment pas toujours en acte, comme le font les bienheureux, se consacrent cependant totalement à Dieu, et laissent tout de côté pour plaire à Dieu, selon saint Matthieu 19 : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que as, et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis, viens et suis-moi !»   Cette perfection n’est pas commandée, mais conseillée, comme l’enseigne saint Augustin (dans l’épitre 89, question 4) et, avant lui, saint Ambroise  (dans son livre sur les veuves), et saint Jérôme (dans son livre contre Vigilance).

Enfin, on dit qu’ils sont parfaits, et cela, très souvent,  ceux qui aiment Dieu plus que tout, et qui, même s’ils ne rejettent pas toutes choses en acte, sont prêts à perdre toutes choses et même la vie plutôt perdre la grâce et l’amitié de Dieu;  et qui observent tous les commandements humains  sans rien n’admettre qui répugne à la charité, qui est la fin du précepte.  C’est ce degré de perfection que le Christ prescrit quand il dit : «Soyez parfaits.»  Et c’est aussi de ce degré  que parle l’Écriture (Genèse 6) : « Noé était un homme juste et parfait.»  Et, au chapitre 17 : « Marche en ma présence, et sois parfait !»  Et, Deutéronome 18 : « Tu seras parfait avec le Seigneur ton Dieu.»  Et Philippiens 3 : « Le sentent cela, nous tous qui sommes parfaits.»   Ces deux degrés de perfection n’excluent pas tous  les péchés, mais ceux-là seuls qui répugnent à la charité.  Car, les apôtres étaient parfaits, selon ce qui est dit dans Philippiens 3 (nous tous qui sommes parfaits), et selon 1 Cor chap 2 : « Nous parlons de sagesse parmi les parfaits.»  Et pourtant, ce sont les mêmes apôtres qui ont dit : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché etc.» Et : «Nous offensons tous  Dieu en beaucoup de choses.»  Et le Seigneur a enseigné à ses apôtres à dire : pardonnez-nous nos péchés etc.

La deuxième objection est tirée des textes qui affirment que la vraie justice doit être exempte de toute tache.  Psaume 14 : « Seigneur, qui habitera dans ton tabernacle, ou qui reposera dans ton saint mont ?  Celui qui y entre sans tache, et opère la justice.»  Le psaume 17 : « Je serai immaculé avec lui, et je me verrai sans péché.»  Le psaume 118 : « Bienheureux ceux qui sont immaculés dans son chemin,  et qui marchent dans la loi du Seigneur.»   Et Éphésiens 1 : « Il nous a élus en lui-même avant la constitution du monde, pour que nous soyons saints et immaculés.»

Je réponds que saint Augustin (dans son livre sur la perfection de la justice) enseigne que  dans cette vie, les saints peuvent être appelés immaculés, non parce qu’ils ne contractent aucune tache, mais parce qu’ils désirent  ardemment n’en contracter aucune, et font tout ce qu’ils peuvent pour cela.  Et s’il leur arrive de commettre quelque faute, ils  la recouvrent aussitôt par la prière.»  On pourrait aussi répondre à Pélage que la tache ne provient pas proprement du péché véniel, mais seulement du péché mortel, comme l’enseigne saint Thomas ( 1, 2, quest 89, art 1). Que nous disions avec  saint Augustin que les justes sont, dans cette vie,  dits immaculés,  parce qu’ils sont tels par le désir et l’effort,  ou avec saint Thomas, parce que le péché véniel n’imprime pas de tache, on ne peut nier que dans les Écritures, on appelle immaculés même ceux qui ne sont pas sans péchés véniels, comme si , pour que nous soyons saints et immaculés, on pouvait dire de n’importe lequel homme : bienheureux les immaculés dans le chemin, ceux qui entrent sans tache.  Cela peut, sans doute possible, être dit des apôtres, et pourtant l’un d’entre eux (qui n’était pas le moindre) s’écrie : si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous illusionnons.»

La troisième objection est tirée de1 Jean 3 : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce que la semence de Dieu  demeure en lui. Il ne peut pas pécher parce qu’il est né de Dieu.»  Réponse.   Saint Augustin (dans son livre sur livre 2 sur les mérites des pécheurs et sur la rémission, chapitre 7), dit que, dans cette vie, les justes sont partiellement  fils de Dieu en raison de la grâce justifiante,  et partiellement fils de ce siècle, en raison de la concupiscence charnelle qui nous a été laissée depuis le péché du premier homme;  qu’en tant que fils de Dieu, ils ne pèchent pas,  et  se perfectionnent de jour en jour,  mais que, en tant que fils de ce siècle, et en raison de l’infirmité, les taches ne sont pas encore complètement effacées.

Saint Bernard (dans son sermon sur la septuagésime) réfère ce texte à la prédestination, et il dit que les fils de Dieu ne pèchent pas au sens où ils ne demeurent pas dans le péché : «Tous ceux qui sont nés de Dieu ne pèchent pas, c’est-à-dire ne demeurent pas dans le péché, car ils conservent ce qui ne peut faillir, la génération céleste.»  Mais c’est  saint Augustin qui semble avoir le mieux expliqué  ce texte (dans son traité 5 sur l’épitre de saint Jean) ainsi que saint Jérôme  (livre 1, contre les pélagiens).  Ils enseignent  que les justes en tant qu’ils sont justes ne peuvent pas pécher de cette sorte de péché qui répugne à la justice ou la charité, qui est la justice la plus vraie, et la charité la plus parfaite.  C’est donc des péchés véniels qui peuvent cohabiter avec la charité, ceux dont parle  saint Jean : « Si nous disons que nous n’avons pas de péchés, etc.  Et au sujet des péchés mortels, il a dit : «Celui qui est né de Dieu ne pèche pas.»

La quatrième objection vient de Luc 1 : « Ils étaient justes tous les deux, avançant dans tous les commandements du Seigneur sans récrimination.»  Après avoir dit qu’ils étaient justes tous les deux, il semble avoir  voulu expliquer ce que c’est qu’être juste.   Et c’est pour cela qu’il a ajouté : ils progressaient dans tous les commandements et préceptes du Seigneur, sans récrimination.  Cette explication semble enlever de tout homme  juste, non seulement  les péchés les plus graves, mais aussi les plus  légers.  Et Pélage confirmait cet argument par le commentaire de saint Ambroise  de ce texte, où saint Ambroise  s’en prend à ceux qui pensent que les hommes ne peuvent pas vivre sans pécher.

Je réponds  que saint Augustin (tant dans son livre sur la perfection de la justice que dans celui sur la grâce du Christ, hapitres 49 et 49)  réplique  qu’autre est vivre sans récrimination, et autre vivre sans péché.  Il vit sans querelle celui dont les hommes n’ont rien à se plaindre,  qui ne nuit à personne, et qui  est aimable envers tout le monde, qui ne scandalise personne, même si, devant Dieu, il ne manque pas de péchés, comme furent Zacharie et Élizabeth.  Au commentaire de saint Ambroise, saint Augustin répond au même endroit,  ou que saint  Ambroise a, par la suite, corrigé humblement sa sentence, ou qu’il  voulait dire seulement que l’homme peut vivre d’une certaine façon sans péché, mais pas totalement et absolument, de façon  à vivre parmi les hommes sans récrimination.   Car, le même Ambroise, dans son commentaire d’Isaïe (que saint Augustin cite là), écrit ouvertement  que, dans cette vie, personne ne peut vivre sans péché, ou être totalement immaculé.

Il est à noter, au sujet de ce texte, que quand nous déclarons qu’aucun juste ou saint ne peut, dans cette vie, vivre sans commettre certains péchés véniels, il faut toujours mettre à part notre Seigneur Jésus-Christ et sa sainte mère.  Car, la raison principale pour laquelle nous ne pouvons pas nous libérer complètement de tout péché véniel pendant cette vie, c’est la concupiscence de la chair  qui est l’aiguillon  du péché, comme disent les théologiens, laquelle nous avons contractée par la perte de la justice originelle.   Ayant été conçu de la vierge Maire, par l’opération du saint Esprit,  le Christ fut préservé  complètement de cette concupiscence.  Au sujet de la sainte Vierge, saint Thomas enseigne (dans 3, par, quest 27, art 3)  que, dans sa première sanctification, elle a été complètement libérée de cet aiguillon (ou, ce qui lui plait davantage) qu’elle fut remplie d’une si grande grâce que l’aiguillon de la concupiscence demeura lié en elle, et que, dans la conception de son Fils, il a été complètement enlevé.  Nous lisons du Christ : « Celui qui n’a pas commis de péché», saint Pierre 1, 2.)  Et au sujet de la Vierge : «Tu es toute belle, et il n’y a pas de tache en toi.» (Cantiques, 4, 2.)

Au sujet de la même, saint Cyprien (dans son sermon sur la nativité du Christ), ou quiconque en fut l’auteur, lequel était ancien et docte, écrit : « Marie est principalement différente des autres en ce qu’elle communie avec eux par la nature, mais non par la faute.»  Au sujet de la même, saint Ambroise dit (dans son dernier sermon sur le psaume 118 ) : « Reçois-moi non de Sara, mais de Marie, pour qu’elle soit une vierge sans corruption, mais vierge par la grâce,  intègre et sans tache d’aucun péché.»   Et saint Augustin (livre sur la nature et sur la grâce, chapitre 36) : « À l’exception de la Vierge Marie, avec laquelle,  à cause de l’honneur du au Seigneur, je ne veux rien avoir à faire, quand il est question de péché.»  Nous apprenons par là qu’il lui a été accordé plus de grâces qu’à tous pour triompher du péché   parce qu’elle devait mériter de concevoir et d’enfanter celui qui était sans péché.»  Et saint Anselme  (dans son livre sur la conception virginale chapitre 18 : «  Il convenait que la virginité de Marie soit fondée sur une pureté telle qu’on ne peut en concevoir de plus grande après Dieu.»  Et saint Bernard, dans son épitre 174 : « Je pense qu’une bénédiction de sanctification plus grande  descendit en elle non seulement pour sanctifier sa naissance, pour la garder exempte de tout péché pendant toute sa vie, ce qui, croit-on, n’a été donné à aucun de ceux qui sont nés des femmes.  Il convenait que, par un privilège singulier de sainteté, la reine des Vierges passe toute sa vie sans commettre aucun péché, celle qui devait enfanter le rédempteur du péché et de la mort, et obtiendrait pour tous le don de la vie et de la justice.»

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