Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 318)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Thomas enseigne la même chose (dans 3 par, quest 27, art 4), saint Bonaventure, et les autres théologiens (dans 3 sent dist 3) et, surabondamment Richard de saint Victor, (dans son livre 2 sur l’Emmanuel).  Ensuite, le concile de Trente (session 6, canon 23) a conclu ainsi : « Si quelqu’un dit qu’un homme une fois justifié peut éviter tous les péchés, même véniels, à moins d’un privilège spécial de Dieu, comme le tient l’Église au sujet de la Bienheureuse Vierge Marie, qu’il soit anathème.»  Ne doivent pas nous troubler les témoignages de saint Jean Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Augustin que cite contre nous Calvin, dans son antidote à ce canon du concile de Trente.  Car, le  texte de saint Ambroise qu’il cite, ne se trouve nulle part.  Celui de saint Augustin est général, et admet une exception, celle qu’il donne ailleurs, comme nous l’avons déjà montré.  Saint Jean Chrysostome semble  parler contre  ce qu’enseignent communément les pères.  Mais, même à ses paroles, on peut donner un sens acceptable; et il acceptera volontiers qu’on fasse passer avant lui le témoignage unanime des pères, et les prières de la liturgie grecque qui proclament ouvertement que la bienheureuse Vierge Marie est irrépréhensible, non contaminée,  plus sainte que les Chérubins et les Séraphins. En lire davantage dans le livre 1 sur sainte Vierge de notre Canisius (chapitre 10, et livre 4, chapitre ultime).

CHAPITRE 7

On réfute l’erreur de Jean Wiclef et de Jean Calvin

Nous avons démontré jusqu’ici qu’il y a une distinction à faire entre les péchés, que les uns sont mortels, et les autres véniels.

Nous allons réfuter maintenant ceux qui admettent cette distinction, mais la déforment par une interprétation perverse.  Se présentent d’abord Jean Wiclef et Jean Calvin, qui (comme nous l’avons dit plus haut), qui veulent qu’on appelle véniels tous les péchés des prédestinés, et mortels, tous les péchés des réprouvés.  Réfutent  puissamment cette sentence non seulement les théologiens catholiques, mais aussi les luthériens, à l’aide  d’exemples tirés des Écritures.    Car, Adam était prédestiné, et règne, maintenant, avec les esprits bienheureux.

Entre les hérétiques, ils nomment Tatien, qui niait qu’Adam était sauvé, d’après saint Irénée, (livre 1, chapitre 31), Tertullien ( livre 1 sur la prescription des hérésies), Épiphane (hérésie 46), et saint Augustin (livre sur les hérésies, chapitre 25).   Et cependant, que  ce même Adam ait péché mortellement , et ait perdu la grâce de Dieu, personne ne l’a jamais nié, puisque l’Apôtre dit : «Le péché est entré dans ce monde par un homme, et, par le péché, la mort.» (Romains 5, 1).

Et la menace si claire que Dieu a faite (le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort), ne porte pas seulement sur la mort du corps, mais aussi sur celle de l’âme , comme l’enseignent les anciens pères, saint Ambroise ( livre sur le paradis, chapitre 9), saint Augustin (livre 13, chapitre 12, dans la cité de Dieu),  et saint Grégoire (livre 5, épitre 14.)

Ajoutons qu’Adam n’est pas seulement tombé dans le péché mortel de désobéissance, mais qu’il a aussi perdu la foi , que Calvin estime qu’on ne peut pas perdre. Écoutons Tertullien (dans le second livre contre Narcion) : « Qui hésitera à donner le nom d’hérésie à ce péché d’Adam ?»  Et plus bas : « Adam fut en même temps un hérétique.»  Écoutons saint Ambroise (dans l’épitre 33 à sa sœur Marcelline) : « Adam, tu t’es rendu compte que tu étais nu, parce que tu avais perdu les bons vêtements de la foi.»  Et ( au livre 7 sur saint Luc, canon 17), il dit qu’Adam a été dépouillé des vêtements de la foi dès qu’il a péché.  Écoutons sain Augustin  (livre 4, canon 17, sur la cité de Dieu) :  « Ils connurent ce qu’ils auraient été plus heureux d’ignorer, si en croyant à Dieu et lui obéissant, ils n’avaient pas commis des péchés d’infidélité et de désobéissance.»  Et (au livre  1 contre Julien chapitre 2,) il prouve la même chose avec un texte de saint de saint Olympe,  évêque d’Espagne.  Écoutons saint Prospère, (dans sa réponse au troisième de Gennensius) : « En croyant au diable, Adam n’a pas cru à Dieu.»  Et plus bas : « La foi perdue en Adam, dans lequel de ses fils pourrait-on la trouver,  si elle n’était pas infusée par l’Esprit  qui opère tout en tous.»  Et plus bas : « Tous ont perdu ce qu’Adam a perdu.  Il a perdu d’abord la foi  que nous devons tous recevoir d’abord, puisque nous l’avons dès le début perdue.»

Donc, comme Adam, qui avait  été élu et prédestiné, a perdu, en péchant, la foi qu’il avait une fois reçue,  et méritait la mort éternelle, est facilement convaincu de faux  ce qu’enseigne Calvin, et Wiclef avant lui, à savoir que les péchés des prédestinés ne peuvent pas être mortels, surtout s’ils ont la foi.

L’autre exemple est celui du saint prophète David, que nul ne nie qu’il ait été prédestiné, et donc sauvé et saint, puisque le Seigneur dit dans l’Évangile de Luc 13 : «Quand vous verrez Abraham, Isaac, et Jacob dans le royaume des cieux».  Si tous les prophètes seront dans le royaume des cieux, David y sera certainement, lui qui est le prophète par excellence.  Il fut fidèle et juste avant qu’il tombe dans le péché d’adultère et d’homicide.  Cela aussi est certain.  Car, l’apôtre Paul dit dans Actes 13 : « Dieu a suscité David le roi, dont il rend témoignage en disant :  J’ai trouvé David, le fils de Jessé, homme selon mon cœur.»  Et ses psaumes indiquent clairement  qu’il fut plein de foi et d’Esprit Saint.  Il est pourtant tombé dans des péchés mortels et très graves, qui lui ont  fait éteindre l’Esprit Saint et perdre la grâce.  Car, c’est ce qu’enseigne manifestement David  dans le psaume 1,où il déplore  son adultère, et son homicide commis à cause de Bethsabée. Voici ce qu’il dit : «J’ai péché contre toi seul, et j’ai fait le mal en ta présence.»   Et : « Crée en moi un cœur pur, Dieu, et donne de nouveau  un esprit droit dans mes viscères.»  Il n’aurait pas eu raison de demander que Dieu recrée et redonne  un esprit droit s’il ne croyait pas avoir perdu, par le péché, la pureté du cœur et la droiture de l’esprit.

Et ce qu’il ajoute après (et n’enlève pas de moi ton esprit) ne signifie pas que, quand il a péché,  l’Esprit  Saint était demeuré en lui, puisqu’il n’habite que dans les justes.  Mais cela signifie (au témoignage de saint Augustin), que l’Esprit Saint a commencé de nouveau à être présent en David quand il lui inspira la pénitence.  Et c’est pour cela que David, qui n’ignorait pas le don de Dieu,  a imploré Dieu pour qu’il n’enlève pas l’Esprit Saint  qui l’incitait à la pénitence par les larmes.   Que David attendait et demandait encore une réconciliation,  les paroles suivantes le montrent clairement : «Rends-moi la joie de ton salut !»  Et de nouveau :  «En entendant, tu me donneras de la joie et de l’allégresse, et mes os humiliés exulteront.»  Et :  «Dieu, tu ne méprises pas un cœur contrit et humilié.»

Se présentent ensuite les témoignages des pères.   Saint Ambroise (dans son livre sur l’apologie de David, au chapitre 16), dit, en expliquant  le verset : libère moi des sanguinaires : «Cela peut être référé à la mort d’Urie,  car conscient de la mort qu’il avait commandée,  il demande le pardon pour avoir commis un tel crime.»  Et plus bas : « Voulant se libérer de ces chaînes, il demande l’aide divine pour qu’il soit purifié de toute tache du crime perpétré.»  Et plus bas : « Il n’est pas surprenant qu’il s’afflige autant  pour le péché commis en répandant un sang innocent.  Il demande d’être libéré des sanguinaires, c’est-à-dire des péchés mortels.   Par ces paroles, saint Ambroise  enseigne qu’ont été mortels les péchés d’adultère et d’homicide de David, puisqu’il les appelle crimes, chaînes, et péchés mortels.

Saint Augustin (dans le traité sur le psaume LV1), fait parler David ainsi : « Aie pitié de moi selon ta grande miséricorde.  Subviens à la blessure grave, selon ta grande médecine.  Lourd est ce que j’ai, mais je me réfugie dans le Tout puissant.  Par moi-même, je désespèrerais d’une blessure si mortelle, si je ne trouvais pas un médecin.»  Tu vois, ici, que le péché de David a été grave, et est appelé mortel, et cela à un point tel  qu’il aurait pu porter au désespoir.   Saint Jérôme (dans son épitre à Oceanus, sur la mort de Fabiola), décrit la pénitence publique de David, celle qui, dans l’église, a coutume d’être faite pour les grands crimes.  Ce qui indique suffisamment ce qu’était la gravité du péché de David.   Saint Grégoire (livre 22, chapitre 13, Morales),  écrit que le pécheur est semblable à un Lazare mort qui, à la voix du Seigneur, est rappelé à la vie.  Et, amenant l’exemple de David, il dit : «  Le prophète David  sortit vivant, à la parole du Seigneur, de la masse d’un si grand crime, quand, admonesté par Nathan, il accusa ce qu’il avait fait.»  Ces paroles nous montrent clairement  qu’un David prédestiné, fidèle et juste était tombé dans un péché mortel,  et que, par la pénitence, il était retourné en grâce avec Dieu.  Fausse est donc la sentence de Wiclef et de Calvin.

Un autre exemple est celui de l’apôtre Pierre, que personne ne nie qu’il a été prédestiné,  qu’il est maintenant sauvé, saint et heureux, puisque saint Jean, à la fin de son évangile,  a rendu un si éloquent témoignage de sa bienheureuse mort.  Car, quand le Seigneur a dit à saint Pierre : « Quant tu seras vieux, un autre te ceindra,  et t’amènera là ou tu ne veux pas», l’évangéliste ajoute : « Il a dit cela pour indiquer la mort avec laquelle il glorifierait Dieu.»  Que Pierre ait été fidèle et juste avant qu’il renie trois fois le Seigneur, le Seigneur en témoigne en Matthieu 16, en l’appelant bienheureux, et en Jean 13 , en lui disant : « Celui qui est pur n’a besoin que de se laver les pieds. Et vous, vous êtes purs, mais pas tous.»  Il a commis un péché mortel très grave en reniant le Seigneur à la voix d’une servante.  Il ne l’a pas seulement renié,  mais il confirma son reniement par un serment.  Ses larmes et sa pénitence l’attestent.  Car, comme l’écrit saint Matthieu, (chapitre 26), il pleura amèrement.     Les autres pères attestent souvent la même chose.   Mais, pour ne pas nous faire mourir à prouver une chose aussi évidente, un texte de saint Augustin devrait suffire (traité 35, sur saint Jean).  Il n’enseigne pas seulement cela, mais il dit que, si on veut conserver la foi, il ne peut pas en être autrement. Voici ce qu’il dit, entre autres, de Pierre : « En craignant la mort de ta chair, tu as donné la mort à ton âme.  Car, autant confesser le Christ est la vie, autant le renier est la mort.»  Et, un peu plus bas : «Avant la mort et la résurrection du Seigneur, il est mort en niant, et est ressuscité en pleurant.» Et Calvin a quand même le font d’affirmer que les fidèles prédestinés ne pèchent pas mortellement.

On peut ajouter, à tout cela, une raison tirée des principes de nos adversaires.   Personne ne peut nier que les actions d’Adam, de David, et de saint Pierre n’étaient pas, par elles-mêmes, des péchés.  À moins que la prévarication d’un mandat céleste spécial, l’adultère, l’homicide, le reniement avec serment et le parjure ne semblent pas des péchés.  Que ces péchés aient été commis sciemment et volontairement , on ne peut le nier.   Je demande donc : dans l’âme d’Adam, de David et de saint Pierre, ces péchés ont-ils pu, oui ou non, cohabiter avec la foi justifiante ? S’ils n’ont pas pu, ils ont détruit la foi justifiante,  et ont donc été mortels, ce que nous soutenons.  Ils ne peuvent pas, eux non plus, nier cela, puisque, selon la doctrine commune des adversaires, sont mortels les péchés qui ne peuvent pas demeurer avec la foi.

Si Calvin répond que ces péchés pouvaient cohabiter avec la foi, il s’ensuit que les hommes justifiés  une fois peuvent désobéir aux commandements de Dieu, commettre des adultères et des homicides, renier le Christ en y a joutant un serment et un parjure.  Car, si ces choses demeurent dans les hommes une fois justifiés avec la foi justifiante, et ne sont pas imputés par Dieu, et ne sont pas tant véniels et devant être remis  que remis par le fait même, et pardonnés, sans que personne n’encoure ni peine ni supplice, personne ne voit à quel point ce dogme est absurde et pernicieux.  Cette dispute  forcera Calvin à concéder ou que les hommes prédestinés peuvent pécher mortellement,  et que, après une fois avoir reçu la foi, les péchés des prédestinés ne sont pas tous véniels, ou qu’aux fidèles prédestinés, c’est-à-sire, les vrais fidèles, il est permis de commettre librement et impunément  des adultères, des homicides, des parjures, et d’autres crimes de ce genre.

Il semblerait que Calvin a fait le choix de la dernière hypothèse.   Car, bien que, dans l’antidote  au concile de Trente (session 6, canon 27), il ait écrit que là où règne la foi, il n’y a aucun péché, cependant, au canon 28, il ajoute que la semence de foi,  c’est-à-dire, la foi vraie et vive demeure avec les péchés les plus graves, mais comme assoupie : «  La semence, c’est-à-dire quelque chose de la foi demeure dans l’homme, bien que suffoquée, même parmi les fautes les plus graves.  Je ne le nie pas.  Et j’estime que, quoi qu’il en soit, il s’agit d’une particule de la vraie foi. J’ajoute même de la foi vive,  quand, il ne peut pas, autrement,  sortir d’elle de fruits.  Même si elle n’apparait jamais, ni ne se manifeste par des signes connus, et semble morte, selon notre estimation.»  Il veut que, dans l’homme chargé de lourds péchés, la foi demeure vraie et vivante, même si elle ne se manifeste en rien à l’extérieur.  Et il est certain que les adversaires se persuadent  que la foi justifie  et fait en sorte qu’aucun péché ne soit imputé. Il s’ensuit donc que Calvin pense que les péchés les plus graves ne sont pas imputés aux fidèles.

CHAPITRE 8

On réfute l’erreur des luthériens

Comme nous l’avons montré, plus haut, avec Luther, Mélancton, Illyricus, Heshesius, et Kemnitius, les luthériens enseignent trois choses.  La première.    Les péchés véniels sont ceux qui ne sont pas imputés par Dieu, même si, d’eux-mêmes, ils sont dignes de peine et d’un supplice éternel.   La deuxième.  Ne sont pas imputés par Dieu les péchés qui sont dans l’homme avec la foi, c’est-à-dire, avec la confiance dans la miséricorde de Dieu.  La troisième.   Les seuls péchés qui cohabitent avec la foi sont les péchés involontaires.   Il s’ensuit de cela, en quatrième lieu, et que tous les péchés des infidèles sont mortels, et que, en conséquence, tous les péchés sont, de leur nature, mortels.  Nous traiterons séparément de ces quatre chapitres.  Réfutons d’abord les trois chapitres qui semblent propres aux luthériens.

Ce qu’ils affirment en premier lieu, c’est que les  péchés véniels sont ceux qui ne sont pas imputés.  Ce qui répugne à l’Écriture et aux pères.   Dans les passages où elle parle des péchés véniels, comme l’admettent aussi les luthériens, l’Écriture  enseigne manifestement  qu’il faut demander à Dieu la rémission des péchés.  Ils ne sont donc pas couverts et pardonnés, ou non imputés, (comme ils le disent), mais, ils sont imputés,  et ils lient, et rendent coupables  même s’ils sont facilement couverts et remis.  Les luthériens et nous, nous sommes d’accord pour dire que, dans Matthieu 6, il s’agit de péchés véniels: « Remettez-nous nos dettes.»  Parce que cette confession véritable et humble  est aussi celle des justes.   Nous voyons, là, que les justes  demandent la rémission des péchés véniels.  Ils n’ont donc pas été pardonnés avant,  ou  non imputés.  Il en va de même pour 1 Jean 1 : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché», on ajoute tout de suite après : « Si nous confessons nos péchés, le Dieu fidèle et juste remettra nos péchés, et nous purifiera de toute iniquité.»

Or, si les péchés des justes n’étaient pas imputés, parce que les justes sont agréés par Dieu, quel besoin y aurait-il d’une rémission des péchés ?  Et pourquoi faudrait-il qu’il y ait avant, une confession ?  Le passage suivant du psaume 31 n’est pas différent :  « Pour cela (la rémission de péchés), tout saint te priera en temps opportun.» Et le psaume XCXV111 : « Tu leur as été propice, et tu as tiré vengeance de toutes leurs incartades.»  Il est certain que si Dieu tirait vengeance des péchés de ses fidèles serviteurs, Moïse, Aaron, Samuel, il les leur imputait, et ne les couvrait pas, jusqu’à ce qu’ils aient été purgés.  Nous avons aussi ce verset de saint Jean 13 : « Celui qui est pur n’a besoin que d’un lavement de pieds.»  Les saints pères ont enseigné que ce passage se rapportait aux péchés véniels.  Car, celui qui est pur de l’impiété et des crimes mortels a encore besoin du lavement des pieds,  c’est-à-dire de la rémission des péchés véniels,  qui collent à nos pieds comme la poussière du chemin.

« La Vérité parle, la Vérité  dit, écrit saint Augustin (dans son traité 56 sur saint Jean) que même celui qui est pur a besoin de se laver les pieds.  Que pensez-vous de cela, mes frères ?   Dans le saint baptême, l’homme a été purifié au complet, y compris les pieds.  Mais quand il vit ensuite dans les choses humaines, il foule la terre.  Les affections humaines, sans lesquelles on ne peut vivre ici-bas, sont comme des pieds qui sont souillés par les choses humaines au point où si nous disions que nous sommes sans péché, nous nous illusionnons, et la vérité ne demeure pas en nous.  Il lave donc nos pieds celui qui interpelle pour nous, et nous avons besoins à tous les jours de nous laver les pieds, c’est-à-dire de diriger nos pas vers des routes spirituelles.  C’est ce que nous confessons dans l’oraison dominicale quand nous disons : « Remets nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs.»   Car, si nous confessons nos péchés, comme il est écrit, celui qui  lave les pieds de ses disciples, qui est fidèle et juste, nous remettra tous nos péchés, et nous purifiera de toute iniquité, c’est-à-dire jusqu’aux pieds, avec lesquels nous sommes en contact avec la terre.»

Il appert, de tous ces textes, que c’est avec une grande témérité et fausseté que Philippe  (que nous avons cité au chapitre 4), soutient que les péchés véniels sont des péchés pardonnés;  et que Illyricus et Calvin enseignent que ce sont des péchés  non imputés à ceux qui sont dans le Christ Jésus.   Ils disent, en second lieu,  que les péchés qui cohabitent avec la foi  ne sont pas imputés, et qu’à cause de cela, ils sont véniels.  Mais il est facile de montrer que cela est faux.  Car, s’il en était comme les adversaires le prétendent, il s’ensuivrait qu’il n’y a pas de péché mortel en dehors de l’infidélité, que les sacrilèges, les homicides, les adultères, les vols ne sont pas des péchés mortels, ce qui est contre l’enseignement  manifeste du Christ et des  apôtres, et même contre la sentence des luthériens.

Que du dogme des adversaires, il s’ensuive qu’il n’y a pas de péché mortel en dehors de l’infidélité, on le prouve ainsi.   Car, il n’y a aucun péché qui exclut nécessairement la foi, en dehors de celui qui lui est opposé, l’infidélité.  C’est ce que l’expérience elle-même atteste.   Car, si par foi, on entend  la croyance certaine et indubitable dans les choses  que, par la parole de Dieu écrite et transmise, l’Église enseigne devoir être crues, nous voyons, parmi les catholiques,  plusieurs pécheurs publics, homicides, fornicateurs, voleurs, ivrognes,  qui continuent à croire à tout ce que l’Église enseigne comme devant être cru.  Si par foi on entend ce que les luthériens se persuadent faussement d’être la foi, une confiance  toute spéciale dans la miséricorde de Dieu à cause du Christ, qui fait que chacun croit qu’à cause du Christ, Dieu lui est propice, nous voyons également plusieurs de ces hérétiques qui disent avoir la foi  quand ils mènent la vie la plus déréglée, et enseignent les erreurs les plus graves sur le Christ, l’Église, les sacrements, les péchés, la justification, et  sur d’autres choses qui appartiennent à la doctrine  de la foi.  Car, à cette foi spéciale des luthériens, ne répugne pas n’importe laquelle  incrédulité,  mais celle-là seulement par laquelle quelqu’un croit que Dieu lui est propice.

Si les luthériens nous répliquent qu’ils n’ont aucune erreur, et que leur foi spéciale ne peut pas exister dans ceux qui commettent des homicides, des adultères ou d’autres péchés, qu’ils regardent alors les erreurs des autres sectaires.   Les calvinistes sont certainement plongés  dans des erreurs grandes et nombreuses,  et ils n’ignorent pas et ne cessent pas de dire qu’ils sont des blasphémateurs et des sacrilèges, et qu’eux se persuadent d’être chéris de Dieu à cause du Christ,  et donc d’avoir une foi spéciale qui, selon eux, justifie seule.   On peut dire la même chose des anabaptistes, des trinitaires, et des autres, qui,  pour les luthériens, sont des hérétiques,  et qui, pourtant croient avec autant de certitude que Dieu leur est propice à cause du Christ.  Si cette foi peut être conçue par ceux qui se maintiennent avec pertinacité dans des erreurs contre la parole de Dieu, pourquoi ne pourra-t-elle pas aussi conçue par ceux qui se délectent dans les homicides, les adultères et les vols ?   Or, (dans lieux, distinction entre péché mortel et péché véniel), Philippe  soutient que celui qui a l’intention  de pécher n’accède pas à Dieu, mais le méprise et le fuit;  que c’est la foi qui accède à Dieu par le Christ pontife.  Il est donc impossible de concilier ces deux choses : l’intention de pécher et la foi.

Je réponds que si celui qui a l’intention de pécher considère Dieu comme un juste juge qui déteste et punit les péchés aussi longtemps qu’ils demeurent en nous, comme le font les catholiques, il fuit Dieu, il n’y a pas à en douter.  Mais, si comme les luthériens, il considère que Dieu est  miséricordieux et bonasse  au point où il ne veut pas punir les péchés qui demeurent en nous, mais les recouvre et ne nous les impute pas à cause de la justice et des mérites du Christ, je nie qu’il n’accède pas à Dieu.  Ca, celui qui a pu se persuader que ses péchés qui demeurent en lui ne sont pas imputés par Dieu, et qu’il est, malgré eux, cher et agréé, pourra croire avec la même facilité que , tant qu’il le croira, l’intention de péché n’est pas imputée par Dieu,  à cause des mérites du Christ.

Certes, Calvin n’estimait pas impossible que le désir de pécher existe avec la foi, puisque, dans l’antidote au canon 22,(session 6, du concile de Trente),  il écrit que, même dans les plus grandes chutes, une foi vraie et vive demeure.   Luther n’a certes pas cru  non plus que ces deux ne pouvaient pas cohabiter, comme le croyait Philippe.  Car, dans son livre sur la captivité de Babylone (au chapitre sur le baptême), il écrit que, quel que soit le nombre de ses péchés,  l’homme ne peut pas être damné s’il demeure dans la foi, ou s’il y retourne.  Par cette disjonction «s’il y demeure ou s’il y retourne»,  il montre clairement  que la foi ne demeure pas avec les grands crimes.

Nous savons donc , de par la nature de la foi,  que tous les péchés peuvent cohabiter avec la foi, à l’exception de l’infidélité, ou du doute; et que tous les péchés,  hormis l’infidélité ou le doute, sont véniels,  si on peut dire que sont véniels tous ceux qui n’excluent pas la foi.   On le prouvera cela avec la doctrine des pères et la sagesse des siècles.  Car,  si tous les péchés étaient  graves ou mortels (comme nous le disons),  quand ils ne peuvent pas cohabiter avec la grâce, il s’ensuivrait que le chrétien ne peut pas tomber dans les péchés de fornication, d’adultère, de vol sans devenir au même moment hérétique.  Car, il perdrait la foi justifiante qui est la seule vraie foi. Ceux qui perdent la vraie foi sont dits hérétiques.  Or, cela répugne à toute l’antiquité, et au consentement de tous les peuples.

Car, dans l’église, on sait toujours appliqué à faite la distinction entre les hérétiques et les mauvais catholiques, car les premiers font scission avec l’Église, et les autres  vivent dans la perdition à l’intérieur de l’Église.  Les premiers s’opposent  à la doctrine, les autres à la discipline.  Les premiers sont comparés à de la zizanie, à des loups rapaces, les autres à de la paille et à des brebis malades.  On n’a donc jamais entendu dire, dans l’Église,  qu’à cause d’un seul péché mortel, comme l’adultère ou l’homicide, quelqu’un perde la foi,  et devienne, ainsi, un infidèle et un hérétique.

Saint Augustin  (livre sur les question dans Matthieu, question 11) écrit : «Entre les hérétiques et les mauvais catholiques, il y a cette différence  que les hérétiques croient des choses fausses, que les autres croient ce qui est vrai, mais ne vivent pas comme ils croient.»  Et (dans le livre 4 sur le baptême contre les donatistes, chapitre 18) : « Mettons devant nous quelqu’un qui est chaste, continent, non avare, non idolâtre, hospitalier, ami de tous, consciencieux, patient, paisible, sans jalousie, sans envie, sobre, frugal, mais hérétique.  Il est clair que, par le seul fait qu’il est hérétique, il ne posséder pas le royaume de Dieu.  Plaçons devant nous un autre homme, adultère, immonde, luxurieux,  avare,  idolâtre,  vindicatif, jaloux,  séditieux, envieux, ivrogne,  mais catholique.  Possèdera-t-il le royaume des cieux par le seul fait qu’il est catholique, puisqu’il fait ce dont parle l’Apôtre  au sujet de ceux qui n’entreront pas dans le royaume des cieux ?  Si nous disons qu’ils y entreront, nous nous trompons nous-mêmes. »

Il n’est pas nécessaire d’ajouter d’autres témoignages des pères, car la chose est si claire qu’on imagine difficilement que quelqu’un chercherait à la mettre en doute.      Il a donc été prouvé  qu’il suit de la doctrine des luthériens  que les adultères, les homicides et les vols  sont tous véniels quand ils n’excluent pas la foi qui les reçoit.  Or, il est facile de démontrer que ce dogme est contraire à la doctrine du Christ et des apôtres,  et même contre la sentence des luthériens.  Le Christ, en Matthieu 5 : « Celui qui dit à son frère : imbécile,  sera coupable de la géhenne du feu.  Ce qui nous fait comprendre qu’une parole chargée de mépris envers un frère est un péché mortel.  Et, en Matthieu 25 :  « Allez, maudits, au feu éternel.  J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger.»

Saint Augustin en conclut  que ne pas communiquer ses biens aux indigents, et encore plus voler les biens étrangers,  sont des péchés mortels, même pour ceux qui n’ont jamais  perdu la foi : «  Il y aura donc une combustion éternelle,  et la Vérité dit qu’y iront non ceux ont qui manqué de foi, mais de bonnes œuvres.»  Comme saint Augustin l’a rappelé  un peu avant,  l’apôtre ( dans 1 Corinthiens 6, Éphésiens 1 et Galates 5) énumère toutes sortes de péchés, et ajoute : « Ceux qui font ces choses n’obtiendront pas le royaume de Dieu.»

Enfin, Philippe Mélanchton (comme nous l’avons cité plus haut) écrit que les péchés volontaires contre la loi de Dieu sont mortels : «  J’ai parlé du péché véniel.   Mais, quand ceux qui sont renés par le baptême violent la loi de Dieu sciemment et volontairement, comme quand ils embrassent de mauvaises opinions, ou les confirment par leur approbation, ou s’adonnent aux haines,  aux ambitions, à la luxure, à l’avarice, ou agissent contre la loi de Dieu comme David quand il a volé la femme d’Urie, et en a tué le mari, ces actions contre la conscience sont des péchés mortels.»  Comme l’adultère volontaire, l’homicide ou n’importe lequel autre péché volontaire  est mortel, selon Philippe, il s’ensuit manifestement qu’il peut cohabiter avec la foi.  Ou serait faux ce que Philippe enseigne avec les autres luthériens,  que tous les péchés qui coexistent avec la foi sont véniels; ou leurs sentences se combattront entre elles, ou l’une doit réfuter l’autre ou être ruinée par elle.

Le troisième chapitre contenait  seulement les  péchés qui sont pleinement involontaires,  et qui peuvent coexister avec la foi. Ce  qu’on vient de dire prouve manifestement que c’est faux.  Car, nous avons montré non seulement  qu’autant les péchés volontaires que les involontaires, même grès graves, peuvent coexister avec la foi, à l’exception du seul péché qui est la contraire à la foi, l’infidélité.  Pour ceux qui jugent sainement, les péchés involontaires non seulement ne sont pas véniels, mais ne sont rien du tout.  Et si nous en croyons saint Augustin, celui qui parle d’un péché involontaire déraisonne,  car le volontaire fait essentiellement partie de la nature du péché.  Dans son livre 2 sur la vraie religion (chapitre 14), saint Augustin  dit que «le péché est à ce point un mal volontaire  qu’un péché ne peut en aucune façon être tel s’il n’est pas volontaire».  Saint Augustin ne parle pas non plus d’un jugement civil, comme l’imagine Philippe, mais  divin.   Car, il parle du péché en général,  lequel comprend aussi les péchés des mauvais anges, qui ne relèvent en aucune façon des tribunaux civils.  Mais, nous traiterons à fond  de ce paradoxe luthérien dans notre dispute sur la concupiscence et le libre arbitre.

CHAPITRE 9

On montre par l’Écriture que les péchés véniels se distinguent des mortels de par  leur nature.

Le moment est venu de prouver la vraie sentence.  En la prouvant, non seulement les erreurs sus dites seront complètement éradiquées, mais seront réfutées les sentences des auteurs qui s’éloignent de l’enseignement de l’ensemble des maitres.  Il nous faut donc prouver que le péché véniel se distingue du  péché mortel  de par sa nature, et cela, sans aucune relation à la prédestination , ou à la miséricorde de Dieu, ou au statut des renés;  qu’il est de telle sorte qu’il mérite une peine, mais non la peine éternelle; qu’il offense Dieu, mais non au point de perdre son amitié.  On le prouvera d’abord  avec l’Écriture, ensuite avec des définitions ecclésiales, puis, par la doctrine des pères, et enfin, par la raison.

Voici ce que nous lisons dans Matthieu 5 : « Celui qui se fâchera contre son frère, sera coupable du jugement,  celui qui lui dira raca,  sera coupable du conseil, celui qui lui dira fatue, sera coupable de la géhenne du feu. »  Dans ce texte, le Seigneur ne s’intéresse pas à la prédestination, ni ne se demande ce que peut ou veut la divine miséricorde.  Mais, il juge les choses elles-mêmes,  et la mesure des péchés.  Il établit trois degrés dans la colère.  Un qui est si léger qu’il ne s’exprime dans aucun mot; un autre qui est plus grave, mais qui n’arrive pas à une condamnation évidente;  un troisième, qui est très grave et qui entraîne immédiatement une condamnation.  Même si la colère peut être  très forte et ne pas s’exprimer à l’extérieur,  ordinairement, plus la colère est forte plus elle éclate à l’extérieur.  Voilà pourquoi le Seigneur appelle  colère légère celle qui ne se manifeste pas à l’extérieur.  Au sujet de ce qui est dit dans le second degré, il faut d’abord dire qu’on ne sait pas avec certitude,  ce que veut dire le mot raca.  Saint Augustin (dans son livre 1 sur son sermon sur le sermon du Seigneur sur la montagne, chapitre 9)  et saint Grégoire (livre 21, chapitre 3, morales), écrivent que c’est l’exclamation d’un homme en colère qui ne signifie rien de bien précis, mais qui n’exprime qu’une intense émotion.  Cette interprétation est probable,  surtout parce que saint Augustin affirme l’avoir reçue des Hébreux.

Même si cette invective ne se trouve ni dans les Écritures, ni dans les dictionnaires hébraïques ou chaldéens qui nous sont parvenus, c’est un mot qui a pu être employé autrefois et être tombé en désuétude.  Et il n’est pas nécessaire que tous les mots soient dans les dictionnaires.  Et que ce mot n’ait été traduit ni en grec ni en latin est un bon argument pour prouver qu’il ne signifie rien.  Saint Jérôme, dans son commentaire sur ce passage, a mis en note que le mot raca signifie un homme vide.  Car, du verbe hébreux évacuer, on fait le nom  vide, et si on ajoute un accent à la manière syrienne, on a raca.  Le même auteur ajoute que ce mot signifie ici un écervelé.  Ce qui ne manque pas de faire difficulté.  Dans l’Écriture, en effet, on ne trouve aucun mot qui ait ce sens. Et dire à quelqu’un qu’il est écervelé ce n’est pas moins l’insulter que si on lui disait qu’il est fou.

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