Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 319)
Personne ne peut me retenir avant que je relève les inepties de Théodore de Bèze. Dans une note à ce passage, il blâme la version hébraïque de cet évangile qui rend raca par (mot hébreu). Parce que (soutient-il) c’est plus insultant d’appeler quelqu’un (mot hébreu), c’est-à-dire mauvais que écervelé. Et cependant, il estime que le Christ a dit, dans sa langue, mauvais, (mot hébreu) là où nous avons, nous, raca. Mais il ne se rend pas compte qu’on insulte davantage quelqu’un par le mot hébreu qui signifie impie que par celui qui signifie mauvais ou scélérat etc… Il est donc probable que le mot raca signifie un homme vide de richesses ou de dignité ou vain et oisif. Car, dans l’Écriture, on trouve ce mot dans ce sens, et il est moins blessant qu’insensé ou écervelé. Mais, quoi qu’il en soit du véritable sens de ce mot, il nous suffit de comprendre qu’un péché moins grave est décrit par raca que par fatue.
À ces trois degrés de péchés, correspondent trois degrés de culpabilité, une qui relève du juge, l’autre d’un conseil, et la dernière de la géhenne du feu. Est coupable de jugement, comme nous l’explique saint Augustin, quelqu’un qui fait une chose pour laquelle on peut lui intenter un procès. Est coupable de conseil celui dont la faute est certaine, mais ambigüe, et la punition indéterminée, et pour laquelle les juges doivent délibérer pour définir la peine. Est coupable de la géhenne du feu celui dont est certaine et la faute, et la mesure de la peine, et la gravité de la peine. Les commentaires de ce texte indiquent le feu de la géhenne signifie la mort éternelle dans les enfers. Comme saint Hilaire, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, et Theophylactus. Saint Jérôme ne dit rien sur ce passage, mais dans son commentaire du chapitre 10 : «Craignez celui qui peut perdre le corps et l’âme dans la géhenne. Il écrit que le mot géhenne signifie toujours les peines éternelles.
Avec ce qui précède, on peut présenter l’argument suivant : une insulte manifeste, au témoignage du Juge suprême qui est le Christ, rend quelqu’un coupable de la géhenne du feu, et est donc, à cause de cela, un péché mortel. La colère exprimée par le son de la voix, mais qui n’insulte pas vraiment quelqu’un, et qui rend le colérique coupable du conseil, doit être jugée pour que soit déterminée la gravité de la peine, grande ou petite. Il existe donc des péchés qui sont trop légers pour mériter la peine de l’enfer. Car, pourquoi le conseil s’efforcerait-il de déterminer si telle faute mérite une peine légère ou grave, si toutes les fautes méritaient le feu de l’enfer ? Il existe donc d’autres fautes qui, par le jugement divin, sont expiées par la seule peine temporelle. De plus, la colère qui ne s’exprimer par aucun signe à l’extérieur ne rend pas quelqu’un coupable devant un conseil, mais seulement coupable de jugement. C’est-à-dire qu’on ne sait pas d’avance si elle mérite d’être pénalisée ou de ne pas l’être. Il va de soi que si elle mérite une punition, cette punition sera temporelle, non éternelle, puisque la faute est moins grave que celle dont on doute si elle mérite un supplice temporel ou éternel.
La note de Bèze sur ce passage ne semble pas digne d’une réponse. Car, il écrit que sont inégaux les péchés décrits ici par le Seigneur, et qu’il est moins grave d’être coupable de jugement que de conseil, et moins grave d’être coupable de conseil que du feu de la géhenne. Il ajoute, cependant, que, même s’ils sont inégaux entre eux, tous les péchés méritent la mort, car la punition du péché est la mort, écrit l’apôtre (Romains 6). Or, si par le mot mort l’apôtre veut dire la même chose que le Christ par le mot géhenne, quand il l’oppose à la vie éternelle en disant : la punition du péché est la mort, la grâce de Dieu, la vie éternelle, il ne pourra pas se faire que tous les péchés méritent la mort à moins qu’ils ne méritent tous la géhenne.
Nous avons déjà démontré par la sentence du Christ, que tous les péchés ne font pas des coupables de la géhenne du feu. La punition de tous les péchés n’est donc pas la mort, mais seulement de ce péché qui s’oppose à la grâce et à l’amitié avec Dieu, dont l’apôtre parlait. Aux divers degrés de péchés qui sont décrits par le Seigneur ne correspondent pas divers degrés de supplice dans la géhenne, comme Bèze le pense. Car, s’il en était ainsi, le Seigneur n’aurait pas eu raison de ne dire que du troisième degré : il est digne du feu de la géhenne.
Nous trouvons deux autres témoignages. Un de Matthieu 23, et un autre de Luc 6, dans lesquels le Seigneur compare certains péchés à des choses légères par leur nature, et d’autres, à des choses plus graves. Matthieu 23 : «Guides aveugles, qui filtrez le moustique et engloutissez le chameau !» Nous voyons ici qu’il compare certains péchés à des moustiques et d’autres à des chameaux. Car, le Seigneur reproche aux pharisiens de transgresser facilement les préceptes les plus graves de la loi et de se garder soigneusement des péchés les plus légers. Il est évident qu’entre un maringouin et un chameau il y a une telle différence qu’il n’y ait entre eux aucune proportion.
Et dans Luc 6 : « Pourquoi vois-tu une paille dans l’œil de ton frère, sans voir la poutre qui est dans ton œil» ? Il est certain qu’entre une paille et une poutre la différence est telle qu’on peut facilement porter une paille, mais qu’il est absolument impossible de porter une poutre; et que non seulement elle détruirait l’œil, mais qu’elle opprimerait tout le corps de l’homme, si on la plaçait sur ses épaules. Si, de par leur nature, tous les péchés étaient dignes de mort éternelle, qui peut croire que certains ont été rapetissés à ce point par le Seigneur pour pouvoir les comparer à de la paille ou à un maringouin, surtout quand il en compare d’autres à des chameaux ou à des poutres ?
Il y a un autre témoignage, celui de Luc 12 : « Je te le dis, tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas rendu le dernier centime.» Par dernier centime, les pères entendent les péchés petits et légers, pour lesquels ont doit satisfaire dans la prison du purgatoire, à moins qu’ils aient été purgés et remis en cette vie. Dans son livre sur l’âme ( au chapitre 17), Tertullien explique que «les dernières piécettes sont les fautes légères qui doivent être purgées avant la résurrection.» Origène (homélie 35 sur Luc), explique que «rendent le dernier centuple ceux qui doivent être retenus en prison pendant un certain temps». Saint Jérôme (dans son commentaire du chapitre 5 de saint Matthieu), écrit : « Voici ce qu’il veut dire : tu ne sortiras pas de la prison tant que tu n’auras pas purgé tes plus petits péchés.»
Saint Cyprien (livre 4, épitre 2), saint Ambroise (dans son commentaire sur le chapitre 13 de saint Luc), et Eusebius Emissenus (ou plutôt Césaire d’Arles), dans son homélie 3 sur l’épiphanie, disent tous que par le dernier centime, il faut entendre les péchés qui, après cette vie, sont expiés dans le purgatoire, lesquels sont, sans aucun doute possible, véniels. Car, celui qui décède en état de péché mortel reçoit immédiatement la mort éternelle, en punition de son péché. Donc, comme est minime la peine due au plus petit péché, et comme, à cause d’elle, aucun tribunal ne pourrait condamner quelqu’un à mort, il s’ensuit donc , puisque le Seigneur compare les péchés véniels à une faible dette, que les péchés véniels ne méritent pas la vie éternelle par leur nature.
Saint Paul (dans 1 Corinthiens 3) compare les péchés véniels à du bois , du foin et de la paille : « Si quelqu’un surédifie sur le fondement de l’or, de l’airain, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, de la paille, l’œuvre de chacun le manifestera. Car le jour le déclarera, parce que cela sera révélé dans le feu. Et le feu montrera ,en l’éprouvant , ce que vaut l’œuvre de chacun. Si demeure l’œuvre qui a été surédifiée, il recevra une récompense. Si son œuvre brûle, il en souffrira du dommage. Il sera quand même sauvé lui-même, mais comme par le feu.» Dans ce passage, (comme l’expliquent saint Ambroise, sermon 20 sur le psaume 118, saint Jérôme, livre 1 contre Jovinien, saint Augustin, livre 21, chapitre 26, de la cité de Dieu, saint Grégoire, livre 4, chapitre 39 des dialogues), l’apôtre signifie par or, argent et pierres précieuses, les choses qui, après avoir été examinées par le jugement de Dieu, ne méritent que des récompenses. Par bois, foin et paille, les œuvres inutiles et dignes de répréhension, mais vénielles, qui causent un certain tort et qui exigent une purgation, mais qui n’excluent pas quelqu’un du salut. Saut Paul n’aurait jamais comparé les péchés véniels avec du foin et de la paille s’ils n’étaient (comme le dit saint Grégoire au lieu cité) minimes et légers. Les péchés mortels de leur nature ressembleraient plutôt à de l’airain ou du plomb (comme le dit le même saint Grégoire.)
S’ajoute à ces témoignages celui de l’apôtre Jacques (chapitre 1 de son épitre). Il fait une distinction entre la tentation et le péché, et entre le péché et le crime : «Chacun est tenté, attiré et séduit par sa propre concupiscence. Quand la concupiscence a conçu, elle enfante le péché. Quand le péché été consommé, il enfante la mort.» Saint Jacques ne divise pas le mouvement de la concupiscence entre volontaire et involontaire. Il ne dit pas que tout mouvement volontaire est un péché mortel, et tout involontaire, un péché véniel, comme le veut Philippe Mélanchton. Mais, il distingue trois mouvements de concupiscence. Un involontaire, par lequel on est incité au péché, sans aucun consentement, quand il dit : « Chacun est tenté par sa propre concupiscence.» Ce mouvement, l’apôtre ne dit pas qu’il est un péché, mais la cause du péché, si jamais on en arrive au consentement. L’autre mouvement, il veut qu’il soit imparfaitement volontaire, et donc un péché, mais véniel. Cela est évident parce qu’il l’appelle péché, mais le distingue du péché consommé, qui engendre la mort. Ce qui nous fait comprendre que le deuxième mouvement n’est ni un péché consommé, ni un péché qui engendre la mort, et qu’il n’est donc pas un péché mortel. Il en ajoute un troisième, qui est parfaitement volontaire, et il déclare qu’il est un péché mortel en disant qu’il «génère la mort.»
On ne doit pas imaginer qu’en ce passage, le péché consommé signifie seulement un péché perpétré, comme si des désirs illicites ne pouvaient être mortels que s’ils étaient complétés par une action. Car, parmi les dix préceptes de la loi, on trouve deux commandements différents des autres : tu ne commettras pas d’adultère, et tu ne convoiteras pas l’épouse de ton prochain. Le Seigneur n’a-t-il pas dit, dans l’évangile, en Matthieu 5 : «Celui qui jettera sur une femme un regard de convoitise a déjà forniqué avec elle dans son cœur.» On ne peut douter que le péché consommé qui engendre la mort est la concupiscence, à laquelle est donné un consentement parfait et consommé, même s’il n’est pas complété en acte.
Les luthériens ne pourront pas répondre que le péché dont parle saint Jacques, quand il dit : quand la concupiscence conçoit, elle enfante le péché, est un péché véniel par la miséricorde de Dieu, parce qu’il n’est pas imputé aux fidèles, mais n’est pas tel de par sa nature. Car, seuls sont dits imputés ceux qui sont tout à fait involontaires. Or, ce dont nous parlons présentement n’est pas complètement involontaire. Car, autrement l’apôtre saint Jacques ne pourrait pas distinguer la concupiscence qui excite et enfante le péché, du péché qui est enfanté par cette concupiscence. On ne peut donc pas imaginer, comme nous l’avons dit auparavant, comment la concupiscence enfante le péché si ce n’est qu’en soutirant un consentement de la volonté.
Se présentent deux autres textes de L’Écriture, dans lesquels l’Écriture parle plus doucement de certains péchés qu’elle a coutume de parler quand elle traite des péchés qui, du consentement de tous, sont des péchés mortels. Matthieu 12 : « Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse.» Autre chose est de dire qu’une parole oiseuse n’est pas sans faute, et qu’elle sera donc jugée au jour du jugement universel, autre chose est de dire : allez au feu éternel, pieds et mains liés. Projetez-le dans les ténèbres extérieures. Apprenez de moi, tous les artisans d’iniquité, et d’autres passages de ce genre que l’on trouve dans l’Écriture. Éphésiens 5 : « Que ne soient nommées parmi vous ni la fornication, ni l’immondice, ni l’avarice, comme il convient à des saints. Ni non plus, les grossièretés, les inepties, ou les facéties, mais plutôt l’action de grâces. Ce n’est pas témérairement que, parmi les six genres de péchés dont on devait se garder,-- que les Gentils voyaient comme des péchés, la fornication, l’immondice, l’avarice, la grossièreté dans les paroles, les inepties ou les facéties,-- c’est seulement au sujet des trois premières que l’apôtre ajoute que ceux qui les commettent ne participent pas au royaume des cieux. Car il voulait enseigner que les trois premières étaient étrangères à la bouche sanctifiée des fidèles, et que les autres n’étaient pas telles qu’elles excluaient du royaume des cieux.
Ce texte n’enseigne pas ce que les adversaires ont coutume de dire , à savoir qu’il y a certains péchés véniels qui n’excluent pas du royaume des cieux, mais qu’ils ne sont pas tels de par leur nature, mais par la miséricorde du Dieu qui ne les impute pas. Car, comme nous l’avons dit souvent, les seuls péchés véniels qu’ils reconnaissent et qu’ils disent ne pas être imputés, ce sont les péchés involontaires. Or, les péchés dont le Christ et saint Paul parlent sont volontaires, des paroles oiseuses, etc.
CHAPITRE 10
On montre la même chose avec la tradition de l’Église et des pères
Que certains péchés soient véniels de leur nature, ce n’est pas seulement l’Écriture qui le montre, le montrent aussi les témoignages de l’Église et des pères. Le concile de Milet (canons 6, 7 et 8) enseigne que les saints et les justes ont certains péchés qui, même s’ils ne répugnent pas à la justice et à la sainteté, sont pourtant de vrais péchés, et demandent une rémission. Mais, comme les adversaires peuvent répondre que ces péchés des saints sont véniels à cause de la miséricorde de Dieu, mais non de leur nature, nous présenterons le témoignage de saint Augustin, qui est l’auteur de ces canons, pour qu’il les explique dans ses propres mots. Car, même si ces canons ont été édités au nom de tout le concile, saint Augustin fut celui qui les composa. Voici ce qu’il dit dans son livre sur la nature et de la grâce (chapitres 35, 36, 37), il cite les mêmes textes de l’Écriture (pardonnez-nous nos péchés etc. si nous disons que nous sommes sans faute etc.) que ceux qu’il avait présentés dans les canons de concile de Milet. Ensuite au chapitre 38, il explique de quels péchés parle l’Écriture :
« On ne nous rapporte pas si Abel, tout juste qu’il était, avait le fou rire, s’il jouait avec passion, s’il regardait avidement ce qui était agréable à voir, était un peu gourmand, ou s’il avait des distractions quand il priait.» Il montre assez par là que les péchés véniels ne sont pas les mouvements involontaires de la concupiscence, que les adversaires enseignent être des péchés mortels par leur nature, et véniels par la miséricorde de Dieu; mais des actions mauvaises et tout à fait volontaires, comme un rire immodéré, un excès de nourriture, un mot d’esprit déplacé.
Si ces actions étaient des péchés mortels par leur nature, elles seraient certes imputées par Dieu, et damneraient l’homme, et n’auraient rien à voir avec la justice. Car, d’après la sentence de nos adversaires, seuls les péchés involontaires ne sont pas imputés, et concordent avec la justice. Or, selon la doctrine de saint Augustin et du concile de Milet, ces péchés sont véniels et concordent avec la justice. Ils ne sont donc pas mortels par leur nature, mais véniels par leur genre, leur nature, absolument et parfaitement, et de toutes les manières.
On confirme cela ( pour les catholiques) avec le concile de Trente. À la session 14, chapitre 5, on nous enseigne que dans la confession sacramentelle, on doit révéler tous les péchés mortels qui, après un sérieux examen de conscience, se présentent à notre esprit; qu’il est utile de confesser les véniels, mais non nécessaire. D’où il suit que les péchés véniels peuvent être non seulement dans des justes, mais aussi dans des impies. Autrement, les impies seraient obligés de confesser absolument tous les péchés, ce qui est contre la doctrine du concile, et le sentiment de l’Église universelle. Or, les péchés véniels qui ne sont pas imputés à cause de la miséricorde de Dieu, ne sont pas dans les impies, mais seulement dans les justes et les saints, d’après la sentence de nos adversaires elle-même. Donc, les péchés véniels que le concile admet être dans les impies, ne sont pas véniels à cause de la miséricorde de Dieu qui ne les leur impure pas, mais de par leur nature. On peut aussi ajouter la bulle de Pie 5 renouvelée par Grégoire X111, dans laquelle plusieurs erreurs ont été condamnées, dont celle-ci : «aucun péché n’est véniel par sa nature.»
En plus de ces témoignages, ne font pas défaut ceux des pères de l’Église, tant grecs que latins. Quand les saints pères parlent des péchés véniels, ils veulent dire qu’il s’agit de péchés qui sont tels par nature, légers, minimes et quotidiens. Or, on ne peut pas dire que sont minimes et légers des péchés qui, de par leur nature, méritent la mort éternelle à moins qu’ils ne soient pardonnés par Dieu.
Origène (dans son homélie 35 sur saint Luc) parle ainsi : « En raison de la qualité et la quantité des péchés, chacun a une peine différente à expier. Si tu as peu péché, tu te seras causé un tort minime, comme l’écrit saint Luc, et saint Matthieu. Cependant, il est nécessaire que tu rembourses ce qui fait de toi un débiteur. Car, tu ne sortiras pas de là tant que tu n’auras pas rendu la dernière piécette.» Origène parle ici des péchés véniels, non des péchés mortels. (à moins que quelqu’un ne dise que les péchés les plus petits sont les plus petits des péchés mortels), car, à la fin de l’homélie, il écrit que ceux qui doivent un centime ne sont retenus en prison (dans le purgatoire) que peu de temps, tandis que ceux qui doivent une somme immense sont punis pendant toute l’éternité : « Si, dit-il, celui qui doit peu ne sort pas avant d’avoir rendu le dernier centime, ceux qui ont contracté une énorme dette auront besoin d’un nombre infini de siècles pour la rembourser.» Il appelle donc les péchés véniels des péchés minimes, et ce, parce que par leur qualité et leur quantité, ils sont tels. Car, comme il le dit lui-même, les supplices sont décernés d’après la qualité et la quantité des péchés.
Les péchés minimes par la qualité et par la quantité sont donc minimes de par leur nature. Tertullien (livre sur l’âme, chapitre 17), appelle modiques les délits qui reçoivent une punition temporaire, comme nous l’avons montré plus haut. Saint Jean Chrysostome (homélie 24 sur saint Mathieu), dit en expliquant ce verset du chapitre 7 ( pourquoi vois-tu une poutre dans l’œil de ton frère), que les péchés véniels qui s’opposent aux crimes, sont très légers, et commandent de petites peines. Saint Jérôme (dans son commentaire du chapitre 5 de l’évangile de sain Matthieu) estime qu’on doit appeler véniels les petits péchés. Et, en expliquant : celui qui regarde une femme avec convoitise, il dit qu’il y a une différence entre un désir avec consentement, et une titillation sans consentement. Et il ajoute que la simple titillation sans consentement a quelque chose de la culpabilité du vice, mais n’est pas considérée comme un crime. Il enseigne clairement là que la titillation est un péché, mais léger, et ne peut pas être appelée crime à moins que n’intervienne le consentement. En effet, dans cette titillation il n’y a qu’un péché de négligence, pour ne pas avoir été sur ses gardes, et ne pas avoir rejeté assez tôt ce qui devait être rejeté immédiatement.
Il écrit la même chose contre Jovinien qui enseignait que tous les péchés étaient égaux : « Ceux que tu élèves de la terre jusqu’au ciel ne te rendront pas autant de grâces que ne t’en voudront ceux que, pour un péché léger et quotidien, tu enfonces dans les ténèbres extérieures.» Saint Jérôme enseigne clairement ici que les péchés légers et quotidiens comme des paroles oiseuses, ne méritent pas, de leur nature, la peine de la géhenne. Car si ces péchés avaient mérité une telle peine, aucune injustice ne serait commise envers l’homme, si pour des motifs de cette nature il était jeté dans les ténèbres extérieures, et il n’aurait aucune raison de se plaindre ou de se fâcher. On ne devrait pas alors appeler légers des péchés qui peuvent projeter quelqu’un dans les ténèbres extérieures. Saint Augustin (dans son livre sur la nature et la grâce, chapitre 38), écrit : « Parce que souvent le péché survient quand on est distrait, ou quand on n’en y prend pas garde. Ils furent justes, mais ne furent pas sans péché.»
Dans ce texte, nous voyons que les péchés véniels qui n’enlèvent pas la justice, sont tels ou parce qu’ils consistent dans une chose de peu d’importance, ou parce qu’ils surprennent ceux qui ne sont pas sur leurs gardes. La raison pour laquelle un péché est véniel n’est donc pas parce qu’il n’est pas imputé quoiqu’il puisse l’être, (comme l’enseignent les adversaires), mais parce qu’il consiste dans une chose légère, comme dans une parole oiseuse, un rire moqueur, un mot d’esprit déplacé, ou parce qu’il arrive chez ceux qui ne sont pas attentifs, comme une distraction pendant la prière. C’est ce qu’enseigne saint Augustin avec tous les catholiques.
Le même auteur (dans l’esprit et la lettre, chapitre 36) écrit : « Après ces explications, pèchera un homme qui vit de la foi quand il consentira à une petite délectation illicite, non à des crimes ou des forfaits. Cela ne s’applique qu’à des choses légères, comme prêter l’oreille à des choses qu’one ne doit pas entendre, ou dire quelque chose qu’on ne doit pas dire». Et dans l’enchiridion, chapitre 71 , il écrit : « La prière quotidienne des fidèles satisfait pour les péchés minimes et légers, sans lesquels cette vie ne peut pas être menée. Car, c’est à ceux qui ont été régénérés par un tel Père dans l’eau et l’Esprit Saint, qu’il est donné de dire : notre père qui es aux cieux. Cette prière efface complètement les péchés minimes quotidiens.» Et (dans son sermon 41 sur les saints) :«Comme le dit l’apôtre, il sera sauvé de ce feu transitoire, mais cependant, comme à travers du feu, qui purge les péchés légers, non les mortels.» Et plus bas : «Nous ne croyons pas qu’il soit permis à ces péchés de tuer l’âme, même s’ils la rendent couverte de pustules et de gales, et horrible à voir, mais qu’ils permettent à l’âme de venir, avec une grande confusion, à l’embrassement de l’époux céleste.»
Nous déduisons de ces textes que saint Augustin a compris que les péchés véniels sont tels par nature. Et parce qu’il les appelle petits, légers, très légers, minimes, quotidiens; et parce qu’il les compare à des pustules ou à des gales, qui non seulement ne tuent pas, mais ne sont même pas des maladies mortelles. Et parce que il n’appelle pas seulement péchés véniels les mouvements subits de la concupiscence, que seuls les adversaires considèrent comme véniels, et non imputés par Dieu, mais aussi des péchés tout à fait volontaires, qui, de leur nature, sont des fautes légères, auxquels il ajoute même les mensonges joyeux, dans Enchiridion, chapitre 32 : « On ne pourra donc jamais louer le mensonge parce qu’on ment parfois pour le salut de quelqu’un. C’est donc un péché, mais véniel, que la bienveillance excuse. »
LE DEUXIÈME LIVRE
DES CONTROVERSES SUR LA PERTE DE LA GRÂCE
L’ÉTAT DE PÉCHÉ
Qui est la cause du péché du premier homme, et du péché en général
Nous avons, dans le premier livre, disserté sur la définition et sur la division du péché. Nous allons discuter maintenant du péché du premier homme, par le démérite duquel le genre humain s’est coupé de la divine grâce. D’abord, de la cause de ce péché, et ensuite, du péché lui-même. La controverse porte sur la cause de ce péché et du péché en général. La cause propre et principale du péché doit-on aller la chercher dans l’homme ou en Dieu ? L’explication montrera que Dieu n’est pas la cause du péché. On y ajoutera trois autres questions plus brèves sur la tentation, qui a été une cause externe, et la cause la moins importante de ce péché. La première question : pourquoi Dieu a-t-il permis que l’homme soit tenté, alors qu’il savait pertinemment qu’il serait vaincu par cette tentation. La deuxième. Qui était ce serpent qui a tenté l’homme dans le paradis terrestre ? La troisième. Que fut cette tentation ?
CHAPITRE 1
Les erreurs qui portent sur la cause première du péché
Autant parmi les anciens que parmi les modernes, il y en a plusieurs qui, en un blasphème éhonté, ont placé la cause première du péché en Dieu lui-même. Le prince de cette erreur est celui qu’on considère avoir été le tout premier hérétique. C’est ainsi que Vincent de Lérins, dans son commonitoire contre les nouveautés, parle de Simon le magicien : «Qui, avant Simon le magicien…a osé dire que Dieu le Créateur est l’auteur des maux, c’est-à-dire, des crimes, des impiétés, des meurtres et des adultères ?» Ensuite, les Cerdonistes, les Marcionistes, les Manichéens, les Priscillianistes, et les Albigeois qui, ouvrant des écoles d’impiété en divers pays et en divers siècles, et introduisant deux premiers principes, à la façon de deux dieux, un bon et un mauvais, ont voulu que la cause première du péché soit Dieu. Au sujet des Cerdonistes, voir Tertullien (dans son livre sur la prescription des hérétiques). Pour les Marcionistes, voir saint Irénée (livre 1, chapitre 29, contre les hérésies). Pour les Manichéens, voir saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 40). Pour les Priscillianistes, voir saint Léon (épitre à Turbius, 93, chapitre 6). Pour les Albigeois, voir saint Antonin (dans sa somme théologique, paar 4, titre 11, chapitre 7, verset 5).
Mais même si tous ces hérétiques soutenaient que la cause première du péché était Dieu, ils atténuaient, cependant, leurs sentences. Car, Simon le magicien n’enseignait pas ouvertement que Dieu voulait, commandait ou créait les maux, mais qu’il était la cause de nos maux, en ce qu’il nous avait donné une nature qui ne pouvait pas ne pas pécher. Cerdon, Marcion, Manès et les autres qui enseignaient qu’il y avait deux principes des choses, attribuaient la première cause du péché au principe premier et sempiternel, au démon et non à Dieu, ou au Dieu mauvais et non au Dieu bon. Le premier à avoir fait Dieu, le Dieu bon, l’auteur du péché a été Florin qui, de disciple de Montan qu’il était, mérita, par ce nouveau dogme, de devenir un hérésiarque. De ce Florin saint Irénée a écrit (comme le rapporte Césaire, livre 5, chapitre 20 de son histoire) qu’«il a été plus qu’un hérétique, puisqu’il a osé affirmer ouvertement ce qu’un aucun hérétique n’avait, avant lui, osé enseigner.» Saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 59), que ce fut l’hérésie des Séleuciens d’affirmer que «le mal venait tantôt de Dieu, tantôt de la matière.» Mais, il ne précise pas si les Séleuciens parlaient du mal naturel ou du mal moral ,qui est proprement dit péché.
Ce Florin que saint Irénée voit comme plus qu’un hérétique, a été suivi dans notre siècle par plusieurs. Les principaux sont ceux qu’on appelle Libertins, dont nous connaissons la secte par Calvin (qui est le seul auteur connu à en parler). C’est donc de lui que nous sommes forcés de tirer ce que nous racontons dans ce travail. Jean Calvin a écrit deux livres contre les libertins, dont l’un est intitulé : instruction contre les libertins. L’autre est une épitre aux Rotomagenses contre un franciscain, partisan de l’erreur des libertins. Les auteurs de ce dogme furent Coppinus et Quintinus, des cordonniers des Flandres. Le premer, Quintinus, après avoir abjuré ses erreurs, a été mis à mort par le magistrat catholique Tornacius, à cause de plusieurs crimes et de sa nouvelle et pernicieuse hérésie.
Voici quelle était leur première erreur. Il n’existe qu’un seul Esprit immortel, Dieu. Les anges, les démons et les âmes ne sont rien d’autre qu’une opinion. Ils en déduisaient un grand nombre de dogmes absurdes. Le premier de ces dogmes était que tout ce que les hommes semblent faire en bien ou en mal, n’est fait par les hommes, mais par cet unique esprit de Dieu qui opère tout en tous. Le deuxième dogme. Le péché n’est rien d’autre qu’une opinion vaine et fausse, puisque c’est Dieu qui fait tout, lui qui ne peut pas faire de mal. Le troisième dogme. On ne peut pas condamner ceux qui tuent, qui forniquent, qui volent, car ce serait condamner Dieu. La quatrième. La régénération est la déposition de la conscience, le rejet des scrupules, l’ignorance de la différence entre le bien et le mal. Car, dans l’état d’innocence, Adam ignorait la distinction entre le bien et le mal, et c’est à cet état qu’on dit que retournent les libertins qui agissent sans aucun scrupule, et qui disent que c’est cela la liberté chrétienne et la mortification du vieil Adam. Voilà pourquoi ils ont coutume de dire à ceux qui ont peur des mauvaises actions, o Adam, tu vois encore quelque chose, tu retiens encore quelque chose du goût de cette pomme».