Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 32)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La douzième citation est de Jean 1, 5, dans ses derniers mots : « Pour que nous soyons dans son vrai Fils, lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle ». Mais, il y a un seul vrai Dieu. Or, les transylvaniens (livre 2, chap 5), disent que vrai Dieu est le nom propre du Père. Donc, le Christ est le même Dieu que le Père. Les transylvaniens, ces nouveaux samosatiens (livre 2, chap 4 rt 7) ainsi que Servet (dans son livre sur la trinité) répliquent que le Christ est le vrai Dieu, mais temporellement, car c’est dans le temps qu’il a reçu de Dieu la véritable divinité. Mais cela, nous l’avons déjà réfuté ailleurs. Pour qu’une créature puisse être dite vrai Dieu, ce n’est que dans l’hypostase qu’elle peut être unie avec Dieu. Car une union accidentelle ne pourrait pas faire en sorte que la créature adhère intrinsèquement à Dieu, puisque, la chose est bien connue, elle dépendrait alors du sujet. La créature ne peut pas non plus s’unir à Dieu dans l’essence, comme l’âme avec le corps, et la forme substantielle avec sa matière, car elle serait alors une partie d’un tout. Une union extrinsèque ne suffit pas, bien entendu, à l’appellation du nom de Dieu.

Mais Servet nous oppose le texte suivant de l’Apocalypse 5 : « L’Agneau est digne de recevoir la vertu et la divinité, » Je réponds que quelques-uns lisent richesses et non divinité (divitias au lieu de divinitas), comme Primasius. Car, en grec, nous avons ton ploiton (richesse). Mais la vulgate latine a quand même un sens excellent. Car, on peut entendre par divinité, la manifestation de la divinité, non la divinité elle-même. En commentant ce texte, Érasme s’évertue à renvoyer au Père les mots « il est le vrai Dieu », de la façon suivante : Pour que nous soyons dans son vrai Fils. Celui-ci, le Père de ce Fils, est le vrai Dieu. Mais il aurait du citer au moins un Père qui explique le texte de cette façon. De plus, le démonstratif « celui-ci » désigne plutôt une personne rapprochée qu’une personne éloignée. Et il y a surtout que dans le grec, ce « celui-ci » précède immédiatement le nom de Jésus-Christ (texte grec).

De plus, c’est du Fils que parlent les Pères. Saint Hilaire (au livre 6 de la trinité, passé le milieu), après avoir cité ce texte, ajoute 17 lignes : « Et comme celui-ci est pour nous le vrai Fils de Dieu et la vie éternelle » etc. Il voit donc le Fils dans ce « celui-ci », quand il dit que c’est lui qui est la vie éternelle. Saint Jérôme (dans le chapitre 65 d’Isaïe « il jurera en Dieu amen ») dit que ce n’est pas seulement le Père qui est le Dieu amen, c’est-à-dire, le vrai Dieu, mais aussi le Fils, et il le prouve en citant notre passage : « celui-ci est le vrai Dieu et la vie éternelle ». Saint Augustin (dans son livre sur la trinité 1, chap 6) dit : « Le Fils n’est pas seulement Dieu, mais il est le vrai Dieu. C’est ce que saint Jean dit clairement dans son épitre : nous savons que le Fils de Dieu est venu et nous a donné de comprendre : Celui-ci est le vrai Dieu etc ». Saint Cyrille (livre 12, thes, chap 13) parle ainsi de ce texte : « Que diront les hérétiques de ces paroles de saint Jean qui déclarent clairement que le Fils est le vrai Dieu ? Car s’il est Dieu substantiellement, il ne l’est pas participation, comme les créatures. Celui qui est vrai Dieu est Dieu par nature ». Bède le vénérable et Oecuménius expliquent le texte de la même façon.

Convaincus par la force de ce texte, les eunomiens du passé, comme le rapporte saint Grégoire de Naziance (discours 3 sur la théologie) ont finalement admis que le Fils était vrai Dieu, mais de façon équivoque, comme le chien terrestre et le chien céleste sont des chiens de façon équivoque, mais véritablement et proprement. Cette opinion est facile à réfuter. Car c’est d’une équivoque parfaite que parle Eunomiux, ou d’une analogie quelconque ? S’il parle d’une équivoque parfaite, comme celle qui existe entre les noms de choses de même espèce, alors le Père ne sera pas plus Dieu, ou un plus grand Dieu que le Fils, ou un Dieu qui lui est antérieur, comme Judas Iscariote n’est pas plus homme ou un plus grand homme que Jude Thaddée. De plus, il y aurait alors plusieurs vrais Dieux, comme Judas Iscariote et Jude Thaddée son plusieurs vrais hommes. Mais l’Écriture n’enseigne qu’un seul Dieu. S’il est question d’une simple analogie, alors le Père ou le Fils ne sera pas vraiment, proprement Dieu, comme un homme peint n’est pas proprement et véritablement un homme. Le chien céleste n’est pas vraiment et proprement un chien, mais on lui donne ce nom parce qu’il ressemble à un chien terrestre. Or le Christ est le vrai Dieu, et le Père est le vrai Dieu. Ce n’est donc pas par la seule analogie que le Fils est Dieu.

Le treizième passage est de saint Jean 1 : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le verbe était Dieu. » Et : « tout a été fait par lui ». On tire de ce texte trois arguments. On tire le premier du nom « Verbe ». Car le Verbe, ou le Logos, est un produit de l’esprit, ou une connaissance ou un concept. En tant qu’il est conçu en nous par l’esprit, on ne l’appelle pas fils, parce qu’il n’est qu’un accident. Cependant, cette production est très proche de la génération. Car l’esprit intelligent tient lieu de père, l’objet de mère, et l’espèce d’une sorte de matière de la génération fournie par la mère. Donc, de l’union de l’esprit et de l’objet, par la médiation de l’espèce, nait une connaissance ou un verbe. Il faut tout de suite noter, comme même un Aristote l’enseigne, que sont une seule et même chose, en Dieu, l’être intelligent, l’intelligence, l’acte de compréhension et l’espèce intelligible, à l’exception des relations mutuelles entre ce qui produit et ce qui est produit. Il découle de cela que le Verbe de Dieu est semblable au Père, qu’il est de la même substance, de la même nature que le Père numériquement.

Le deuxième argument, on le tire de ce que le Verbe est appelé Dieu. Car, en cet endroit, le Verbe de Dieu qui est le Christ est expressément appelé Dieu, et, sans doute possible, le même Dieu que le Père. Car saint Jean, dans tout ce chapitre, recommence une phrase avec le dernier mot de la phrase précédente. Il dit d’abord : au commencement était le Verbe. Pui, il ajoute : et le Verbe était auprès de Dieu. Comme tu le vois, il met le même mot à la fin de la première phrase, et au commencement de la deuxième. De la même manière, parce qu’il avait dit dans la seconde : « et le verbe était auprès de Dieu », il dit dans la troisième « et Dieu était le Verbe ». Il est dit, là, qu’est Dieu et celui auprès de qui était le Verbe, et celui qui était lui-même le Verbe. Il est permis d’observer la même chose dans ce qui suit : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.

Le troisième argument est dans les mots suivants : « tout a été fait par lui ». Il s’ensuit donc, comme le déduit saint Augustin (1 de la trinité, chapire 6) que le verbe n’a pas été fait, qu’il n’est donc pas une créature, et qu’il est donc un seul Dieu avec le Père. Car il n’y a que Dieu et les créatures qui existent.

Mais les ministres transylvaniens ont une réponse toute prête. (livre 2, chapitres 3 et 11), Ils disent que le Verbe, en cet endroit, signifie le Christ homme; qu’on le dit Verbe parce qu’il nous a annoncé les paroles de Dieu. Et voici ce qu’ils avancent comme preuve de leurs dires. Quand on lit « le Verbe s’est fait chair », on a dans le grec egeneto (est devenu), ce qui signifie était ou fut. Car on dit dans le même chapitre : « il fut un homme envoyé de Dieu, », et c’est encore le mot egeneto que nous trouvons. On retrouve encore le même mot dans Luc : « qui a été un prophète » : toujours egeneto. Le sens n’est donc pas que le Verbe a été fait ou est devenu homme par l’incarnation, mais que ce Verbe, dont ont dit tant de choses sublimes, n’est rien d’autre que de la chair, c’est-à-dire un homme quelconque. Comme on dit que saint Jean est une parole, pas parce qu’il est une voix incarnée, mais parce qu’il est un homme qui crie dans le désert.

Au deuxième argument tiré de la citation, Franciscus David (dispute 9. alb) et les ministres transylvaniens (livre 2, chap 11) répondent que c’est à bon droit que le Christ est appelé Dieu, mais qu’il n’est pas le même que le Père. Car, si on dit, là, que le Verbe était auprès de Dieu, ce n’était surement pas auprès du Père qu’il était. Car si le mot Dieu signifiait Père, on dirait, en affirmant que le Verbe était Dieu, que le Verbe était le Père. Et à l’argument tiré de « tout a été fait par lui », ils répondent qu’il faut entendre ce tout de la réparation effectuée par le Christ, qu’on a coutume d’appeler une nouvelle création. 2 Cor 5 : « Si donc il y a dans le Christ une nouvelle créature, les choses anciennes sont passées, voici que tout est fait nouveau ». Ephésiens 1 : « Tout instaurer dans le Christ, ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre » Et au chap 2 : « Nous sommes sa créature, créés que nous sommes dans le Christ Jésus dans nos bonnes œuvres ». Mais ils se trompent. D’abord, l’idée qu’ils se font du Verbe est semblable à l’erreur des Eunomiens, que saint Cyrille a réfutée (livre 1 sur Jean, chapitres 4 et 7). Que disait donc cet Eunome ? Le Verbe qui est le Christ, n’est pas quelque chose d’éternel en Dieu ou de subsistant, mais quelque chose de créé. On le dit verbe parce qu’il est semblable au verbe intérieur, et comme son image, et parce que, écoutant les paroles de Dieu, il nous les a fait connaître.

Je vais réfuter l’erreur de l’un et l’autre. D’abord, parce que ce Verbe qui s’est fait chair, était Dieu, et le Dieu créateur de toutes choses. Il n’était donc pas créé. Ensuite, parce que ce Verbe était au commencement auprès de Dieu, avant que le monde ait été fait. Et jamais, dans l’Écriture, on ne dit qu’il a été fait. Enfin, si le Christ n’était que l’image de ce Verbe interne éternel qui est en Dieu, il n’aurait pas pu dire (Jean 10) : moi et le Père nous sommes une seule chose, mais moi et le Verbe nous sommes une seule chose. Il n’aurait pas pu dire non plus (Jean 14) : celui qui me voit voit le Père, mais voit le Verbe. Pour en lire davantage, voir saint Cyrille au lieu cité.

Au sujet de l’argument tiré du mot grec egeneto (devenu), je réponds que ce mot est ambigu, et tellement qu’il signifie plutôt « devenir ». Comme on le voit dans Jean 2 : « on fit des noces (egeneto) ». Et au chapitre 1 : « et le monde a été fait par lui (egeneto). » Et plus bas, « devenu de l’eau vive ». Dans cette phrase, le mot egeneto signifie devenir, non être. Et le sens du mot egeneto apparait par le contexte. Car si le Verbe était avant la création du monde, il était surement avant la chair. Le verbe n’était donc pas chair quand il assuma la chair, mais c’est après qu’il a été fait chair. Deuxièmement, si saint Jean avait voulu dire « être » et non « devenir », il n’aurait pas dit « fut », mais « est », ou « était ». On dit « fut » uniquement de ce qui a été autrefois, et qui n’est plus maintenant. Or, le Christ est, maintenant, chair. Troisièmement, parce que les pères grecs (saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, Théophylactus, Euthymius) avaient une connaissance parfaite du sens réel des mots grecs, et ils ont tous traduit « a été fait », comme Érasme lui-même, et comme on le trouve dans les bibles de Vatable, que nos adversaires ont en grande estime.

Quant au second argument, saint Jean, comme nous l’avons déjà dit, dans ce chapitre, commence une nouvelle phrase avec les mots qui finissent la phrase précédente. C’est a ainsi que le mot Dieu est écrit deux fois avec la même signification. Et le sens est : le Verbe était auprès de Dieu, c’est-à-dire auprès du Père qui est Dieu, et Dieu était le Verbe. C’est-à-dire, ce même Dieu était aussi le Verbe. Ou, comme d’autres veulent, qui font de Dieu un prédicat et du Verbe un sujet : et le Verbe était ce même Dieu. Il importe peu que dans « auprès de Dieu », on trouve l’article « ton », et que dans « et le Verbe était Dieu », on ne trouve pas cet article. On se souvient qu’Origène usait de ce subterfuge pour conclure que le Père était plus grand que le Fils. Car, comme le note saint Jean Chrysostome (homélies 3 et 5 sur saint Jean), il arrive souvent que le mot Dieu, pris au sens de Père, n’a pas l’article (le to) : « Il fut un homme envoyé par Dieu. » Et plus bas : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ». Et il arrive même que le mot Dieu, pris au sens de Fils, soit précédé de l’article. (1 Jean, 5) : « Celui-ci est le vrai Dieu ». Et à Tite 2 : « L’avènement de la gloire du grand Dieu ».

Et quant à « tout a été fait par lui », je dis d’abord que l’explication des adversaires est tellement neuve qu’elle n’est venue dans la tête d’aucun des anciens. Il est facile de s’en rendre compte en lisant Origène, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Augustin, Théophylactum, Bède le vénérable, Rupert, Euthymius sur Jean. Je dis ensuite, qu’on ne doit pas entendre l’Écriture de façon métaphorique à notre fantaisie, mais seulement quand l’Écriture elle-même nous en donne l’occasion. Autrement, il serait facile de corrompre toutes les Écritures. Et on pourrait, pour une raison analogue, soutenir que dans le chapitre 1 de la Genèse, ce n’est pas la création qui est décrite, mais la révocation des choses. Ne nous contredisent pas les exemples allégués, car, en eux, il est clairement fait mention d’une rénovation, comme le constatera le lecteur. Mais ici, on dit simplement : « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait ». Je dis, enfin, que même si ce texte pouvait avoir l’un et l’autre sens, les adversaires ne pourraient pas prouver qu’on doive l’entente de la rénovation plutôt que de la première création. Car les raisons qu’ils apportent pour le prouver ne tiennent pas debout.

Voici en quoi consiste leur première preuve. Ils disent qu’il ne s’agit pas de la création, car, quand le monde a été créé, le Christ n’était pas encore né. Mais nous nions qu’il n’était pas déjà né de Dieu le Père, même s’il n’était pas encore né d’une mère. Quand les adversaires s’accordent d’avance ce qu’ils doivent prouver, ne font-ils pas une pétition de principe ? Ils disent ensuite que c’est au Père que l’Écriture attribue l’œuvre de la création. Mais, pas seulement au Père, au Fils également. Proverbe 8 : « J’étais avec lui disposant tout ». Et saint Jean, chap 1 : « Et tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui ». C’est comme s’il disait : tout n’a pas été fait par le Christ, mais seulement les choses qui se rapportaient à sa mission. Voilà les seules choses qu’il a faites. Mais cette restriction est ridicule. Car c’est comme s’il disait : toutes les choses faites par lui ont été faites par lui. Non, ce n’est pas cela qu’a dit saint Jean : « sans lui, rien n’a été fait de ce qui a été fait ». C’est-à-dire aucune chose n’a été faite sans avoir été faite par lui. Saint Jean ajoute cela à cause du Saint-Esprit, pour qu’on ne pense pas qu’il doive être inclus dans les choses qui ont été faites par le Verbe. Ajoutons que cette lecture du texte est probablement celle qu’adopte saint Augustin, pour lequel les mots « qui a été fait » n’appartiennent pas à la phrase précédente mais à la suivante. Ce qui donne : toutes les choses ont été faites par lui, et sans lui, rien n’a été fait. Ce qui a été fait avait la vie en lui, et la vie était la lumière des hommes. Saint Augustin sabote ainsi l’argument de notre adversaire. Faudra-t-il, pour des raisonnements captieux et fallacieux laisser tomber l’explication donnée par tous les Pères ?

Je dis en quatrième lieu que ce texte est expliqué par ce qui suit : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu ». Car nous avons ici que ce monde qui n’a pas connu le Christ a été fait par lui. Or, si la fabrication du monde n’était pas une création, mais une rénovation, il serait faux de dire que ce monde ne l’a pas connu, puisque la rénovation se fait par la foi et par la connaissance du Christ. Mais ils répondent avec entêtement que le sens est : Il était dans le monde, c’est-à-dire le Christ homme cohabitait avec les hommes, et le monde ne l’a pas connu, c’est-à-dire que ces hommes, au début, ne le connaissaient pas. Et le monde a été fait par lui, c’est-à-dire qu’il a enseigné aux hommes et qu’il en a fait de nouvelles créatures. Voici ce qu’on peut dire là contre. Les adversaires changent l’ordre des mots, car ils veulent d’abord que le monde ne l’ait pas connu, et que ce soit après cela qu’il ait été fait. Mais l’évangéliste dit d’abord que le monde a été fait par lui, et ce n’est qu’après qu’il note l’ingratitude du monde en disant : et le monde ne l’a pas connu. De plus, dans les Écritures, le monde signifie ou la substance du ciel et de la terre (Eccls 3), (« il livra le monde à leur dispute ») ou les hommes impies, amateurs du monde (Jean 12) : « le prince de ce monde sera chassé. » Jean 17 : « Je prie pour eux, non pour le monde ». Donc, quand on dit que le monde a été fait par lui, ou on donne au monde le sens de ciel et de la terre, comme l’expliquent les Pères, ou le sens sera : par le Christ ont été faits tous les hommes impies, ce qui est un énorme blasphème, quand on entend le mot monde au sens d’impies. Ce monde-là le Christ ne l’a pas fait, mais il l’a détruit, pour faire une nouvelle créature.

La quatorzième citation se trouve dans l’épitre aux Colossiens 1 : « En lui, ont été formées toutes les choses qui se trouvent dans le ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles, comme les trônes, les dominations, les principautés, les puissances; toutes les choses ont été créées par lui et en lui, et il est avant tous, toutes les choses créées sont en lui, il est, lui, avant toutes choses, et toutes choses demeurent en lui ». Ce texte est plus clair que le précédent, car il explique quelles sont toutes ces choses que le Christ a créées et qu’il conserve. Et on dit que ce sont absolument toutes les choses terrestres et célestes, jusqu’aux anges les plus sublimes. On peut en déduire que le Christ n’est pas une créature, mais le vrai Dieu.

Les transylvaniens trouvent quand même moyen de répondre (livre 2, chap 12) ainsi que Franciscus David (dispte 7, alb). Ils prétendent que, dans tout ce chapitre, on appelle création la réparation spirituelle qui a été faite par le Christ. Ils donnent comme première preuve que c’est ainsi que l’explique Procopius au chapitre 1 de la Genèse, page 39. Ils disent ensuite que saint Paul enseigne que ce n’est pas le ciel et la terre que le Christ a créés, mais les choses qui sont dans le ciel et sur la terre, c’est-à-dire les anges et les hommes qu’on dit qu’il a créés quand il les a pacifiés et réconciliés entre eux.

Au contraire. Tous les interprètes voient dans ce passage la première création. Voilà pourquoi, après avoir fouillé toutes les bibliothèques, nos adversaires ne purent trouver qu’un seul auteur du nom de Procopius, meilleur rhéteur que théologien, qui n’a pas commenté cette épitre, mais qui, en écrivant sur la genèse, a cité, pour illustrer son propos, une phrase de cette épitre, sans tenir compte ni de ce qui précédait ni de ce qui suivait. Et pour qu’ils ne se glorifient pas d’avoir trouvé un complice dans leur erreur, il est à noter que le même Procopius, dans le folio précédent, quand il expliquait : « faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » a anathématisé ceux qui niaient les trois personnes d’une même essence. Et un peu après, il ajouta : « Le Christ a revêtu la chair humaine pour rétablir et guérir l’homme qu’il avait créé. » Donc, quand un peu après, il dit que, selon les Colossiens, toutes les choses ont été créées dans le Christ, et quand il explique le mot instaurare, il veut dire que le Christ a restauré ce qu’il avait créé avant.

Je le prouve ensuite par ce qui précède. Car, il avait dit que le Christ est le premier né de toute créature, c’est-à-dire qu’il a d’abord été engendré par le Père, avant la création d’aucune chose, comme l’expose correctement saint Jean Chrysostome. Et pour le prouver, il ajoute : « Car en lui sont formées toutes les choses ». Comme si former signifiait restaurer ! Paul ne prouverait rien, car on ne peut pas raisonner ainsi : il a restauré toutes les créatures, donc il a été avant toutes les créatures. Car combien de fois des architectes n’ont-ils pas restauré des édifices qui avaient été construits plusieurs années avant leur naissance ? Donc, pour prouver correctement que le Christ a été le premier né de toutes les créatures, il n’est pas nécessaire de traduire instauravit par restaurer, mais il suffit de le traduire par créer.

On raisonne, en troisième lieu, d’après ce qui suit. Car, après que saint Paul eut dit que tout avait été créé par le Christ, il ajouta un autre titre au Christ en disant qu’il est la tête de l’Église et le premier né d’entre les morts, qu’il a tout instauré par lui-même, et que, par sa croix, il a établi la paix entre les anges et les hommes. À moins qu’on fasse de saint Paul quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il dit, et qui répète toujours la même chose, il faut reconnaître que dans la première partie du chapitre, il traitait de la création, et dans la deuxième de la réparation. Quatrièmement, je le prouve pas le contexte. Car, il dit que tout a été créé par le Christ, même les trônes et les dominations, Mais les anges ne furent pas rénovés par le Christ, eux que le péché n’avait pas vieillis. Il est vrai qu’on dit qu’ils ont été pacifiés avec les hommes, mais pacifier ne signifie pas former ou créer, et on ne peut tirer de cela aucun exemple de l’Écriture.

Il ne faut pas voir comme une objection le texte suivant de saint Paul aux Éphésiens 1, ou il est dit que tout a été instauré par le Christ, tout ce qui est dans le ciel, et tout ce qui est sur la terre. Car le mot grec (anaxefalaiousthai) signifie récapituler, et le sens est : Dieu a voulu unir les anges et les hommes sous une seule tête, le Christ. Et si nous acceptions le mot latin instaurare (restaurer) dans son sens propre, le sens serait alors : Dieu a voulu restaurer dans les cieux par le Christ, non les anges eux-mêmes, qui n’avaient pas besoin de restauration, mais le nombre diminué des anges par la chute des démons, comme l’explique saint Augustin (Enchir chap 61, et 62) où il dit que le Christ n’est pas mort pour les anges. Et, au chapitre 108, il dit que les hommes n’auraient pas eu besoin du Médiateur et de son sang, si Adam n’avait pas péché. Mais ce qu’on dit ici c’est que les anges ont été faits et créés par le Christ. Il s’agit donc de la vraie création, non de la réparation.

La quinzième citation vient de l’épitre aux Hébreux 1, où il est dit du Fils : « Par qui il a fait aussi les siècles ». Et, plus bas : « Toi, Seigneur, au début tu as fondé la terre, et les cieux sont les œuvres de tes mains ». Voilà ici exprimé le plus clairement du monde ce que requéraient nos adversaires dans les deux textes précédents, à savoir que le Christ ait fait le ciel et la terre, et que, en conséquence, il n’est pas une créature, mais l’unique créateur avec le Père. Les ministres transylvaniens (livre 1, chapitre dernier) et Franciscus David (dispute 3, Alb) répondent que, par siècles, il faut entendre les nouveaux siècles, c’est-à-dire la réparation du genre humain. J’ai à répliquer à cela, qu’en expliquant, au chapitre 11, ce que c’était que faire les siècles, saint Paul, a dit : « Nous comprenons par la foi que les siècles ont été modelés sur la parole de Dieu, pour que les choses visibles viennent des invisibles ». Passage qu’on ne peut entendre que de la première création des cieux. Voir plus haut, chapitre 4.

[13 mai 2017 fin]

[24 mai 2017 début]

CHAPITRE 7 : 4e catégorie : les noms du vrai Dieu

Le premier nom divin est Dieu, duquel on peut tirer un argument qui n’est pas de peu de poids. Car l Écriture n’a coutume d’appeler Dieu que le vrai Dieu, comme saint Irénée le note (livre 3, chap 6) : « Ni le Seigneur, ni l’Esprit Saint, ni les apôtres n’ont donné le nom de Dieu, à qui n’était pas dieu. Ils n’ont employé ce mot que pour le vrai Dieu ». Et dans le chapitre 8 : « Une fois réfutée leur calomnie, il est facile de montrer que jamais les prophètes ou les apôtres n’ont donné le nom de Dieu ou de Seigneur à d’autre qu’au seul et vrai Dieu ».

Érasme (au chapitre 5 de son commentaire sur la lettre aux Éphésiens), note que c’est « le Père qu’il faut entendre à chaque fois qu’on emploie le mot Dieu absolument ». Cette remarque d’Érasme est fausse, comme on le verra bientôt clairement. Mais, il me plaît de noter sa pensée pour établir solidement, même avec le témoignage d’un adversaire, que le mot Dieu absolument pris, ne convient qu’au vrai Dieu. Mais même sans le témoignage de saint Irénée et d’Érasme, ce mot parle par lui-même. Car, comme il n’y a rien que l’Écriture ne répète plus souvent que l’existence d’un seul Dieu, ne se contredirait- elle pas elle-même si elle donnait absolument ce nom non seulement au vrai Dieu, mais à n’importe lequel autre dieu ? Isaïe 9 : « Son nom sera appelé admirable, Dieu, fort etc. » Saint Jean, 20, ou saint Thomas s’exclame : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ». Les actes des apôtres 20 : « Prenez soin de vous et de tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis les épiscopes, pour régir l’Église de Dieu qu’il a acquise par son sang. » Romains 9 : « Le Dieu qui est au-dessus de tout ». Apocalypse : « Seigneur Dieu tout puissant qui était, qui est, et qui viendra ». Saint Jean 1,3 : « C’est en cela que nous avons connu la charité de Dieu, parce qu’il a déposé son âme pour nous ». Comment donc n’est-il pas le vrai Dieu celui qui est si souvent présenté absolument dans les Écritures ? Et comment concilier le fait qu’on appelle le Christ Dieu absolument, avec ce qui est dit dans l’Exode 20 : « Vous n’aurez pas de dieux étrangers devant moi » ? Et aux Corinthiens 1, 8 : « Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu. » Comment peut-on dire tout cela si le Christ n’est pas un seul Dieu avec le Père ?

Un autre nom, et qui est très propre à Dieu, est celui que les Grecs appellent le tétragmaton. C’est ce que nous lisons dans Exode 15. On le traduit en latin par son nom tout-puissant. Mais en Hébreu, ce n’est pas le mot tout-puissant que nous avons, mais ineffable. Les transylvaniens sont tellement persuadés que ce nom seul convient à Dieu qu’ils affirment (livre 1, chap 7) qu’il appartient en propre à Dieu le Père; et que les autres noms comme Elohim, Sadai, Adonai sont donnés aussi au Christ, aux anges, et aux choses créées. Nous avons donc à prouver que le nom qui n’appartient qu’à Dieu convient parfaitement au Christ. Jérémie, chapitre 3 : « Et je susciterai David, juste germe, et il règnera en roi, et il sera sage ». Et plus bas : « Et voici le nom qu’on lui donnera : Seigneur, notre juste ou notre justice ». Personne ne nie que cela ne se rapporte au Christ.

Mais les rabbins répondent que ce passage ne parle pas du Christ, mais du temps du Christ. Il signifierait donc qu’à cause du Christ lui-même, les hommes connaîtront que le Seigneur Dieu est notre justice. Comme l’Exode 13 le dit : « Moïse a dressé un autel, et a invoqué son nom : Seigneur mon exaltation ». Et dans Ezech à la fin : « Et on donnera pour nom à Jérusalem : le Seigneur est là ».

Mais il est facile de réfuter tout cela. Car, il est vrai qu’il ne fallait pas appeler le Christ « Seigneur notre justice », comme si ce nom lui appartenait en propre. Mais, on déduit quand même de ce passage, qu’il est vrai Seigneur (mot hébreu), car c’est de lui, non du Père, qu’il est dit « Seigneur notre justice ». C’est lui, en effet, qui a satisfait pour nous à la justice divine. C’est pourquoi on dit dans Isaïe 53 : « Dans sa science, mon serviteur justifiera plusieurs. » Et 1 Cor 1 : « Qui a été fait pour nous sagesse et rédemption ». De plus, ni l’autel ni Jérusalem n’ont droit à ce mot au sens propre. Mais le Christ en reçoit le nom dans Isaïe 40 : « Voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur ». Que le mot hébreu soit bien Seigneur, et que ces mots s’appliquent à saint Jean-Baptiste, tous les évangélistes l’attestent (Matt 3, Marc 1, Luc 1, Jean 1). Et le Christ est souvent appelé de ce nom dans plusieurs passages d’Isaïe, de Zacharie et des psaumes, expliqués dans la première et la deuxième catégories d’arguments.

Il y a, en plus, le nom qui a été déduit du passage de l’Exode 3 : « je serai celui que je serai », ou, comme on le traduit, « je suis celui qui suis ». Car, une fois ajoutée la lettre formatrice d’un nom propre, le iod, on obtient (mot hébreu), mot qui signifie proprement celui qui est la source de l’être, et qui, ne recevant pas l’être des autres, donne l’existence à toutes choses. Voilà pourquoi il y en a qui enseignent que ce verbe, s’il faut à tout prix le conjuguer, sera mieux rendu par le mot ihie, c’est-à-dire « sera ». C’est ainsi (mot hébreu) qu’on peut le lire plutôt que par le mot Jéhova qui a été inventé récemment. Et nous voyons qu’on dit du Christ ce que ce nom signifie. Donc, ce nom lui-même lui convient. On dit dans l’Apocalypse 1, 4, et 11 : « Qui est, qui était et qui viendra ». Et dans Jean 13 : « Je vous le dis d’avance avant que cela n’arrive, pour que vous croyiez que je suis ». Dans la version des septante, ce mot est toujours rendu par kurios, et dans la traduction de saint Jérôme, par Seigneur. Or, les évangélistes donnent au Christ le nom de Seigneur au sens propre. Et lui-même se le donne à lui-même : « Vous m’appelez maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis ».

Le Très-Haut. Nom qui appartient au seul vrai Dieu. Psaume 82 : « Tu es le seul Très-Haut sur toute la terre ». Mais les transylvaniens prétendent que c’est ce nom qui distingue le Père du Fils et du Saint-Esprit, et qui en fait le seul vrai Dieu. C’est exactement ce que disaient autrefois les ariens, au témoignage de saint Jérôme, dans son commentaire du psaume 86. On constate pourtant que ce nom a été attribué au Christ par David, dans le psaume 86 : « Un homme est né en elle, et c’est le Très-Haut qui l’a fondée » C’est au Fils qu’attribuent ce passage saint Jérôme, saint Augustin et les autres commentateurs. Zacharie attribue au Christ le même nom, Luc 1, au témoignage de Bède le vénérable; et les paroles parlent suffisamment par elles-mêmes : « Toi, enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu iras avant lui devant la face du Seigneur pour préparer ses voies. » Saint Jean est présenté ici comme prophète du Très-Haut, parce qu’il le précèdera pour lui préparer la voie. Il a marché devant le Christ, devant nul autre.

De plus, comment est-il donné au Christ un nom au-dessus de tout nom (comme saint Paul le dit aux Philippiens 2) si on ne peut pas lui donner le nom de Très-Haut ? Le même Paul écrit aux Romains 9 : « De qui est le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu, ». Cela peut-il signifier autre chose que le Christ est le Dieu Très-Haut ? Seul le Très-haut est au-dessus de tout.

Invisible.

Nom tout à fait propre au vrai Dieu. Car, même si dans le symbole nous disons que Dieu est le Créateur des choses visibles et invisibles, ce nom n’est quand même attribué qu’à Dieu. Timothée 1 : « À l’invisible, au seul Dieu, honneur et gloire ! » Et au chapitre 6 : « Qui habite une lumière inaccessible ». Voilà pourquoi les transylvaniens n’attribuent ce nom qu’au seul Père (livre 2, chapitre 5). Ainsi que les ariens d’autrefois, d’après saint Augustin (livre 3 contre Maximin, chapitre ultime). Et il est tout à fait vrai que seul Dieu est invisible, parce qu’il ne peut être vu que s’il se manifeste lui-même. Car les anges, bien qu’ils soient invisibles pour nous, ne peuvent pas se cacher aux autres anges et à Dieu. Mais le Fils est invisible absolument parlant, comme le Père. Car on dit en Matt 11 : « Personne n’a connu le Fils si ne n’est le Père, et personne n’a connu le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler ». Et aux Colossiens 1 : « L’image du Dieu invisible ». Même si le mot invisible est au génitif dans le grec, il n’en est pas moins dit image du Dieu invisible, parce que cette image elle-même est invisible. Étant semblable à l’exemplaire, elle est donc telle qu’il est. Apocalypse 19 : « Car il a un nom écrit que nul ne connait à part lui, et son nom est Verbe de Dieu ». Le Verbe de Dieu est donc quelque chose d’indivisible, du fait qu’il est seul à savoir ce que cela signifie, sans exclure pour autant le Père et le Saint Esprit, qui ont la même essence que Lui.

Il y a un autre nom qui est propre à Dieu, celui de Dieu de gloire, ou même de roi de gloire. Car le Dieu de gloire (actes 7) qui est apparu à notre Père Abraham, tous comprennent que c’est le Dieu d’Israël. Or, dans 1Corinthiens 2, il est dit du Fils : « S’ils l’avaient connu, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire ». Et, dans le psaume 33 : « Enlevez vos portes principales, élevez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera ». Saint Justin applique ce passage au Christ dans son dialogue avec Triphon, saint Jérôme dans son chapitre 2 sur Zacharie, saint Ambroise dans son livre 4 de la foi, chap1, saint Augustin et les autres qui ont interprété ce psaume.

Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Ce nom n’est attribué, lui aussi, qu’au seul vrai Dieu. 1Timothée 6 : « Qui seul est puissant, roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Or, on dit du Fils dans l’Apocalypse : « L’Agneau les vaincra, parce qu’il est roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Et au chapitre 19 : « Sur la jambe il a écrit roi des rois et seigneur des seigneurs. » Enfin, les transylvaniens attribuent au Père seul les mots un, vrai, seul, grand, père de tous. Car, au Deutéronome 6, il est écrit : « Le seigneur ton Dieu est un Seigneur unique ». Et en Jean 17 : « Pour qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu ». Deutéronome 32 : « Comprenez que je suis seul, moi, c’est-à-dire le Seigneur. » Job 36 : « Voici le grand Dieu qui triomphe de notre science ». Malachie 2 : « N’y a-t-il pas un seul Père de nous tous ? »

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