Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 321)
On peut déduire de cet élégant aphorisme, trois choses dignes de mention. La première : les choses qui sont faites par les mauvais instruments sont permises et ne sont pas permises pour la même raison. Car, les choses qui sont faites par les instruments mauvais en tant qu’instruments actifs, ne sont pas faites par Dieu, mais sont permises par Dieu. Car, Dieu ne permet pas les péchés, mais les condamne, comme le dit la fin de cet aphorisme. Mais sont des péchés ceux qui sont faits par des instruments mauvais, en tant qu’ils sont actifs, comme le veut l’aphorisme 21. Donc, les mêmes œuvres sont pour la même raison permises et non permises. Il s’ensuit, en second lieu, que, pour la même raison, elles sont des péchés et non des péchés. Car, Dieu ne permet pas les péchés mais les condamne, comme l’enseigne l’aphorisme 31. Mais, il permet les œuvres qui se font par de mauvais instruments, en tant qu’ils sont actifs, comme l’enseigne le même aphorisme. Donc, les mêmes œuvres, sont, pour la même raison des péchés et non des péchés.
Il s’ensuit, en troisième lieu, que les instruments mauvais, en tant qu’ils sont actifs, opèrent malgré Dieu, et sans que Dieu le sache. S’il l’ignore, c’est donc sans qu’il le sache, que les instruments de Dieu accomplissent leurs œuvres. S’il le sait, ou il consent, ou il répugne ou il permet. On ne peut pas imaginer un quatrième membre, car celui qui permet est à mi chemin entre celui qui consent et celui qui interdit. Voilà pourquoi saint Augustin (dans son enchiridion, chapitre 95), écrit que rien ne peut se faire sans que Dieu ne le fasse lui-même ou le permette. Car rien ne peut se faire de ce qui répugne à Dieu, c’est, croit-il, quelque chose qui est hors controverse. Et, par l’ aphorisme de Bèze, les choses qui se font par les mauvais instruments, tout actifs qu’ils soient, se font sans l’agir et la permission de Dieu, parce qu’elles sont des péchés, et que Dieu ne fait ni ne permet des péchés. Donc, ces choses répugnent à Dieu , qu’il les ignore ou qu’il s’y oppose.
CHAPITRE 4
De la sentence de Calvin, de Zwingli et de Bèze, on a raison de déduire que Dieu est l’auteur des péchés que nous commettons.
Après avoir exposé la sentence de Zwingli, de Calvin et de Bèze sur la cause du péché, de la part de Dieu, nous prouverons qu’on peut en déduire à bon droit que Dieu est l’auteur du péché, même s’ils ne peuvent pas supporter eux-mêmes l’horreur d’un tel blasphème. En effet, ils n’osent pas l’affirmer ouvertement, et ils le réfutent même souvent. Pour que la dispute soit plus claire, et pour qu’elle mette plus en lumière l’impiété des adversaires, je démontrerai que s’ensuivent de leur sentence quatre absurdités blasphématoires. La première. Dieu est vraiment et proprement l’auteur des péchés qui se font par les hommes. La seconde. Dieu pèche vraiment et proprement. La troisième. Dieu seul pèche vraiment. Et la quatrième. Si on niait cela, la sentence des libertins serait vraie , qu’il n’existe de péché que la fausse opinion. Ce qui nous fait comprendre que ce dogme archi absurde des libertins, qui a été réfuté par ce même Calvin, est un rejeton qui vient de la doctrine de Calvin, comme de sa racine.
Venons-en au premier point. Dieu ( selon la sentences de nos adversaires) pousse les hommes à pécher, et les force ainsi à pécher. Car, c’est ce qu’écrit Zwingli (dans son sermon sur la providence, chapitre 6 ) : « Que personne ne dise qu’un voleur est innocent, du fait qu’ il a agi sous l’impulsion de Dieu. Car, il a péché contre la loi. Mais, tu répliqueras qu’il a été forcé de pécher. J’admets qu’il a été contraint, mais pour que l’un soit transféré au ciel, et l’autre assigné à la croix.» Zwingli avoue, là, que le voleur de grand chemin est forcé par Dieu à commettre un homicide pour que celui qui est tué par le larron soit transféré au ciel, et que le larron soit condamné par le juge au supplice de la croix. Ce sont ses propres paroles.
Calvin (livre 1, chapitre 18, verset 4), écrit : « C’est par une juste impulsion de Dieu que l’homme fait ce qu’il ne lui est pas permis de faire.» Et plus haut (chapitre 17, verset 11), il disait que les impies sont forcés par Dieu, comme par des éperons, à concevoir et à exécuter le mal. Or, celui qui pousse et force quelqu’un à faire une œuvre quelconque est l’auteur primaire de cette œuvre, comme le pensent tous les êtres humains de tous les pays. Et la lumière naturelle de notre intelligence ne nous permet en aucune façon de le nier. Donc, de la par la sentence de nos adversaires, Dieu est l’auteur premier des péchés qui sont commis pas les hommes.
De plus, de par la sentence de nos adversaires, Dieu commande à satan et aux impies de concevoir et d’effectuer des maléfices. Tous les hommes de tous les pays tombent d’accord pour dire qu’une action appartient plus à celui qui l’ordonne qu’à celui qui l’exécute. Donc, les maléfices de satan et des impies appartiennent plus à Dieu, en tant qu’auteur, qu’à satan et aux impies. Quand les impies pèchent, ils sont des instruments de Dieu, comme Calvin et Bèze l’attestent souvent dans lieux cités. Or, celui qui se sert d’un instrument est l’auteur premier de l’œuvre qu’il fait par un instrument. Donc, de par la sentence de Calvin et de Bèze, Dieu est l’auteur premier de tous les péchés.
Ensuite, Dieu a voulu et décrété de toute éternité que le premier homme tombe dans le péché, non avant la prévision de la détermination de la volonté humaine, mais par le seul bon plaisir de Dieu, comme Calvin l’enseigne (au livre 2, chapitre 23, sur la prédestination, passages déjà cités par nous). Or, si Dieu avait permis au premier homme qu’il reste debout ou tombe d’après la libre décision de sa volonté, au lieu de lui avoir procuré efficacement de tomber, ce décret aurait pu facilement être frustré. Il fut donc nécessaire que Dieu procure efficacement la chute du premier homme. Et c’est pour cela qu’il a mis dans le premier homme la nécessité de pécher. Ce que Calvin admet volontiers dans les lieux cités. Or celui qui procure efficacement la chute à quelqu’un doit être appelé le véritable auteur de cette chute, à moins de vouloir nous mettre à dos la lumière elle-même de la nature humaine. Donc, de par la sentence de Calvin, on peut et on doit dire que Dieu est le véritable auteur du péché commis par le premier homme.
Par une simple distinction, Calvin et Zwingli semblent éluder, sans difficulté, ces arguments composés en partie avec des citations de nos adversaires , et en partie avec la lumière de la raison humaine et la confession de tous les peuples. Ils admettent que Dieu pousse et force les impies à concevoir et à effectuer des crimes. Mais ils ajoutent que ces actions criminelles ne sont pas des crimes dans la mesure où elles ont été faites sous l’impulsion et sous l’ordre de Dieu, mais uniquement dans la mesure où elles procèdent de la mauvaise volonté des impies. Voilà pourquoi ce n’est pas Dieu qui est l’auteur des crimes des impies, mais ce sont les impies eux-mêmes. Pour une raison semblable, ils disent que Dieu commande aux impies de concevoir des crimes, et qu’ensuite Dieu procure efficacement la chute des hommes; que les œuvres des impies ne peuvent pas être appelées autrement que des péchés, en tant qu’elles procèdent d’un commandement de Dieu, et de la providence et de la motion divine; mais seulement en tant qu’elles sont faites par des instruments, c’est-à-dire, des hommes pécheurs.
Mauvaise est la volonté de l’homme qui choisit de commettre un crime, mais non la volonté de Dieu, qui veut qu’il choisisse de commettre ce crime. Pourquoi, dans la même œuvre, bonne est la volonté de Dieu , et méchante celle de l’homme, il en donne trois raisons. La première. Parce que, par le vice du premier homme, la nature humaine a été totalement corrompue. Mais cette raison n’explique rien. Car, le premier péché du premier homme, comme celui de satan, ne tire pas son origine d’une corruption préexistante de la nature, comme les adversaires le confessent. Ce qui nous permet également de réfuter une autre raison qu’on pourrait apporter pour prouver que Dieu n’est pas l’auteur du péché, à savoir, que Dieu ne l’a pas voulu en tant que faute, mais en tant que peine d’un autre péché. Car, cette raison ne peut pas s’appliquer au premier péché de l’homme ou de l’ange, car, comme le dirait Lapalisse, il n’y avait pas de péchés avant le premier péché. Nous nous demandons donc pourquoi, dans la même œuvre, la volonté du premier homme aurait été mauvaise avant la corruption de la nature humaine, et comment, avant une autre chute, la volonté de Dieu n’aurait pas été mauvaise.
Laissant donc tomber cette première raison, voyons quelle est la deuxième, qu’ils répètent en plusieurs lieux, jusqu’à nous en donner la nausée. Ils écrivent que la volonté de Dieu est bonne quand elle pousse à commettre des crimes, quand elle les commande, ou quand elle les procure et les accomplit par les impies comme par des instruments, parce que Dieu se propose une bonne fin. Car, Dieu veut que l’homme pèche pour avoir certaines personnes qu’il condamne justement et d’autres dont il a libéralement pitié, pour pouvoir ainsi, par la justice et la miséricorde, magnifier sa gloire. De plus, la volonté des impies est mauvaise, parce qu’ils se proposent une mauvaise fin dans l’œuvre qu’ils font sous le commandement, l’impulsion et la motion de Dieu. Cette œuvre, en effet, ils la font pour satisfaire leur libido, non pour procurer la plus grande gloire de Dieu.
Cette raison Zwingli la présente dans son sermon sur la providence, chapitre 6 : « Ce que Dieu fait, il le fait librement, exempt qu’il est de toute affection mauvaise, et donc sans péché. Comme l’adultère de David, qui appartient à Dieu en tant que son auteur, n’est pas plus un péché pour Dieu que pour un taureau qui charge un troupeau.» Calvin donne la même raison (dans le chapitre 17, verset 5, sur la prédestination de Dieu, page 946, et dans son instruction contre les libertins, chapitre 14), ainsi que Bèze, (dans sa réponse à Sébastien Castalion, lors de la réfutation de la deuxième calomnie, et dans ses aphorismes, comme nous l’avons vu plus haut). Mais, cette doctrine qui repose sur un fondement totalement erroné, peut être solidement réfutée par nous sans effort.
D’abord, la doctrine apostolique enseigne qu’il ne faut pas commettre du mal pour que du bien en résulte (Romains 3). Donc, ni une bonne intention ni une bonne fin conçue par l’âme ne peut faire en sorte que soit permis ce qui par soi est intrinsèquement mauvais. Autrement, on ne pourrait pas blâmer quelqu’un volerait pour faire l’aumône. Ni non plus celui qui, de son autorité privée, tuerait un homme, pour qu’il ne nuise pas aux autres par son exemple et ses actions. Tous ces gens-là se proposeraient une bonne fin. Si donc les vols, les homicides, et les adultères sont vraiment des péchés, et les auteurs de ces crimes justement punis, même s’ils ont fait ces crimes avec une bonne intention, comment pourrait-on excuser Dieu en prétextant que c’est dans une bonne fin qu’il a été l’auteur de ces mauvaises œuvres ? Il se trompe donc grandement l’adversaire.
Ce qui l’induit en erreur c’est qu’en constatant qu’une mauvaise intention vicie une bonne action, il en conclut faussement qu’une bonne intention bonifie une mauvaise action. Car bonum ex integra cause, malun ex quocum defectu. On pourrait traduire ainsi cet adage intraduisible mot à mot : pour être bien le bien doit l’être en entier, alors qu’un seul défaut rend une bonne chose mauvaise. Ce que personne n’ignore parmi ceux qui ont quelques rudiments de la morale philosophique.
Je demande ensuite aux adversaires : la mauvaise intention de l’homme vient-elle de Dieu , oui ou non ? Car, si Dieu est l’auteur de la mauvaise intention, il s’ensuit que Dieu est complètement et absolument l’auteur du péché. Car, comment ne serait pas l’auteur du péché celui qui non seulement est l’auteur de la mauvaise action, mais aussi de l’intention mauvaise, d’où l’action, selon les docteurs Calvin et Bèze, tient d’être mauvaise et d’être appelée proprement péché ? Mais que Dieu soit l’auteur de l’intention mauvaise, les adversaires ne peuvent pas le nier, à moins qu’ils veuillent militer contre eux-mêmes. Car, si Dieu, comme ils le veulent, incite les hommes à pécher, et qu’il n’y a pas de péché sans mauvaise volonté, il est forcé qu’il incite aussi à la mauvaise intention.
Et si, pour montrer sa miséricorde et sa justice, Dieu a décrété de toute éternité que l’homme pècherait, et si le péché n’est péché que s’il est fait avec une mauvaise intention, qu’il ne peut être vraiment remis que par la miséricorde, ou vraiment puni par la justice à moins qu’il ne soit un vrai péché, c’est-à-dire, à moins qu’il soit fait avec une mauvaise intention, il s’ensuit manifestement que Dieu a voulu de toute éternité et a statué de toute éternité que l’homme agisse avec une mauvaise volonté, et de cette façon, tombe. Et parce qu’un décret de Dieu ne peut pas être incertain, ni dépendre du libre arbitre de la créature, il fallait que Dieu procure efficacement que l’homme opère avec une mauvaise volonté, et ne soit pas moins l’auteur de la mauvaise volonté que de la mauvaise œuvre.
La troisième raison est celle de Zwingli qui nous enseigne que la raison pour laquelle, dans une œuvre mauvaise, la volonté de l’homme est mauvaise, mais celle de Dieu ne l’est pas, est que Dieu n’est sous aucune loi, mais que l’homme est sous la loi de la nature et de la loi de Dieu. Voilà pourquoi, au même instant la volonté de l’homme transgresse la loi et est mauvaise, et la volonté de Dieu est transgressée sans être mauvaise. C’est ainsi qu’il parle dans son sermon sur la providence, chapitre 6 : « Ce que Dieu fait n’est pas péché, car ce n’est pas contre la loi. Car, il n’est soumis à aucune loi, car, comme le dit saint Paul, pour les justes, il n’y a pas de loi. Donc, le même crime, comme l’adultère, ou l’homicide n’est pas un crime en tant qu’il a Dieu pour auteur, moteur, instigateur. Mais, en tant qu’il vient de l’homme, il est un crime. Dieu n’est tenu à aucune loi, mais l’homme est même damné par la loi.»
Et plus haut, (au chapitre 5) : « Quand Dieu rend transgresseur l’homme ou l’ange, il ne transgresse pas, et ne va contre aucune loi. Ce que Dieu fait n’est donc pas un péché, mais ce l’est pour l’homme et pour l’ange, car la loi les presse et les accuse. Il est permis à Dieu d’agir librement avec ses créatures, non moins que le père, avec les choses du père de famille ou que le potier avec la glaise. Quoi qu’il commande à la créature ou lui fait faire, il est si éloigné de pécher puisqu’il ne fait pas cela pour autre chose que pour un grand bien. Mais l’homme à qui une loi a été imposée, pèche même quand il y est poussé, car il opère contre la loi.»
Mais cette doctrine de Zwingli est auto répulsive, et est réfutée par la lumière du jour. D’abord, si (comme il le dit) Dieu pousse l’homme à commettre l’adultère, comme un artisan se comporte envers son œuvre, il veut donc que l’homme lui obéisse en faisant un adultère, comme un artisan veut que l’instrument lui obéisse pour faire une œuvre. Cette impulsion, ou incitation de Dieu est donc un précepte, une loi que l’homme est tenu d’observer, comme l’instrument est obligé de faire ce que lui fait faire l’artisan. Donc, l’homme qui est poussé par Dieu pour commettre un adultère prévarique, sans prévariquer contre la loi de Dieu. Il pèche donc sans pécher. Et en l’incitant à pécher, Dieu veut qu’il observe et n’observe pas la loi, qu’il pèche et ne pèche pas.
Ensuite, même si Dieu n’a aucune loi qui lui est imposée par un législateur supérieur à lui, sa sagesse est à lui-même une loi, (comme Zwingli l’enseigne au même endroit); et ce qui est pour nous une loi est pour lui une nature. Par sa sagesse et par sa nature, Dieu n’est donc pas moins tenu que les hommes à ne pas s’opposer à loi divine. Voilà pourquoi si Dieu poussait les hommes à faire des choses contraires à la loi éternelle, et donc à la sagesse et à la nature de Dieu, comme l’adultère, sa volonté serait mauvaise, cela répugnerait à la règle droite de la divine sagesse, et Dieu se nierait lui-même, ce qui ne peut se faire en aucune façon, comme le dit l’apôtre.
Troisièmement, aucune loi n’est imposée à Dieu, comme aucune ne l’est à un juste. Or, à un juste aucune loi n’est imposée qui le terrifie, parce qu’il sert son Dieu spontanément, et non pas parce qu’il ne pècherait pas s’il faisait quelque chose contre la loi. Car, dans Ézéchiel 18, le Seigneur atteste que le juste pèchera devra être condamné s’il fait ce qui est prohibé par la loi. À Dieu aucune loi n’est imposée parce que spontanément, de par sa propre nature, sa volonté est toujours conforme à sa sagesse. Non parce qu’il est permis à Dieu de se nier lui-même en commandant aux hommes ces choses qui répugnent à la loi éternelle, qui est sa sagesse et sa nature infinie.
Quatrièmement, Il ne peut en aucune façon se faire que, sur l’ordre de Dieu, l’homme fasse ce qui est interdit par la loi de Dieu, et que, en le commandant, Dieu ne soit pas l’auteur d’un crime, mais d’une œuvre. Car est-ce autre chose un crime qu’une action contraire à la volonté de Dieu ? Donc, comment Dieu n’est-il pas l’auteur d’une œuvre interdite pas la loi divine ? Et comment Zwingli peut-il dire que Dieu rend l’homme et l’ange transgresseurs de la loi si Dieu n’est pas l’auteur de la transgression, mais de l’œuvre seulement. Je ne parle pas de l’impiété qu’il y a à enseigner que les hommes sont punis par Dieu parce qu’ils font précisément ce que Dieu les force de faire. Nous pouvons donc conclure d’après les sentences de Calvin et de Zwingli que Dieu est l’auteur du péché, même s’ils le nient en parole.
CHAPITRE 5
Il s’ensuit de la sentence de Calvin et de Bèze que Dieu pèche vraiment et proprement
Il s’ensuit de la sentence de nos adversaires que Dieu non seulement est l’auteur du péché, comme nous venons de le prouver, mais qu’il pèche vraiment et proprement. Ce qui est un blasphème horrible que même les libertins n’osent pas proférer. Il faut donc savoir que pour que quelqu’un pèche vraiment et proprement , il n’est pas requis qu’il veuille le péché en tant que péché, c’est-à-dire qu’il élise la turpitude et la malice du péché, mais qu’il soit cause de l’action mauvaise, dans la mesure où la malice provient de cette action. Car, il n’y a personne qui veuille le mal pour lui-même, puisque le mal est en dehors de l’objet de la volonté, et qu’il n’a rien qui le fasse désirer ou choisir. Donc ce n’est pas la turpitude du péché que regardent tous ceux qui commettent des péchés, mais un bien quelconque, un avantage, un plaisir. Mais, on dit qu’ils pèchent vraiment et proprement, parce qu’ils recherchent le lucre et la volupté par une action à laquelle est annexée une turpitude; et parce qu’ils sont eux-mêmes la cause de cette action, non de n’importe laquelle façon, mais en tant que, de cette action, découle nécessairement de la turpitude. De là vient que la turpitude leur attribuée avec raison et en toute justice.
Trois choses sont requises pour qu’une turpitude découle d’une action, et en conséquence, trois choses sont aussi requises pour qu’on dise de quelqu’un qu’il pèche vraiment et proprement. La première. Que la loi répugne à une loi temporelle ou éternelle, positive ou éternelle. Car, comme nous l’avons enseigné dans le livre précédent à partir de l’Écriture et des Pères, le péché n’est rien d’autre qu’une prévarication de la loi. Personne donc n’osera nier que n’est pas mauvaise une action qui ne va contre aucune loi. Personne donc n’osera nier non plus qu’on doive placer comme première condition qu’une action qui engendre de la turpitude répugne à une loi. La deuxième. Cette action doit être faite par une cause libre. Voilà, en effet, la seule raison pour laquelle ne peuvent pas pécher les animaux, les bébés, les fous, ceux qui dorment.
La troisième. Pour qu’il y ait un péché, il ne faut pas seulement que quelqu’un viole la loi, ou agisse librement, mais aussi qu’il fasse quelque chose en tant que cause particulière, de sorte que l’action soit telle dans son espèce parce qu’elle procède de telle cause. Car, parce que la cause universelle est limitée et est déterminée par une cause particulière, et est, par elle-même, indifférente à telle ou telle action, on ne peut pas correctement dire que cette action est telle dans l’espèce parce qu’elle provient d’une cause universelle, mais plutôt parce qu’elle provient de telle cause particulière. Et parce que cette difformité que l’on discerne dans le péché est une conséquence de l’action, en tant qu’elle est dans son espèce, on ne peut pas référer cette difformité à la cause universelle, mais à la cause particulière.
Il est certain que quand naissent des monstres, chez les humains ou chez les animaux, personne ne dit que la cause de la monstruosité qui est un défaut de la nature doive être référée au ciel, ou à une autre cause universelle, mais seulement à des causes prochaines. Car, le ciel, par son influx, ne produirait pas un homme plutôt qu’un cheval ou une fleur. Et s’il produisait un homme, il ne produirait pas plus celui-ci que celui-là, à moins que l’homme ne soit déterminé par une cause particulière. Donc, la cause de la monstruosité qu’on aperçoit dans l’homme est un autre homme qui engendra cet homme, non le ciel qui émet son influx de telle façon que, par lui, un homme parfait puisse naitre, à moins qu’il ne rencontre un empêchement dans la cause prochaine.
Si donc Dieu concourt avec l’homme dans cette action qui est un péché, seulement comme cause universelle, on pourra facilement comprendre comment il est cause de cette action, sans être la cause du péché. Car il sera vraiment la cause de l’action parce qu’il concourt vraiment à la production de la substance ou de l’entité (pour parler ainsi) de cette action. Et, cependant, il ne sera pas la cause du péché parce qu’il a concouru à cette action et à l’action contraire, par un influx universel et indifférencié. Et, à cause de cela, cette action ne sera pas telle dans son espèce parce qu’elle provient de Dieu, mais parce qu’elle provient d’un homme. Et toute la faute retombera sur l’homme, car il a voulu cette action en abusant du concours de Dieu, alors qu’il aurait pu l’utiliser droitement pour une autre action. On ne dit pas , non plus, que Dieu est la cause du péché parce qu’il a été commis par la libre volonté de l’homme, même si c’est Dieu qui a donné le libre arbitre à l’homme, et le conserve. Car , s’il le veut, l’homme peut se servir pour le bien de sa libre volonté. Et Dieu la lui a donnée pour qu’il s’en serve pour faire le bien, non pour qu’il en abuse pour son plus grand malheur, et en injuriant son donateur.
Si Dieu ne concourt pas seulement comme cause universelle à ces actions qui sont mauvaises, mais aussi comme cause particulière, en les concevant telles dans leur espèce, en les voulant, en les commandant, en incitant l’homme à les faire, ou en les faisant dans leur espèce, par les hommes, comme par des instruments, on ne peut en aucune façon comprendre comment Dieu ne pèche pas. Car on ne dit pas pour une autre raison que les hommes pèchent vraiment et proprement que parce qu’ils sont des causes libres et particulières d’actions qui sont en lutte avec la raison et la loi éternelle. La difformité et la malice du péché, qui constitue le péché, est une conséquence nécessaire de ces actions, comme on l’a montré plus haut.
Calvin et Zwingli ne nient pas que Dieu concoure aux actions qui militent contre la loi éternelle, et qui sont mauvaises par leur objet. Ils ne nient pas, non plus, que Dieu (selon l’apôtre) opère toutes choses librement selon le conseil de sa volonté. Nous sommes d’accord avec eux sur ces deux points. Mais, toute la controverse porte sur la troisième chose qui est requise pour qu’il y ait un péché. Car, nous disons, nous, que Dieu concourt à ces actions seulement comme cause universelle, par un influx indifférencié, qui ne fait donc pas la distinction entre bonnes ou mauvaises. Et de plus, si on ne parle pas d’une cause physique, mais morale, nous disons que ces actions loin d’être voulues ou commandées par Dieu dans leur espèce, sont réprouvées, interdites, condamnées; qu’on ne peut donc pas référer à Dieu leur turpitude et leur malice.
Or, ce n’est pas dans un seul endroit que les adversaires enseignent que Dieu ne concourt pas à ces actions seulement comme une cause universelle, mais aussi pour qu’elles soient telles dans leur espèce, mais qu’il les veut, qu’il les commande, et qu’il les effectue proprement par ses instruments, et qu’il est donc une cause particulière, autant morale que physique. Ce qui n’est certes rien d’autre que pécher véritablement et proprement. Écoutons Calvin (livre 2, chapitre 4, verset 2) : « J’omets, ici, la motion universelle de Dieu, par laquelle toutes les créatures sont soutenues, et d’où elles tirent la capacité d’agir. Je parle seulement de cette action spéciale qui apparait dans chaque crime. Nous voyons donc qu’il n’est pas absurde d’attribuer un crime à Dieu, à satan et à l’homme.» Tu vois, là, comment Calvin a voulu que le même crime qui est perpétré par satan et par l’homme doive être assigné aussi à Dieu, dont satan et l’homme sont les instruments. Car, Dieu ne coopère pas avec satan ou avec l’homme seulement avec un influx général, mais aussi par une action spéciale qui se voit dans le crime. Car, c’est lui qui la veut, qui infléchit la volonté de l’homme et de satan, et qui se l’approprie.
On trouve la même chose (dans le livre 1, chapitre 18, verset 2) où il explique comment les hommes sont aveuglés et trompés. Les écritures enseignent, selon son dire, que Dieu non seulement permet que satan séduise les hommes, mais que Dieu lui-même agit dans les esprits de l’intérieur, et que c’est de Dieu qu’émane ce qui effectue l’erreur. Voici quelles sont ses paroles : « Certes, à moins qu’il n’opère de l’intérieur dans les esprits des hommes, on n’aurait pas le droit de dire qu’il enlève la parole aux véridiques.» Et plus bas : « On dit aussi que satan aveugle les esprits des infidèles, mais comment, si ce n’est qu’émane de Dieu la cause efficiente de l’erreur.»
Les saints pères, comme saint Augustin (traité 26 sur saint Jean, et dans son livre sur la prédestination des saints, chapitre 8) et saint Grégoire (livre 11, chapitre 5, morales) et d’autres enseignent que c’est en vain que les prédicateurs exhorteraient de l’extérieur si Dieu n’opère pas à l’intérieur, de façon à ce que la conversion du pécheur soit l’œuvre de Dieu. Calvin enseigne ici que c’est en vain que satan s’efforcerait à aveugler et à tromper les hommes si Dieu n’agissait pas de l’intérieur, et que donc la cause efficace de l’erreur émane de Dieu. Que, comme dans la conversion d’un pécheur, Dieu est celui qui illumine proprement et convertit, de la même façon, dans la perversion d’un juste, c’est Dieu qui proprement séduit et pervertit. Or, illuminer et convertir sont des choses bonnes, conformes à la raison droite. Au contraire, séduire et pervertir sont de mauvaises actions, qui répugnent à la droite raison. Donc, comme Dieu fait le bien en illuminant et en convertissant, il fait du mal et pèche en séduisant et en pervertissant.