Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 322)
Dans son sermon sur la providence (chapitre 5,) Zwingli dit que l’injustice était nécessaire, pour qu’on puisse connaitre la justice. Et (au chapitre 6) il dit que le mensonge a été nécessaire pour que la vérité soit connue; et que c’est pour cela que Dieu a poussé l’ange et l’homme à mentir, et à commettre l’injustice. Sa volonté était donc mauvaise, et il a manifestement péché. Bèze, dans son aphorisme 22, enseigne que Dieu non seulement incite et pousse les instruments à des actions mauvaises, qui sont des péchés pour les instruments, mais aussi crée les instruments, les hommes à cette fin, pour que soient accomplies les actions conçues et décrétées par lui de toute éternité. Cette doctrine de Bèze manifeste que les actions mauvaises en tant qu’elles sont telles dans leur espèce, sont voulues par Dieu, et qu’elles doivent lui être attribuées comme la vraie et propre cause principale. La conclusion qui s’impose manifestement c’est que, selon la sentence de Bèze, Dieu pèche vraiment et proprement.
Mais, en plus de cet argument, nous pouvons déduire la même chose de que nous avons dit dans le chapitre précédent. Car, si de la sentence de nos adversaires, nous déduisons à bon droit que Dieu est vraiment et proprement l’auteur des péchés qui sont faits par nous, nous pouvons, certes, en déduire aussi qu’il pèche véritablement et proprement. Car celui qui est l’auteur de ce que quelqu’un pèche, pèche automatiquement lui aussi. Vouloir mentir ou forniquer ou punir un innocent ne milite pas plus contre la loi éternelle que vouloir faire en sorte que quelqu’un mente, fornique ou punisse un innocent. Voilà pourquoi, dans toutes les républiques, on a coutume de moins punir celui qui a commis un homicide que celui qui l’a commandé. Or, on ne punit que celui qui pèche. Donc, de l’avis de tous, celui qui commande un péché pèche lui aussi.
Na vaut pas, non plus, la comparaison avec le soleil et un cadavre apportée par Calvin, pour montrer que Dieu ne pèche pas même s’il est la cause que d’autres pèchent. Cette comparaison, il a pensé qu’elle était si pertinente et si appropriée qu’il l’a répétée en plusieurs endroits. Dans son livre sur les institutions, chapitre 17, verset 5, dans son instruction contre les libertins, chapitre 14, et dans son épitre contre le franciscain libertin. Dans son livre sur les institutions : « La puanteur, qui l’a fait sortir d’un cadavre putréfié par la chaleur du soleil ? Tous voient que cette émanation provient des rayons du soleil. Mais personne ne que dit ce sont eux qui ont causé la pourriture. De la même façon, quand dans l’homme mauvais se cache la matière du mal et de la faute, quelle contamination penses-tu que Dieu puisse en retirer, s’il se sert de son ministère selon son bon plaisir ?»
Cette comparaison pèche en trois choses. La première. Le cadavre est un cadavre, c’est-à-dire, un corps corrompu, avant l’action du soleil. Car, d’un corps en bonne santé, les rayons du soleil n’auraient jamais pu soutirer de la pesanteur. Or, les adversaires soutiennent que Dieu a soutiré un péché de la volonté du premier homme quand il était encore juste et innocent. La deuxième. Le soleil est une cause universelle qui ne cherche à produire ni la putréfaction ni la caléfaction. La caléfaction, par elle-même produit indifféremment des effets divers. Elle est limitée et déterminée par des causes particulières, à faire ceci plutôt que cela. Donc, quand elle fait sortir la puanteur d’un cadavre chauffé, et quand elle fait émaner une odeur d’un fruit ou d’un aromate chauffé, la cause n’en doit pas être attribuée au soleil, mais à des causes particulières. Selon la doctrine de Calvin et de Bèze, Dieu, comme nous l’avons dit plus haut, concourt aux actions mauvaises que font les hommes non en tant que cause universelle, mais en tant que cause particulière. Dieu les veut, en particulier, les commande en particulier, et les accomplit par les volontés humaines, comme par des instruments.
La troisième. Même si le soleil était une cause particulière, il ne serait pas corrompu en corrompant, parce qu’il n’agit pas par sa propre volonté, ni par aucune action immanente, mais par une action qui passe en un autre, et qui est nécessaire. Or, celui qui fait pécher quelqu’un par sa volonté libre, pèche par le fait même, et il ne peut putréfier un autre par sa libre volonté sans en même temps se putréfier lui-même. Car, la volonté par laquelle il veut qu’un autre pèche est en lui, non dans un autre, et est mauvaise avec lui. Donc, puisqu’est mauvaise la volonté qui se porte librement sur un objet qui ne convient pas à la droite raison, il s’ensuit qu’il est lui-même mauvais, et qu’il pèche.
CHAPITRE 11
On réfute les objections tirées de l’Écriture sainte
Il nous reste à répondre aux objections. La première. On nous objecte tous les textes de l’Écriture qui semblent vouloir dire que Dieu a voulu et décrété, de toute éternité, qu’il y ait des maux. Genèse XLV : « Ce n’est pas par votre décision, mais par la volonté de Dieu que j’ai été envoyé ici.» Et au chapitre 1 : «Ne craignez point. Pouvons-nous résister à la volonté de Dieu ?» Par ces paroles, Joseph excuse les actes de ses frères , qui l’avaient vendu aux Madianites, parce que , dit-il, Dieu l’avait voulu ainsi , et on ne peut pas résister à la volonté de Dieu. Et ces autres. Actes 2 : « Trahi par un conseil défini , et la prescience de Dieu etc » Actes 4 : «Se rassemblèrent dans cette cité contre ton saint enfant Jésus que tu as oint Hérode, Ponce Pilate avec les nations et le peuple d’Israël , pour faire ce que ta main et con conseil avait décrété qu’il se fasse.»
Je réponds Dans les mauvaises œuvres, il arrive souvent que l’action soit mauvaise et la passion bonne. La vente du patriarche Joseph et la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ , si on les considère du point de vue de ceux qui l’ont faite, des vendeurs et des meurtriers, étaient des crimes très graves. Si on les considère du point de vue de ceux qui l’ont subie, Joseph et Jésus, qui ont supporté la vente et la mort avec équanimité, c’étaient des œuvres de patience suprême, et qui, à cause de cela, étaient bonnes. Dieu a donc voulu et prédestiné les actes de vertu quand il a voulu et défini d’avance que Joseph serait vendu et Jésus tué. Les œuvres mauvaises des vendeurs de Joseph et des meurtriers de Jésus il ne les a ni voulues ni décidées d’avance, mais les a permises, comme l’enseignent beaucoup de saints pères cités plus haut. Voir saint Augustin, Prospère, et Fulgence, qui ont écrit avec beaucoup de précision sur ce sujet.
Car, pour qu’arrive infailliblement ce que Dieu avait voulu et défini d’avance, que Joseph soit vendu et que Jésus soit tué, il suffisait que Dieu ait prévu les mauvaises volonté des frères de Joseph, des Juifs et de Pilate, et qu’il ait voulu en même temps permettre que les mauvaises volontés engendrent en leur temps les crimes qu’elles avaient conçus. Et pour expliquer brièvement tous les textes contenus dans l’objection, (dans les chapitres 45 et 50), sur le livre de la Genèse, Joseph ne dit pas que ses frères ont été poussés par Dieu à commettre ce crime, mais que Dieu avait changé le mal en bien. Car, voici ce qu’il dit : «En me vendant dans ces régions, vous avez pensé de mauvaises actions à mon sujet. Mais Dieu a changé le mal en bien, car c’est pour votre salut que Dieu m’a envoyé avant vous.» Car, ce n’est pas une petite consolation pour celui qui a péché, et qui se repent de son péché, de voir qu’un grand bien est survenu à la suite de son péché.
Et cet autre : « Ce n’est pas par votre décision, mais par la volonté de Dieu que j’ai été envoyé ici», s’interprète de la même manière. Car, (comme l’explique saint Jean Chrysostome, homélie 64 de la Genèse) ce texte se rapporte à la consolation des frères, et le sens est : à moins que Dieu n’ait voulu permettre ce que vous vous êtes efforcés de me faire, vous n’auriez pu par votre seule décision, en venir à bout. Ce n’est donc pas à votre décision mais au plan de Dieu qu’il faut assigner la cause de mon entrée en Égypte.
C’est aussi ce qu’enseigne saint Ambroise (dans son livre sur Joseph, chapitre 12) où il écrit que Joseph n’a pas fait porter son attention sur le fait qu’il avait été envoyé à la mort par ses frères, mais qu’il avait été envoyé par Dieu à la vie. Et voilà pourquoi, par une charité fraternelle, il tentait d’excuser le péché de ses frères en assignant son entrée en Égypte non à la volonté de ses frères, mais à la providence de Dieu. Et cet autre : ne craignez pas, nous ne pouvons pas résister à la volonté de Dieu, a un tout autre sens que celui qu’on perçoit à première vue. Car, il ne signifie pas que les frères n’on pas pu résister à la volonté Dieu, qui consistait à vendre Joseph, mais, que lui, Joseph, ne pouvait pas résister à la volonté de Dieu qui était de pardonner à ses frères.
En effet, les mots hébraïques sont ………………………….. Et ils concordent avec le texte grec et le texte chaldéen, et saint Jean Chrysostome interprète très bien leur sens dans sa dernière homélie sur la Genèse. Je crains Dieu, et je lui suis soumis. Je dois donc l’imiter et lui obéir. Puisque Dieu m’a accordé tant de bienfaits par cette vente, je ne peux pas et je ne veux pas me fâcher contre vous, pour ne pas sembler ingrat envers Dieu. Donc, ces mots de la traduction latine : nous ne pouvons pas résister à la volonté de Dieu doivent être référés au seul Joseph qui parle de lui au nom de tous, chose qui n’est pas inusitée, surtout quand on parle d’une chose qui se rapporte à tous ceux qui craignent Dieu.
Les deux textes tirés des actes des apôtres n’exigent pas une autre réponse. Voici ce qu’en pense saint Léon (dans son sermon 16 sur la passion du Seigneur) : «Est très différent et même contraire tout ce qui a été connu à l’avance de la méchanceté des Juifs, et ce qui est préparé dans la passion du Christ. La volonté d’être tué et de mourir ne sort pas de l’esprit d’un crime atroce, mais de la tolérance du Rédempteur. Le Seigneur n’envoya pas sur lui les mains impies des voleurs, mais les admit. Il n’a pas statué que cela se fasse en prévoyant que cela devait se faire, même s’il avait pris chair pour que cela se fasse.»
On ne peut tirer rien d’autre de ces textes que Dieu a voulu et défini que, par sa passion et par sa mort, le Christ rachète le monde. Il n’a pas voulu et défini que Judas trahisse, que les Juifs conduisent Jésus à Pilate, que Pilate le juge digne de mort, que les soldats le crucifient et qu’ils le tuent. Mais tout cela avait été prévu comme futur, et donc permis. Et, il a permis que ce soit voulu et décrété.
CHAPITRE 12
On réfute d’autres objections tirées d’autres témoignages des Écritures
On nous objecte ensuite des textes qui semblent vouloir dire que Dieu crée les impies, pour que, plus tard, la justice de Dieu brille par leurs châtiments. C’est ce que nous lirions dans les Proverbes, 16 : « Dieu opère toutes choses à cause de Lui, et même dans l’impie jusqu’au jour mauvais.» Romains 9 : « N’a-t-il pas le pouvoir de faire de la glaise un vase d’honneur, ou un vase de mépris ?» Exode 4 : « Je t’ai placé là pour montrer en toi ma force, et pour qu’on raconte mon nom dans toutes les terres.» Romains 9 : « Je t’ai suscité pour montrer en toi ma force.»
Je réponds que Dieu ne crée des impies que matériellement, pour employer le langage des scolastiques. C’est-à-dire que Dieu crée ceux qu’il prévoit être impies dans le futur, pour qu’il se serve de leur impiété, qu’il n’a pas faite lui-même, afin de manifester sa puissance. C’est ainsi que parle saint Augustin (dans son épitre 106 à Paulin) : « Même s’il n’a pas fait les péchés, qui, si non Dieu a créé leurs natures qui, en elles-mêmes, sont certes bonnes, mais qui, se seraient, par la suite, librement viciées par le péché, et par de si grands péchés qu’ils mériteraient des peines éternelles ? Pourquoi, si ce n’est parce qu’il l’a voulu. Pourquoi l’a-t-il voulu ? O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Le vase dit-il au potier, pourquoi m’as-tu fait ainsi ? N’a-t-il pas le pouvoir, de faire, de la même terre cuite, un vase d’honneur et un vase de mépris ?»
On trouve la même chose dans l’enchiridion (chapitre 27). Après avoir dit que la nature humaine avait été infectée par le péché originel, il ajoute : « Est-ce par un manque de bonté qu’il a permis la contagion du péché originel, avec toutes ses conséquences malheureuses ? Non, car, il a jugé qu’il était préférable de tirer le bien du mal , plutôt que de ne permettre aucun mal.» Quand donc nous lisons dans les Proverbes que Dieu opère tout pour lui-même, et dans l’impie jusqu’au jour mauvais, il n’y a rien d’autre à entendre que Dieu produit toutes choses pour sa propre gloire, qu’il a procréé quand même ceux qu’il prévoyait devenir impies, pour leur rende la peine qu’ils méritaient, et manifester la gloire de sa justice.
Nous nions donc que quelques-uns aient été créés pour la ruine sempiternelle, mais nous disons qu’ont été créés pour la gloire de Dieu ceux qui, selon sa prévision, choisiraient le mal et la ruine éternelle. Toute la question semble donc consister en ceci : les impies sont-ils créés pour que la gloire de la divine justice soit manifestée dans leurs supplices, en vertu d’un décret de Dieu qui précéderait la prévision de toute faute, comme l’enseignent Calvin et Bèze, ou plutôt, comme nous le croyons, nous, parce qu’à cause de la prévision de leurs péchés, Dieu les avait condamnés par son décret de toute éternité ? Nous sommes loin de penser que Salomon ait enseigné que Dieu a décrété de damner certains hommes avant la prévision de leurs péchés. Il semble plutôt vouloir dire autre chose quand il dit que Dieu opère tout pour lui-même, c’est-à-dire pour démontrer la gloire de sa miséricorde et de sa justice. Car, décréter une damnation à cause de péchés prévus, cela relève de la justice. Mais, décréter leur damnation sans la prévision de leurs péchés, c’est de l’injustice pure.
C’est ce qu’écrit saint Augustin (dans son livre 3, chapitre 18 contre Julien) : « Dieu est bon, Dieu est juste. Le Dieu juste peut libérer certains qui n’ont pas de mérites bons, car il est bon. Mais, il ne peut condamner personne sans mauvais mérites, cat il est juste.» Et (dans son épitre 106 à Paulin) : « Si on pense que Dieu condamne quelqu’un qui est sans péché, on ne pense pas qu’il est étranger à l’iniquité.» Dieu n’a donc pas pu décréter la condamnation de quelqu’un, avant la prévision de ses péchés, pour faire montre de sa justice par cette condamnation.
Ce qui devient encore plus évident par l’explication du deuxième témoignage. Car, quand on dit que Dieu a fait un vase pour le mépris, il ne faut pas entendre ce texte comme si, d’une matière noble ou indifférente, Dieu aurait fait un vase de déshonneur, mais que d’une matière damnée et méprisable, il a fait des vases tels que la matière le demandait; et que, de la même matière, il a fait des vases destinés à un noble usage, à cause de sa volonté, non à cause de la matière. Comme la matière le requiert, il avait affecté cette matière aux ministères les plus vils. Il avait, pour les affecter à un plus noble usage, orné quelques unes avec de l’or ou des perles, choses qui n’appartenaient pas à la matière utilisée par le potier. Il s’ensuit de tout cela que les vases faits pour un vil usage ont Dieu pour auteur en tant qu’ils sont des vases; et que c’est de la matière qu’ils tiennent d’être utilisés vilement. Les vases qui sont faits pour un noble usage tiennent de Dieu et d’être des vases, et d’être employés à une fin honorable.
C’est ce qu’explique saint Augustin (dans son épitre 105 à Sixte) : « Le potier n’a-t-il pas le pouvoir de faire, avec la même masse, condamnée méritoirement et justement, un vase d’honneur non du, à cause de la grâce de sa miséricorde, et un vase d’ignominie du, à cause de la justice de sa colère ?» Il dit la même chose un peu plus loin : « Bien que Dieu fasse des vases de colère pour leur perte, afin de démontrer sa puissance, qui se sert des maux pour le bien, et pour faire connaitre les richesses de sa gloire, dans les vases de miséricorde, qu’il fait pour un usage honorable, qui n’est pas du à la masse damnable, mais qui est donné par la largesse de sa grâce. Toutefois, l’iniquité que sa droite vérité réprouve dans les vases de colère, il la condamne parce qu’il la connait, non parce qu’il la fait.»
Dans l’épitre 106 à Paulin : « Si cette masse était moyenne, de façon à ne mériter ni bien ni mal, ce n’est pas en vain qu’on verrait de l’iniquité en ce qu’elle soit utilisée pour produire des vases destinés au déshonneur. Mais, comme par le libre arbitre du premier homme, elle a été tout entière détruite quand elle a été condamnée, il est évident que ceux qui, de cette mase, sont faits pour un noble usage ne le tiennent pas d’une justice que ne précède aucune grâce, mais de la miséricorde de Dieu. Ce qui est fait pour un usage méprisable, cela ne vient pas de l’iniquité de Dieu, qu’on ne pourrait sans blasphémer imputer à Dieu, mais d’un jugement.
Se rendant compte que cette explication de saint Augustin qu’il avait présentée pour confirmer son erreur, ne lui était d’aucun profit, Théodore de Bèze rejette l’interprétation de saint Augustin, et prétend que par masse de laquelle sont faits les vases d’honneur et d’ignominie, il faut entendre le genre humaine non encore créé, et corrompu par le vice du premier péché, mais qui doit être créé , c’est-à-dire la glaise à partir de laquelle Dieu façonna Adam, et les autres hommes en lui. Car, c’est bien ce qu’il dit en réponse aux actes du colloque de montis belgardensis, (première partie, page 155) : « Mais André requiert quelque chose de plus précis. Donc, comme le même apôtre atteste que, semblablement au potier, des vases d’honneur et des vases d’ignominie ont été faits par Dieu, de la même masse, comment en donner une véritable explication sans remonter à celui qui a façonné Adam ? Car, le nom de masse ne convient pas au genre humain créé, mais à créer. On ne dont pas non plus y voir le genre humain corrompu. Car, s’il en était ainsi, l’apôtre n’aurait pas dit que Dieu a fait des vases de colère de cette masse, mais qu’il a laissé dans la masse misérable les vases qui étaient déjà des vases de colère. Et l’apôtre n’aurait aucun effort à faire pour présenter la justice de Dieu comme punition des réprouvés. Dieu est donc comparé ici à un potier. S’il lui est permis, selon son bon plaisir, de faire des vases pour un usage noble ou ignoble, on ne doit penser, pour autant, qu’une injustice est commise envers la glaise. Cela ne serait-il pas permis encore plus à Dieu de disposer comme il lui plait de la glaise, en en amenant quelques-uns sur lesquels il exercerait sa juste colère, et d’autres qu’il rendrait heureux à cause de son insigne bonté ? Comment a-t-il créé cela ? Il est certain que c’est en Adam , à la création duquel se rapporte sans aucun doute l’apôtre, quand il parle du potier et de la glaise.»
Et à la page 164 : « Je ne suis pas sans savoir que saint Augustin a souvent, par masse de glaise, entendu le genre humain non seulement en tant que déjà créé, mais aussi vicié par le péché d’origine, d’où naissent ceux dont on a pitié, et ceux qu’on punit justement. Mais, si cela vaut quelque chose, serait connue autant la cause de la destination à la peine, que celle de la destination à la miséricorde. S’il en était vraiment ainsi, pourquoi l’apôtre se serait-il exclamé : o hauteur des richesses etc.
Mais, il est facile de réfuter cette sentence de Bèze, et de répondre à ses objections. Car, pour omettre, que contre saint Augustin, saint Ambroise, Haymo, Primasius, Bède, Anselme, saint Thomas, il entend par masse le genre humaine corrompu par le péché, l’apôtre lui-même indique sa pensée dans les mots suivants : « Si Dieu, voulant démontrer sa colère, et faire connaitre sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère aptes à la ruine, pour montrer les richesses de sa gloire dans les vases de miséricorde, qu’il a préparés pour la gloire.» Ces paroles signifient que Dieu a grandement détesté les vases de contumélie, et qu’il a voulu, dans un premier temps, montrer, dans leur destruction, sa colère et sa puissance; qu’il a cependant supporté ces vases-là dans une grande patience, parce que cela était utile aux vases de miséricorde, qui avaient été préparés pour sa gloire.
Il est certain que si Dieu avait fait des vases de contumélie de par sa propre volonté, sans que ne l’exige la condition de la matière, Il ne les haïrait pas avec justice, et c’est sans justice qu’il voudrait les fracasser. Car « Dieu ne hait rien de ce qu’il a fait.» Et pourquoi, je le demande, Dieu devrait-il les supporter avec beaucoup de patience s’il les avait faits spontanément, et les avait voulus tels quels ? Si le potier fait de la boue des vases, et les affecte aux ministères les plus vils, il ne les hait pas pour autant, il ne se fâche pas contre eux, et il ne désire pas les casser.
De plus, bien que Bèze répudie l’autorité de saint Augustin, il doit, qu’il le veuille ou non, adopter son raisonnement. Or, cet argument est insoluble. Si la masse en question était moyenne, de façon à ne mériter ni bien ni mal, (comme l’estime Bèze), on ne verrait pas pour rien de l’iniquité en Dieu, si de cette masse, il faisait des vases de contumélie. Or, il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir d’iniquité en Dieu. Donc, la masse, de laquelle sont faits des vases de contumélie a été corrompue antérieurement par le péché, et mérite la colère et la contumélie de Dieu.
Ce qu’enseigne Bèze quand il dit qu’ils ne sont faits des vases de contumélie que si l’on fait intervenir la chute d’Adam, sert très peu à démontrer la justice de Dieu. Car, comme le même, au même endroit, (dans sa réponse au dit colloque aux pages 155, et 164) écrit : « Le décret de Dieu pour faire, de la même masse, des vases d’honneur et d’ignominie, précède toute prévision de fautes, et absolument toute cause. Mais, comme Dieu ne pouvait pas s’ouvrir un chemin à l’exécution de son décret qu’avec le péché de l’homme, il a ordonné, à cause de cela, le péché d’Adam pour avoir quelques-uns à qui faire miséricorde, et d’autres à punir justement.» La chute du premier homme est donc intervenue non à cause du décret divin portant sur la perte éternelle des réprouvés, mais elle appartient à l’exécution du décret.
Cela, certes, n’enlève pas l’injustice de Dieu, mais ne fait que l’empirer. Car, comme il est injuste, dans l’exécution, de condamner un homme qui ne mérite aucune peine, il est injuste aussi de décréter la damnation d’un homme qui n’a pas commis encore aucun péché, même pas en prévision, quand le décret est fait. Car, comme la justice exige que la peine corresponde à la faute, et comme l’exécution de la damnation est injuste sans faute précédente, de la même manière, est aussi injuste un décret de condamnation sans aucune prévision de faute. J’ai dit que non seulement il n’enlève pas l’injustice, mais qu’il l’augmente, parce qu’il ajoute un nouveau genre d’injustice quand il dit que Dieu a décrété et ordonné la chute du premier homme pour avoir des gens à punir, plutôt que de punir sans qu’aucune faute n’ait été commise. Car, la faute est un plus grand mal que la peine; et c’est donc une plus grande injustice pour quelqu’un d’être, à cause d’aucun mal, l’auteur de la faute plutôt que de la peine.
Mais, répondons aux arguments avec lesquels Bèze prouve que la masse, chez Augustin, n’est pas le genre humain dépravé par le vice du péché originel. Le premier argument. «S’il en était ainsi, l’apôtre ne dirait pas que, de cette masse, Dieu a fait des vases de colère, mais qu’il avait laissé dans cette misérable masse des vases qui étaient déjà des vases de colère.» Je réponds que l’apôtre a eu raison de dire que les vases ont été faits par Dieu, de la masse, et non qu’ils ont été laissés dans la masse. Car, les hommes non encore nés ne sont pas en masse, et ils ne sont des vases qu’en puissance. Quand ils naissent en acte, c’est alors qu’ils commencent à être des vases en acte, et formés de la masse corrompue, c’est-à-dire du genre humain propagé infecté par le vice originel.
Le second argument. Si l’apôtre parlait de la masse déjà corrompue, il ne s’évertuerait pas à établir que la justice de Dieu doive s’exercer dans les supplices des réprouvés. Car, la cause de la destination à la colère serait autant connue que la cause de la destination à la miséricorde. S’il en était ainsi, pourquoi s’exclamerait-il : o altitude des richesses !» Je réponds que l’apôtre ne peine pas à établir la justice de Dieu envers les supplices des réprouvés, mais que, dans un cas pareil, Dieu fait miséricorde à l’un et ne fait pas miséricorde à un autre. Qu’il aime Jacob et qu’il haïsse Isaü avant qu’ils aient été forcés de faire quoi que ce soit de bon ou de mauvais, comme ils sont l’un et l’autre, par nature, des fils de la colère. Qu’ensuite, de la même masse, corrompue et viciée, il fasse certains vases, comme le mérite la masse elle-même, pour la contumélie, et d’autres pour les honneurs, sans mérite de leur part. De cette différence, on ne peut assigner aucune cause que la volonté de Dieu, comme le potier qui de la même glaise, fait certains vases qui serviront pour la nourriture, et d’autres pour recevoir des excréments. Les premiers, il les peints ou les orne avec de l’or ou des perles, et les autres, il les laisse comme ils étaient, c’est-à-dire à leur nature, qui est de la glaise.