Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 323)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et c’est à cette distinction que saint Augustin réfère l’exclamation de saint Paul (o hauteur des richesses ), et surtout dans l’épitre 105 à Sixte : «Qu’on n’ose pas porter un jugement sur ses jugements inscrutables, à savoir pourquoi dans une seule et même cause, la miséricorde de Dieu vient sur l’un, ou sa colère demeure sur un autre. Car, qui sont ceux qui peuvent  répondre à Dieu !»   Et, au même endroit : « Pourquoi libère-t-il celui-ci plutôt que celui-là, ou pourquoi ne le libère-t-il pas, qu’il réponde celui qui peut scruter la profondeur et la hauteur des jugements de Dieu.   Mais, qu’il craigne le précipice !»

Le troisième argument. C’est certainement à la création du premier homme que saint Paul pensait quand il parla du potier et de la glaise.  Je réponds que ça ne parait pas nécessaire, ni même vraisemblable, puisqu’il y a un passage semblable en Isaïe 45, auquel l’apôtre fait allusion, de l’aveu même de Calvin et  de Pierre le martyr,  que Bèze reconnait pour ses maîtres à penser : « Est-ce que la glaise dira au potier, qu’as-tu fait etc»  Le prophète ne traite pas, là, de la formation du premier homme,  mais il dit que Dieu ne peut pas moins disposer des hommes, comme il le veut, que le potier le peut  de ses vases  De plus, si nous voulions donner aux mots leurs sens propre, de la glaise dont Dieu s’est servi pour former le premier homme, il n’a pas fait plusieurs vases, mais un seul, et pour une fin honorable.  Les autres hommes, comme chacun sait, n’ont pas été faits de la vase, mai, naissent à chaque jour d’autres humains, par la propagation charnelle.  Ensuite, la masse de laquelle sont faits des vases destinés à l’honneur ou la contumélie, ce n’est pas la glaise d’où le premier homme a été seul fait, mais les hommes eux-mêmes, de qui, par la voie naturelle de la génération, les autres hommes sont procréés.

Il reste un dernier passage : Exode, chapitre 9, et Romains, chapitre 9 : « Je t’ai suscité pour montrer en toi ma puissance.»  Car, ces paroles semblent vouloir dire que le Pharaon a été créé par Dieu pour qu’il pèche, et que Dieu démontre sa puissance en le punissant pour ses péchés.  Mais on peut  facilement en donner une explication acceptable avec ce que nous avons dit précédemment.  Car, que  le «je t’ai placé ou suscité » signifie je t’ai créé ou je t’ai promu au règne, ou je t’ai conservé, -- car, de toute façon il devait mourir, --on doit toujours y voir un péché que Dieu a prévu, mais non fait, et qu’il ordonne au bien.  Le sens est donc : comme j’ai prévu que tu me serais contraire, et que tu rejetterais obstinément mes préceptes, et comme j’aurais pu empêcher que tu ne naisses, ou que tu montes sur le trône, ou t’enlever la vie immédiatement après ton péché, je t’ai,  cependant, accordé la vie et le règne, et pour un assez long temps,  pour me servir de ta malice pour former mon peuple, et pour montrer ma justice et ma puissance dans ton supplice.

Saint Augustin (dans la question 32 sur l’Exode,) commente ainsi ce passage : « Tu as été conservé pour que je démontre  en toi ma puissance, et que mon nom soit annoncé sur toute la terre.  Ces paroles de l’Écriture, saint Paul les a faites siennes,  dans un passage très difficile.   Il dit là-bas et ici, si voulant montrer sa colère et démontrer sa puissance,  Dieu a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère, épargnant ceux qu’il prévoyait devenir mauvais, vases, qu’il dit parfaits pour la perdition.»  Et plus bas : « Dieu savait donc se servir des mauvais, dans lesquels il n’avait pas créé la nature humaine pour la méchanceté.  Il les conserve patiemment jusqu’à ce qu’il sache qu’il lui faut  s’en servir non pour rien, mais pour l’Instruction et le perfectionnement des bons.   Car, que son nom soit annoncé sur toute la terre, c’est une chose profitable aux vases de miséricorde. Pharaon a donc été conservé pour l’utilité des bons, comme l’écriture l’atteste, et la sortie de l’Égypte l’enseigne.

En expliquant ce même texte, Rupert  dit : « Dieu a suscité le pharaon, quand il lui a accordé le règne et a remis en ses mains la toute puissance, parce qu’il était un vase de colère, et parce qu’il était déjà digne de mort.  Il l’avait donc placé là pour corriger les fils de la miséricorde , pour être la verge de la fureur et le bâton dans la main de Dieu sur ceux qu’il avait décrété d’être transférés dans la gloire après la tribulation.  Donc, quand il dit : je t’ai suscité ,il veut dire je t’ai donné le pouvoir, en  le permettant seulement, et non en agissant pour que tu exerces le pouvoir suprême, pour que tu tiennes  de la méchanceté le pouvoir, et la dureté de cœur avec laquelle tu as fait souffrir mon peuple.»

Calvin et Pierre le martyr, dans leurs commentaires réciproques de Romains 9, réfèrent le «je t’ai suscité» à la désobéissance du pharaon, de façon à ce que le sens soit : je t’ai suscité pour que tu affliges mon peuple, pour que tu me résistes, et pour que je démontre en toi ma patience.  S’ils voulaient que Dieu ait suscité ou excité le pharaon pour que, ayant prévu sa désobéissance, il s’en serve pour châtier son peuple,  et montrer sa puissance, ils diraient la même chose que ce nous avons dit, avec saint Augustin.  Mais s’ils veulent dire, ce qu’ils semblent bien vouloir dire, qu’avant toute prévision d’un péché du pharaon,  Dieu a incité le pharaon à lui résister, ils font ouvertement de Dieu l’auteur du péché, et ils contredisent saint Augustin.  Car, dans un texte cité plus tôt, il dit que Dieu n’a pas créé les hommes pour qu’ils soient mauvais, mais qu’il se sert, pour le bien,  de ceux qu’il savait devenir mauvais,   On ne peut donc déduire rien d’autre des paroles de Moïse ou de saint Paul,  que le Pharaon a été créé, conservé, et promu au règne par Dieu , même s’il savait qu’il serait désobéissant et obstiné, pour manifester sa justice et sa puissance.

CHAPITRE 13

On réfute des objections tirées d’autres textes de l’Écriture

Ce troisième chapitre contient des passages dans lesquels Dieu semble pousser les hommes au mal, et se servir d’eux comme des instruments pour des œuvres qui ne peuvent pas être faites sans commettre de péchés.  Livre 2, Rois, chapitre 24 : « Il ajoute que la fureur du Seigneur a sévi contre Israël, qu’il a soulevé  David contre eux,  lui disant contre eux : va, fais le recensement d’Israël. »   Au même livre, chapitre 16 : « Le Seigneur a ordonné à Semei de maudire David.»   Dans le livres des Rois 22, le Seigneur dit à l’esprit mauvais qui devait, selon sa promesse, tromper Achaz : « Trompe-le, et tu prévaudras.  Va, et fais ainsi. »  De même dans le livre 3 des Rois, chapitre 11, et 12, et dans le livre 4, chapitre 9 et 10, on dit que la rébellion de  Jéroboam contre Roboam venait de Dieu, ainsi que celle de Jéhu contre Achab.  Et, cependant, il appert que  l’un et l’autre avaient péché avec le peuple, qui s’était dévoyé avec ses rois légitimes.

Job 1 : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a enlevé.»  On dit ici que le Seigneur a enlevé ce que les Chaldéens avaient enlevé, parce que, dans cette œuvre, ils avaient été les instruments de Dieu. Isaïe X .  On dit que Sennacherib est une verge dans la main du Seigneur.  Et au même en droit, la  verge de sa fureur, et le bâton de sa colère.   Et, dans le chapitre 13 : «Voici que je susciterai contre vous les Mèdes, qui ne penseront pas à l’argent, et ne désireront point l’or.  Ils transperceront les enfants de leurs flèches, et n’auront pas pitié des fruits du ventre, et leurs yeux n’épargneront pas les fils.»  Et, au tout début du chapitre : j’ai prescrit à mes sanctifiés.  Il appelle, là, les Mèdes et les Perses ses sanctifiés, parce qu’ils seront les instruments de sa colère.  Jérémie 11 : «Le Seigneur a excité l’esprit des rois mèdes, parce que leur pensée est contre Babel.»  Et, au chapitre 1,  le roi de Babylone est appelé la massue de toute la terre.   Et en Ézéchiel 12, le même roi est appelé le filet de Dieu, tendu pour attraper les Israélites.  Semblable est ce psaume XL111 : « Tu as détourné nos sentiers de ton chemin.»  Psaume C1V : « Il a converti leurs cœurs, pour qu’ils haïssent son peuple.»  Psaume CXV111 : « Incline mon cœur vers tes témoignages,  et non vers l’avarice.»  Psaume CX1 : «N’incline pas mon cœur vers les paroles de malice.»  Et enfin, Matthieu 6 : « Et ne nous induis pas en tentation.»

Je réponds qu’on peut entendre de quatre façons que Dieu incite ou incline quelqu’un au mal.  La première serait si Dieu, par lui-même, et proprement  pousserait quelqu’un physiquement, c’est-à-dire en mouvant  immédiatement sa volonté, ou moralement, en lui commandant vraiment et proprement.  Mais, cette façon est manifestement fausse, impie et blasphématoire.   Saint  Augustin dans sont traité 53 sur Jean  écrit :« Les Juifs ont commis un péché que Dieu ne  les a pas poussés à commettre, qui ne plait pas à Dieu, mais qu’il a prévu qu’ils feraient, lui à qui rien n’est caché.»  Et, un peu après :  « La piété des fidèles doit tenir sans faille ce que l’apôtre a répondu, quand il s’est posé cette question fort difficile : y a-t-il de l’iniquité en Dieu ?  Loin de nous cette pensée.» Et dans le livre de la grâce et du libre arbitre, chapitre 20, il écrit : « Comment Dieu a-t-il commandé à Semei de maudire David ?  Qui est assez sage pour comprendre cela ?   Car, il n’a pas dit en ordonnant  là où l’obéissance serait louée.  Car, s’il avait obéi à ce qui avait été commandé,  on devrait le louer plutôt que le punir, alors que nous savons qu’il a été, plus tard, puni à cause de cela.»  Saint Augustin nie donc que les pécheurs soient poussés au péché par Dieu, car, alors, il y aurait de l’iniquité en Dieu.   Et, il nie, en même temps, que Dieu ordonne proprement aux pécheurs de pécher, car ceux qui, en ce cas, obéiraient à Dieu seraient dignes de louange plutôt que de blâme.

Laissons donc de côté la première façon.  La deuxième.  Quand Dieu dit, dans l’Écriture, qu’il pousse ou provoque quelqu’un au mal, ou même qu’il  lui commande de mal faire, il s’en sert comme d’instruments en leur permettant de mal agir.  Car, bien qu’on ne puisse pas  vraiment dire qu’il permet tout ce qu’il commande qu’on fasse, ni pousser provoquer à ce qu’on le fasse, cependant, Dieu, sans la permission duquel rien ne peut se faire, quand il permet que quelque chose se fasse pour obtenir une certaine fin déterminée,  est vraiment dit, par trope, commander quelque chose, et exciter à quelque chose.   Comme nous disons aussi,  dans la vie de tous les jours, que le chasseur a lancé le chien sur le lièvre, alors que le chasseur n’a fait que relâcher la laisse qui retenait le chien pour qu’il ne poursuive pas le lièvre.

Nous apprenons cela clairement de l’histoire de Job.   Car, Dieu n’a pas poussé le diable à vexer Job. Mais il a permis de le faire à celui qui le lui demandait : « Voici que tout ce qu’il a est dans ta main.  Cependant, tu n’étendras pas sa main sur lui.»  Il n’était pas nécessaire que Dieu excitât le démon contre Job, ni qu’il lui commandât  de tourmenter atrocement ce saint homme. Car, le démon haïssait suffisamment Job par lui-même, et désirait  par lui-même exercer toute sa puissance contre lui.  Il ne pouvait cependant pas lui nuire  à moins que Dieu ne  lui permette de le faire  quand il le voudrait,  comment  il le voudrait, et jusqu’où il le voudrait.  L’Écriture attribue donc toute l’affliction de Job à Dieu plutôt qu’au démon.  Car, Job a dit lui aussi : Dieu a donné, Dieu a enlevé.  Que son saint nom soit  béni.  Et au diable, il a dit : « Étends ta main, et touche tout ce qu’il possède.»  Et Dieu lui-même a dit : « C’est toi qui m’as poussé à l’affliger pour rien.»  Nous voyons donc, ici, qu’on attribue à Dieu des actions, alors qu’il n’a fait que permettre qu’elles arrivent.

La même chose appert de saint Augustin qui (dans livre 2 question 2 à Simplicianus) dit, en expliquant le témoignage de Job, que Satan avait, de lui-même, une mauvaise volonté de nuire  à Job, qu’il n’a demandé aucune aide à Dieu, mais simplement la permission d’exécuter ce qu’il avait conçu.    Et (au livre sur la grâce et le libre arbitre, chapitre 13), il dit ainsi : «Comme vous avez entendu, moi, le Seigneur, j’ai séduit ce prophète.  Cela veut dire ou bien le Seigneur a séduit le prophète ….ou il a permis qu’il soit séduit.»

La troisième façon.  On dit que Dieu pousse au mal, ou command le mal, ou se sert des mauvaises volontés des impies comme des instruments, car, non seulement il permet aux impies de mal agir, mais  il  les abandonne  même quand ils sont affligés, et donne ainsi aux impies la victoire sur eux.  Mais, on dit que Dieu a commandé  à l’esprit de tromper Achab,  parce qu’il n’a pas seulement permis à l’esprit de proférer des mensonges, par la bouche de tous les  prophètes d’Achab, mais il ne leur a pas  non plus, donné la lumière qui leur permette de distinguer le mensonge de la vérité.  C’est ainsi aussi qu’on dit que Dieu s’est servi du roi d’Assyrie, comme d’une verge, d’un bâton ou d’une massue, ou d’une hache,  pour frapper les fils d’Israël,   mais il a aussi abandonné son peuple, a retiré l’aide de son glaive, et ne leur a pas prêté secours pendant la guerre, comme on le dit dans le psaume  LXXXV111.  Et c’est ainsi aussi que commente saint Augustin (dans son épitre 89, question 2) le verset suivant : et ne nous induis pas en tentation. « On doit entendre : ne permets pas que nous soyons tentés en nous abandonnant».

Mais, si ces façons d’interpréter ne satisfont pas tout le monde, que se présente une  autre qui satisfera complètement.   Donc Dieu non seulement permet que les impies fassent des choses mauvaises, non seulement il abandonne les pieux pour qu’ils soient forcés de souffrir ce que leur infligent les impies, mais aussi, il préside à leurs mauvaises volontés, les régit et les gouverne, les tord et les fléchit en opérant invisiblement en elles,  pour que, bien qu’elles soient mauvaises par leurs propres vices, elles soient,  par la divine providence, amenées à ce mal plutôt qu’à cet autre, non positivement, mais en le permettant.  Voici ce qu’explique  Hugues de saint Victor, (dans le livre1 sur les sacrements,  par 6, chapitre 29, par ces mots :

« Du mode de la divine modération par lequel, présidant aux volontés occultes, il les tempère et incline, selon son bon plaisir,  il convient de croire que Dieu ne donne pas la corruption aux mauvaises volontés, mais l’ordre.»   Et plus bas.   «Donc, quand la volonté est malade, le vice, par lequel elle est mauvaise, vient d’elle-même.  L’ordre qui fait vouloir ceci plutôt que cela, vient de Dieu.  Dans la volonté donc, le vice est présent, et il est mauvais, et c’est de lui que la volonté est mauvaise.  Dans le vouloir, il y a aussi le vice,  en autant que le vouloir vient d’une volonté mauvaise; et il y a un ordre, en autant que le choix de ceci plutôt que cela relève de celui qui en dispose.  La mauvaise volonté peut donc être corrompue en elle-même, et se résoudre, par son propre vice, à ce qui ne lui est pas donné de l’extérieur.  Mais, elle ne peut pas, en voulant, se précipiter en dehors d’elle, à moins qu’une voie ne lui soit ouverte.   Et celui qui veut ouvrir une voix pour qu’on s’y précipite, comme il incline quelqu’un, non ne le poussant, mais en le permettant, et en ne le retenant pas, n’est pas l’auteur de la chute, mais le moteur..»

On peut ajouter à ces réflexions le  commentaire de saint Thomas du chapitre 9 aux Romains.   Dieu non seulement incline les mauvaises volontés à une chose plutôt qu’à une autre en permettant qu’elles se portent sur une chose et en ne permettant pas qu’elles se portent sur une autre chose, comme l’enseigne correctement Hugues de saint Victor, mais aussi positivement, en inclinant vers une chose, et en détournant d’une autre, non, il est vrai, par lui-même, et comme en mouvant physiquement la volonté à choisir une chose, et en la détournant d’une autre, ce qui semblerait préjudiciable au libre arbitre, mais occasionnellement, comme le dit saint Thomas, et moralement, en envoyant une bonne pensée, à l’aide de laquelle le méchant trouvera, à cause de son vice, une occasion de juger qu’il est préférable de nuire à celui-ci plutôt  qu’à celui-là.

Et c’est de cette façon que saint Augustin et Theodoret expliquent le psaume 104 : « Il a converti leurs cœurs pour qu’ils haïssent son peuple.»  Ils disent, en effet, que Dieu a fait cela non en pervertissant les cœurs des Égyptiens, mais en faisant du bien à son peuple, fournissant ainsi aux Égyptiens l’occasion d’une plus grande haine.  Donc, bien que Dieu n’ait pas fait les mauvaises volontés, il  y a quand même présidé, les a régies et a tout ordonné  pour le plus grand bien de ses élus, comme, selon l’enseignement de saint Basile, (dans son sermon sur Dieu n’est pas l’auteur des maux) quand les médecins utilisent , pour guérir les corps, le venin des vipères qu’ils n’ont pas fait eux-mêmes.

Ces réflexions préalables nous permettront d’expliquer tous les passages cités plus haut. Livre 2 des Rois, chapitre 24. On dit que Dieu a poussé David à faire le recensement de son peuple, dans lequel recensement il pécha gravement.  Voici ce que nous lisons dans le livre des paralip (chapitre 16) : « Satan conspira contre Israël, et incita David à faire le recensement de son peuple.»  Donc, celui qui incita proprement David à pécher, ce n’est pas Dieu, mais satan.  On attribue, cependant, cette intention à Dieu, parce que si Dieu ne l’avait pas permis, satan n’aurait rien pu faire.  Dieu l’a permis, parce que c’est ce que méritaient les péchés du peuple.  Et au sujet de la malédiction de Semeï, on a déjà dit comment on devait entendre que Dieu avait prescrit à Semeï de maudire David.  Il l’a incliné (comme nous l’avons dit de Hugues de saint Victor), non en le forçant, mais en lui ouvrant une voie à ce mal, et en fermant les autres, c’est-à-dire, en permettant qu’il ne veuille et n’accomplisse que ce mal, plutôt que d’autres qu’il était disposé à faire.  On donne la même réponse à l’esprit qui trompe Achab.   Car, cet esprit a obtenu de Dieu qu’il puisse tromper le roi, et il agissait non  pas tant par  un ordre,  que par une permission divine, puisqu’il était, par lui-même, prêt à commettre n’importe lequel mal, et était rempli de désirs de nuire.

Mais Calvin insiste (livre 1, chapitre 18, verset 11) : « Si cet aveuglement et cette folie d’Achab est un jugement de Dieu, le recours fictif à une pure permission s’évanouit.  Car, il serait ridicule qu’un tel juge permette sans décider aussi ce qu’il veut que l’on fasse, et sans en confier l’exécution à ses ministres.»  Mais, il n’a pas paru ridicule à saint Augustin qu’un juge ne fasse que permettre, comme il le dit (dans le livre sur la grâce et le libre arbitre, chapitre 23) : « Quand vous entendez : c’est moi qui ai trompé ce prophète, ou qu’il endurcit qui il veut, pensez aux mérites de celui qu’il permet qu’il soit obscurci et trompé.» Quand saint Augustin dit là que c’est  à causes de ce que mérite les hommes que Dieu permet l’endurcissement et la séduction, il montre assez clairement que Dieu permet cela en tant que juge.  Car, même si quelqu’un qui n’est pas juge ne fait que permettre, cependant, celui qui a en son pouvoir d’empêcher ou de permettre que l’un nuise à l’autre, et décide de ne pas empêcher, mais de permettre, pour punir celui qui est digne d’une telle peine, cet homme agit véritablement en juge dans cette permission.

À ce qui se rapporte à  Jéroboam  et à  Jéhu, on pourrait apporter la même réponse.  Mais je pense qu’on peut dire, en toute probabilité,  qu’ils furent, tous deux, des rois légitimes élus proprement par Dieu.  Car bien que Calvin (dans le livre 1, dernier chapitre)  veuille que Jéroboam et Jéhu aient gravement péché en manquant de foi à leurs propres maitres et en envahissant un royaume, et que Pierre le martyr pense la même chose de Jéroboam (rois, chapitre 11, livre 3), cependant, saint Augustin ( livre 22, de la cité de Dieu, chapitres 21 et 22) enseigne ouvertement que Jéroboam n’a pas péché, et que le peuple n’a pas péché dans cette défection : « Dans cette affaire, ni le roi ni  le peuple d’Israël n’ont péché.  Ils n’ont fait que remplir la volonté de Dieu qui voulait, par eux, exercer sa vengeance.  Et il se trouve que l’ Écriture est plutôt favorable à saint Augustin.  Car, au livre 3 des Rois, chapitre 11, après avoir, au nom de Dieu, promis le royaume à Jéroboam, le prophète ajoute ces paroles : « Si tu écoutes toutes les choses que je t’ai prescrites, et si tu marches dans mes voies, et fais ce qui est droit devant moi, si tu gardes mes commandements et mes  préceptes, comme l’a fait David, mon serviteur, je serai avec toi, et je t’édifierai une maison fidèle, comme j’ai édifiai la maison de David.»  Il est certain que Dieu n’aurait pas comparé Jéroboam avec David  et ne lui aurait pas promis sa protection dans son règne, et une succession fidèle, s’il avait pensé qu’il était  un tyran, un envahisseur, et non un vrai roi.

De plus, au chapitre 12, quand Roboam a voulu faire la guerre à Jéroboam, pour récupérer la totalité de son royaume, Dieu envoya le prophète Semaias au roi Roboam et à tout le peuple : « Vous ne monterez pas, et vous ne ferez pas la guerre contre vos frères, les fils d’Israël.  C’est à moi qu’a été adressée cette parole.»  Après l’avoir entendu, ils laissèrent tomber leur intention de faire la guerre, et reconnurent Jéroboam comme roi légitime, et créé par Dieu sur les dix tribus, comme Roboam était roi sur les tribus de Juda et de Benjamin.  Et bien que, par la suite, Jéroboam ait été coupable d’un très grand crime, et devint schismatique, cependant, quand il reçut le royaume, il était bon, et il avait commencé à régner  légitimement de par l’élection divine, et  le consentement du peuple.

On peut en dire autant de Jéhu.  Il ne convoita pas un royaume, mais quand il n’en avait encore aucune idée, il reçut un fils des prophètes envoyé par Élisée,  pour l’oindre roi d’Israël au nom de Dieu, avec l’ordre de tuer  le roi Achab et la reine Jézabel, et d’exterminer toute sa maison.  Et quand il eut accompli sa mission, il entendit le Seigneur lui dire : «Parce que tu as accompli vaillamment ce qui est juste, et que tu as fait contre la maison d’Israël  ce qui plaisait à mes yeux, et tout ce qui était dans mon cœur, tes fils siégeront sur le trône d’Israël jusqu’ à la quatrième génération. Rois, livre 4, chapitre 10)»  Qui croira que Dieu aurait loué ce qu’a fait Jéhu, et aurait dit qu’il a soigneusement fait ce qui est droit,  si  Jéhu s’était rebellé par ambition, et avait tué injustement son Seigneur, comme l’enseigne Calvin.  Calvin n’a donc pas vraiment prouvé que c’est de Dieu que viennent les choses perverses que font les hommes, du seul fait qu’il a été l’auteur des règnes de Jéhu et de Jéroboam.

Mais Calvin ne se considère pas comme battu.  Il nous objecte un texte d’Osée, (chapitre 8) où Dieu semble réprouver le règne de Jéroboam, quand il dit : « Ils ont régné, mais non de par moi.  Ils sont devenus princes, mais je ne les ai pas connus.»  Saint Jérôme applique ce texte même à Jéroboam.  Je réponds qu’on peut dire de deux façons que Jéroboam a régné non de par Dieu, c’est-à-dire, non avec l’approbation de Dieu,   Car, on peut entendre ce texte, comme le fait saint Thomas (dans son commentaire du chapitre 13 aux Romains), de l’sage qu’il fit du règne, et non de l’institution.  Et de cette façon, il est certain que le règne de Jéroboam ne venait pas de Dieu, ni non plus celui de ceux qui l’ont suivi.  Car, ils furent tous des rois impies.

On peut entendre ce texte de la cause de l’institution du royaume de Jéroboam, laquelle ne venait pas de Dieu, et, pour autant, ni l’institution elle-même.  Mais, si on regarde l’occasion, elle venait de Dieu.  Car, Dieu ne voulait pas que Salomon péchât au point de mériter la division du royaume, et il ne voulait pas non plus absolument que le royaume soit divisé. Cependant, compte tenu du péché de Salomon, il plut à Dieu que le royaume soit divisé, et c’est pour cela qu’il a livré une partie du royaume à Jéroboam.

C’est avec cette raison que nous avons  coutume de faire accorder les deux textes suivants : «Dieu n’a pas fait la mort», (Sagesse 1)  et : «Et Dieu donne la mort et la vie.» (1 Rois 1). Car Dieu donne vraiment la mort à qui il veut, mais cela il ne l’aurait pas  fait si dans le premier parent tout le genre humain ne s’était pas rendu coupable de mort.  Saint Jérôme n’a voulu regarder rien d’autre , parce que le témoignage d’Osée il ne l’applique pas seulement à Jéroboam, mais aussi à Saül.

Il appert que Saül a été un roi légitime, choisi par Dieu (1 Rois X) :  «Vous verrez assurément celui que le Seigneur a choisi, parce qu’il n’y en a pas de semblable à lui dans tout le peuple.»  Et cependant, parce que le peuple avait péché en demandant un roi, (comme nous le lisons dans 1 Rois 12), l’occasion d’élire Saül, ou d’instituer un roi dans le peuple de Dieu ne vint pas de Dieu, et Dieu pouvait vraiment dire par le prophète : « Ils ont régné, mais cela ne venait pas de moi.»

Venons-en maintenant au psaume XL111 : « Tu as détourné nos sentiers de ta voie.»  Je réponds que ce détournement des sentiers de la voie du Seigneur n’est pas un détournement vers les péchés, mais un détournement de la part de l’aide et de la valeur de Dieu.  Car, voici ce qui précède : « Toutes ces choses arrivèrent sur nous.  Nous ne t’avions pas oublié, et nous ne nous étions pas iniquement comportés dans ton alliance.»  Et un peu après, viennent ces mots : et tu as détourné nos chemins de ta voie.  Et on ajoute un peu après l’explication : « Parce que tu nous as humiliés dans lieu de l’affliction, et nous a recouverts de l’ombre de la mort.»  Ajoutons que, même s’il semble être dit affirmativement : tu as détourné nos sentiers de ta voie, nous pouvons quand même , selon les règles des Hébreux, sous-entendre la  négation qui se trouve au début du verset, pour que le sens soit : « Tu n’as pas renvoyé en arrière nos cœurs, et tu n’as pas détourné nos sentiers de ta voie, il s’en faut donc de beaucoup que notre cœur se soit éloigné de toi.»  Voilà pourquoi saint Jérôme traduit ainsi : « Notre cœur ne s’est pas retourné en arrière, et nos sentiers ne se sont pas détournés de tes voies.»  Il n’y a pas lieu de répondre aux autres, car nous avons déjà expliqué comment il faut les entendre.

CHAPITRE 14

On réfute des objections tirées de textes de l’Écriture

Le quatrième chapitre contient des passages dans lesquels il est dit que Dieu aveugle et endurcit les cœurs des hommes, de façon à ce qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas bien agir.  Exode 7, 8, 9 : « Le Seigneur a endurci le cœur du pharaon».  Deutéronome 2 : «Le Seigneur a endurci l’esprit de Sehon.  Josué 11 : « Le Seigneur les avait aveuglés et endurcis.» 1 Rois 2 : « Ils n’écoutèrent pas la voix de leur père,  parce que Dieu a voulu les tuer.» Rois 12 : « Le roi n’écouta pas le peuple, pace que le Seigneur l’avait aveuglé.» Job 12 : « Celui qui ferme la bouche des véridiques, et enlève la doctrine au sages, celui qui change le cœur des princes, et les trompe pour qu’ils frappent inutilement par envie, pour qu’ils tâtonnent comme dans les ténèbres, et non dans la lumière, et qui les aveugle comme des hommes ivres.»  Isaïe 9 : «  Le Seigneur a mis en eux un esprit de vertige.»  Et au chapitre LX111 : « Pourquoi nous as-tu faits errer loin de tes voies, et as-tu endurci nos cœurs pour que nous ne te craignions pas ?»  Jérémie 20 : « Tu m’as séduit, et j’ai été séduit.»  Jean X11 : « Ils ne pouvaient pas croire, parce que, comme l’avait prédit Isaïe : il a aveuglé leurs cœurs  et les a endurcis.  Il a aveuglé leurs yeux, en endurci leurs cœurs.»  Romains 1 : « Dieu les a livrés à leurs sens réprouvés, pour qu’ils fassent ce qui ne convient pas.»  Et romains 9 : « Il a pitié de qui il veut, et il endurcit qui il veut.»

Je réponds que selon la sentence unanime des pères, Dieu n’est pas la cause de l’aveuglement et de l’endurcissement des cœurs positivement (pour parler ainsi), mais négativement, c’est-à-dire, en permettant, en abandonnant, et en n’ayant pas pitié.  Nul ne peut nier que ce soit juste.  Car, Dieu n’abandonne pas à moins d’avoir été abandonné, et il est juste que ceux qui abandonnent soient abandonnés, comme saint Augustin l’enseigne (dans son livre sur la nature et la grâce, chapitre 26, traité 2 sur saint Jean.)

Et même si Pierre le martyr (dans son commentaire du  premier chapitre aux Romains) admet que tous les pères l’expliquent ainsi,  comme nous l’avons dit, je prendrai quand même la peine de citer quelques textes de saint Augustin.  Dans son épitre 105 à Sixte, il parle ainsi : « Dieu n’endurcit pas en communiquant la malice, mais en n’accordant pas la miséricorde.»  Il dit de même à Simplicius (question 2, vers le milieu) : « Endurcir, pour Dieu, c’est ne pas vouloir faire miséricorde.

Il  n’apporte pas à l’homme quelque chose qui le rendrait pire, mais qui le rendrait meilleur.»   Et au livre 5, chapitre 3, contre Julien : « Quand on dit que l’homme est livré à ses désirs, il devient coupable parce que,  après avoir été abandonné de Dieu, il tombe dans ce qu’il désire, consent, est vaincu, est saisi, trahi, possédé.»  Ensuite, (dans le traité sur saint Jean, 53) : « Dieu aveugle, Dieu endurcit en abandonnant, en n’aidant pas, ce qu’il peut faire par un jugement occulte qui n’est pas injuste.»

Saint Jean Chrysostome dit des choses semblables (dans son homélie 3 sur l’épitre aux Romains) où il donne l’exemple d’un chef qui abandonne ses soldats dans un combat.  Saint Grégoire dit aussi des choses semblables  (dans son livre 25, chapitres 12 et 12, des morales), et saint Jean Damascène  (livre 4, chapitre 20 sur la foi).  De même, saint Isidore ( livre 2, chapitre 19 sur le souverain bien).  Mais comme toute permission ou tout abandon ne peut pas être appelée un endurcissement ou un aveuglement, la chose requiert une explication plus élaborée.

Il faut d’abord observer que la cécité de l’esprit, comme aussi l’endurcissement du cœur, est un péché, une cause et un effet du péché, ou la peine du péché.  C’est ce qu’écrit saint Augustin contre Julien (livre 5, chapitre 3) : « La cécité de l’esprit que seul peut enlever l’illuminateur de l’esprit, est un péché, par lequel on ne croit pas en Dieu, et est une peine du péché, par laquelle le cœur orgueilleux  est puni par une digne animadversion.  Elle est aussi la cause du péché, quand, par une erreur du cœur, quelque chose de mauvais est commis.»  On peut dire la même chose de l’endurcissement du cœur, car, dans ce passage, saint Augustin parle indifféremment de l’endurcissement et de la cécité.  Et l’Écriture reproche aux hommes l’un et l’autre comme étant un vrai et un grand péché.  Matthieu 13 : « Le cœur de ce peuple est encrassé, et ils endurcirent  leurs oreilles, et ils fermèrent leurs yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, et ne pas entendre de leurs oreilles, pour qu’ils ne comprennent pas avec leurs cœurs, pour qu’ils ne se convertissent pas et que je ne les guérisse pas.»

Donc, la cécité du cœur dont il est question,  n’est pas une simple absence de lumière, mais quelque chose de pervers  qui fait rejeter les inspirations divines,  et empêche Dieu d’illuminer l’âme.  Voilà pourquoi on dit de ces hommes  (Matthieu 13) que voyant ils ne voient pas, car ils voient ce à partir de quoi ils pourraient être illuminés, mais, à cause de leur malice, ils ne veulent pas en tenir compte.  C’est donc leur malice qui les aveugle.   Pour une raison semblable, le durcissement du cœur est quelque chose de pervers, par lequel quelqu’un méprise  les admonitions divines internes ou externes, et leur résiste toujours de plus en plus, jusqu’en arriver à un point où il ne ressent plus rien.  C’est alors que le cœur est dit dur, lapidaire, lourd, crasseux, quand il ne se meut pas vers les corrections et les amendements divins, car ile ne ressent plus ce genre de choses.   À l’opposé, le cœur est dit tendre, mou, charnel,  quand il acquiesce facilement aux admonestations de Dieu ou des hommes, parce que la chair moelle et tendre est facilement pénétrée, et perçoit les plus petites ponctions : « Le cœur dur, dit saint Bernard, (dans son livre 1 sur la considération),  n’a pas horreur de lui-même, parce qu’il ne se sent pas lui-même.  Il n’est pas ému par des prières, il ne cède pas aux menaces,  et  il endure les tourments.»

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