Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 324)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous avons ici la permission  par laquelle Dieu a permis que le premier homme chute, et par laquelle aussi, il permet que le juste chute.  On ne peut pas dire que c’est un aveuglement ou un endurcissement,  car, étant des peines du péchés, l’aveuglement et l’endurcissement ne peuvent pas être le premier péché,  et ce sont les pécheurs et non les justes qui sont aveuglés et endurcis.   Romains 1 : « Comme ils n’ont pas approuvé d’avoir Dieu dans leur pensée, Dieu les livra à leurs sens réprouvés.»  De même : «  Pace qu’ils ont changé la vérité de Dieu en mensonge,  parce qu’ils adorèrent et servirent la créature plutôt que le Créateur, Dieu les livra, à cause de cela, à leurs passions d’ignominie.»  Et 2, aux Thessaliens 2 : « Parce qu’ils n’ont pas reçu la charité de la vérité, pour être sauvés,  Dieu les a envoyés à l’opération de l’erreur, pour qu’ils croient au mensonge.»

Il faut observer, en second lieu,  que pour qu’Il y ait endurcissement ou cécité, il ne suffit pas que  quelqu’un ne croie pas ou ne voie pas, mais il est requis qu’il ne puisse pas moralement  voir ou croire.  C’est ce que montrent les mots d’obscurcissement et d’endurcissement.  Car, on n’appelle pas aveugles ceux qui peuvent voir, même s’ils ne voient pas.  Et on appelle dures les choses  qui ne se brisent pas si on les frappe, et  qui ne peuvent pas se briser quand on les martèle.   À ce sujet, voici ce que nous lisons dans saint Jean (12) : « Ils ne pouvaient pas croire parce que, comme l’avait dit Isaïe : aveugle le cœur de ce peuple,  et endurcit ses oreilles.»  Et dans Ecclésiastique 7 : « Considère les œuvres de Dieu : personne ne peut corriger celui que Dieu dédaigne.»  Ce qui nous fait comprendre qu’on ne dit pas que  Dieu aveugle ou endurcit quand  il aide l’homme par son secours, de façon qu’il pourrait vraiment s’il le voulait, même s’il permet qu’il tombe,  et l’abonne parce qu’il n’accorde pas le secours pour qu’il veuille infailliblement.  Autrement, tous ceux qui pèchent seraient aveuglés et endurcis, puisque personne ne peut pécher sans que Dieu ne le permette, et ne l’abandonne d’une certaine façon. Et il est évident que tous les pécheurs ne sont pas aveuglés et endurcis au sens propre du terme.

C’est donc  la seule permission, ou l’aveuglement et l’endurcissement  qui vient de Dieu qui fait en sorte que, par un juste jugement de Dieu, qui punit les péchés passés,  l’homme est privé de l’aide de Dieu au point  de ne pouvoir pas moralement ne pas tomber.  Et c’est ce que montre la comparaison de saint Jean Chrysostome, celle du général d’armée qui abandonne ses soldats dans un combat.   Et c’est aussi ce qui me permet de réfuter l’objection  qu’a coutume de nous faire Calvin quand il soutient que l’aveuglement et l’endurcissement ne peuvent pas se rapporter à la seule permission ou abandon, parce que Dieu agit comme un juge dans cette chose, et un juge ne fait pas que permettre ou abandonner, mais punir.  Car, cette permission ou désertion est une grave punition et  une punition très grave, puisque, comme pour  une peine d’un péché passé, l’homme est laissé nu et sans armes,  au milieu des ennemis, et privé du secours de Dieu.

Il faut observer, en troisième lieu, qu’en tant qu’il est aveuglé ou en endurci, l’homme ne peut  pas voir ce qu’il devrait voir, ni faire ce qu’il doit faire, comme l’on dit. Mais ce n’est pas quelque chose de démontré, mais d’hypothétique.    Bien que, tant qu’il est aveuglé et endurci, l’homme ne peut pas voir et croire, cependant, il le peut absolument parlant, car, il peut, avec la grâce de Dieu, enlever la cécité et l’endurcissement, après quoi il pourra voir et croire.  Car, jamais Dieu n’abandonne l’homme à tout jamais.  Il l’aide toujours à obtenir la grâce et les forces avec lesquelles il peut éliminer l’aveuglement et l’endurcissement, puisque l’homme est tenu de se convertir à la foi, et que, quand il ne le fait pas, il pèche.  En conséquence, quand quelqu’un ne peut pas faire ce qu’il doit faire, c’est de sa faute s’il ne le peut pas, et il pèche parce que s’il avait demandé de l’aide, il aurait pu le faire.   Voilà pourquoi dans l’Exode (3) et ailleurs dans les Écritures, ceux qui ont le cœur endurci sont réprouvés et punis, car, c’est par leur faute qu’ils subissent cet endurcissement et qu’ils y persévèrent.

Saint Jean (chapitre 12) a dit d’eux : «  Ils ne pouvaient pas croire, parce qu’Isaïe avait dit : aveugle le cœur de ce peuple.»  De même, au chapitre 15, il dit la même chose des mêmes : «Ils n’ont pas d’excuse pour leur péché.»  Et saint Augustin (dans le traité 53 sur saint Jean), écrit, en expliquant ce verset : «c’est à cause de cela qu’ils ne pouvaient pas croire»,  explique  que, à cause de cette incapacité, personne n’ose nier le libre arbitre, ou excuser le péché. Et il en donne la raison : bien que des aveugles ne puissent pas voir, ils peuvent, s’ils le veulent, devenir des voyants.»

Mais, accourra quelqu’un qui nous objectera que le jugement porté par Dieu nous rend incertains du futur. On ne sait pas vraiment s’il est encore en leur pouvoir de redevenir voyants en rejetant l’aveuglement et la cécité.  Je réponds que la certitude du jugement divin dépend de ce que celui qui a mérité d’être aveuglé et endurci est non seulement abandonné par Dieu, qui permet qu’i soit vaincu par les ennemis, et à être traîné de péché en péché, mais ne donne pas la grâce pour demander des forces, ce qui est une autre espèce plus occulte d’abandon.  Ce qui veut dire que, non seulement il ne l’excite pas et ne l’appelle pas, comme il le fait quand il prévoit que quelqu’un est apte à répondre à l’excitation et à l’appel, même s’il ne refuse pas absolument toute aide qui permette de demander du secours.  Cependant, il voit avec certitude qu’il ne se servira pas de cette aide. Et c’est ainsi qu’il a pitié de qui il veut, et qu’il endurcit qui il veut.  (Romains).

Il faut observer, en quatrième lieu, que, selon la façon de parler de l’Écriture, cet abandon est signifié à bon droit par des verbes qui expriment une action, même si, en fait, il ne s’agit pas d’une action, mais d’une omission d’action.  Car, (au livre 2 des  Rois, chapitre 12), on dit que David a tué Urie, alors qu’il ne l’avait pas tué par lui-même, mais avait seulement demandé à Joad de la placer à l’endroit où la bataille était la plus dense,  de l’abandonner, de le laisser seul pour qu’il y meure.  C’est de la même manière qu’on dit à bon droit que Dieu livre quelqu’un à son sens réprouvé, induit en tentation, envoie une opération d’erreur, endurcit, aveugle, même s’il ne fait tout cela qu’en permettant et en abandonnant.  Il ne s’ensuit pas que Dieu soit la cause du péché, ou qu’il pèche en abandonnant l’homme à ses tentations, même si David avait péché et avait été la cause d’un péché en commandant qu’Urie soit laissé seul dans le combat.  Car Urie était innocent, et il ne pouvait pas être justement mis à mort par David ou Joad.  Et c’est pour cela que David a péché quand il a ordonné qu’il soit laissé seul sans protection dans le combat, pour qu’il soit tué.

Si  Urie avait mérité la mort, David aurait pu utiliser ce moyen pour le tuer.  Et même si on disait qu’il y avait une vraie raison de faire mourir Urie, cependant, il n’aurait pas péché lui-même, et n’aurait pas été la cause du péché des Ammonite, s’il avait péri par leur glaive.  Car, David n’a pas commandé aux Ammonites de tuer Urie, mais comme ils s’élançaient d’eux-mêmes spontanément au massacre des Hébreux, David a voulu utiliser leur impiété pour le meurtre d’Urie, en le laissant seul, et non pour le meurtre des autres qu’il avait fait retirer du combat.

De la même façon, car, par un juste jugement, Dieu  livre certains à leur sens réprouvé en les abandonnant, les endurcit et les induit en tentation. Il  ne pèche pas lui-même, car c’est, en toute justice, qu’il les abandonne.  Il n’est pas, non plus, la cause du péché, car il n’excite pas satan à le tenter, et l’homme à consentir, (à moins que, comme nous avons dit plus haut, exciter soit ne pas empêche.  Mais, il se sert de la malice de l’un et de l’autre pour punir celui qui est digne d’une telle peine.  Calvin lui-même (livre 2, chapitre 4, verset 4), admet que souvent Dieu n’endurcit  qu’en abandonnant.  Cependant, il ajoute qu’il y a d’autres témoignages qui vont plus loin que cela : « Comme l’endurcissement du pharaon.     L’a-t-il endurci en ne le rendant pas mou ? C’est vrai.   Mais il fit plus, car  il a ordonné à satan d’endurcir son cœur à cause de son obstination.»  Mais on ne voit pas dans l’Écriture que Dieu ait commandé à satan d’endurcir le cœur de pharaon. Et lui-même ne cite aucun texte qui aille dans ce sens, comme nous l’avons fait nous-mêmes au sujet de David : «Le Seigneur a commandé à Semei de maudire David.»

On doit observer, en cinquième lieu, que l’action d’obscurcir et d’endurcir est attribuée, dans l’Écriture même aux choses qui sont des occasions plutôt que des causes de ces actions.  Car, on dit que les présents aveuglent les yeux des sages (Exode 23,  et Ecclésiastique 20).  On dit aussi que les créatures deviennent des ratières aux pieds des insensés.(Sagesse 14).  Ainsi, le vin et les femmes font apostasier les sages (Ecclésiastique 19).  C’est ainsi que la patience de Dieu endurcit parfois (Romains 2).  Quand, à l’occasion de telles choses, les hommes sont aveuglés ou endurcis, on ne dit pas que Dieu les a aveuglés ou endurcis, si ce n’est par accident, mais que ce sont les hommes qui, abusant des choses bonnes, se sont eux-mêmes endurcis ou aveuglés.  Quand, dans l’Écriture, on dit que Dieu aveugle ou endurcit, il le fait, cela, comme un juste juge; et c’est pour cela qu’il ne veut pas pour eux la conversion ou la pénitence, mais leur peine et leur ruine.  Or, quand il attend patiemment, ou dissimule les péchés, ce n’est pas la peine et la ruine qu’il veut, mais la conversion et la pénitence.  Sagesse 11, 1 : « Car, il dissimule les péchés des hommes, en vue de la pénitence.»  Et l’apôtre : « Ignores-tu que c’est la patience de Dieu qui t’a amené à la pénitence ?  Toi, à cause de ta dureté et de ton cœur impénitent, tu thésaurises pour toi la colère au jour de la colère et du juste jugement de Dieu.» (Romains 2, 2).

La patience de Dieu amène à la pénitence, et voilà pourquoi celui qui est aveuglé n’est pas excusé par Dieu, car c’est par leur malice qu’il les aveugle, comme le dit la Sagesse (5).  Si aveugler n’était pour Dieu rien d’autre qu’attendre patiemment, il faudrait prier Dieu pour qu’il nous aveugle, comme le dit correctement saint Augustin (livre 5, chapitre 3, contre Julien).  Donc, les passages allégués au début du chapitre, qui signifient que les hommes sont endurcis ou aveuglés par Dieu ne peuvent pas proprement être entendus au sens de patience mais d’abandon, comme nous avons dit plus haut, et comme cela deviendra évident si nous les parcourrons tous l’un après l’autre.

Le premier témoignage a été tiré de l’Exode (chapitres 7, 8, et 9), là où il est question de l’endurcissement du pharaon.  Nous voyons, dans ces passages, que, tantôt, la cause de l’endurcissement est attribuée au pharaon, qui tirait, de la patience de Dieu, l’occasion de le mépriser, et d’endurcir son cœur dans le dessein de ne pas obéir. Et tantôt à Dieu lui-même, qui n’éclairait pas et ne mouvait pas son cœur par sa grâce, puisqu’il voyait qu’il convenait plutôt d’attendre et de le fléchir. «Voyant Pharaon (Exode 8) que du repos lui avait été donné, il endurcit son cœur, et ne les écouta pas, comme l’avait dit d’avance le Seigneur».  Voici donc comment Pharaon a abusé de la patience de Dieu, par l’endurcissement.  Et, de nouveau, au chapitre 9 : « Voyant Pharaon que la pluie avait cessé, ainsi que la grêle et le tonnerre, il augmenta son péché, et endurcit son cœur et celui de ses serviteurs, à l’excès.»  Parce que les fléaux de Dieu avaient cessé, le pharaon estima qu’il n’y avait plus rien à craindre, que c’était par hasard que le grêle et le tonnerre avaient frappé. Il confirmait donc son dessein de ne pas obéir.  Pharaon ne pensait pas que la cessation des plaies provenait des prières de Moïse, et que ces plaies étaient nées d’un juste jugement de Dieu, qui avait décrété de ne pas avoir pitié de Pharaon, ni de l’éclairer ou de l’inspirer.  Et c’est pour cela qu’on dit qie  le Seigneur endurcit le cœur du Pharaon.

On peut expliquer de la même façon des passages similaires tirés du Deutéronome, de Josué, du livre des rois, d’Isaïe  , et de l’apôtre saint Paul.  Ne présente aucune difficulté le passage suivant de Job : « Celui qui ferme les lèvres des véridiques, et enlève la doctrine aux vieillards; qui change le cœur des princes, et les trompe.»  Car, ce n’est pas en mentant que Dieu fait taire le véridique, mais en permettant qu’il soit trompé, comme nous l’avons dit au chapitre précédent, ou en les rendant muets, ou en éloignant les conseillers prudents.  Car, Dieu ne change pas le cœur des princes en faisant du bien à partir du mal, ou en leur inspirant un faux renseignement, mais en leur envoyant une bonne pensée, ou pensée qui est indifférente, qui les détournent de leur propos, et ainsi les trompe, quand la providence de Dieu fait en sorte qu’ils n’obtiennent pas ce qu’ils désirent.   Nous avons un exemple en Absalon qui, après avoir expulsé son père de la ville royale, désira  le perdre. Il réunit son conseil, par l’action de la providence de Dieu, et, après avoir entendu et approuvé l’avis de Achitophel, qui lui conseillait  ce qui était le plus utile pour l’obtention de son désir, il voulut, sous l’inspiration de Dieu,  écouter aussi le conseil de Chusai, qui était utile, mais pernicieux.  Dieu fit en sorte qu’Absalon écoute l’avis de Chusai, en soupèse les raisons, oublie le conseil d’Achitopel. Il   changea ainsi son cœur et fit lui-même en sorte qu’après avoir réprouvé le conseil d’Achitopel, il suive le conseil de Chusai, qui l’empêcha d’obtenir ce qu’il désirait le plus.  Voir, livre 2 des  Rois, chapitre 17.

La même chose est arrivée à saint Athanase. Car, quand il fuyait ses persécuteurs dans un navire, sous l’inspiration de Dieu, il fit machine arrière, et avança en direction de ses ennemis, qui le poursuivaient par le même fleuve.  Et toujours par la même divine providence, ne le reconnaissant pas, ils lui demandèrent à quelle distance était Athanse,   Il leur répondit qu’il n’était pas loin, et ils se hâtèrent alors pour l’attraper. Sans mensonge de la part d’Athanase, ses ennemis ont donc  été trompés par lui.  Ou plutôt, par un juste jugement de Dieu,  ils tâtonnaient  en plein jour, comme le dit Job,  et erraient comme des hommes ivres, parce que plus ils pensaient s’approcher de lui, plus ils s’en éloignaient.  Voir Théodoret (histoire livre 8, chapitre 8,) ou Ruffin (livre 1, chapitre 34).

Venons-en maintenant à Jérémie 20 : « Tu m’as séduit, Seigneur, et j’ai été séduit.» Il est très bien expliqué par saint Jérôme, rapportant cela non à la fausseté mais à l’ambigüité.  Car, Jérémie avait entendu : « Je te choisis comme prophète des Gentils.»  Et de nouveau : « Je t’ai établi sur les Gentils et sur les rois.»  Il accepta donc volontiers la charge de prophétiser contre les gentils qui vexaient le peuple élu.  Il se rendit compte, après coup,, que c’était toujours contre son peuple et contre ses rois, que, sous l’ordre de Dieu,  il devait prophétiser, ce qui lui fit endurer diverses  vexations et calamités. Et quand il prédit que la ville de Jérusalem serait prise par les Chaldéens, il parlait comme si cela devait arriver immédiatement.  Voilà pourquoi il a été considéré comme menteur, et on s’est moqué de lui comme d’un imposteur.  C’est donc par l’ambigüité des paroles de Dieu qu’il dit avoir été séduit, autant à cause des nations que du temps, alors qu’il voyait que se réalisait les paroles de Dieu autrement qu’il les avait annoncées.

Ensuite ce texte de saint Jean : «ils n’ont pas pu croire parce que Isaïe dit d’eux de nouveau : il a aveuglé leurs yeux etc». On peut entendre cette phrase de deux façons.  Ou bien la cause pour laquelle les Juifs ne pouvaient pas croire était que Isaïe avait prédit que cela arriverait ainsi, ou parce qu’ils avaient été aveuglés, selon la prophétie d’Isaïe. S’il s’agit de la première supposition, la chose est claire.  Car, la prescience ou la prédiction des choses futures n’impose aux  évènements  aucune nécessité.  Et voilà pourquoi on dit seulement qu’ils n’ont pas pu croire parce que le prophète Isaïe avait prédit qu’ils ne croiraient pas, car il ne pouvait pas se faire que n’arrive pas ce que, par l’esprit de Dieu, un prophète avait prédit qu’il arriverait, même si cela arrive en toute liberté.  Bien plus, il ne pouvait pas se faire que cela n’arrive pas  librement, puisque, étant un péché, ce devait être une action librement accomplie.  S’il s’agit de la deuxième supposition, ce qui est plus probable, alors la cécité serait la cause pour laquelle les Juifs ne pouvaient pas voir, mais ce sera la cause par hypothèse, non absolument parlant, comme nous avons déjà dit, car, bien qu’ils étaient incapables de croire quand ils étaient aveuglés, ils pouvaient quand même changer, avec l’aide de la grâce, et d’aveugles devenir des voyants.

Semblable est le texte de saint Jean 5 : «Comment pouvez-vous croire, vous qui cherchez la gloire les uns auprès des autres, et qui ne recherchez pas la gloire qui ne vient que de Dieu ?»

Car, le Seigneur ne voulait pas dire  qu’il leur était absolument impossible de croire, puisque pendant tout ce chapitre et pendant le suivant, il les exhorte à croire.  Mais, il les mettait en garde contre le désir de l’humaine gloire, qui était pour eux, un empêchement de croire.  Donc, s’ils avaient désiré de croire et d’être sauvés, ils auraient répudié la gloire humaine, et auraient recherché la gloire qui ne vient que de Dieu.

CHAPITRE 15

On explique d’autres témoignages de l’Écriture

Le cinquième et dernier chapitre. On parle des passages où l’on dit que Dieu opère et effectue le mal. Comme 2 Rois 12 : « Voici ce que dit le Seigneur.  Je susciterai  le mal, sur toi, de ta maison , j’enlèverai tes épouses sous tes yeux, et je les donnerai à quelqu’un qui t’est proche, et il dormira avec tes épouses en plein jour.      Tu as agi, toi, en cachette, et moi j’accomplirai cette parole aux yeux de tout Israël, et à la vue du soleil.»   Calvin insiste sur ce texte (au livre 2, chapitre 18, verset 1) : «Absalon accomplit un crime détestable en s’unissant d’une façon incestueuse aux épouses de son père. Or, Dieu déclare que c’est son œuvre.  Voici quelles sont ses paroles : toi, tu as agis en secret, moi j’agirai en plein jour.

On trouve d’autres textes semblables : «Voici qu’il est placé pour la ruine et la résurrection de beaucoup en Israël.» (saint Luc 2). Et plus clairement  : «Voici que je place en Sion une pierre d’achoppement, et de scandale.» (Romains 9, 2). C’est Dieu lui-même (comme le commente Bèze) qui dit placer en Sion une pierre d’achoppement et de scandale. (Romains 9,2). Bèze ajoute en réponse à Castallion, sur la prédestination de Dieu, dans sa  réfutation de la seconde calomnie), ce texte d’Éphésiens 1 : « Qui opère toutes choses selon le conseil de sa volonté.»  Il soutient qu’on doit appliquer ce texte à toutes choses, sans exception, qui arrivent, bonnes ou mauvaises.  Et le sens serait alors : toutes les choses qui se font, bonnes ou mauvaises, Dieu non seulement les veut en  les prévoyant ou les permettant, mais elles sont décrétées et opérées par Dieu.  Mais, par ce que nous avons déjà expliqué plus haut, il sera facile d’expliquer ces textes.

Le premier passage, l’inceste d’Absalon. On dit que c’est Dieu qui a fait ce mal, non rapport à la  faute d’Absalon, mais par rapport à la peine de David.  Car, bien que ça ait  été un mal, pour Absalon, de pécher, ce que Dieu ne voulait pas, mais interdisait, c’était une chose bonne et juste de punir David, et c’est ce  que Dieu a voulu et fait. Il le fit non en poussant Absalon au mal, ni en le lui persuadant ou commandant, mais en le lui permettant, alors qu’il aurait pu facilement détourner vers un autre mal sa volonté incline à commettre de grands crimes, ou en l’empêchant par d’autres.  Il ne lui ouvrit que cette voie-là,  ne lui permettant que de s’aventurer dans cette impasse.  Cette permission, selon la façon de parler de l’Écriture, peut être appelée l’œuvre de Dieu, soit en la faisant, soit en la commandant, comme on le voit clairement dans l’histoire de Job.  En effet, cette histoire nous montre clairement que le diable n’a pas été excité par Dieu pour affliger Job, mais qu’il n’a que demandé et obtenu la permission de Dieu.

Les  paroles des Romains et de Luc,  qui nous parlent d’un Christ placé pour la ruine ,et qui est une pierre d’achoppement et de scandale, ne signifient pas que le Christ a été envoyé par Dieu dans le monde pour qu’il soit la cause ou l’occasion de ruine ou de scandale.  Qu’il  a été envoyé pour être une cause de salut, mais qu’i serait une occasion de ruine et de scandale , non parce qu’il en apporterait l’occasion, mais à cause de la malice des hommes qui ne le recevraient pas.  C’est ce qu’enseigne saint Fulgence au roi Tradimundus, (chapitre 4) en commentant ce passage : « La pierre qui a été réprouvée par les constructeurs est devenue pierre d’angle, et est devenue une pierre d’achoppement et de scandale pour ceux qui  étaient possédés par une cécité d’incrédulité dépravée.»  Et un peu plus bas : « Voici qu’il est placé pour une ruine et une résurrection d’un grand nombre.  Donc,  pour ceux qui croient mal, la perfidie engendre la ruine, et la droite croyance exalte les fidèles.»  Ce n’est donc pas la pierre posée par Dieu qui engendre la ruine, mais la cécité, ou la perfidie  de celui qui s’en offense.

C’est ce qu’enseigne aussi Theodoret (question 12 sur l’Exode), qui cite ces passages et un autre de saint Jean  (9) : « Moi,  je suis venu pour un jugement, pour que ceux qui ne voient pas, voient, et pour que ceux qui voient deviennent aveugles.»  Il remarque  que ce ne fut pas le but de Dieu quand il envoya le Christ, d’aveugler ceux qui voient, de jeter par terre ceux qui se tiennent debout, ou de blesser les marcheurs avec une pierre;  mais que l’Écriture ne fait qu’indiquer que c’est ce qui arrivera.   Comme nous lisons dans Jean 2 : « Détruisez ce temple, et je le reconstruirai en trois jours.»  Cela ne signifie pas que Jésus ait commandé aux Juif de détruire le temple de son corps, mais qu’il a prévu que c’est ce qu’ils feraient.   Et quand il a dit à Judas (saint Jean 13) : « Ce que tu as à faire, fais-le vite,»  il ne lui commande pas la trahison , mais il lui indique de faire et d’accomplir, avec sa permission, ce qu’il désirait depuis longtemps.  La sentence de Siméon est donc : voici qu’il est posé pour la ruine et la  résurrection d’un grand nombre. c’est-à-dire , voici : le Christ est envoyé par Dieu.  Pour tous ceux qui le mépriseront à cause de l’ignominie de sa passion et de sa croix, il sera une occasion de ruine.  Et pour tous ceux qui croiront fidèlement en lui, il sera une occasion de résurrection et de salut.

Semblable est la sentence de saint Paul aux Romains (9) : «Je place dans Sion une pierre d’achoppement et de scandale.» En voici le sens : je place dans Sion une pierre qui sera une pierre d’achoppement et de scandale.  Et Siméon et saint Paul se réfèrent à la prophétie d’Isaïe(chapitre 8), où on ne dit pas que c’st  Dieu qui fera en sorte que le Christ soit une pierre d’achoppement et de scandale, mais où il ne fait que prédire que le Christ serait une ruine et une pierre de scandale, c’est-à-dire une occasion de ruine et de scandale, sa passion et sa mort étant une cause d’aveuglement : « Sanctifiez le Seigneur des armées, dit-il, lui votre terreur et votre épouvante, et il sera pour vous sanctification;  il sera une pierre d’achoppement, et une pierre de scandale pour les deux maisons d’Israël, un filet et une ruine pour les habitants de Jérusalem. Et plusieurs, parmi eux, achopperont, tomberont, et seront broyés et pris.»

C’e que dit saint Paul : «Voici que je place en Sion une pierre etc.» a été tiré du chapitre 28 du même prophète, où Dieu dit pas Isaïe : «Voici que j’enverrai en Sion une pierre angulaire, éprouvée, choisie,  fondement dans le fondement.»  Mais, parce que l’apôtre a réuni en une seule phase les paroles de différents chapitres, il semble parler plus durement.   Mais si on l’explique comme les autres ont parlé, tout deviendra cohérent, et la phrase d’Isaïe n’apparaitra plus différente de celle de saint Paul.   Dieu a posé en Sion qui, dans son intention, devait être la pierre d’angle, une pierre précieuse, élue, (comme on le dit au chapitre 28), mais qui, à cause de l’incrédulité des hommes) serait pour beaucoup une pierre d’achoppement et de scandale.  Et ce verset des Éphésiens 1 : « Qui opère tout selon le conseil de sa volonté», sur lequel Bèze édifia tous ses aphorismes comme sur un excellent fondement.   L’apôtre ne dit pas que Dieu opère absolument tout ce qui se fait dans le monde, autant les choses mauvaises que les choses bonnes, alors qu’au contraire, Dieu déteste les péchés, et ne fait rien de ce qu’il hait, comme nous le lisons dans Sagesse 11.

La sentence de l’apôtre est donc que Dieu opère tout ce qu’il opère ni témérairement, ni malgré lui, mais librement et prudemment, c’est-à-dire, selon le conseil de sa volonté.  Comme quand on dit que les hommes prudents font tout après mure réflexion, on ne dit par qu’ils font tout, mais que ce qu’ils font ils le font après mure réflexion.   Voilà pourquoi saint Jérôme écrit dans ce texte, comme s’il avait prévu le commentaire de Bèze : «  Dieu opère toutes choses selon  le conseil de sa volonté, non parce que tout ce qui se fait dans le monde s’accomplit par le conseil et la volonté de Dieu, (car alors, on pourrait imputer à Dieu le mal), mais parce que tout ce qu’il fait il le fait avec sa sagesse  et sa volonté.»

Et même si nous concédions à Bèze que ces paroles de l’apôtre signifient qu’absolument tout ce qui se fait dans le monde est fait par Dieu, il ne s’ensuivrait pas que les péchés que les hommes font sont faits par Dieu, puisque faire un péché ce n’est pas faire mais défaire, et qu’un péché n’est pas une chose réelle, mais la corruption d’une chose.  Comme Dieu fait quelque chose dans une action mauvaise, en tant qu’elle existe et qu’elle est une bonne chose, il n’est pas l’auteur de sa corruption et du défaut qui est perceptible dans cette action, comme nous l’avons expliqué au chapitre 5, et comme nous l’expliquerons de nouveau au chapitre 17.

CHAPITRE 16

On explique certains passages de saint Augustin qui semblent favoriser les adversaires

Après ces textes de l’Écriture, Calvin et Bèze nous objectent certains passages de saint Augustin tirés de son livre contre Julien, de l’enchiridion, et du livre sur la grâce et le libre arbitre. Ces passages, et d’autres du même genre, nous les expliquerons brièvement.

Commençons  par le premier tome de ses œuvres. Dans le livre 9, chapitre 6, des Confessions.  Parlant de sa sainte mère Monique, il raconte que, par les éclats de voix d’une servante, elle avait  été guérie d’une tendance à la colère, qu’elle commençait à développer : « Qu’as-tu fait, mon Dieu ? Comment m’as-tu guérie, comment m’as-tu soignée ?  N’as-tu pas , par tes secours occultes, utilisé la parole dure et blessante d’une autre âme comme un fer médicinal, et n’as-tu pas, d’un coup de stylet,  fait sortir le pus de l’abcès ?«  Si Calvin était tombé sur ce texte, il n’aurait pas hésité  à dire que cette servante avait été poussée par Dieu à injurier sa maîtresse, et que c’est ce que les mots employés signifient par eux-mêmes : n’as-tu pas etc.  Mais la pensée de saint Augustin était toute autre, comme nous le montre la dernière partie du chapitre : «Toi, Seigneur, qui diriges les choses terrestres et célestes, qui détournes à ton usage l’impétuosité du torrent, et  contrôle le flux turbulent des siècles, tu as guéri une âme avec la maladie d’une autre âme, pour que, en réfléchissant à cela, personne n’attribue à sa puissance  d’avoir, par sa parole,  corrigé quelqu’un qu’il voulait corriger.»

Ces paroles nous font comprendre que la dite servante n’a pas été incitée ou poussée par Dieu à injurier sa maitresse, mais que cette insulte, conçue dans l’âme et exprimée à l’extérieur, a été dirigée par Dieu pour guérir le vice de Monique.  Car, Dieu n’est pas une fontaine d’où émanent les torrents  turbulents des crimes, mais il est un Artisan admirable  qui détourne à son usage ces violents torrents, et s’en sert pour faire du bien.  On dit donc que c’est Dieu qui a tiré, de ses provisions occultes, une injure de l’âme de cette servante, comme un fer médicinal , parce que cette femme ne pouvait pas, en ce temps et en ce lieu,  concevoir et émettre une injure à une autre personne qu’à celle autorisée par Dieu.   Dieu a permis que cette femme ne pense et ne dise que ce qui était utile pour guérir Monique; et il ne l’a permis qu’au moment et que dans le lieu où il avait prévu que cels serait utile pour Monique.

On voit un autre témoignage dans l’Enchiridion (chapitre 100) que Calvin et Bèze ont souvent cité.  Voici ce que dit saint Augustin ; « Les œuvres de Dieu sont admirables dans tout ce qu’il veut.   D’une manière ineffable et admirable, rien ne se fait sans sa volonté, même ce qui est fait contre sa volonté, car cela ne se ferait pas s’il ne le permettait pas.  Ce n’est pas en ne voulant pas qu’il permet, mais en voulant;  et il ne permettrait pas  que le bien se change en mal  si, dans sa toute puissance, il ne pouvait pas faire du bien avec le mal.»  Les adversaires tirent deux choses de ce passage.   La première.  Les maux ou les péchés ne se font pas sans la volonté  de Dieu.  Dieu veut donc qu’ils soient faits.  C’est donc avec raison qu’ils disent que la chute d’Adam a été décrétée et voulue explicitement par Dieu.  La deuxième.  Dieu permet les maux non malgré lui, ou comme un pur spectateur, mais en les voulant;  et elle  est donc vaine la distinction que font les adversaires  entre la volonté et la simple permission, comme si la permission n’incluait pas la volonté.  Mais, il ne sera pas difficile de leur répondre, si nous expliquons d’abord comment la volonté de Dieu se comporte par rapport aux péchés.

Je dis, donc, que, par rapport aux péchés,  Dieu n’a pas de vouloir positif,  ni de non vouloir, mais que c’est négativement qu’il ne veut pas.  Dieu ne veut pas positivement les péchés parce qu’il est bon et juste.  Il ne serait ni bon ni juste, s’il voulait les péchés (le mal) et les iniquités. Il n’a pas non plus positivement de non vouloir parce qu’il est tout-puissant, et qu’il ne serait pas tout-puissant si quelque chose se faisait à son insu.  Quelque chose se ferait à son insu ou malgré lui, si quelque chose arrivait qu’il ne voudrait pas voir arriver.  Il n’a donc pas de vouloir ou de non vouloir, mais il ne veut pas, selon psaume 5 : «Tu es un Dieu qui ne veux pas l’iniquité.»

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