Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 328)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les justes opèrent le bien par l’amour de la justice, mais librement, et en  opérant comme s’il n’y avait pas de loi, ou comme s’ils n’étaient menacés d’aucune peine.  Voilà pourquoi on dit qu’ils sont dans la loi plutôt que sous la loi, comme s’exprime l’apôtre dans Corinthiens 1, 4 quand il dit  qu’ils ne sont pas sous la loi, alors qu’ils ne sont pas sans loi, mais dans la loi du Christ.    Donc, quand, dans le paradis,   nos premiers parents  conservèrent l’innocence, ils n’étaient pas sous la loi, et aucune loi ne leur avait été imposée, c’est-à-dire qu’aucun joug n’avait été posé à des récalcitrants.  Cependant, ils n’étaient pas sans loi, mais dans la loi du Créateur.

CHAPITRE 2

Pourquoi , sachant d’avance qu’il tomberait,  Dieu a-t-il permis la tentation de l’homme

Comme on sait que les premiers parents ont été tentés, et qu’ils ont succombé à la tentation,  vient infailliblement l’autre question : pourquoi Dieu a-t-il voulu ou permis qu’ils soient tentés, alors qu’il  savait très bien qu’ils seraient vaincus ?  Bien connues sont les erreurs de Zwingli et de Calvin  et de ceux qui ont voulu s’appeler zwingliens et calvinistes plutôt que chrétiens ou catholiques.  Car, (comme nous l’avons montré dans le livre précédent), il a plu à ces deux là de soutenir que Dieu  avait voulu et décrété que nos premiers parents pèchent, et que, par conséquent, ils ont été tentés non seulement par la permission de Dieu,  mais par un ordre et un commandement de Dieu.

Si nous en croyons Zwingli,  Dieu a voulu la chute de nos premiers parents pace que le péché était nécessaire pour que sa justice soit connue par l’homme, puisque les contraires sont connus par les contraires.  Ou, si nous en croyons Calvin,   c’est parce que Dieu ne pouvait pas  trouver de moyen de manifester sa miséricorde et sa justice , sans que l’homme misérable ne pèche, et ne devienne ainsi digne de supplice.  Mais, nous avons déjà réfuté cela dans le livre précédent, et nous préférons plutôt croire l’apôtre  Pierre,  quand il dit que Dieu ne veut la perte de personne, (2 Pierre 3), et son co apôtre quand il affirme (Romains 3)  qu’il «ne faut pas faire de maux pour qu’en sorte du bien,» et le sage prédicateur ( Eccl, 15) : «les pécheurs ne sont pas nécessaires à Dieu.»

Saint Prospère (livre 2, chapitre 49 de la vie contemplative) pense que saint Paul estimait qu’avant la tentation, nos premiers parents avaient péché en secret, en s’étant enflé la tête lors d’une tentation d’orgueil; et que c’est en tant que peine de ce péché que Dieu a permis qu’ils soient tentés : « Ils n’auraient pas été tentés, dit-il, s’ils n’avaient pas été abandonnés.  Et ils n’auraient pas été abandonnés, s’ils n’avaient pas abandonné Dieu.»   Saint Augustin semble vouloir dire la même chose (dans son livre 9, chapitre 30 sur la Genèse, quand il parle ainsi : « Comment aurait-il pu croire aux paroles de cette femme si n’avait pas été présente, dans son esprit, une superbe présomption,  qui devait être combattue  et éliminée par cette tentation ?»

Mais cette explication est convaincue de fausseté par l’Écriture, elle qui dit que le diable a été homicide dès le début, (Jean 8).    Il n’aurait pas été  un homicide , si nos premiers parents avaient péri par un péché d’orgueil.   Ils ont péri de ce que nos premiers parents ont eu une occasion de péché dans la fausse promesse qui leur avait été donnée par le démon : vous serez comme des dieux.   Ensuite, dans le lieu cité, saint Augustin ne parle pas de la tentation en général, mais de la victoire sur la tentation.  C’est ce qu’il écrit beaucoup plus clairement  (dans le livre  onze de la Genèse à la lettre, chapitre 5) : « On ne doit pas juger que ce tentateur aurait pu  abattre l’homme  sans que  précède en  l’homme  une certaine superbe qu’il devait comprimer pour qu’il apprenne, par l’humiliation du péché , qu’il avait faussement présumé de lui.»

Donc, cet orgueil occulte ne fut pas la cause pour laquelle Dieu a permis à l’homme d’être tenté, car la tentation avait précédé la pensée d’orgueil, mais pour laquelle Dieu permit qu’il soit induit en tentation, ou qu’il soit amené par le tentateur à une désobéissance ouverte. Les paroles de saint Prospère nous pouvons peut-être les entendre dans le même sens que celles de saint Augustin.  Mais, quoi qu’il en soit, une chose est évidente : le péché n’a pas été la cause de la permission de la tentation.

Après donc avoir rejeté cette erreur, écoutons saint Augustin, qui enseigne trois choses.  La première.  Dieu ne commit aucune injustice envers l’homme,  quand il permit qu’il soit tenté par le démon,  puisqu’il l’avait armé de si puissantes armes, qu’il aurait pu facilement terrasser l’adversaire.  La seconde.  La première cause de cette permission n’est connue que de Dieu.  La troisième.  Les raisons qu’il est raisonnable de donner : c’est ce que requéraient la toute-puissance de Dieu, sa providence, sa miséricorde, et sa justice, la beauté de l’univers, la gloire et l’utilité de l’homme.

Que Dieu n’ait pas commis d’injustice envers l’homme, saint Augustin l’enseigne (livre 14, chapitre 27 de la cité de Dieu) : « Pourquoi n’aurait-il pas permis que le premier homme soit tenté par le mauvais ange, puisqu’il avait été statué que s’il mettait sa confiance dans l’aide de Dieu, l’homme bon remporterait la victoire sur l’ange mauvais ?».  Et, (dans la correction et la grâce, chapitre 12), il dit : « Cet Adam, sans rien redouter, et usant de son libre arbitre contre l’ordre d’un Dieu menaçant, ne demeura pas dans une telle félicité,  et dans une telle facilité de ne pas pécher.»

Et plus bas : « Sa volonté avait de ses grandes forces, elle qui fut instituée sans péché, et à qui ne résistait aucune concupiscence,  qu’il fut remis au libre arbitre de persévérer dignement dans une telle bonté, et une telle joie de vivre, »  Et plus bas : « À l’Adam qui était très fort, Dieu accorda et permit de faire ce qu’il voulait .  C’est à ceux qui sont faibles, qu’il a réservé  de vouloir invinciblement ce qui est bon, en le leur donnant, et de ne pas vouloir abandonner le bien.»  Adam ne pouvait donc pas se plaindre, en toute justice,  d’avoir été tenté par le diable, puisqu’il aurait pu triompher de l’ennemi avec une grande facilité.

Cependant, la première raison de cette permission, Dieu seule la connait, comme l’enseigne saint Augustin (dans le livre 11, chapitre 4 de la Genèse à la lettre) : « Si on demande  maintenant pourquoi Dieu a permis qu’Adam soit tenté, alors qu’il savait parfaitement bien qu’il serait vaincu par le démon, nous ne pouvons pas pénétrer jusqu’à la hauteur de son conseil, et je confesse que cela est de loin au-dessus de mes forces.»  Et, (dans l’épitre 106 à Paulin), il parvient à la même conclusion, quand il se demanda pourquoi Dieu avait procréé ceux qu’il prévoyait être condamnés au feu éternel.  Il répondit : « Dieu a fait ce qu’il a voulu.  Pourquoi l’a-t-il fait ?  Qui es-tu toi, pour répondre à Dieu ?  Le potier n’a-t-il pas le pouvoir de faire, avec la même terre battue, des bases d’honneur et des vases d’ignominie ?»

Mais, quoi qu’il en soit de tout cela, probables sont les raisons que nous avons  énoncées un peu  avant.  D’abord, au sujet de la toute-puissance de Dieu, que nous percevons dans cette permission, saint Augustin parle ainsi  (dans son livre sur la correction et la grâce, chapitre 10) : « Celui qui a créé tous les biens, et qui a prévu que des maux sortiraient de ces biens, savait qu’il appartenait bien plus encore à sa bonté toute puissante de faire du bien avec du mal,  que de ne pas permettre les maux.»   Il enseigne la même chose dans l’Enchiridion , chapitre 11.    Saint Augustin parle de la providence (dans le livre 7, chapitre 30 de la cité de Dieu) : « Il administre toutes les choses qu’il a créées de façon telle  qu’il leur permet aussi d’agir par leurs propres mouvements.»  Dieu a donc permis aux premiers parents de tomber, car, il appartenait à sa providence  de permettre  à  tous les hommes dotés d’un libre arbitre de résister ou de céder à la tentation.  Il enseigne la même chose (dans son livre sur la correction et la grâce (chapitre 10) où il écrit que  Dieu a institué la nature des anges et des hommes pour d’abord, montrer en elles ce que pourrait le libre arbitre, et ce que pourrait ensuite  le bienfait de la grâce, et le jugement de la justice.

De la justice et de la miséricorde, saint Augustin parle  dans le texte cité sur la correction et sur la grâce, chapitre 10 : « Dieu permit donc  que l’homme soit tenté, alors qu’il savait très bien qu’il tomberait, parce qu’il voyait, en même temps, qu’il pouvait se servir de cette chute pour montrer sa miséricorde et sa justice, en punissant  avec justice quelques-uns de la masse damnée, et en libérant d’autres miséricordieusement.»

Au sujet de la beauté de l’univers qui résulte de cette permission,  le même saint Augustin parle ainsi (dans le livre 3 sur le libre arbitre, chapitre 9).  À la question posée : pourquoi Dieu n’a-t-il pas fait  en sorte qu’aucune créature ne parvienne à la misère, il répond  que ce n’est pas parce que le Tout-Puissant  n’a pas pu, ou que le Bon ait été envieux…  Car, si quelqu’un disait que la lune aurait du ne pas exister ou être égale au soleil, il envierait à l’univers un ornement non petit des choses.  De la même manière, celui qui dirait que les âmes raisonnables auraient du ne pas être créées, ou avoir été créées de façon à ne jamais pécher, de façon à ce qu’il n’y ait aucune âme qui devienne misérable en péchant, enlèverait  au monde, par envie, un de ses ornements. En effet, cette âme, bien que misérable, est meilleure que n’importe lequel corps, et orne le lieu où elle a été placée par Dieu en raison de son mérite.»

Comme le dit saint Augustin, personne, dans la maison, n’est plus noble que l’homme, et rien n’est plus abject que les excréments ou les eaux usées,  et cependant, le serviteur surpris en train de commettre un péché, et qui est digne d’être expulsé comme le fumier, orne la maison quand même,  dans sa turpitude.   Et l’une et l’autre, la turpitude de l’esclave et la puanteur des étrons réunies ensemble en une sorte d’unité générique, concourent  à l’ornementation qui convient à l’ensemble de la maison.

Mais, bien que la toute-puissance de Dieu  tire le bien du péché, et orne ainsi l’univers,  on ne peut pas en conclure qu’à cause de cela, les péchés ont été nécessaires, ou que Dieu n’aurait pas pu libérer les anges ou les hommes de la misère.   Car ce ne sont pas les péchés ou la misère qui ornent l’univers, mais les anges et les hommes  qui, à cause de leurs péchés, sont ordonnés aux peines.   Ne pouvait pas, non plus,  manquer à Dieu une raison d’exonérer de tout blâme la totalité de l’univers.  Si aucun ange ou si aucun homme n’avait voulu pécher, et, pour parler comme saint Augustin, si aucun esclave n’avait voulu se rebeller, n’aurait pas manquer  à la discipline domestique un autre moyen de purifier le fumier, la fiente et les excréments.

C’est donc cela que fit Dieu pour la beauté de l’univers.   Il permit que soient tentés les premiers parents, alors qu’il avait prévu qu’il tomberaient,  pour pouvoir pourvoir par un autre moyen  à la beauté de l’univers.   Si l’homme n’était pas tombé, ou si Dieu n’avait pas permis qu’arrive la chute de l’homme qu’il avait prévue,  voir, à ce sujet, saint Augustin  dans livre 3, chapitre 12 du libre arbitre.

Il reste une dernière raison : l’utilité.    D’abord (comme l’écrit saint Augustin (livre 9l chapitre 4 de la Genèse à la lettre),  on ne voit pas quelle gloire, quelle louange mériterait l’homme s’il  avait pu bien vivre parce que personne ne l’aurait  persuadé de mal vivre.  Dieu prévoyait donc que la tentation était très utile à la future formation des saints.   Pour que la chute du premier homme apporte aux saints du futur un exemple qui leur permette de se méfier de  la cupidité, et d’avoir  une crainte pieuse de l’orgueil  (comme le dit saint Augustin, dans le même livre, au chapitre 6).  Dieu permit donc que les premiers parents soient tentés et vaincus par le démon, parce qu’il prévoyait que, avec l’aide de sa grâce, les saints vaincraient satan, à la plus grande gloire de Dieu., comme le dit saint Augustin  (dans le livre 14, chapitre 27 de la cité de Dieu),

Nous pouvons, ensuite, ajouter que, à l’occasion du péché de nos premiers parents,  le Christ nous a été donné, par lequel nous avons reçu de Dieu des bienfaits plus grands que ceux que nous avions perdus en Adam.  Car, comme l’apôtre l’atteste aux Romains (5) : « Là où le délit a abondé la grâce a surabondé.»  Et saint Léon (dans son sermon 12, sur la passion du Seigneur) : « Par la passion du Seigneur, nous a été fait le don de la liberté, qui a plus de valeur que la dette de la servitude.»  Et le même (dans son sermon 3 sur le Pentecôte) : « Si  l’homme n’avait pas été trompé par la fourberie diabolique, et n’avait pas dévié, par la concupiscence, de la loi qui lui avait été imposée,  le Créateur du monde ne serait pas devenu une créature.»  C’est ce qu’enseigne aussi saint Augustin, dans sons sermon 9 sur les paroles de l’apôtre, quand il dit : « Il n’y eut pas d’autre cause à la venue du Seigneur Christ que de sauver les pécheurs.»  Voilà pourquoi l’Église chante, dans l’exultation et l’action de grâces, en la vigile pascale : « O bienheureuse faute qui nous a  valu un tel et un si grand rédempteur !

CHAPITRE 3

Le serpent qui a séduit Ève était un serpent véritable et naturel, et le démon a parlé par lui

Nous avons donc maintenant à dire quelques mots sur la tentation de nos premiers parents,  surtout, comme le dit saint Augustin,  parce qu’une partie de cette doctrine a été diversement  dépravée par les hérétiques.

L’hérésie la plus ancienne vient du mot grec ophis, qui signifie serpent.  C’est des Ophites,  dont se souviennent saint Irénée  (livre 1, chapitre 34 sur les hérésies) et Tertullien (dans son livre sur la prescription des hérésies, chapitre 47),  Clément d’Alexandrie, (livre 7 des stromates) ,  Épiphane (hérésie 27), saint Jérôme (dans le dialogue contre les lucifériens,), saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 17),  Philastrius, Theodoret, saint Jean Damascène, et d’autres auteurs qui ont écrit sur les hérésies.  Ils enseignaient que la sagesse de Dieu était le serpent,  qui apparut aux yeux de nos premiers parents,  pour leur faire connaître le bien et le mal.  Il   a fait cela en haine du Créateur, auquel il était contraire»

Manès enseigna, ensuite, une erreur semblable, au témoignage de saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 46).   Mais, il voulait que ce serpent soit le Christ.   Origène, qui à sa manière, voyait des allégories dans tout ce qui lui semblait absurde,  vit, dans le serpent,  la délectation.   La délectation d’abord des sens, qui avait comme titillé et séduit Ève.  Ensuite, la délectation de l’esprit, et c’est elle qui amena Adam à consentir et à pécher.   Voir saint Ambroise (dans son livre sur le paradis, chapitre 2),  où il rapporte cette sentence , sans nommer Origène.   Ne manquèrent pas non plus les commentateurs (au témoigne de Procopius), qui soutinrent que le démon avait revêtu un corps semblable à celui du serpent.  Enfin, Julien (comme le rapporte saint Cyrille, dans son livre 3 contre Julien),  enseigne que le récit de Moïse sur le serpent tient de la légende, surtout parce qu’un serpent parle comme un être humain.

Que le serpent de la bible ait été  un serpent réel et naturel, et que le diable ait parlé par lui,  c’est une chose si évidente qu’elle se passe presque de preuves.   Car, ce que l’on dit, au chapitre 3 de la Genèse, au sujet des peines infligées au serpent, qu’il serait maudit plus que tous les autres animaux et bêtes de la terre, qu’il se traînerait sur son ventre, qu’il mangerait de la terre,  qu’une inimitié perpétuelle existerait entre les fils d’Ève et les serpents,  tout cela cadre parfaitement avec un serpent véritable, réel et naturel.  Mais en aucune façon,  à la sagesse de Dieu et à la délectation.  Voilà pourquoi, d’une commune voix, les  saints pères enseignent  que ce fut un vrai serpent qui parla à Ève.  Comme saint Jean Chrysostome (homélie 16 sur la Genèse), saint Basile (dans son sermon que Dieu n’est pas l’auteur des maux),  Épiphane ( dans son hérésie  des Ophites), saint Augustin (livre 2, chapitre 2 sur la Genèse).

Le serpent n’a pas parlé, mais le démon par le serpent, comme l’atteste le livre sur la Sagesse  (chapitre 2)  en ces mots : « Dieu créa l’homme inexterminable, et il l’a fait à l’image de sa ressemblance.  Par l’envie du diable, la mort est entrée sur la terre.   L’imitent ceux qui sont de son côté.»  Le Christ l’atteste aussi, en saint Jean (8) en disant : « Vous êtes de votre père, et vous voulez réaliser les désirs de votre père.  Il fut homicide dès le début,  et ne demeura pas dans la vérité.»  Il n’a pas été homicide au début autrement  qu’en empoisonnant nos premiers parents avec le venin de l’envie, comme l’enseigne saint Léon .  C’est ce qu’atteste aussi saint Jean dans son apocalypse (chapitre 20), où il n’appelle  pas le diable le serpent antique pour une autre raison  que parce que, au début, le diable avait revêtu un serpent.  C’est ce qu’attestent aussi tous les pères, autant ceux qui  ont commenté le livre de la Genèse ou qui ont répondu à des questions qui se posaient sur elle, comme saint Jérôme, Théodoret,  Eucherius, Bède,  Rupert, saint Jean Chrysostome,  et saint Augustin., que ceux qui en ont parlé dans leurs sermons , comme saint Cyprien ( dans son sermon sur le zèle et la jalousie),   saint Basile (dans se sermon que Dieu n’est pas l’auteur des maux), saint Ambroise (dans son livre sur le paradis), saint Cyrille (dans le livre 3 contre Julien) etc.

Julien ne voyait qu’une fable dans le récit d’un serpent qui parle à une femme.  Saint Cyrille lui reproche de réprouver chez les catholiques ce qu’il approuve chez les païens.  En, effet, Julien admettait qu’il adoptait souvent les opinions des païens, qui  croyaient  tout bonnement que les chevaux et les fleuves pouvaient parler.  Les chrétiens, eux, n’estimaient pas que les animaux puissent parler,  mais  ils savaient que les esprits mauvais pouvaient facilement parler par eux.  Car, ce n’est pas seulement un serpent qui a parlé,  rempli qu’il état de l’esprit du diable, mais aussi  l’âne de Balaam, sous la mouvance d’un bon ange…comme le dit saint Pierre (dans sa dernière épitre, chapitre 2).  Et est connue aussi l’histoire du chapitre 22 des  Nombres.

Il reste encore un doute. Est-ce que c’est le diable qui a choisi, de lui-même, le serpent,  pour tenter de séduire Ève, ou n’a-t-il reçu  de Dieu la permission de n’assumer que cet animal ?  Dans son homélie 16 sur la Genèse, saint Jean Chrysostome enseigne que le diable a choisi cet animal en connaissance de cause, parce qu’il état le plus apte, par sa duplicité naturelle, à tendre des embuches à la femme.  Mais la sentence de saint Augustin semble la plus probable, (livre 2, chapitre 3 de la Genèse).  Il enseigne que satan n’a pas pu obtenir d’autre permission que celle de parler par la bouche d’un serpent.  Parce que , comme l’intention du démon était de tenter pour séduire, il a pensé qu’il lui serait plus facile d’obtenir ce qu’il recherchait en tendant des pièges, plutôt qu’en parlant clairement.  Il aurait tendu un beau piège, s’il avait assumé une colombe ou une  brebis, qui sont des animaux d’une nature simple et innocente.  Mais Dieu a voulu que si le diable  cherche à tenter l’homme par un animal, il ne puisse le faire que par  un serpent.  Car, en permettant au démon de tenter ainsi, il avertissait en même  temps  l’homme  d’être sur ses gardes , car Adam n’était pas sans savoir que le serpent est un animal sournois et retors.

Ce que dit saint Jean Chrysostome que le démon avait choisi un animal  apte de par sa nature à tendre des pièges, cela aurait pu avoir lieu si  Ève avait été trompée  par la fourberie qui était innée dans le serpent.  Mais comme ce n’est pas l’astuce d’un serpent muet, mais celle du diable qui fut nécessaire pour tromper  Ève, il aurait pu tout aussi bien la séduire  par une colombe ou une brebis, ou peut-être mieux encore, par une astuce encore plus grande.

CHAPITRE 4

Le premier péché de nos premiers parents fut l’orgueil

Nous avons parlé de la tentation.  Il nous faut maintenant disserter du péché lui-même.   Et voici la première question qui se présente : quel fut le premier et principal péché de nos premiers parents ?

Ne manquèrent pas les anciens écrivains qui pensèrent que nos premiers parents avaient péché en ce qu’ils avaient devancé l’usage de l’arbre de  la science du bien et du mal,  comme saint Augustin le rapporte  (au livre 11, chapitre 41 de la Genèse à la lettre).  Si  on entend mystiquement cette sentence, on ne la  désapprouvera peut-être pas.  Car, il peut se faire, que par l’arbre de la science ils veulent entendre une certaine contemplation qui ne convient qu’aux seuls bienheureux, et qu’il ne fallait donc pas désirer avant le temps.  Car,  c’est ainsi qu’interprète l’arbre de la science saint Grégoire de Naziance (dans son sermon sur la naissance du Seigneur,  et dans son sermon 2 sur Pâque.)

Mais, il est certain que, prise à la lettre, cette sentence ne peut pas être vraie.  Car, Dieu n’avait pas prohibé pour un temps l’usage de l’arbre de la science, mais pour toujours, quand il a dit :  «Le  jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort.»

Encore moins probable est la sentence de ceux qui (au témoignage de saint Augustin, au même endroit) disaient que le premier péché d’Adam et d’Ève  ait été un péché d’intempérance, parce que, avant le temps légitime, ils avaient fait usage du mariage,  et avaient, en quelque sorte, volé leurs noces. Car, il appert suffisamment de l’histoire sainte,  qu’Adam connut sa femme après qu’il eut été expulsé du paradis, après donc  avoir commis le péché originel. (Genèse, chapitre 4).  Ensuite, le premier péché n’a pas pu être une intempérance de la chair, car, dans l’état d’innocence, il n’y a avait pas et il ne pouvait pas y avoir de concupiscence charnelle qui répugnait à la raison droite,  avant que la raison elle-même ne commençât à répugner à Dieu, comme nous l’avons démontré dans le livre sur l’état d’innocence.

Ajoutons que, même si, après leur création, nos premiers parents avaient voulu avoir des  enfants, il n’y a aucune loi qui les aurait empêchés de le faire.  Car, ils n’avaient pas été créés bébés ou enfants, mais parfaits de taille et de force, comme il fallait s’ y attendre de l’âge adulte. Et ils avaient déjà entendu : «Croissez et multipliez-vous !»  Et Adam, inspiré par Dieu, avait déclaré : « Voici les os de mes os, et la chair de ma chair.»  Et : « À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, et adhèrera à son épouse.»

Il y a deux autres sentences qui eurent des saints pères pour auteurs.   Saint Ambroise (dans son livre sur le paradis, chapitre 12),  écrit qu’Ève a péché parce qu’elle avait ajouté quelque chose aux paroles du Seigneur.  Car, quand le Seigneur leur a interdit de se nourrir du fruit de l’arbre de  la connaissance du bien et du mal, et que, autrement, ils mourraient, elle a retenu qu’il lui a était défendu de se nourrir de l’arbre de la science,  ou de lui toucher, sous peine de mort.  Il ajoute qu’elle mit en doute que le contact avec l’arbre lui était interdit sous peine de mort.  Car il  avait lu dans saint Jean Chrysostome (homélie 16 sur la Genèse) que le début du péché a été le colloque d’Ève avec le diable.

Les saints pères en question ne semblent pas avoir voulu traiter formellement du péché originel, mais seulement en passant, et uniquement comme d’une occasion pour exhorter le peuple à recevoir fidèlement et religieusement les paroles de Dieu;  et pour les mettre charitablement en garde contre les mauvais entretiens.   Et bien que cette addition à la parole de Dieu et ce colloque avec le diable puissent, d’une certaine manière être appelés des péchés, puisqu’ils ont été des occasions du péché qui a été commis après, ils ne furent cependant, pas des péchés au sens propre.   Car, Ève n’a pas changé la sentence du Seigneur, même si elle ne l’a pas exprimée dans les mêmes mots que le Seigneur avait employés.  Elle ne savait pas, non plus, que c’était le diable, qui lui parlait par le serpent.  Et elle était suffisamment instruite et munie du secours de la divine grâce,  pour parler avec le diable, si elle avait voulu résister à la tentation.

Laissant donc de côté ces opinions que les hérétiques réfutent aussi bien que nous, voyons donc quelle  est la controverse qui subsiste encore entre eux et nous.  Martin Luther (dans son commentaire  du chapitre 3 de la Genèse) soutient que le premier péché de nos premiers parents a été l’infidélité, c’est-à-dire, qu’ils ne  crurent pas qu’ils mourraient s’ils mangeaient de l’arbre de la science.  Cela, Luther le prouve tant par les paroles de l’Écriture, que par la raison.  Car l’Écriture, dans la Genèse, rapporte que le serpent s’est efforcé principalement de persuader la femme de croire qu’elle ne mourrait pas.    Car, la femme n’a pas osé regarder le fruit de cet arbre et encore moins le cueillir, avant d’entendre : « Vous ne mourrez pas.   Car, Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme  des dieux, connaissant le bien et le mal.»   La raison nous persuade de la même chose.   Comme le commencement et la racine de la justice est la foi, de la même façon la racine et le début du péché est l’infidélité.

Semblable est la sentence de Jean Calvin qui (dans livre 2, chapitre 1, verset 4) explique brièvement sa sentence : «L’infidélité fut la racine de la défection.  C’est d’elle qu’émanèrent l’ambition  et l’orgueil, auxquels est annexée l’ingratitude.»  Et plus bas : « L’infidélité ouvrit la porte à l’ambition. Et l’ambition fut la mère de la contumace.»  Et il en donne la raison : parce qu’elle n’aurait jamais osé s’opposer au commandement de Dieu, ni elle n’avait pas manqué de foi en ses paroles.»

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