Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 329)
Or la sentence des théologiens catholiques est commune à tous : le premier péché d’Ève fut un péché d’orgueil. Voir saint Thomas (dans 2, 2, question 163), et les autres théologiens (dans 2 sent dist 21, et 22). Au sujet d’Adam, saint Bonaventure et Scot (au lieu cité) estiment que son premier péché a été un amour désordonné envers son épouse, un amour non de concupiscence charnelle, mais d’amitié humaine. Saint Thomas d’Aquin (au lieu noté), enseigne que le premier péché de l’un et l’autre parent a été l’orgueil. Et c’est c’et enseignement qu’il faut recevoir. Car c’est ce qui convient le mieux aux lettres divines, aux témoignages des pères, et à la raison humaine.
Commençons par les Écritures. Ecclésiastique 10 : « C’est par l’orgueil que l’homme commença à apostasier Dieu, » Et encore : « Le début de tout péché est l’orgueil.» En ce passage, le sage montre par deux arguments, que l’orgueil est le vice le plus détestable. D’abord, parce que l’orgueil est apparu au tout début, c’est-à-dire que le premier acte de l’orgueil humain apparut dans la défection du premier homme, qui s’est éloigne spontanément du Dieu qui venait tout juste de le créer, ne voulant pas être soums à son empire. Ensuite, parce que cet orgueil du premier homme a été le début de tout péché, ou de tous les péchés qui ont été commis par la suite, et qui sont commis quotidiennement. Tobie confirme la même chose dans les paroles qu’il prononce au chapitre 6 : « Ne permets jamais à l’orgueil de dominer dans ta pensée ou dans ta parole. Car, c’est de là que prit son début toute perdition. » Même si ces textes peuvent être référés au péché de Lucifer, lequel fut le tout premier, cependant, il est encore plus crédible que l’Ecclésiastique et Tobie aient eu en vue le premier péché des premiers parents, qui était beaucoup plus connu que le péché de l’ange.
Ajoutons à ces textes de l’ancien testament, saint Paul (chapitre 5 de l’Épitre aux Romains) : « Comme par la désobéissance d’un seul homme plusieurs ont été constitués pécheurs, ainsi, par l’obéissance d’un seul, plusieurs ont été constitués justes.» C’est bel et bien du premier péché qu’il parle, et non des autres qui ont été commis après le premier. Car, par le premier péché, l’homme a perdu la grâce de Dieu et la justice originelle, dont la privation constitue le péché originel de sa postérité. Le premier acte de l’orgueil est de ne pas se soumettre au pouvoir, et aux préceptes d’un autre. Et c’est ce qui s’appelle proprement désobéissance. Et c’est pour cela que nous lisons dans l’Ecclésiastique 10 : « Le début de l’orgueil de l’homme est dans son apostasie de Dieu.» Il ne faut pas ent4ndre ce passage au sens où l’apostasie serait antérieure à l’orgueil, mais au sens où la première partie ou le premier acte de l’orgueil est de ne pas vouloir obéir à Dieu, comme saint Thomas l’explique très bien ( 2, 2, quest 162, art 7, à 2). Comme nous lisons aussi dans Jérôme 2 : « Depuis le siècle, tu as rompu mon joug et mes chaînes, et tu as dit : je ne servirai pas.»
Pour le premier homme, saint Augustin parle aussi d’orgueil, et de désobéissance, au lieu de d’humilité et d’obéissance (dans le livre 14, et le chapitre 13 de la cité de Dieu) : « Il est bon d’élever notre cœur non vers soi-même, ce qui est de l’orgueil, mais vers Dieu., ce qui est de l’obéissance, laquelle ne peut exister que chez les humbles.» Et dans le même endroit : «Il aurait été bien mieux qu’ils puissent être des dieux en adhérant, par obéissance, au Principe suprême véritable, qu’en existant pour soi dans l’orgueil.» Dans ce passage, saint Augustin oppose, comme des choses contraires, l’obéissance à l’orgueil, parce que la désobéissance est de l’orgueil et l’obéissance est de l’humilité.
Et (dans le livre 3 de la Genèse à la lettre, chapitre 14), il écrit : « Il ne peut pas se faire que la volonté propre ne tombe pas sur l’homme par le poids propre d’une grande ruine, si, en l’exaltant, il la place avant la volonté d’un supérieur.» C’est ce qu’expérimente l’homme qui méprise un précepte de Dieu, et il apprend, par cette expérience, la différence qu’il y a entre le bien et le mal, entre le bien de l’obéissance et le mal de la désobéissance, c’est-à-dire, de l’orgueil et de la contumace.»
L’apôtre a donc considéré que le péché du premier homme a commencé par une désobéissance occulte. Enflé d’orgueil par elle, il a choisi de ne pas être soumis à l’empire de Dieu, mais de ne relever que de lui-même. Et c’est ainsi qu’il a débouché sur la désobéissance ouverte, en présumant goûter le fuit interdit. Et voilà pourquoi il dit avec raison que beaucoup ont été constitués pécheurs par la désobéissance d’un seul.
Si le premier péché de nos premiers parents avait été l’infidélité, ou l’amour du conjoint, on aurait pu l’appeler au sens strict désobéissance. Et bien que l’orgueil soit plus étendu que la désobéissance, et que toute superbe ne soit pas de la désobéissance, toute désobéissance, au sens fort du mot, est de l’orgueil. Et, à cause de cela, l’orgueil qui fait mépriser un précepte et qui ne veut pas obéir aux lois d’un supérieur, peut être appelé proprement contumace ou désobéissance. Comme aussi l’humilité qui fait que quelqu’un se soumet à un supérieur, est plus large et plus étendue que l’obéissance, qu’un sujet rend à son supérieur quand il commande quelque chose. Cependant l’humilité qui soumet un homme aux commandements d’un supérieur est appelée à la fois humilité et obéissance.
Prouvons, maintenant, par les témoignages des pères, que le premier péché de nos premiers parents n’a pas été l’infidélité ou quelque chose d’autre, mais la superbe ou l’orgueil. Saint Basile (dans son discours que Dieu n’est pas l’auteur des maux), écrit : « Attaquant , pour le tromper, l’homme par la ruse, se servant du même désir ambitieux qu’il eut lui-même au tout début, celui d’être semblable à Dieu, il montre l’arbre par la dégustation duquel il promet que l’homme deviendrait semblable à Dieu.» Saint Jean Chrysostome (homélie 16 sur la Genèse) : « C’est donc pour obtenir la divinité qu’il avait imaginée, qu’il se hâta de manger.» Saint Augustin (livre 8, chapitre 13 de la Genèse à la lettre), dit, en parlant du premier péché : « En fin de compte, le pécheur ne recherche rien d’autre que de ne plus être sous la domination de Dieu.» Il le dit plus clairement encore (au livre 11, chapitre 30) : « Comment, par ces paroles, la femme aurait-elle cru croire que Dieu leur avait défendu une chose utile et bonne, si n’avait pas été déjà présent dans son esprit l’amour de sa volonté propre, et une certaine présomption superbe, qui fit en sorte qu’elle devait être , par cette tentation, humiliée et ravalée.»
Par ces paroles, saint Augustin réfute clairement la sentence de Calvin et de Luther. Ils veulent, eux, que la superbe soit née de l’infidélité, tandis qu’au contraire, saint Augustin soutient que l’infidélité ne pouvait pas trouver de place dans l’âme de nos premiers parents, avant que la superbe ne l’ait précédée. Le même saint Augustin dans Enchiridion, chapitre 45. En énumérant les actes mauvais, il assigne, parmi les parties du premier péché de l’homme, la première place à l’orgueil. De même dans le livre 14, chapitre 13 de la cité de Dieu, il dit, en parlant de l’un et l’autre parent : « C’est en secret qu’ils ont commencé à être mauvais, pour tomber ensuite dans la désobéissance ouverte. Car, ils ne seraient pas parvenus à commettre une mauvaise action, si la mauvaise volonté n’avait pas précédé. Or, le début de la mauvaise volonté qu’a-t-il pu bien être sinon la superbe ? » Et plus bas : « Le diable n’aurait pas été l’instigateur d’un péché manifeste et ouvert qui faisait faire à l’homme ce que Dieu avait interdit, si l’homme n’avait pas commencé à se complaire en lui-même.»
Saint Léon (dans son sermon sur Noël ): « Qu’est-ce qui convenait davantage et qu’est-ce qui était le plus utile ? Guérir les malades, rendre la vue aux aveugles, ressusciter les morts ou soigner les plaies de l’orgueil par le remède de l’humilité ?» Il appelle ici plaies de l’orgueil les maux infligés au genre humain par le péché d’Adam. Et, au même endroit : « Il a été dit à cet Adam tombé à cause de son orgueil : « Tu es terre, et tu retourneras à la terre. » Et à celui qui a été exalté à cause de son humilité : «Siège à ma droite !» Saint Prospère (livre 2, chapitre 19 de la vie contemplative) : « Il me semble à moi aussi qu’ils n’auraient pas mangé du fruit défendu s’ils ne l’avaient pas convoité. Ils ne l’auraient pas convoité à moins d’être tentés. Ils n’auraient pas été tentés à moins d’avoir été abandonnés par Dieu. Et ils n’auraient pas été abandonnés par Dieu avant de l’avoir abandonné. Et ils n’auraient pas abandonné Dieu avant d’avoir été orgueilleux et désiré misérablement la ressemblance avec Dieu.»
Saint Fulgence (livre 2, chapitre 22, sur l’incarnation et la grâce du Christ) : « Parce que le premier homme perdit l’humilité, après avoir été projeté dans l’orgueil par la persuasion diabolique.» Saint Grégoire (livre 2, chapitre 22 sur l’incarnation et la grâce du Christ) : « Dieu fit deux créatures, l’angélique et l’humaine, pour qu’elles le connaissent. L’une et l’autre a été frappée par la superbe, et a été expulsée de l’état de la rectitude originelle.» Eucherius (dans son livre 1 sur le Genèse) enseigne la même chose, ainsi que beaucoup d’autres.
Accédons, maintenant, à la raison. Parmi les actes mauvais, les actes mauvais intérieurs viennent avant les actes mauvais extérieurs, autant par rapport à l’objet intelligible qu’à l’objet sensible. Car, comme la partie inférieure est soumise à la partie supérieure, et qu’elle ne peut pas se détourner de Dieu tant que la partie supérieure ne s’en est pas détournée, la concupiscence d’un bien sensible n’a pas pu l’emporter dans l’âme, avant que l’âme ne se soit détournée de Dieu pour se tourner vers ce qui n’est pas. Voilà pourquoi il ne se peut pas qu’un amour immodéré de l’épouse ait constitué le premier péché d’Adam. Je ne parle pas seulement de l’amour de la concupiscence charnelle, mais aussi de l’amour de bienveillance amicale, qui, pour saint Bonaventure et Scot, avait été le premier péché d’Adam. Car, même cet amour était un amour d’une chose sensible, c’est-à-dire du conjoint humain, et de la vie matrimoniale. Voulant ne pas perdre cela, Adam aurait préféré transgresser la loi de Dieu plutôt que de contrister sa compagne de vie.
Ensuite, parmi les actes intérieurs, et, par rapport au bien intelligible, l’acte qui porte sur la fin vient avant celui qui porte sur les moyens. Car, les moyens sont désirés en fonction de la fin, et non la fin en fonction des moyens. La fin des hommes mauvais est leur propre excellence, qui a la superbe pour objet. Ce n’est donc ni l’infidélité ni aucune autre chose mais l’orgueil qui fut le premier péché de nos premiers parents. De plus, (pour réfuter vraiment la sentence de Luther et de Calvin), l’esprit de nos premiers parents, éclairé par une divine lumière, n’a pas pu avoir été induit en erreur avant d’avoir été privé de cette lumière divine, après s’être détourné de Dieu, comme l’enseigne saint Augustin (dans le livre 14, chapitre 13 de la cité de Dieu). Comme personne ne peut croire que le soleil n’éclaire pas tant qu’on le regarde.
L’infidélité de nos premiers parents a dont été précédée par le détournement de Dieu, et le péché. L’infidélité n’est donc pas le premier péché. Ajoutons à tout cela que la mère de l’infidélité est l’orgueil, comme l’enseigne le même saint Augustin, (dans son livre sur les pasteurs, chapitre 8.) Donc, l’orgueil précède l’infidélité, et non le contraire, à moins que nous voulions que la fille vienne avant la mère.
Dans les péchés, la conversion au bien créé vient avant le détournement du Bien incréé. Car, le détournement n’est pas désirable en lui-même, car il n’est ni une chose bonne, ni un objet de la volonté. C’est parce que nous nous convertissons au bien créé que, comme en une conséquence, nous nous détournons de l’Incréé, la volonté ne choisissant pas le détournement en premier lieu, et pour lui-même. Or, ne pas vouloir croire en Dieu, ce qui est un acte de l’infidélité, c’est un détournement de Dieu. L’infidélité n’est donc pas le premier acte mauvais, mais il vient après l’acte mauvais qui nous tourne vers les créatures. Voilà pourquoi les saintes Écritures attestent non en un seul endroit que les mauvaises œuvres antérieures sont une cause, et l’infidélité une conséquence. 1 Timothée 1 : « Ayant la foi et une bonne conscience, que certains, après l’avoir répudiée, ont fait naufrage dans la foi.» Et 1 Timothée 6 : « La racine de tous les maux est la cupidité. Parce qu’ils l’ont désirée, quelques-uns ont erré dans la foi..
CHAPITRE 5
On réfute les objections, et on explique ce que fut l’orgueil du premier homme
Il reste à réfuter les objections que l’on fait d’habitude, contre ce que nous avons enseigné au chapitre précédent. La première objection est celle de Luther. La tentation de Satan tendait à ce qu’Ève ne croit pas que fût vrai ce qu’avait dit le Seigneur : que mourraient de mort ceux qui goûteraient à l’arbre de la science. En goûtant à ce fruit défendu, elle prévariquerait contre la loi de Dieu. Ève succomba donc à la tentation. Elle pécha donc d’abord en ne croyant pas, et ensuite en goûtant du fruit défendu. Réponse. Satan ne cherchait pas seulement à amener Ève à l’infidélité et à la désobéissance, mais aussi à l’orgueil. Car, c’est pour cela qu’il a dit : Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, mais vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. Voilà en quoi et pourquoi la femme a été séduite par le tentateur et vaincue : s’étant enflé la tête, elle s’était imaginée être semblable au Dieu qui connait le bien et le mal. Après avoir été aveuglée par l’orgueil, elle crut au diable, et elle ne crut pas à Dieu, et elle tomba dans une désobéissance ouverte.
La deuxième objection est de Luther et de Calvin. La foi est la racine et l’origine de la justice. Donc, l’infidélité est la racine et l’origine de l’injustice. Réponse. De l’antécédent placé par nos adversaires, découle la conséquence opposée. Car, c’est parce que la foi est l’origine de la justice, que l’infidélité n’est pas l’origine et la fin de l’injustice. Car, ce qui est le premier dans la génération est le dernier dans l’exécution. Le fondement est le début de la construction, mais le renversement du fondement n’est pas le début mais la fin de la destruction. Car, celui qui construit commence par le fondement, et finit dans le toit. Or, celui qui détruit commence par le toit, et finit par le fondement.
Et, dans les êtres vivants, c’est le cœur qui commence à vivre, et il est le dernier à cesser de vivre. Voilà pourquoi on ne dit jamais dans l’Écriture, que la racine de tous les maux est l’infidélité, comme on dit que la racine de tous les maux est la cupidité, c’est-à-dire l’amour de soi-même, ou de sa propre excellence, qui est l’orgueil. Nous ne lisons jamais que le début de tout péché soit l’infidélité, comme nous lisons que le début de tout péché est l’orgueil.
La troisième objection de Calvin. Adam n’aurait jamais osé s’opposer à un ordre de Dieu , sans ne pas croire à ses paroles. Réponse. Je réponds qu’il ne serait pas devenu incrédule si, à cause de son orgueil, qui le détournait de Dieu, il n’avait pas été privé de la divine lumière, et enténébré par Dieu, comme saint Augustin l’écrit au sujet de Ève, (livre 9, chapitre 30 de la Genèse, et livre 14, chapitre 13 de la cité de Dieu). Et c’est ce qui permet d’expliquer, peut-être, un autre passage de saint Augustin (livre 14, chapitre 17 de la cité de Dieu), où le premier péché de nos premiers parents semble consister dans l’infidélité, quand il dit : « Il connurent alors ce qu’ils auraient été plus heureux d’ignorer, si croyant en Dieu et obéissant à Dieu , ils n’avaient pas connu ce qu’ils voulaient expérimenter, et le tort que leur feraient l’infidélité et la désobéissance.» C’est uniquement à partir de ce texte, qu’il prouve qu’il y eut dans nos premiers parents de l’infidélité et de la désobéissance. Mais, cela ne prouve pas qu’une superbe ou une désobéissance occulte n’ait pas précédé, ce dont parle explicitement saint Augustin au lieu cité, (même livre, chapitre 13.)
La quatrième objection est de saint Bonaventure et de Scot, qui allèguent le témoignage de saint Augustin (livre 11, chapitre 12 de la Genèse à la lettre, et le livre 14, chapitre 11 de la cité de Dieu.) Saint Augustin écrit qu’Adam était tombé dans un péché de désobéissance par un amour immodéré de sa conjointe; et que le premier péché d’Adam fut donc l’amour de l’épouse et non l’orgueil. Et de peur qu’on nous réponde qu’un amour excessif envers l’épouse a été un péché commis avant la désobéissance et que la désobéissance et l’orgueil occulte ne sont pas le premier péché, il faut noter le passage tiré de son livre sur la Genèse à la lettre, 11, chapitre 12, où il écrit qu’Adam était dans l’état d’innocence, quand il commença à aimer son épouse d’un amour immodéré : « Adam ne voulut pas la contrister……Il n’état pas vaincu par la concupiscence de la chair, qu’il ne ressentait pas encore comme une loi qui résistait à la loi de son esprit, mais par une bienveillance amicale.» On peut confirmer cet argument par le chapitre 3 de la Genèse, où commémorant les péchés d’Adam, Dieu dit d’abord qu’il a entendu la voix de son épouse, et ensuite, qu’il a mangé du fruit de l’arbre de science.
Réponse. Saint Augustin veut que l’amour désordonné d’Adam pour sa femme fut un péché antérieur à la désobéissance ouverte, comme les textes cités le démontrent, mais , cependant, il ne veut pas qu’il ait été antérieur à la superbe. Car, au livre 14, chapitre 13 de la cité de Dieu, il enseigne le contraire en disant : « Ce défaut est spontané. Car, si la volonté était demeurée stable dans l’amour du bien supérieur immuable qui l’éclairait pour qu’il voie, qui l’embrasait pour qu’il aime, il ne se serait pas détourné pour se complaire en lui-même, pour, à cause de cela, s’enténébrer et se geler, et estimer vrai ce que disait le serpent, ou faire passer la volonté de sa femme avant un précepte de Dieu.»
Donc, selon saint Augustin, il y a eut d’abord un orgueil occulte dans l’âme d’Adam, ensuite le vice d’un amour désordonné envers son épouse, et enfin, la transgression ouverte du mandat divin. Et (dans le livre 11 de la Genèse à la lettre, chapitre 42), saint Augustin dit qu’Adam était dans l’état d’innocence quand il commença à aimer son épouse d’un amour immodéré. Mais, il ajoute qu’il ne sentait pas encore la concupiscence de la chair qui répugne à la loi de l’esprit. Car, il a pu se faire, que, après avoir perdu l’innocence, la justice originelle, ne se soit pas immédiatement manifesté le mouvement honteux de la chair, même s’il avait très bien pu commencer tout de suite après. Car, pendant le temps où nous sommes privés de la justice originelle, nous ne sentons pas toujours la rébellion de la chair. Et Ève n’était pas tombée dans le péché seulement par un orgueil interne, mais aussi par une désobéissance externe. Et cependant, elle n’a pas senti illico la rébellion de la chair, car, autrement, elle aurait connu sa nudité, et elle en aurait rougi avant même d’inciter son mari au péché.
La cinquième objection, qui est celle de Scot. L’homme a connu les autres choses avant lui. Il aima donc d’abord les autres d’un amour d’amitié, avant de s’aimer lui-même. Adam fit donc passer l’amour désordonné de son épouse , avant l’amour de sa propre excellence. Je réponds que cette objection pèche de plusieurs façons. D’abord, puisqu’Adam avait la science infuse de Dieu, il a pu se connaitre avant de connaitre les autres. Et quoi qu’il en soit des autres créatures, il est certain qu’il s’est connu avant de connaitre son épouse, parce qu’il vécut un certain temps avant que n’existe sa femme. Ensuite il n’est pas nécessaire qu’on aime d’abord ce qu’on connait d’abord, puisqu’on peut connaitre quelque chose sans l’aimer. Ensuite, le premier péché de l’épouse fut son amour propre, comme le reconnait Scot. Pourquoi donc le premier péché du premier home n’a-t-il pas pu être un amour de soi ?
La sixième objection. Si les premiers humains étaient tombés, au début, par orgueil, cela leur serait arrivé parce qu’ils avaient désiré être comme des dieux, comme satan le leur avait promis. Je demande donc : ont-ils cru qu’ils pouvaient être comme des dieux, ou ne l’ont-ils pas cru ? Car, s’ils l’ont cru, ils sont tombés dans l’infidélité, ou dans l’erreur avant d’avoir péché par orgueil. S’ils n’y ont pas cru, on ne voit pas clairement comment ils ont pu désirer devenir comme des dieux. Or, on ne désire pas ce qu’on croit ne pas pouvoir exister.
Réponse. Dans son explication du psaume LXV111, saint Augustin écrit que les premiers humains désiraient ravir la divinité, et qu’ils ont perdu la félicité. Ce qu’il ne faut pas entendre au sens où ils auraient voulu changer leur nature, et devenir Dieu par essence. Car, le même saint Augustin explique, dans plusieurs passages, que l’orgueil de nos premiers parents était présent en eux du fait qu’ils désirèrent devenir fils de Dieu par imitation et ressemblance. Comme Dieu connait le bien et le mal, comme il n’a pas besoin d’un autre gouverneur ou recteur, et comme il n’est soumis au pouvoir de personne, de la même façon, si Adam et Ève avaient connu le bien et le mal, ils n’auraient pas eu besoin de la providence de Dieu, et n’auraient pas été soumis à son empire ou à son pouvoir. Dans le livre 2 de la Genèse contre les manichéens, chapitre 15, il écrit : « Ces paroles nous font comprendre que le péché a été persuadé par l’orgueil. Car, c’st à cela que tend le vous serez comme des dieux.»
Qu’est-ce qu’on entend là sinon qu’ils s’étaient persuadés qu’ils ne voulaient pas être sous Dieu, mais vivre sans chefs , de leur propre autorité, de façon à ne pas observer sa loi, comme s’il les enviait, et ne voulait pas, par jalousie, qu’ils règnent par eux-mêmes, se servent de leur propre providence, pour connaitre avec leurs propres yeux, pour faire la distinction entre le bien et le mal qui leur avait été interdite. Voilà donc ce que veut dire : il leur avait persuadé d’aimer à l’excès leur pouvoir propre. Dans le traité 4 sur l’épitre de saint Jean, il écrit : « Pendant qu’il séjournait dans le paradis, Adam a méprisé le précepte de Dieu, et a regimbé, comme s’il désirait ne relever que de lui-même, et ne voulait pas se soumettre à la puissance de Dieu.» Il enseigne la même chose dans l’Enchiridion (chapitre 11, livre 8 sur la Genèse, à la lettre, chapitre 13, livre 11, chapitre 30 de la cité de Dieu, et au livre 14, chapitre 13, que nous avons cités plus haut.
Donc, le début de cette superbe n’a pu être dans l’homme qu’une irréflexion, un manque d’attention, sans aucune erreur précédente. Car, l’orgueil de l’homme n’a pas commencé par ces paroles : je ne veux pas être sous le pouvoir de Dieu. Mais, après avoir entendu les paroles du démon : vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal, (que la femme entendit du démon, et l’homme de la femme, alors que le précepte de Dieu c’est l’homme qui l’avait entendu de Dieu, et la femme de l’homme, au témoignage de saint Augustin, livre 11, chapitre 31 sur la Genèse), ils commencèrent à penser que c’est une belle chose de ne dépendre de personne, et ils commencèrent tous deux à se délecter de leur pouvoir à eux, à le désirer vivement, et à s’y complaire. Et occupés qu’ils étaient à penser ainsi, à désirer et à se délecter ainsi, ils n’élevèrent pas leur âme vers Dieu, et ils ne pensèrent pas que cela ne pouvait pas se faire, que cela ne leur convenait pas; et après s’être peu à peu tournés vers eux, et toujours de plus en plus, ils commencèrent à se détourner de Dieu, à faire confiance aux paroles de satan, et à mépriser le précepte et les menaces de Dieu. Car, c’est ainsi, comme l’enseigne saint Augustin (livre 14, chapitre 28 de la cité de Dieu), qu’on avance graduellement dans la voie de l’iniquité, en allant de l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu. Comme on avance dans la voie de la justice en allant de l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi.
Le péché de nos premiers parents semble donc avoir été semblable à celui qu’on appelle la délectation morose. Car, ceux qui ont une délectation morose envers l’argent ou les voluptés, décident de s’adonner aux vols, à l’ambition ou à la fornication. Ils ne se demandent pas si ce que l’âme veut est possible ou non, mais ils se délectent de la seule pensée, comme s’ils devaient entrer bientôt en possession de leurs désirs, et comme s’ils avaient commis le péché non seulement en désir, mais en réalité.
CHAPÎTRE 6
Nos premiers parents ont perdu la foi. En en quoi a consisté leur infidélité ?
Nous avons parlé de l’orgueil de nos premiers parents, qui fut le début du premier péché originel. Et nous avons expliqué ce qu’était cet orgueil. Il nous faut maintenant traiter brièvement de leur infidélité, et expliquer en quoi ils ont erré. Car, même si nous soutenons que le premier péché de nos premiers parents ne fut pas l’infidélité, nous ne nions pas, pour autant, que, après le péché d’orgueil, ils soient tombés dans le péché d’infidélité, comme l’enseignent l’ensemble des pères.
Tertullien (dans le livre 2 contre Marcion, chapitre 2), écrit : « Qui hésitera à donner le nom d’hérésie au délit d’Adam ? Hérésie qu’il commit en préférant sa sentence à la sentence divine.» Saint Ambroise (épitre 33, livre 5 à sa sœur Marcelline) fait parler Dieu ainsi : « Tu reconnais être nu, parce que tu as perdu les bons vêtements de la foi.» Saint Augustin (dans l’enchiridion, chapitre 25), en énumérant les parties du premier péché, met d’abord l’orgueil, et ensuite l’infidélité. : « C’est un sacrilège, parce qu’il n’a pas cru à Dieu.» Il dit la même chose (dans le livre 14, chapitre 17 de la cité de Dieu ): « Ils ont connu ce qu’ils auraient été plus heureux d’ignorer, si croyant en Dieu et lui obéissant, ils n’avaient pas connu les choses nuisibles que l’infidélité et la désobéissance les forçaient d’expérimenter.» Et (dans le livre 1 contre Julien, chapitre 3), saint Augustin cite Olympe, évêque d’Espagne.
Prospère, (dans sa réponse aux chapitres des Génois, au doute 3), dit : « Pourquoi veut-il qu’à cette même nature, seule la foi n’ait pas été prescrite ? Car, si Adam ne l’avait pas perdue, il n’aurait pas été privé de tous les autres biens. Car, en croyant au diable, Adam n’a pas cru à Dieu. » Et plus bas : « Comment la foi perdue en Adam pourrait-elle être trouvée dans quelconque de ses fils, à moins que ne l’infuse l’Esprit qui opère tout en tous ?» Le même (dans le livre contre Collatore, chapitre 19 : « Adam a perdu la foi, la continence et la charité.» Et, au chapitre 21 : « L’iniquité a chassé la justice, l’orgueil a détruit l’humilité, l’’infidélité a dérobé la foi, la captivité a emprisonné la liberté.» Saint Léon (dans son sermon 4 sur la naissance du Seigneur) : « Adam crut malheureusement et témérairement à l’envieux et au séducteur.» Saint Fulgence (livre 2 sur l’incarnation et la grâce du Christ, chapitre 22) ; « Le premier homme perdit la foi, et en perdant la foi, il perdit la protection divine. Car, il est écrit que celui qui ne croit pas en Dieu n’est pas protégé par lui.»
On a peut-être raison de se demander : qu’est-ce qu’ils n’ont pas cru ? Au sujet de la femme, il y a deux opinions. Quelques-uns estiment qu’elle n’a pas pu croire qu’elle mourrait si elle mangeait du fruit défendu, sans croire en même temps que Dieu avait menti.et que c’était par envie qu’il leur avait interdit un fruit excellent et utile. Et c’est dans ce sens qu’ils expliquent les paroles : «Pourquoi Dieu vous a-t-il prescrit »? Et «vous ne mourrez pas». «Car, Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez semblables à Dieu, connaissant le bien et le mal.» C’est ce qu’enseignent saint Cyrille (dans son livre 3 contre Julien) et saint Jean Chrysostome (homélie 16 de la Genèse), saint Augustin (dans son livre 2 sur la Genèse, contre les manichéens, chapitre 15), Rupert, Raban, et beaucoup d’autres dans leurs commentaires du chapitre 3 de la Genèse.
D’autres veulent qu’Ève a cru que Dieu ne leur avait pas vraiment interdit le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal; qu’elle et son mari n’avaient pas bien compris les paroles du Seigneur. Et c’est dans ce sens qu’ils expliquent les paroles suivantes : pourquoi Dieu vous a-t-il prescrit de ne pas manger de tout arbre ? Mais, pourquoi Dieu aurait-il prescrit de ne pas cueillir le fruit de cet arbre, si tous étaient bons et salutaires ? Il n’y a donc pas de raison qui vous fasse croire que vous mourrez, si vous goûtez l’arbre de la science. Car, Dieu sait que cet arbre est utile, en augmentant la science. Donc, comme il est bon, et qu’il prend soin de vous, il ne vous aurait jamais interdit une chose aussi bonne.