Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 330)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Augustin indique cette interprétation (dans le livre 11 de la Genèse à la lettre, au chapitre 30l)  en ces mots : « J’estime  qu’Ève a pensé que c’est à cause d’un sens semblable  que Dieu avait dit :  si vous en mangez, vous mourrez de mort;  et que c’est pour cela  qu’elle prit un fruit, en mangea,  et en donna à son mari.»    Épiphane laisse entendre la même chose dans l’hérésie des disciples de Caïn, la 38ième ), où  il dit, que pour séduire Ève, le diable s’est présenté comme un ami de Dieu : « Le diable trompa Ève et Adam par le mensonge, en employant des mots à double sens, et en faisant montre d’une amitié avec le Créateur.»  En montrant qu’il était son ami, il n’a donc pas voulu faire de Dieu un menteur et un envieux.

N’est pas  peu favorable à cette interprétation ce qu’écrit saint Paul  dans 2 Corinthiens 11.   Il compare la séduction d’Ève par le serpent à  a séduction des Corinthiens par les pseudos prophètes.  Ils ne calomniaient pas ouvertement Dieu, mais se transfigurant en apôtres du Christ, ils prétendaient prêcher  le vrai évangile du Christ, en l’honneur de Dieu.  Favorable à cette sentence est le fait que la femme n’avait pas entendu directement  le précepte de la bouche de Dieu , mais l’avait reçu de son mari, comme saint Augustin le note  (dans le livre X1 de la Genèse à la lettre, chapitre 34), et saint Ambroise ( dans son livre sur les vierges chapitre 4). Il lui était donc facile de la persuader qu’aucun précepte n’avait été donné,  ou qu’il ne fallait pas l’entendre comme Adam le lui avait dit.  Favorise aussi cette interprétation le texte hébraïque.  Car, le mot que nous rendons par «pourquoi » se traduirait plus naturellement par est-il vrai.»  Est-il vrai que Dieu vous  a interdit ctc.  Nous voyons ici un doute portant sur le précepte : a-t-il, oui ou non, été donné par Dieu.

Il arrive que, selon cette explication,  apparaissent plus clairement et la séduction de  la femme et l’astuce du serpent.   Car, on séduit quelqu’un  quand on lui présente quelque chose de faux sous une vraie apparence.   Or, il ne pouvait  pas sembler vraisemblable à première vue qu’une femme juste et honnête voie en Dieu un menteur et un envieux. Mais il est parfaitement crédible qu’elle n’ait pas parfaitement compris le sens des paroles de Dieu.  Nous avons un exemple dans les hérétiques qui imitent soigneusement satan  pour séduire les fidèles.   Car, les calvinistes eux-mêmes ne disent pas que le Christ a menti  quand, après avoir pris du pain dans ses mains, il dit : ceci est mon corps.  S’ils disaient une pareille chose, ils ne séduiraient personne, mais ils seraient repoussés par tous comme des impies et des blasphémateurs.  Mais, ils disent que les catholiques ne comprennent pas correctement les paroles du Christ,  et qu’il faut accepter avec un trope ce que les catholiques acceptent sans trope.  Tous les autres hérétiques agissent ainsi.  Ils ne disent pas que Dieu est menteur, mais que les catholiques sont incompétents, et ils séduisent ainsi beaucoup de monde.

Cette interprétation me plait grandement.   Cependant, à cause du respect que je porte à de très graves auteurs, je n’ose pas la mettre avant la précédente, et je n’estime même pas qu’on puisse la juger comme probable.  Et voilà pour l’infidélité de la femme.

Au sujet de l’infidélité de l’homme, la question est moindre.   Car, au témoignage de saint Paul (épitre 1 à Timothée, chapitre 2) : « Ce n’est pas l’homme qui a été séduit, mais la femme qui a été séduite jusqu’à prévariquer.»  Et nous lisons dans l’histoire sacrée  que la femme dit (Genèse 3) :  «Le serpent m’a séduite.»  On ne dit pas de l’homme qu’il a été séduit, mais qu’il a mangé du fruit présenté par la femme.  Soit que le diable ait voulu persuader que Dieu était menteur et envieux,  ou soit que le précepte de ne pas manger du fruit de l’arbre de la science n’ait pas été entendu au sens propre, mais au sens figuré,  la femme crut ce que le diable lui avait dit, et devint prévaricatrice après avoir été séduite.   L’homme ne crut pas et ne fut pas séduit, mais il a erré pour une autre raison.

Saint Augustin estime qu’il n’aurait péché que véniellement,  si c’est pour ne pas contrister son épouse qu’il avait mangé du fruit défendu.  Il erra en ce que, après avoir vu sa femme manger du fruit défendu sans mourir incontinent, il s’est persuadé qu’il ne mourrait pas, s’il en mangeait.  Parce qu’il était tenu de croire en la parole de Dieu (le jour où vous en mangerez vous mourrez de mort), les pères disent, avec raison, qu’Adam n’a pas cru et est devenu infidèle, ou comme le dit Tertullien, un hérétique.

Ensuite, il commença à se demander si ce que le démon avait dit était bien vrai (vous serez comme des dieux).     Car le Seigneur n’aurait pas dit avec ironie, voici qu’Adam est devenu l’un de nous, si Adam n’avait pas cru qu’il deviendrait dieu en mangeant du fruit de l’arbre défendu. Et c’est cela avoir foi dans le diable et non en Dieu.   Mais, écoutons saint Augustin (livre 14, chapitre 11  de la cité de Dieu) : «N’ayant aucune notion de la sévérité divine,  Adam a pu  faillir en pensant n’avoir commis qu’un péché véniel.»  Et au même livre, chapitre 13 :  « Ou il croyait qu’était vrai ce qu’avait dit le serpent,  ou il avait préféré la volonté de sa femme au précepte de Dieu.   Dans l’un et l’autre cas, il aurait pu penser qu’il ne transgressait que véniellement le précepte de Dieu  s’il n’abandonnait pas la compagne de sa vie, même en s’associant à son péché.»   Et, au livre   11 de la Genèse à la lettre, chapitre 30 : « Elle donna probablement à son homme le fruit défendu avec des paroles persuasives que le silence de l’Écriture nous laisse à deviner.  Cela ne lui suffisait-il pas de constater qu’elle n’était pas morte après avoir mangé du fruit défendu ?  Et elle n’avait sans doute pas besoin de paroles persuasives, puisqu’il voyait de ses yeux qu’elle était  encore vivante après en avoir mangé.»

Et, au même livre  (dernier chapitre), après avoir dit qu’Adam mangea du fruit défendu pour ne pas contrister son épouse,  il ajoute :  «  Il a donc été trompé par un autre moyen que par la ruse serpentine, comme l’a été sa femme, car je pense qu’il n’aurait pas pu être séduit de la façon dont la femme a été séduite.  La séduction qui lui était propre, l’apôtre la décrit  quand il dit qu’il s’était persuadé qu’était vrai ce qui est faux.»  Et plus bas : «  Mais , quand il constata que la femme n’était pas morte après avoir  mangé, le désir de tenter une expérience sollicita aussi l’homme, à cause d’une pensée d’orgueil qui n’a pas pu échapper au Scrutateur des cœurs.  Mais, s ’il était encore doté d’un esprit spirituel,  je ne crois pas, cependant,  qu’il ait, en aucune façon, pu croire  que c’était par envie que Dieu leur avait interdit de manger de cet arbre.»

CHAPITRE 7

Adam n’a pas vraiment été séduit

Une autre question se pose maintenant.   Est-ce qu’on peut dire qu’Adam a été séduit au sens propre du terme ?  Car, les paroles de saint Paul sont tout ce qu’il  y a de plus clair : « Ce n’est pas Adam qui a été séduit, mais la femme.»  1 Timothée 2 : « Je crains que comme le serpent a séduit Ève par son astuce, vos sens ne  se corrompent de la même façon.» 2 Cor 11.  Aucune mention n’est faite d’Adam dans ces passages.

D’un autre côté, la pensée commune des pères est à l’effet qu’Adam a été séduit.  Saint Ignace (épitre aux Tralliens) : « C’est par la femme que le diable séduisit Adam, le père du genre humain.»  Saint Irénée  (livre 3, chapitre 35 ou 37) : « Séduit par un autre à l’occasion de l’immortalité,  il est aussitôt transi de peur.»  Saint Épiphane (hérésie 38, qui est celle des disciples de Caïn.) dit : « Par le mensonge, le diable séduisit Adam et Ève.»  Saint Jean Chrysostome  (homélie sur l’épitre 1 à Timothée) : « Quand il le compare à la femme, il dit qu’il n’a pas été séduit.»  Il enseigne, là, qu’Adam fut séduit aussi, mais d’une séduction moindre,  de façon que, en le comparant à la femme, il semble qu’il n’ait pas été séduit.» Saint Cyrille d’Alexandrie  (livre 2, chapitre 3, sur saint Jean) : « Mais, après avoir  été séduit frauduleusement par le diable, il méprisa les préceptes de Dieu, perdit ensuite la grâce, et entendit dire qu’il était terre, et qu’il retournerait en terre.»

Venons-en maintenant aux latins.  Saint Hilaire  (Matth, chapitre 3) : « Le serpent avait trompé Adam,  et, par la ruse, il l’avait livré à la mort.»  Saint Ambroise (dans son livre sur le paradis , au chapitre 4) dit : « La femme a d’abord, été séduite,  et elle a, ensuite, séduit son mari.»  Saint Augustin dans son traité sur le psaume  68, écrit, en commentant ce verset : « Les choses que ne n’ai pas dérobées, je les payais intégralement.»  Qui a ravi  ou dérobé?  Adam.   Qui a ravi le premier ?  Celui qui séduisit Adam.»  Saint Prospère (dans son livre contre le Collaterus, chapitre 21) : « Après qu’Adam se soumit à son séducteur, il perdit le bien de la science.»  Saint Léon (dans son sermon 2 sur la nativité du Seigneur) : « Le diable se glorifiait de ce que, après avoir été frauduleusement séduit, l’homme était privé des dons divins.»  Saint Fulgence (dans son livres 2 sur l’incarnation et la grâce du Christ, chapitre 22 ): « Parce qu’il a été terrassé par la  superbe séduction diabolique , Adam  perdit l’humilité, et il perdit  aussi la foi.»

À cause de l’apparente discordance entre les paroles des pères et celles de saint Paul,  plusieurs se sont efforcés d’interpréter les paroles de saint Paul de façon à ce qu’on ne puisse pas en déduire qu’Adam n’a pas été vraiment et proprement séduit. Mais leur interprétation ne semble pas du tout convenir aux paroles et à l’intention de l’apôtre.   Je vais parcourir brièvement les principales d’entre elles   La première.    L’homme n’a pas été séduit, c’est-à-dire, par le diable.  Car, il a été séduit pas la femme.  La seconde.   L’homme n’a pas été séduit, c’est-à-dire, qu’il n’a pas été séduit en premier. Car, la femme a été séduite avant lui. La troisième.  L’homme n’a pas été séduit, c’est-à-dire, que sa séduction n’est pas décrite dans la Genèse, comme Melchisédech est dit, selon  l’apôtre,  sans père,  sa mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jours ni de fin, parce que rien de cela n’est dit dans l’Écriture.   La quatrième.   L’homme n’est pas séduit, c’est-à-dire il n’est pas séduit jusqu’à la prévarication, comme la femme a été séduite jusqu’au point de prévariquer.  Car, c’est la femme séduite qui fut l’auteur  de la prévarication chez son homme.  Or, quand l’homme a été séduit, il n’entraîna pas une autre personne à prévariquer.

Ces quatre explications ne semblent pas du tout cadrer avec le passage de saint Paul en question.  D’abord, parce qu’il dit en toutes lettres : l’homme n’a pas été séduit, mais c’est la femme qui a été séduite jusqu’au point de prévariquer.  Or, s’il avait dit : l’un et l’autre ont prévariqué,  l’homme sans être séduit, mais la femme, après avoir été circonvenue et séduite. il aurait pu le dire dans l’intention de démontrer que les femmes ne jouissaient pas du même jugement et de la même vigueur d’esprit que les hommes, et que, pour cette raison, elles ne devraient pas enseigner dans l’église mais être instruites par l’homme.  Car, quand il dit : «que la femme apprenne en silence , avec beaucoup de soumission», «Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de dominer l’homme,  mais de rester silencieuse», il prouve l’un et l’autre.   D’bord, que la femme ne doit pas dominer l’homme, mais lui être soumise, il ajoute : «Parce qu’Adam a été formé d’abord, et Ève ensuite.»  Et il explique ensuite que (dans 1 Corinthiens, 11) «la femme vient de l’homme, non l’homme de la femme; » et que «la femme est pour l’homme, non l’homme pour la femme.»

Que la femme doive  apprendre, non enseigner, il le prouve par : « Pace que l’homme n’a pas été séduit, mais la femme.»  Ce qui tend à montrer que la femme est d’une nature plus simple que celle de l’homme, d’un jugement et d’une prudence moindre que ceux de l’homme.  Car, comme le note saint Jean Chrysostome dans son commentaire, l’apôtre a préféré dire que l’homme n’a pas été séduit, que la femme avait été séduite, plutôt que Adam n’a pas été séduit, Ève a été séduite, pour montrer que ce qui était arrivé à Adam et à Ève  provenait d’une différence de nature, que, naturellement, les hommes étaient plus prudents, plus ingénieux,  d’un jugement plus pondéré et plus rassis que les femmes.  Il en concluait que, parce qu’elles sont séduites si facilement, elles ne sont pas idoines à l’enseignement.

Si ces quatre interprétations étaient vraies, elles rendraient l’argument de l’apôtre infirme et débile.  Car, on ne peut pas penser que les femmes sont d’un jugement immature et sont inaptes à l’enseignement uniquement parce qu’Ève a été séduite par le diable, et Adam par Ève, ou parce qu’Ève a été séduite avant Adam, ou parce que la séduction d’Ève est racontée dans la Genèse, et la séduction d’Adam n’est pas racontée, ou qu’enfin, la séduction d’Ève fut la cause de la prévarication d’Adam, et non vice-versa.   Car, le fait que la femme ait été séduite par le diable et l’homme par la femme  est si loin de prouver que la femme est plus simple de nature que l’homme, qu’il prouverait plutôt le contraire.  Car, il est beaucoup plus difficile d’échapper aux ruses de satan qu’à celles des femmes.  Qu’Ève ait été séduite avant Adam, que la séduction d’Ève ait été écrite et non celle d’Adam, cela n’apporte pas d’eau au moulin.  Que la séduction d’Ève fut la cause de la prévarication d’Adam, cela s’est fait par accident,  d’abord, parce qu’elle a été séduite la première, ensuite, parce qu’il n’y avait personne  d’autre, pour qui Adam pouvait être une  occasion de prévarication.

La sentence qui a le plus de chance d’être vraie est donc celle de saint Augustin, que nous avons suivie au chapitre précédent, à savoir, qu’Adam ne fut pas vraiment séduit,  et qu’il faut prendre les paroles de l’apôtre sans addition, et formellement (pour parler comme les scolastiques), quand il dit : l’homme n’a pas été séduit.  La femme a été séduite jusqu’à la prévarication.  Car, (comme nous l’avons dit plus haut), Adam  (selon saint Augustin) a erré en trois choses.  En pensant que désobéir à un commandement de Dieu n’était qu’un péché véniel.  En pensant qu’il ne mourrait pas s’il mangeait du fruit défendu.  En pensant qu’il deviendrait semblable à Dieu, et  ne serait sujet à aucune providence, aucun pouvoir.

La cause de la première erreur fut un amour excessif envers sa femme, et, pour autant, non la séduction de quelque chose qui trompe par la ruse, mais plutôt  sa corruption, et la cécité consécutive à ses pensées orgueilleuses.  La cause de la deuxième erreur  fut, en plus de la cécité, la constatation que la femme n’était pas morte après avoir mangé du fruit défendu, ou peut-être aussi après l’exhortation de son épouse, qu’on ne peut pas vraiment appeler séduction, puisque  ce n’est pas dans l’intention de tromper son mari qu’elle lui proposait cela, mais en toute simplicité, et en croyant qu’elle disait la vérité.   La cause de la troisième occasion d’erreur fut la parole du serpent rapportée par la femme (vous serez comme des dieux).  La cause ne fut pas l’autorité ou la persuasion du serpent ou de la femme, mais l’expérience précédente,  qui en le faisant douter du vous mourrez,  le porta ensuite à croire au vous serez comme des dieux.  Ce qui était alors l’orgueil proprement dit, c’est-à-dire l’amour de sa propre excellence, de son propre pouvoir,  qui nous fait croire volontiers et facilement ce que nous aimons.  Voir saint Augustin (livre 11 sur la Genèse à la lettre, dernier chapitre, et livre 14 sur la cité de Dieu, chapitre 11.)

Les autres pères qui écrivent qu’Adam a été séduit ne partent pas en guerre contre l’Apôtre.  On ne peut pas dire non plus qu’ils n’ont pas lu saint Paul, ou qu’ils ne l’ont pas compris.  Mais c’est qu’ils parlent d’une autre façon de la séduction d’Adam.  Car, saint Augustin lui-même, a écrit tantôt qu’Adam a été séduit, et tantôt qu’il n’a pas été séduit, sans se contredire lui-même,  mais entendant la séduction de différentes façons.   Ainsi, les pères  voulaient seulement dire qu’Adam n’a pas été séduit par satan immédiatement  et directement, mais médiatement, occasionnellement et matériellement (pour employer les mots de l’école).  C’est dans ce sens que saint Paul entend ce mot quand il écrit : « Le péché m’a séduit par le commandement, et  il m’a tué par lui.»  Romains 7 : « Celui qui s’estime être quelqu’un alors qu’il n’est rien,   se séduit lui-même.»  Galates 6.   Le sage (14) : « Pour les pieds des insensés, les créatures sont devenues des pièges à souris.» Sagesse 14.  Et Daniel, au vieux criminel : « La beauté t’a séduit,  et la concupiscence a subverti ton cœur.» Daniel 13.

On pourrait, conformément à cette sentence, donner un sens acceptable aux deux premières interprétations des  quatre que nous avons réfutées.  Car, la première était :  l’homme n’a pas été séduit par le serpent.  Cela est vrai si on lui donne ce sens : c’est la femme qui a été vraiment et proprement séduite,  car, c’est dans l’intention de la tromper que le serpent lui parla avec astuce.  Mais, Ève a proposé à son mari une fausseté qu’elle croyait vraie.  Car, l’homme a été séduit d’une certaine façon par sa femme, mais non véritablement, parce qu’elle n’avait pas l’intention de le tromper, et parce que ne n’est pas la persuasion mais l’amour qui l’a trompé.  Et je pense que c’est ce que voulait dire saint Jean Chrysostome  quand il conçut cette interprétation.  Il en est, en effet, le premier auteur.

La seconde interprétation  qui était : l’homme n’a pas été séduit, c’est-à-dire qu’il n’ a pas été séduit le premier, est présentée par un grand nombre d’auteurs, comme saint Épiphane (hérésie 48), saint Thomas, Theodoret,  et Oecumenius.  Cette interprétation sera vraie si on la prend au sens suivant : l’homme n’a pas été séduit en premier lieu parce que, reconnaissant sa sagesse, le diable n’a pas osé l’agresser immédiatement.   IL commença par la femme qu’il pensait pouvoir plus facilement séduire, pour que, après avoir séduit la femme, il puisse abattre l’homme, même si non en le séduisant vraiment,  surement en l’infectant par les caresses de la femme,  et en le poussant à accompagner sa femme dans le péché.

CHAPITRE 8

Le premier péché d’Adam n’a pas pu être véniel

À l’occasion des paroles qu’a utilisées saint Augustin , en écrivant qu’Adam avait estimé qu’il ne pécherait que véniellement, ’il violait la loi de Dieu , on a coutume de se poser cette autre question :  le premier péché, dans l’état d’innocence,  aurait-il pu n’être que véniel ?  Et il ne manque certes pas d’auteurs qui estiment que le premier péché de nos premiers parents aurait pu être un péché véniel.     Comme, par exemple, Scot (sentence 2, dist 21), et quelques autres qui l’ont suivi.   Mais, les théologiens les plus graves enseignent le contraire.   Comme saint Thomas ( 1, 2, question 89,  art 3), saint Albert, saint Bonaventure, saint Richard,  Durand, Égide,  etc (dans e sentence, dist 21) et Alexandre Alensis,  (dans sa somme théologique, partie 2, question 104, numéro 6).

On peut donner deux raisons à cela.   Une que l’on tire de l’effet, l’autre,  de la cause, l’une et l’autre étant corroborées  par l’autorité de saint Augustin.   La première raison est donc  que si le péché véniel avait eu sa place dans l’état d’innocence, il s’ensuivrait que la crainte et la douleur auraient eu aussi leur place.   Or, la peine suit la faute.  Et parce que le péché véniel n’enlève ni la grâce ni l’amitié divine,  il n’aurait pas non plus enlevé la justice originelle  dans l’état d’innocence,  et il n’aurait pas, non plus , éjecté l’homme du paradis des délices;  et il y aurait eu, dans le paradis, et dans l’état de félicité, de la peine, et donc de la crainte  et  de la douleur.   Ce qui est tout à fait absurde, comme l’enseigne saint Augustin  (livre 14, chapitre 10 de la cité de Dieu.)

L’autre raison qui est tirée de la cause est la suivante :  le péché véniel est tel ou de par son genre, ou par subreption.    Ce qui est par subreption nait de l’appétit de la chair qui prévient la raison, comme le désir imparfait d’adultère, ou de la volonté elle-même qui prévient la délibération parfaite de la raison, comme un mouvement imparfait d’infidélité.  Ce qui est véniel de par son genre, comme un mensonge officieux, nait toujours d’un amour désordonné ou d’une crainte,  et, pour autant,  d’une rébellion de la partie inférieure contre la partie supérieure, ou de la volonté contre la raison.  Or, dans l’état d’innocence, ne pouvait exister aucune rébellion d’une partie contre une autre, et  il ne pouvait pas se faire  que l’appétit inférieur prévienne la volonté,  ou que la volonté prévienne la raison.   Car, la justice originelle faisait en sorte  que demeure la parfaite subordination de la partie inférieure à la partie supérieure.  Et, de plus, il n’y avait aucune erreur dans l’homme, aucune difficulté.   Donc, il n’y avait aucune voie, aucune entrée pour le péché, tant que durait dans l’homme la justice originelle.  Cette justice ne pouvait être perdue que par un péché mortel.  Le péché originel n’avait donc pas du tout sa place dans l’état d’innocence.

Voilà pourquoi saint Augustin ( livre 14, chapitre 10 de la cité de Dieu)  écrit ; «Il y a avait, dans le paradis, un évitement paisible du péché.  Et tant qu’il durait,  n’apparaissait aucun mal susceptible de procurer de la tristesse.   Désiraient-ils l’arbre défendu pour en manger, mais avaient-ils peur de mourir ?  Alors, la cupidité  et la crainte auraient déjà troublé nos premiers parents dans ce lieu.  Loin de nous   la pensée que pareille chose ait pu exister, là où il n’y avait aucun péché.» Et (dans le même livre, au chapitre 26), il écrit : « Comme dans le paradis, il n’y avait ni chaleur torride ni froid sibérien,  la volonté de leurs habitants ne recevait , non plus, aucune offense  de la cupidité ou de la crainte, et il n’y avait  ni  tristesse ni joie démesurée.  La vraie joie était perpétuée par Dieu,  vers lequel montait la charité qui vient d’un cœur pur, d’une bonne conscience, et d’une foi non feinte. Et, entre eux régnait l’union conjugale provenant de la fidélité et d’un amour honnête, la vigilance, la concorde de l’esprit et du corps, et l’observance sans faille du commandement.

Les arguments qu’on a coutume d’opposer à cette sentence ne représentent pas de difficulté,  et ont été réfutés par Cajetan, dans son commentaire de saint Thomas, (1, 2, quest 89, art 3).  Voilà pourquoi, il  semble préférable de les sauter à pieds joints.

CHAPITRE 9

Le péché d’Adam fut plus grave que le péché d’Ève

Les docteurs traitent une autre question : qui a péché le plus gravement, Adam ou Ève ?

Saint Jean Chrysostome (dans son homélie 7 au peuple d’Antioche),  enseigne que le péché de la femme  était plus grave que celui d’Adam.  La plupart des scolastiques ont suivi cette sentence.(2 sent  dist 22).  Saint Ambroise a enseigné le contraire.   Dans son livre sur l’institution des vierges, chapitre 4, il soutient à l’aide de beaucoup d’arguments que l’homme a péché plus gravement que la femme.   Parlant du premier acte mauvais des premiers parents, du mouvement de l’orgueil, (livre 11, chapitre 35 sur la Genèse à la lettre), saint Augustin dit qu’elle a péché «d’un sexe inégal, mais d’une superbe égale».  Et, autant dans ce livre que dans le livre 14 de la cité de Dieu,  il parle toujours comme s’il pensait que le péché de la femme avait été égal au péché de l’homme.  Mais, comme nous avons dit dans le chapitre 6, qu’il y a deux opinions probables,  une de l’infidélité de la femme,  qui croyait que Dieu était envieux et menteur, et une autre qui croyait que Dieu n’avait pas interdit l’arbre de la science,  quelle et son mari n’avaient pas bien compris les paroles du Seigneur.  Et nous sommes obligés d’affirmer  que sur la gravité du péché  de l’homme et de la femme, il y   aussi deux opinions probables.

Probable est la sentence de saint Jean Chrysostome, et de plusieurs scolastiques qui affirment que la femme a plus péché que l’homme.  Car, si la femme a vraiment cru que Dieu a menti par envie quand il a dit : le jour où vous en mangerez, vous mourrez, les auteurs ont de bonnes raisons de penser que le péché d’orgueil et d’infidélité de la femme a été   beaucoup plus grand que le péché d’orgueil et d’infidélité de son mari.  Car, la femme voulait devenir dieu malgré Dieu,  ce qui est un orgueil tout à fait intolérable.  Et elle a cru que Dieu était envieux et menteur,  ce qui est une espèce d’infidélité extrême, et un blasphème inouï.   Car, l’homme ne crut pas que Dieu était envieux et menteur, mais il pensa que son péché était véniel, et qu’il ne mourrait pas en transgressant le précepte, et qu’il serait peut-être comme Dieu.  Il désira certainement devenir semblable à Dieu, mais non malgré Dieu.  Il fut infidèle,  mais  sans les blasphèmes et la grave erreur qui se trouvaient (selon ces auteurs) dans le péché de la femme.

Mais, comme nous l’avons dit plus haut,  la sentence qui nous semble la plus probable est que la femme n’a pas cru que Dieu était menteur et envieux, que le précepte de Dieu n’avait pas été bien compris par l’homme et la femme.  Et, à cause de cela, nous pensons, comme saint Ambroise, que l’homme a péché plus gravement que la femme.   Bien que , par rapport à certains actes, l’homme et la femme ont péché également, comme l’enseigne saint Augustin

Mais, pour qu’on saisisse plus clairement tout cela,  il faut savoir que,  dans le péché de l’homme, il y eut sept actes mauvais, sept actes aussi dans le péché de la femme, mais  pas  tout à fait les mêmes.  Le premier acte mauvais dans le péché de l’homme a  été l’orgueil,  en préférant être sous son pouvoir plutôt que sous le pouvoir de Dieu.  Témoin saint Augustin (dans l’Enchiridion, chapitre 45.   Le second :  un amour immodéré de sa conjointe.  Le troisième : (saint Augustin, livre 11 sur la Genèse à la lettre, dernier chapitre.) : l’infidélité, parce qu’il ne crut pas aux paroles de Dieu : tu mourras de mort, et crut aux paroles du démon : vous serez comme des dieux.  Le quatrième : la curiosité. Un certain désir de tenter une expérience s’empara de lui.  C’est ce que dit saint Augustin  dans le livre 11 de la Genèse à la lettre, chapitre dernier.   Le cinquième : une désobéissance particulière et formelle : vous avez mangé du fruit que je vous avais interdit.  Le septième : l’excuse du péché : la femme que tu m’as donnée comme compagne m’a donné ceci. (Genèse 3).  Le septième : la lésion du prochain.   Car, en Adam, tous meurent (1 corinthiens 15).

Dans le péché de la femme, le premier acte fut la superbe. (Saint Augustin, livre 11, chapitre 3 de la Genèse).  Le second, l’infidélité,  par laquelle elle a cru au démon, et n’a pas cru à Dieu (sains Augustin, au même endroit).  Le troisième, le désir de manger un fruit défendu. « Car elle vit l’arbre,  elle constata qu’il était beau à voir,  et que ses fruits devaient être savoureux. .» (Genèse 3).  Le quatrième.  La désobéissance, particulière et notoire : « Elle cueillit un fruit, et le mangea.» (Genèse 3). La cinquième. Elle induisit son mari à commettre un péché. : « Elle offrit un fruit à son mari, qui en mangea, lui aussi.» (Genèse 3).  Le sixième.  L’excuse du péché. «Le serpent m’a trompée». (Genère 3).  Le septième. La lésion du genre humain.   Car : «C’est de la femme que vient le début du péché,  et c’est par elle que nous mourrons tous.» (Eccl 25, 2).

Si nous comparons les actes mauvais entre eux,  nous trouverons que le péché de l’homme est égal au péché de la femme, et qu’il est parfois plus grand.  Si nous comparons les personnes qui pèchent,  nous trouverons que,  dans beaucoup d’actes,  le péché de l’homme est plus grave,  et que c’est dans peu d’actes seulement que le péché de la femme est plus grand.

Le premier acte de l’un et l’autre fut un orgueil et une infidélité identiques, ou fort semblables.  L’un et l’autre crurent qu’ils ne mourraient pas, mais qu’ils deviendraient semblables à Dieu   La seule différence que l’on constate  c’est que la femme  estima qu’aucun précepte n’avait  été donné,  ou bien qu’elle ne comprit pas bien.   Et que l’homme crut (selon saint Augustin) qu’il ne commettrait qu’un péché véniel, ne prenant pas le mot commandement ou précepte à la lettre.  Ce qui rend à peu prés semblable l’infidélité de l’un et de l’autre.  Le deuxième acte qu’ils eurent en commun fut la désobéissance.  Le quatrième l’excuse du péché.  Et, en cela l’iniquité de l’homme a été plus grande que celle de la femme, car l’homme accusa sa compagne, et la femme son ennemi.  Et, en plus, l’homme rejeta sa faute sur Dieu, quand il lui dit : «la femme que tu m’as donnée.»  La femme, elle, rejeta la faute sur la malice du serpent et sur sa simplicité , quand elle dit : «le serpent m’a trompée.»

Le cinquième acte commun au deux fut la lésion du genre humain.  Et en cela aussi, sans controverse, Adam a plus gravement péché.  Car, Ève donna l’occasion à la perdition du genre humain,  mais Adam fut vraiment et proprement la cause de la perdition du genre humain.  Car, si Ève avait été la seule à pécher, le genre humain n’aurait pas été corrompu à cause de cela. Car : « Par la désobéissance d’un seul homme,  plusieurs ont été constitués pécheurs, et, en un seul homme, tous ont péché.» (Romains 5, 2).

Le sixième acte propre à l’homme fut un amour désordonné de son épouse.  Auquel répond le sixième acte propre à la femme :  l’incitation à pécher.  Deux actes qui semblent semblables.   Car, Ève n’a invité son marri à gouter le fruit défendu que parce qu’elle l’aimait, et pour lui communiquer un bien qu’elle pensait avoir trouvé.

Le septième acte est un acte propre à l’homme.  Le désir de découvrir si la manducation de ce fruit entrainerait la mort.  Auquel correspond  le septième acte de la femme  qui est le désir de manger de ce fruit, à cause de sa beauté et de sa saveur.  Qui ne voit pas que la faute de l’homme est plus grande que celle de la femme ?  Car, cette curiosité  n’était rien d’autre que tenter Dieu, et d’une façon périlleuse.  La tentation de la femme ne fut tout au plus qu’une tentation de gourmandise,  qui est facilement suscitée par un objet présent.  Donc,  les actes mauvais considérés en eux-mêmes condamnent plus l’homme que la femme.

Si nous considérons maintenant, les personnes,  et les autres circonstances de ces actes,  il apparaitra clairement  que la faute de l’homme a été beaucoup plus grande que celle de la femme.  D’abord, l’homme était plus sage et plus fort .  Ensuite, étant la tête de la femme, il devait l’instruire plutôt que l’écouter.  Et c’est ce que Dieu lui-même lui a reproché : «Pourquoi as-tu écouté la voix de ton épouse ?»  Troisièmement.    L’homme avait un ennemi plus faible, la femme un ennemi plus fort.  Quatrièmement.  C’est l’homme qui avait reçu de Dieu le précepte. La femme l’avait reçu de son mari.   Cinquièmement.   La femme a plus reconnu sa faute que son mari.  Car, elle confessa son erreur en disant : Le serpent m’a trompé.  L’homme n’a reconnu ni son erreur ni sa faute.   Sixièmement.   Dieu a blâmé plus fortement Adam, quand il dit, par dérision : « Voici qu’Adam est devenu semblable à l’un de nous.»  Septièmement.   Dieu menaça Adam et Ève de la peine de mort, mais, c’est au seul Adam qu’il dit :  «Tu es poussière, et tu retourneras en poussière. »

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