Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 331)
CHAPITRE 10
Le péché du premier homme fut le péché le plus grave de tous les péchés, mais non absolument parlant.
La dernière question qui porte sur le péché du premier homme a coutume d’être la suivante : ce péché fut-il le plus grave de tous ? La réponse commune des docteurs est qu’il fut le péché le plus grave de tous, mais non absolument. Voir saint Thomas (2, 2, question 163, art 3) et les autres théologiens ( 2 sentence, dist 21.)
Que ce ne péché ne fut le péché le plus grave à tous points de vue et absolument parlant, il est facile de le prouver. Car, le péché que l’on dit être plus grave est celui qui est plus grave selon son espèce. Or, celui qui est le plus grave selon son espèce est le plus grave de tous. Or, celui qui est le plus grave selon son espèce est celui dont l’objet est contraire à un plus grand bien. Doc, comme rien ne doit être préféré à l’amour de Dieu, et comme aucune vertu n’est plus prestigieuse que la charité, il s’ensuit que, dans les maux, rien n’est pire que la haine de Dieu. Or, le péché du premier homme ne fut pas proprement un péché de haine de Dieu, mais d’orgueil, de désobéissance et d’infidélité, lesquels ne sont pas proprement opposés à la charité, mais à l’humilité, à l’obéissance et à la foi.
Qu’à un certain point de vue, ils aient commis le péché le plus grave de tous, saint Augustin le démontre pour trois raisons. La première. À cause de la facilité de ne pas pécher, qui fut plus grande chez Adam que dans tous les autres (à l’exception de Jésus et de Marie). Car, il n’eut qu’un seul précepte, et qui était le plus léger de tous. Et il eut plusieurs adjuvants qui le poussaient à l’observer : l’autorité du Dieu qui commandait, les peines très graves à être infligées aux transgresseurs, l’absence de concupiscence qui incite à pécher.
Mais, écoutons les paroles de saint Augustin : « Une seule sorte de fruits qu’il ne devait pas manger alors qu’il avait en abondance des fruits et des légumes de soutes sortes. Un précepte si léger à observer, si facile à comprendre et si facile à mémoriser, sans aucune résistance de la concupiscence, qui est arrivée après coup comme peine de la transgression, ce précepte, dis-je, a été violé avait d’autant plus d’injustice qu’il pouvait plus facilement être observé.»
Et, dans le même livre (chapitre 15) : « Car, là ou une grande peine est annoncée à la désobéissance, et où la chose commandée par le Créateur est d’une grande facilité, qui pourrait expliquer suffisamment quel mal il y a à ne pas obéir à une chose si facile, au commandement du Dieu Tout-Puissant, et sous la menace d’un tel supplice ?»
L’autre raison est tirée de l’ingratitude du premier homme, qui jouissait, dans le paradis, d’une très grande félicité. Car, maintenant, nous avons, nous, il est vrai, les biens les plus grands de Dieu, mais en partie dans la foi, comme le bienfait de l’incarnation, en partie en espérance, comme la félicité éternelle. De là vient que nous n’en connaissons que très peu encore. De plus, les bienfaits sont mêlés aux épreuves, les consolations aux tribulations. Il n’y a donc pas à se surprendre si, dans ces ténèbres et dans cet exil, plusieurs désertent Dieu, pour se ruer sur les biens temporels. Or, Adam eut, lui, plusieurs grands bienfaits de Dieu, non dans la foi et l’espérance, mais dans la réalité : une très grande lumière, aucune tribulation, nulle ignorance. Et, malgré tout cela, il abandonna Dieu. Voici ce que dit saint Augustin ( livre 14, chapitre 15 de la cité de Dieu) : « Parce qu’a été méprisé par lui le Dieu législateur qui l’avait créé, qui l’avait mis avant tous les animaux, qui l’avait placé dans un paradis, qui lui avait donné une abondance de choses et la santé, pour toutes ces raisons, juste est la condamnation qui s’ensuivit.»
Et (au livre 21, chapitre 17 : « Mais la peine éternelle semble dure et injuste aux sens humains, parce que dans l’infirmité de nos sens moribonds, fait défaut le sens très élevé et très pur de la sagesse, qui peut nous faire sentir quel crime a été perpétré dans cette première prévarication. Plus la jouissance que Dieu avait procurée à l’homme était grande, plus était grande l’iniquité avec laquelle il a abandonné Dieu. Et il devint digne d’un malheur éternel, celui qui détruisit en lui un bien qui aurait pu être éternel.»
La troisième raison est tirée de la lésion du genre humain. Car, dans la même espèce, un péché est d’autant plus grand qu’il nuit à un plus grand nombre. Or, il n’y eut jamais un péché qui nuisît à un si grand nombre de gens. Car, c’est tout le genre humain qu’il condamna à la mort. « De là vient, dit saint Augustin (au lieu cité) que la masse universelle du genre humain a été condamnée. Parce que celui qui a perdu cela en premier lieu, fut puni avec sa descendance, qui était enracinée en lui.» Voir le même saint Augustin dans l’Enchiridion, chapitres 26 et 27).
CHAPITRE 6
On prouve la même vérité avec la définition ecclésiastique
Présentons maintenant des jugements non de particuliers, mais de conciles, par lesquels a été condamnée l’erreur de Pélage, de Célestin et de Julien, que Favre, Érasme et Zwingli ont renouvelée en notre siècle.
D’abord, en Orient, au concile de Palestine, les quatorze évêques présents ont condamné l’erreur de Pélage d’une façon telle qu’ils ont forcé Pélage à la condamner lui aussi. Parle de ce concile saint Augustin (dans le livre 1 contre Julien, chapitre 12, et dans l’épitre 106). Ensuite, en Occident, nous avons le concile de Milet qui a ainsi statué dans le canon 2 : «Il a plu au concile d’anathématiser quiconque nie que les nouveaux nés doivent être baptisés, ou qui reconnait qu’ils sont baptisés en rémission des péchés, mais qu’ils n’héritent rien du péché originel d’Adam, qui doive être expié dans le bain de la régénération.» Nous avons aussi, en Afrique, le concile national de Carthage constitué de 217 évêques, qui, après avoir été confirmé par le pape Zozime, a été reçu par toute la chrétienté, comme le rapporte saint Prospère, dans sa chronique (en l’année 420).
En Espagne, nous avons le concile de Tolède 6, (canon 4) où nous lisons : « De ces trois personnes de la divinité, nous professons que seul le Fils est sorti du sein mystérieux du Père, et a assumé l’ humanité ,sans péché, de la sainte toujours Vierge, pour opérer la rédemption du genre humain, à cause des dettes des fautes que nous avons contractées originellement par la désobéissance d’Adam et par notre libre arbitre». Voir aussi le concile de Carthage 12, canon 2. En Gaule, nous avons le concile d’Orange 2, canon 2 : où nous lisons : « Si quelqu’un affirme que la prévarication d’Adam a nui à lui seul, et non à toute sa progéniture, ou qui atteste que, par un seul homme, est passée dans le genre humain seulement la mort du corps, qui est la peine du péché, mais non aussi le péché, qui est la mort de l’âme , il se montrera injuste envers Dieu, et contredira l’apôtre qui dit que par un homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et que c’est ainsi que la mort est passée dans tous les hommes.»
En Allemagne, nous avons les réponses des anciens souverains pontifes Innocent, Zozime, Célestin, Léon, Grégoire. Le bienheureux Innocent a ouvertement condamné cette erreur née au commencement de son pontificat, comme l’atteste saint Augustin (dans le livre 1 chapitre 2 contre Julien, et dans son épitre 157). Nous avons encore l’épitre d’Innocent au concile de Milet, dans laquelle il confirme les décrets de ce concile. Il dit, entre autres : «Si donc ils veulent que rien ne fasse obstacle aux non renés, il est nécessaire qu’ils reconnaissent que même la sacrée fontaine de la régénération ne sert à rien.» La lettre de Zozime n’existe plus, mais saint Augustin en cite des extraits (dans son épitre 157 à Optatus) :
« Dieu est fidèle dans œuvres. Est fidèle aussi son baptême, en réalité et en paroles, c’est-à-dire, qu’il garde la même plénitude, par l’opération, par la confession et par la rémission des péchés en tout sexe, âge, condition du genre humain. Car, nul ne peut devenir libre ou racheté, à moins d’être esclave du péché, à moins d’avoir été vraiment auparavant captif du péché, comme il est écrit : si le Fils vous libère, vous serez libres. Car, par lui nous renaissons spirituellement, par lui nous sommes crucifiés au monde. Par la mort introduite en nous tous par Adam, et transmise à toutes les âmes par la propagation, le document qui atteste nos dettes a été contresigné, dont personne n’est libéré avant le baptême.» Après avoir reproduit ces mots, saint Augustin ajoute : « Dans ces paroles du siège apostolique, la foi catholique ancienne est si claire et si certaine qu’il n’est permis à aucun chrétien d’en douter.»
Dans sa première épitre aux Gaulois , Célestin ajoute, à la fin de l’épitre quelques petits paragraphes , en disant que tout ce qui leur est contraire ne peut pas être considéré comme catholique. Au quatrième, il dit : « Dans la prévarication d’Adam, tous les hommes ont perdu la possibilité et l’innocence naturelle.» Au douzième, il dit : « Ce que dans tout l’univers, la sainte Église fait uniformément, ne le contemplons pas d’un regard oisif. Quand les enfants ou les jeunes vont au sacrement de la régénération, ils ne se présentent pas à la fontaine de la vie avant que par les exorcismes et les insufflations des clercs, l’esprit immonde n’ait été chassé d’eux. Pour qu’apparaisse alors véritablement de quelle façon le prince de ce monde est jeté dehors, et comment est d’abord ligoté le fort. Et alors ses vases passent en la possession du vainqueur qui amène captive la captivité, et donne des dons aux hommes.»
Saint Léon (dans son épitre 86 à Nicet Aquila, parle ainsi : « Voilà pourquoi ils disent que les enfants qui sortent de ce siècle sans baptême ne peuvent pas être damnés, et n’ont pas de responsabilité ou de culpabilité dans le péché d’Adam, mais qu’ils se rendent, sans aucun retard, dans le règne et la vie éternelle, alors que l’apôtre a dit que, par un homme, le péché est entré dans ce monde, et par le péché, la mort, et que c’est ainsi qu’elle est passée dans tous les hommes. Voilà pourquoi on baptise même les petits.» Saint Grégoire (dans son épitre 53, livre 7 à Secundinus) : « Cela n’est pas du tout incertain. Car, à moins que l’homme ne soit rené par la grâce du sacré baptême, toute âme est liée par les chaînes du péché originel.»
Nous avons encore deux conciles universels, celui de Florence et celui de Trente. Celui de Florence enseigne dans les lettres sur l’union : « Les âmes de ceux qui décèdent dans le péché mortel actuel, ou dans le seul péché originel, descendent aussitôt dans l’enfer, pour être punis, cependant, par des peines différentes.» Dans la session 5, le concile en question reproduise mot à mot les décrets des anciens conciles de Milet et d’Orange. Puisqu’il en est bien ainsi, il ne reste donc plus aucun doute sur la foi de l’église catholique. Et Faber, Érasme et Zwingli, ainsi que les anabaptistes, n’ont pas pu, sans une témérité incroyable, renouveler une erreur si souvent condamnée.
CHAPITRE 7
On confirme aussi cette vérité par la raison
La première raison est tirée du baptême. Elle est invincible et irréfutable, et les anciens y ont souvent eu recours. En danger de mort, les enfants doivent être immédiatement baptisés, comme l’enseigne saint Denys, au nom d’une tradition apostolique, dans le dernier chapitre de la Hiérachie ecclésiastique. Origène (homélie 8 sur le Lévitique), saint Cyprien (livre 3, épitre 8), saint Jérôme (livre 3 contre les pélagiens, à la fin), saint Augustin (livre 4 sur le baptême contre les donatistes, chapitre 24. Et cela, les pélagiens, Érasme et Zwingli ne l’ont pas nié. Et toujours, dans l’église, fut présente ce souci des fidèles de pourvoir diligemment à ce que personne, adulte ou enfant, ne meure sans le baptême, comme le montre clairement la lettre du pape Siricius, à Himéricus, ci-haut citée, chapitre 2, et la lettre 28 de saint Augustin à saint Jérôme. Et, en plus de la tradition apostolique, nous avons une parole écrite que la tradition nous a clairement expliquée : « À moins que quelqu’un ne renaisse de l’Esprit et de l’eau, il ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu »(Jean 3).
Il est certain que le baptême est donné pour la rémission du péché, car ceux qui sont baptisés renaissent de l’Esprit et de l’eau. Pourquoi donc devrait renaître par la grâce celui dont la génération n’a pas été corrompue par le péché ? De même, ceux qui sont baptisés meurent au péché et ressuscitent «pour qu’ils marchent dans la nouveauté de la vie.» Comment pourrait-il mourir au péché celui qui n’a jamais eu de péché ? De plus, ceux qui sont baptisés sont lavés et purifiés. Épitre 5 : « Purifiant par le lavement d’eau, dans la parole de vie.»(Tite 3). et : « Par le lavement de la régénération et de la rénovation.» (Actes 22) : « Purifie tes péchés en invoquant son nom.» Comment peut-il se faire que soit purifié et lavé celui qui n’a aucune saleté, souillure ou tache ?»
La forme du baptême montre la même chose. Car, soit que par forme, on entende ces paroles : je te baptise, ou le symbole externe qui est la similitude de la chose interne, la forme du baptême sera fausse, comme l’attestent les conciles, si le baptême n’est pas donné en rémission des péchés. Car, qu’est-ce que c’est je te baptise, sinon je te lave ou je te purifie, selon les Écritures qui définissent le baptême, dans le lavement de la régénération par lequel nous sommes purifiés par la parole de vie ? Que signifie vraiment ce symbole externe d’immersion et d’émersion, si ce n’est, comme le dit l’apôtre, la mort au péché et la résurrection à la justice ? Voilà pourquoi on ne peut pas douter que, puisque , à cause des paroles du Christ et la tradition de l’église, le baptême est nécessaire aux enfants, ils aient le péché qu’ils amènent avec eux du sein de leur mère.
La deuxième raison on la tire des cérémonies anciennes du baptême célébrée par l’église universelle dans l’exorcisme et l’insufflation. Saint Augustin s’est souvent servi de cet argument, comme dans le livre sur les mérites et la rémission des péchés, (chapitre 34), dans son livre sur les noces et la concupiscence, (chapitre 20), et dans son livre 6 contre Julien, chapitre 2. S’en servent aussi le pape Célestin (dans son épitre aux Gaulois), et ses successeurs. Car, les pélagiens ne pouvaient pas et n’osaient pas réprouver l’usage universel de l’Église qui, par l’exorcisme et l’insufflation , expulsait l’esprit immonde des enfants qui allaient être baptisés. Car, c’est ce qu’écrit saint Augustin (dans son livre 6 contre Julien, chapitre 2) : « Tu as crains, toi, de commémorer l’exorcisme, comme si tu devais être expulsé de l’église de toute la terre, si tu avais voulu contredire cette insufflation par laquelle le prince de ce monde est expulsé des petits.» Vous ne pouvez donc nier que l’esprit immonde possède les enfants avant le baptême, sans que l’esprit ne vous tienne captifs par le péché. Car, Dieu ne permettrait pas que sa créature soit possédée par le diable, à moins que, auparavant, elle ne se soit elle-même soumise à lui, devenant ainsi son serviteur.
La troisième raison se tire du mystère de la circoncision. La circoncision, d’après saint Augustin, (livre 16 de la cité de Dieu, chapitre 27) et saint Grégoire (livre 4 des morales, chapitre 2, de saint Bernard (dans son épitre 77), et de Innocent 3 (chapitre majores sur le baptême et son effet) a été instituée pour purger du péché d’origine. D’aprè s l’enseignement d’autres docteurs, la circoncision n’a pas été instituée pour purger l’âme du péché d’origine, mais pour signifier cette purgation. Car il avait été commandé de la faire dans ce membre où apparait plus clairement l’effet de ce péché, et par lequel le genre humain est propagé charnellement, et est infecté par la propagation. Voir saint Augustin (traité 39 sur saint Jean).
La quatrième raison est tirée de la peine du péché. La mort est la peine du péché, (le jour où tu mangeras de ce fruit, tu mourras, Genèse 2). Or, tous meurent, même les enfants qui, de leur propre volonté, n’ont rien fait en bien ou en mal. Il y a donc, dans les enfants, un péché qui n’est pas commis par la propre volonté, mais que les parents transmettent par la propagation. On ne peut pas réponde que la mort a été une peine pour Adam, mais que pour les fils ce n’est pas la mort qui a été la peine, mais une infortune et une certaine calamité, comme quand quelqu’un qui est réduit par sa faute à la misère, engendre des fils pauvres. Pour le père la pauvreté est une peine du péché, mais pour les fils ce n’est qu’une malchance et une misère. Je dis donc qu’on ne peut pas répondre cela, Car, Dieu atteste par l’Église, qu’il ne punit pas les enfants pour la faute de leurs pères. C’est ce qu’explique Ezéchiel dans un passage archi connu (18). Ne répugne pas non plus ce que nous lisons dans l’Exode, chapitre 20 : « Je suis le Seigneur ton Dieu, visitant les péchés des pères sur les fils jusqu’à la troisième et quatrième génération.» Car Dieu ne punit pas toujours les fils pour les péchés des pères, mais seulement quand les fils imitent les péchés des pères, comme l’enseignent les saint pères, comme saint Jérôme, (dans son commentaire au chapitre 18 d’Ézéchiel, saint Augustin (dans le psaume CV111, en expliquant ces mots : que l’iniquité de leur pères revienne en mémoire. Et dans son livre contre Adimante (chapitre 17). Saint Jean Chrysostome (dans l’homélie 20 sur la Genèse), en commentant : maudit est l’enfant de Chanaan. Et dans son homélie 75 sur saint Matthieu. Saint Grégoire (livre 15, morales, chapitre 22). Et saint Thomas ( 1.2. quest 87, art 8). Les ont suivis presque tous les auteurs récents. Et c’est ce qu’indique l’Écriture quand elle dit : À ceux qui m’ont haï.
Les fils ne sont donc pas punis à la place des pères, comme si la faute des fils ne méritait pas cette peine là. Ils ne sont pas, non plus, punis plus qu’ils ne le méritent, mais parce que si les fautes des parents n’avaient pas précédé, Dieu ne les aurait pas punis de cette façon, alors qu’il n’a pas puni leurs parents. Donc, comme les enfants ne sont pas capables de raison, et comme, à cause de cela, ils n’imitent pas les péchés de leurs pères, mais sont quand même punis par une très grande peine, qui est la mort temporelle et éternelle, il s’ensuit nécessairement qu’ils ont un autre péché pour lequel ils sont punis justement, celui que nous appelons le péché originel. Voilà pourquoi saint Paul déclare : la mort est l’expiation du péché (Romains 6). Et l’aiguillon du péché est la mort (1 Cor 15.) Et, dans le livre de la Sagesse (chapitre 12) : «Comme, donc, étant juste, tu disposes toute chose justement, tu estimes étranger à ta vertu de condamner celui qui ne doit pas être puni.» Et Job (chapitre 4) : «Quel innocent périt ? Ou quand les justes soit-ils détruits ?« Ensuite, saint Augustin (dans son livre 1 sur les rétractations, chapitre 9 ) écrit : « Toute peine, si elle est juste, » est une peine du péché, et est appelée un supplice.»
La cinquième raison est tirée de la passion et de la mort de Jésus. Car, le Seigneur a souffert et est mort pour les injustes (Isaïe 53) : « S’il dépose sa vie pour les péchés, il verra une longue descendance. Et dans Romains 5 : « Le Christ est mort une fois , pour tous nos péchés, un juste pour des injustes.» Or, il est mort pour tous, comme la même Écriture l’atteste (2 Corinthiens 5). Et 1 Timothée 2 : «Il s’est donné en rédemption pour tous.» Donc, tous sont ou furent pécheurs et injustes.
La sixième raison est tirée des paraboles et des figures. Car, la centième brebis qui s’est éloignée du troupeau, et la drachme perdu dans Luc 15, signifient, du consentement de tous, la nature humaine universelle. Celui qui, dans Luc 10, descendant de Jérusalem à Jéricho, tomba sur des voleurs, fut dépouillé par eux et laissé à demi mort, et gisant sur le chemin, désigne, sans controverse, le genre humain, qui privé par satan, dans le premier parent, du vêtement de la grâce céleste, et couvert de plaies, gisait sur le chemin à moitié mort, comme on peut dire qu’il est demi vivant celui auquel a été enlevée la vie de grâce de l’âme, et non la vie de la nature.
La septième raison. D’après le sentiment des saints et des païens, elle se trouve dans la naissance des humains. Les païens, qui ne connaissent pas le péché originel, se pressaient de célébrer les naissances, et surtout les rois et les princes. Dans la Genèse, 40, on lit que les pharaons célébraient par un banquet le jour solennel de leur naissance. Hérode fait la même chose (Matth, chapitre 14). Les saints, par contre, déplorent le jour de leur naissance, à cause de la corruption de l’origine : « Périsse le jour où je suis né ! (Job, chapitre 3). Et Jérémie (chapitre 20) : «Que soit maudit le jour où je suis né !» Les fils d’Abraham ne célébraient pas leur jour natal, mais le jour de leur ablactation.(Genèse 21). L’ Église chrétienne célèbre la naissance des saints par des réjouissances festives. Mais elle appelle naissance non celle par laquelle ils naissent avec le péché à la vie mortelle, mais celle par laquelle ils passent de la mort temporelle à la vie bienheureuse et immortelle. Car, elle sait «qu’est précieuse, aux yeux de Dieu, la mort des saints.» (Psaume CXV). Et : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur.»
La huitième raison est tirée de l’ancienneté de la sentence catholique et de la nouveauté de l’erreur contraire. Une des principales notes d’hérésie est la suivante : si longtemps après que la foi catholique a été prêchée, reçue et observée, une nouvelle opinion surgit qui, par sa nouveauté, perturbe les âmes des fidèles accoutumés depuis longtemps à suivre une opinion contraire.
Telle fut la doctrine de Pélage, qui nie le péché originel, comme l’atteste saint Augustin (livre sur les mérites et la rémission des péchés, chapitres 5 et 7) : «D’où nous vient soudainement cette affaire ? Je ne sais. Car, il y a peu de temps de cela, mes oreilles ont été choquées par les paroles de certains qui parlaient entre eux, quand nous étions à Carthage. Ils disaient qu’on ne baptise pas les enfants pour qu’ils reçoivent la rémission des péchés, mais pour qu’ils soient sanctifiés dans le Christ. Troublé par cette nouveauté, et parce qu’il n’était pas opportun que je dise quelque chose contre, et parce que ce n’était pas des hommes qui jouissaient d’une grande autorité, j’ai cru qu’il s’agissait de choses transitoires et vite oubliées. Mais, voici que contre l’Église cette opinion est âprement défendue, et même recommandée à la mémoire par l’écrit. Et la chose en est venue à un point tel que les frères nous demandent ce que nous en pensons, et que nous sommes forcés de disputer et d’écrire contre.» Dans ce passage, saint Augustin atteste qu’il n’a jamais lu, dans aucun auteur, avant Pélage, que les hommes naissaient sans le péché originel. Ce dogme du péché originel était si bien établi et si certain qu’on s’en servait pour solutionner d’autres questions.
En notre siècle, Jacques Faber et Zwingli ont retiré des enfers cette hérésie déjà éteinte. Il reconnaissent, en effet, que leur sentence est contraire à la doctrine de tous les scolastiques, et donc nouvelle, ou plutôt renouvelée, comme nous l’avons dit.
CHAPITRE 8
On réfute des objections tirées des Écritures
Il nous reste à résoudre des arguments qui sont tirés de l’Écriture, des Pères, et de la raison. Je présenterai d’abord, les textes de l’Écriture que les pélagiens objectaient à l’Église. Ensuite, ceux que Zwingli a ajoutés par la suite.
Le premier témoignage de l’ancien testament est dans Ézéchiel 18 : «Le fils ne portera pas l’iniquité du père.» C’est ce texte que Julien exhibait principalement autrefois, et Zwingli de nos jours (dans son livre sur le baptême, digression sur le péché originel). Saint Augustin répond (dans son livre 6 contre Julien, chapitre 12), que les paroles d’Ézéchiel sont prophétiques, et que, par elles, est promis le bienfait du nouveau testament, qui, par la régénération, devait effacer la dette paternelle, de façon à ce que ne nuise plus le péché d’Adam à ceux qui commenceraient à appartenir au nouvel Adam. Ce qui est écrit encore plus manifestement par saint Jérôme (chapitre 31) :
« En ces jours-là ils ne diront plus les pères ont mangé un raisin âcre, et les dents des fils en ont été infectées. Mais, chacun mourra dans son péché. Voici que des jours viennent, dit le Seigneur, et je ferai avec la maison d’Israël une nouvelle alliance, non selon le pacte que j’ai contracté avec vos pères le jour j’ai saisi leur main pour les amener hors de la terre d’Égypte, un pacte qu’ils ont rendu caduque, et j’ai établi ma domination sur eux, dit le Seigneur. Mais cela c’était un pacte que j’avais contracté avec la maison d’Israël. Après ces jours, dit le Seigneur, je donnerai et j’écrirai ma loi dans vos viscères, et je serai Dieu pour eux, et ils seront pour moi un peuple. Je pardonnerai leur iniquité, et je ne me souviendrai plus de leurs péchés.»
Mais, il faut noter que c’est de deux façons que le fils ne portera pas l’iniquité de son père. Une première façon. Si, par une nouvelle génération, il est transféré de son père à un autre père. Et c’est de cette façon que Dieu promet, par Jérémie, qu’il arrivera dans le nouveau testament que les hommes, transférés par la régénération, d’Adam au Christ, ne porteront plus l’iniquité d’Adam. Une deuxième façon. S’il n’imite pas l’iniquité du père, et ne participe pas à ses péchés. Et c’est de cette manière qu’Ézéchiel dit que le fils ne portera pas l’iniquité du père, comme nous l’avons expliqué au chapitre précédent. Car, Ezéchiel interdit ouvertement aux Juifs, au nom de Dieu, de se servir de ce proverbe : les pères ont mangés des raisins non murs, et les dents des fils en ont été agacées. Et, il en donne la raison : parce que équitables sont les voies du Seigneur, et toutes les âmes sont siennes. Et Pélage alléguait cette explication pour répondre que les fils non régénérés ne portent par l’iniquité du père, mais la leur seulement. Car, le péché originel, même s’il vient d’Adam, n’est pas le péché d’Adam, mais le nôtre.
Le saint Augustin qui, dans cet extrait, s’était contenté de dire que les fils ne portent pas l’iniquité du père quand ils sont régénérés, a dit ailleurs (livre 6, contre Julien, chapitre 4), que même avant la régénération, les fils ne portaient pas les péchés des pères, mais les leurs propres : « Les péchés des parents sont dits étrangers d’une certaine façon, et sont nôtres d’une autre façon. Ils sont étrangers par la propriété de l’action, et nôtres par la contagion de la propagation. Si cela était faux, ne serait juste en aucune manière le lourd joug qui pèse sur les fils d’Adam depuis le jour de leur sortie du ventre de leur mère.
Le deuxième témoignage scripturaire, Pélage le tirait de Romains 5 : « Comme par la désobéissance d’un seul homme, plusieurs ont été constitués pécheurs.» Car, si ce n’est pas par l’imitation mais par la propagation que les hommes sont constitués pécheurs en raison de la désobéissance d’Adam, l’apôtre n’aurait pas dit «beaucoup», mais «tous.» Saint Augustin répond (dans le livre 16 contre Julien, chapitre 12) que par beaucoup on doit entendre tous ceux qui naissent d’Adam, qui sont vraiment nombreux. Des choses peuvent être toutes présentes là , sans être nombreuses, comme les quatre évangiles qui, sans être beaucoup, sont tous les évangiles. Des choses peuvent être nombreuses sans qu’elles soient toutes là, comme les chrétiens qui sont nombreux, mais qui ne sont pas tous les humains.