Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 335)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La deuxième sentence est de ceux qui pensent que l’origine de l’âme est obscure et occulte,  et que ce n’est pas quelque chose  à définir témérairement.  Cette sentence fut celle de saint Augustin jusqu’à sa mort, comme on peut le comprendre du commentaire du livre 10 de la Genèse; ainsi que dans ses quatre livres sur l’origine de l’âme, qu’il écrivit quand il était déjà dans un âge avancé, afin de montrer que, dans cette affaire, il n’oserait pas, sans des raisons très sérieuses,  trancher la question une fois pour toutes.  De nouveau, dans l’épitre 28 à saint Jérôme, et dans son épitre à Optatus 157,  et ensuite dans le livre deux des rétractations,  (chapitre 56).  Saint Grégoire  a suivi l’hésitation de sain Augustin (dans son épitre à Secondinus), qui se trouve dans le registre des épitres, livre 27, chapitre 27.   Et, Eucherius (dans son commentaire du deuxième chapitre du livre de la Genèse).  Et ils ne manquent pas ceux qui, encore aujourd’hui, croient devoir persévérer dans ce doute.

Mais, de nos jours, nous estimons que cette sentence n’est pas du tout su, et nous l’inscrirons donc dans la sixième sentence  qui veut qu’à tous hommes individuels, des âmes individuelles soient créées par Dieu à partir du néant et sont ensuite infuses quand, dans l’utérus de la mère, les fœtus sont conçus,  et sont prêts pour l’animation.   Cette sentence est celle de tous les auteurs que nous avons présentés contre la quatrième sentence, à l’exception de saint Augustin et de saint Grégoire de Nysse.   Double est la raison pour laquelle nous avons jugé que la cinquième raison doit être mise de côté, et renvoyée à la sixième.  Nous avons d’abord, de cette époque, en plus des témoignages des pères qui ont précédé l’époque de saint Augustin,  le rescrit de saint Léon le grand, (cité plus haut dans la lettre à Turbius), le décret de Léon X dans le concile du Latran, le consentement universel de tous les théologiens,  qui ont vécu pendant les cinq cent dernières années,  ensuite, les raisons formidables cogitées par les théologiens, que saint Augustin ne connaissait pas.

Enfin, la raison qui a empêché saint Augustin de se persuader que les âmes étaient créées par Dieu du néant, fut l’argument des pélagiens contre le péché originel, que nous avons indiqué dans le chapitre précédent.  Car, les autres arguments contre une nouvelle création d’âmes, il était convaincu qu’il pouvait les détruire facilement, et c’est ce qu’il a fait dans son épitre 28 à saint Jérôme.  Mais, dans la même épitre, (comme dans  la 157ième, à Optatus),   il confesse ingénument qu’il n’a pas pu trouver, ni en lisant, ni en priant, ni en réfléchissant, comment défendre la création des âmes avec le péché originel.  Du reste, en dehors de cette question du péché originel, saint Augustin ne doutait pas que la sentence sur la création des âmes par Dieu est la vraie.  Car (dans le livre sur l’origine de l’âme, chapitre 19), après énuméré les quatre erreurs sur cette question,  dont on doit se garder , il écrit ainsi : « Je ne dirai rien sur ces quatre sentences, parce que chacune d’entre elles est fausse et impie, mais sur ceux qui défendent la création des âmes, non seulement sans que je m’y oppose, mais en les applaudissant, et en rendant grâce à Dieu.»  Et, dans l’épitre 28, il écrit : «Bien que personne ne puisse faire, en le désirant,  que soit vrai ce qui n’est pas vrai, cependant, si la chose était possible, j’aimerais que cette sentence soit vraie, comme je désire que, si elle vraie, elle soit défendue clairement et invinciblement.»

Et, dans son épitre 157, il écrit : «Et si tu trouves, ce que je te conseille de chercher, et  que je reconnais n’avoir pas encore trouvé, défends-le de toutes tes forces, affirme que la propagation des âmes par la génération est une nouveauté, et que les âmes ne proviennent d’aucune propagation.  Et, quand tu l’auras trouvé, communique-le-moi dans ta charité fraternelle.  Mais, si tu ne trouves rien,  ne laisse pas  témérairement dévier ton assentiment vers une autre sentence, de peur  qu’à cause de l’une d’entre elles tu croies qu’elles sont tirées de la propagation,  car un autre pourra peut-être un jour trouver ce qu’il ne peut pas maintenant,  et tu trouveras peut-être un jour ce que tu ne peux pas maintenant.»  Et plus bas : « Si tu choisis  de soutenir que les âmes sont étrangères à la propagation , de façon à ce que le parchemin de la dette et de la damnation qui ne pouvait être rompu que par la mort du Christ n’en reçoive aucun obstacle, et si tu le démontres avec des raisonnements irréfutables,  défends sans crainte la sentence de la création des âmes, et montre-moi comment je pourrai la défendre avec toi. Si tu ne le peux pas, il est préférable de laisser latente cette question de l’origine de l’âme.»

Ces textes nous montrent clairement que saint Augustin considère que la sentence de la création des âmes est plus vraie que celle de la propagation par la génération.  On ne doit pas nous objecter que (dans la lettre 10 sur la Genèse, chapitre 23),  il semble pencher du côté de la propagation.  Car, dans ce texte, il ne compare pas les sentences entre elles, mais des arguments avec des arguments.  Et il dit que la sentence de la propagation est fondée sur un argument plus fort.  Mais, cependant, il ne s’ensuit pas qu’elle soit plus vraie.  Ajoutons que l’épitre à saint Jérôme sur l’origine de l’âme, saint Augustin l’a écrite plus tard que les livres sur la Genèse  et l’épitre à Optatus, et que c’est après l’une et l’autre,  qu’il écrivit les quatre livres sur l’origine de l’âme, alors qu’il était déjà vieux, comme le livre 2 des rétractations nous le montre.  Dans ces écrits, il semble s’éloigner toujours de plus en plus de la sentence de la propagation de l’âme par la génération,  et s’approcher de la sentence de la création continue des âmes par Dieu.  Donc, seule la transmission du péché originel empêcha saint Augustin  de croire en la création des âmes.

Or, la création des âmes n’empêche pas la transmission du péché originel, comme nous le démontrerons dans le chapitre suivant.  Et la propagation des âmes à partir de l’âme d’Adam n’aide pas la propagation du péché, parce que, dans son âme, il avait été justifié du péché avant  d’engendre des fils.  Il arrive souvent que des parents jutes, et libérés du péché originel, engendrent des enfants, et que d’une âme juste, on puisse  tirer une âme injuste.  Et si l’âme vient de l’âme, comment le péché se transmet-il à l’enfant ?   Et comme cet argument qui portait sur la transmission du péché originel, est la seule raison du doute de saint Augustin, et que cet argument n’est pas moins facilement réfuté tant dans la création des âmes que dans leur propagation par la génération, (comme nous le démontrerons bientôt, si Dieu le veut),  il n’y a plus de raison de douter, et de suspendre son jugement.  Et si saint Augustin était parmi nous, non seulement il approuverait,  mais il remercierait ceux qui soutiennent notre sentence.

CHAPITRE 12

On explique comment le péché originel est transmis,  et on réfute l’argument des pélagiens présenté au chapitre 10

Après avoir expliqué la question de l’origine de l’âme, il faut expliquer la façon dont le péché  originel est transmis.   Cette solution dépend de l’argument des pélagiens, qui a toujours été trouvé très difficile.  Sur cette question, saint Augustin n’est jamais parvenu à pleinement se satisfaire.  Voilà pourquoi (dans le livre 1 sur les mœurs de l’Église, au chapitre 22,) il dit qu’il n’est rien de plus connu dans la prédication que le péché originel,  mais rien de plus difficile à comprendre.  Or, il vrai que rien n’est plus connu que le péché originel , et que rien n’est plus obscur que le mode de sa transmission.

Voilà pourquoi (dans l’épitre 20 à saint Jérôme, il se console par ces mots) : «On raconte qu’ a été dit de façon élégante,  ce qui convient suffisamment à cette chose.  Pourquoi s’est-il rué dans un puits où il y avait tellement d’eau, de façon à préférer s’en extirper pour ne pas mourir, plutôt que suffoquer ?  N’en parlons pas.   Un autre arrive et, plein d’étonnement à sa vue, lui demande : comment es-tu tombé ?  Et lui de répondre : pense, je t’en supplie, à  me libérer de là, et non à la façon dont je suis tombé.  Et parce que nous professons et nous tenons de foi catholique que la punition du péché ressemble à un puits,  que l’âme d’un enfant nouveau né doit être libérée par la grâce du Christ, il  suffit au Christ que nous connaissions la façon dont l’âme est sauvée,  même  si nous ne connaissons pas la façon dont  elle était tombée dans ce malheur.»

Cependant, dans son livre 5 contre Julien, au chapitre 3, il explique sa sentence sur la question débattue, en ces mots : « Est-ce que l’un et l’autre  est  vicié quand il sort de l’homme ?  Ou sont-ils viciés l’un dans l’ autre, comme dans un vase corrompu,  où est incluse la justice occulte de la divine loi ?  Laquelle de ces deux choses est vraie ?  J’apprends plus volontiers que je ne parle, pour ne pas oser dire ce que je ne sais pas.»  Le sens de ces dernières paroles est le suivant : est-ce que l’âme et le corps (l’un et l’autre), selon la sentence de ceux qui soutiennent la propagation de  l’âme par la génération, sont transmis viciés ?  Ou bien est-ce que l’une est vicié dans l’autre, c’est-à-dire,  que l’âme est viciée dans le corps comme dans  un vase corrompu,  selon la sentence de ceux  qui pensent que les âmes sont créées par Dieu, et qui veulent que seule la chair corrompue par les parents soit transmise aux enfants.

La chair est transmise corrompue parce qu’elle est engendrée par la libido.  Car, ce n’est pas la génération, mais la libido qui transmet proprement le péché.  Voir, saint Augustin  (livre 1 sur les mérites et la rémission des péchés,  chapitre 9,  et le livre 1 sur les noces et la concupiscence , chapitre 21, le livre 5 sur Julien, chapitre 2, )  Et Fulgence, livre sur la foi, à Pierre, chapitre 2.)

Cette sentence,  si on la prend au sens naturel des mots, comme semblent l’avoir prise Pierre Lombard (dans la deuxième de ses sentences, dist 31),  et Grégoire d’Ariminensis,  ainsi que Gabriel,) ne semble pas  devoir être acceptable.  D’abord, on ne peut pas comprendre comment la chair qui est un corps, infecte l’âme qui est un esprit.  Ensuite, la tache de la chair ne peut pas être un péché proprement dit, surtout avant que l’âme rationnelle n’accède, car, même  si la chair infectait l’âme, elle ne l’infecterait pas par la contagion du péché.  Or, il est certain qu’en Adam le vice est entré dans l’âme avant d’entrer dans la chair, et qu’il est passé  de l’âme à la chair, non de la chair à l’âme.  Voici ce que dit saint Augustin (livre 1, chapitre 3 contre Julien) : « C’est par l’âme qu’a commencé l’orgueil, et la décision de transgresser le précepte, et c’est par la suite, et alors,  que la chair est devenue une chair de péché.»  Pourquoi donc, dans les fils d’Adam auxquels est dévolue l’hérédité de ce péché, le même ordre ne serait-il  pas conservé ?

De plus, si quelqu’un était créé, à partir du néant, tel que nous naissons aujourd’hui, ce qui peut se faire, comme nous l’avons démontré plus haut, celui-là n’aurait pas le péché originel, et le ne le transmettrait pas à ses descendants, comme le concile de Trente l’a statué (session 6, chapitre 3), où il dit que seuls peuvent avoir le péché originel ceux qui sont  procréés de la semence d’Adam.  Or, celui-là ne manquerait pas de concupiscence et d’ardeur de la libido, comme on le connait des choses enseignées plus haut.  Ce n’est donc pas le vice de la chair qui infecte l’âme, et transmet le péché aux descendants.  Ensuite, si un homme et une femme  nés d’Adam, engendraient sans libido, par un privilège singulier de Dieu, ils transmettraient quand même le péché originel à leurs enfants, parce que, en tant que fils de ces parents, ils seraient de vrais fils d’Adam, et auraient péché en celui dans lequel tous ont péché., (Romains 4), et la grâce personnelle des proches parents ne serait pas transfusée en eux.  La libido des parents n’est donc pas la cause du péché originel.

Ajoutons, finalement, que si la libido était la cause du péché, celui transmettrait le plus grand péché est celui qui aurait été conçu avec la plus grande libido.  Ce qui est manifestement faux, puisque le péché originel est égal en tous.  Il y en eut donc qui estimèrent que l’âme était viciée dans la chair non parce que le péché proprement dit inhérait dans la chair, ou parce que la chair pouvait vraiment contaminer l’esprit, mais parce que la chair, privée de la justice originelle, et devenue rebelle à la raison, entraînait l’âme vers le bas, et la rendait, par là, oblique et  biscornue.  Cette obliquité est un péché.  C’est ce que semblent avoir pensé Alexandre Alensis, (dans 2 p. question 105, membr 4, et saint Bonaventure (au même endroit, art 1 quest 2).  Mais cette sentence est réfutée par les mêmes arguments, et surtout par les quatre derniers.   Et, de plus, s’il en était ainsi, il s’ensuivrait que, avant l’usage de la raison, les bébés n’auraient pas le péché originel, même pas en puissance.   Car l’âme n’est entrainée vers le bas par la chair que quand la chair convoite contre l’esprit,  ce qui ne se fait pas avant l’âge de raison. Ensuite, ou l’esprit résiste aux mauvais désirs de la chair, ou il succombe.    S’il résiste, il ne pèche pas, s’il succombe, il commet un péché actuel.

Il y a une autre sentence  que je ne doute pas être la plus vraie de toutes, celle de saint Anselme (dans son livre sur la conception virginale, chapitres 7 et 10), et de saint Thomas (dans 1, 2, quest 81, art 1,  et dans question 4 sur le mal, art 1), et de Scot, de Durand et d’autres. (dans la deuxième des sentences dist 31). À la  transmission du péché originel,  rien d’autre n’est requis  que l’homme descende d’Adam par une vraie génération.  Car, par le fait même que quelqu’un ait été dans les lombes d’Adam,  quand il a transgressé le précepte dans le paradis,  Adam lui a communiqué son péché.  Car, comme le dit l’apôtre en Romains 5 : en lui, tous ont péché.  Tous ceux, dis-je, qui étaient dans ses lombes.»   Et les paroles de saint Augustin ne veulent pas dire autre chose. : «L’un dans l’autre, est corrompu, comme dans un vase vicié.»  Car, il veut dire, par ces paroles, que l’âme n’est pas polluée quand elle est créée par Dieu, mais quand, avec son union avec la chair tirée d’Adam, elle devient une partie de l’homme.  Car, l’âme n’est pas fille d’Adam avant d’avoir été insufflée dans le corps, mais l’homme est le fils d’Adam.  Or, l’homme existe quand l’âme est unie à la chair.

Pour une raison semblable, quand saint Augustin répète si souvent  que ce n’est pas la génération, mais la libido qui transmet le péché, il ne veut pas dire que la libido actuelle est la vraie cause du péché originel, ce qui serait absurde, comme nous l’avons démontré plus haut.  Mais, il veut indiquer que la cause du péché originel n’est pas seulement la propagation, car, dans le paradis, la propagation aurait eu lieu, sans péché, mais la propagation d’une nature corrompue, dont l’argument le plus certain est l’ardeur de la libido, sans laquelle même les plus saints époux ne peuvent pas enfanter.

Avec tout ce que nous avons dit jusqu’ici, il sera facile de réfuter l’argument des pélagiens que nous avons proposé à la fin du dixième chapitre.   Le voici : « Le péché n’a pas son siège dans la chair, mais dans l’âme. Or,  l’âme n’est pas tirée d’Adam.  Donc le péché  n’est pas tiré d’Adam.

Nous répondons à l’assomption de l’argument que l’âme n’est pas tirée d’Adam, comme  si elle provenait d’Adam, ou de l’âme d’Adam,  mais qu’elle est une partie de l’homme qui est vraiment tiré d’Adam.  Voilà pourquoi il faut nier la conséquence : donc le péché n’est pas tiré d’Adam.  Et, pour que le péché soit tiré d’Adam, il n’est pas nécessaire que l’âme vienne d’Adam, mais il suffit que l’homme, dont l’âme est une partie, vienne d’Adam.  C’est donc en toute vérité et propriété de termes qu’on dit qu’un homme engendre un homme, mais si l’âme n’est pas transmise par l’homme, mais est insufflée par Dieu.  Car la génération ne se termine pas à la production d’une forme ou d’une matière, mais d’un composé.  Donc, celui qui unit une âme avec la chair, c’est celui-là qui fait vraiment un homme.  Or, il unit l’âme avec la chair celui qui dispose la matière de façon à faire un homme par la génération, pour  que l’âme suive infailliblement. L’homme produit donc un homme par la génération,  à partir du moment où existe l’âme.

Ce qui nous fait comprendre  que non seulement la transmission du péché originel n’est pas empêchée par le fait que les âmes soient créées par Dieu, mais qu’elle en est grandement aidée, si on pense que les âmes des hommes proviennent de la propagation de l’espèce par la génération, comme c’est le cas des bêtes.   Car les âmes des bêtes ne sont pas faites depuis la propagation, comme si une partie de l’âme des parents était transmise à la  descendance (car le père donne  seulement la semence, et la mère, le sang des menstruations), mais parce que, en engendrant,  les parents disposent la matière jusqu’à l’animation.

Donc, que les âmes viennent de la propagation, ou soient insufflées par Dieu, on ne peut pas donner une meilleure raison de la transmission du péché que celle que nous avons assignée : parce que tous ceux qui sont conçus par la génération charnelle sont de vrais enfants d’Adam.  Il n’y a donc aucune raison de douter désormais de la création des âmes par Dieu à cause du péché originel.

CHAPITRE 13

Le péché originel n’est pas transmis par Ève, mais par le seul Adam

Nous avons expliqué, jusqu’à présent, la première controverse sur le péché originel, qui se formulait comme suit :  existe-t-il un péché qui est transmis aux descendants par la génération ?   Mais avant d’en venir à la controverse principale, qui portera sur la nature du péché d’origine, il  nous faut traiter trois brèves questions.  La première : d’où ce péché est-il transmis ?  Voici ce que répond l’apôtre (Romains 5) : «Par un seul homme, le péché est entré dans le monde.»  Et, aux  1 Corinthiens 15 : «Comme, dans Adam, tous meurent, de même, dans le Christ, tous sont vivifiés.»  Il y a deux choses sur lesquelles on pourrait disserter.  La première : si Ève avait été la seule à pécher, Adam demeurant dans l’innocence première,  le péché d’Ève aurait-il été transmis à ses descendants ?  La deuxième : si les premiers parents n’avaient pas péché, et  si Caïn avait péché, ou n’importe lequel des descendants d’Adam, est-ce que ce péché aurait été attribué aux autres ?

En ce qui a trait à la première question, tous conviennent que , si Ève avait été la seule à pécher, le péché proprement dit n’aurait pas été transmis à sa progéniture. Néanmoins, quelques-uns estiment que la nécessité de mourir serait passée à des descendants, et tous les inconvénients que la mortalité amène avec elle.   D’autres, soutiennent, au contraire,  que ni le péché ni la nécessité de mourir n’auraient eu lieu, si seule Ève avait péché.

Cette dernière sentence est celle de saint Thomas ( 1.2. question 81 art) , et , sans doute possible, la plus vraie de toutes.  Car, nous avons contracté le péché originel parce que, quand Adam a péché, nous étions en lui, comme dans un principe actif.  Nous  n’étions pas alors en Ève, mais elle fournissait seulement une matière pour engendrer des enfants.  Et si nous n’avions pas tiré d’Ève le péché d’origine, nous n’aurions certes par, non plus, tiré d’elle la mort, qui est la peine du péché.  Voilà pourquoi l’Écriture ne dit pas : en Ève, tous meurent, mais « en Adam, tous meurent.»  Et, cependant, comme c’est Ève qui a péché la première, si c’est d’Ève que nous tirons la mort, il aurait absolument fallu le dire : en Ève, nous mourrons tous.

L’Ecclésiastique écrit, au chapitre 25, que le péché a commencé par la femme, et que, par elle, tous meurent.  Mais autre chose est «par elle, «et autre chose «en elle.»  Par elle, nous mourons, parce qu’elle a donné une occasion de péché à son esprit, d’où est sortie la mort.  Mais, ce n’est pas en elle, mais en Adam que tous meurent, car ce n’est pas le péché d’Ève, mais celui d’Adam qui fut commun à tous les hommes. Et voilà pourquoi, quand il a péché, tous ont péché, et quand il mourut, tous sont morts en lui.  Ensuite, le concile d’Orange (canon 2) a statué qu’on ne peut pas enseigner que la mort puisse passer sans péché dans les hommes, sans faire une injure à Dieu, et contredire l’apôtre : par un seul homme, le péché est entré dans ce monde, et, par le péché, la mort.

Et en ce qui a trait à l’autre question, à savoir que  la sentence commune veut  que, si le premier homme n’avais pas péché, lui qui représentait en personne toute la nature humaine,  n’importe lequel autre qui aurait péché aurait commis un péché personnel et particulier, mais n’aurait pas pu vicier infecter ou vicier sa propre postérité.  Saint Thomas semble indiquer le contraire (question 5 sur le mal, art 4, à la dernière.  Mais, ce texte a pu être corrompu.

CHAPITRE 14

Le péché d’origine appartient aux enfants des fidèles de la même façon qu’il appartient aux enfants des infidèles.

L’autre question était : à qui le péché originel est-il transmis ?   Il est certain qu’on ne peut pas révoquer en doute qu’il est transmis à tous ceux qui descendent d’Adam par la génération charnelle.  On ne peut non plus douter que le Christ n’a pas connu le péché originel, parce qu’il n’est pas né de la semence de l’homme,  mais de l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge.  Et il en serait de même si , par la puissance divine, quelqu’un d’autre tirait son origine d’ailleurs que d’Adam. Et il en serait aussi de même si, par la divine puissance, quelqu’un d’autre avait tiré son origine d’ailleurs que d’Adam.  La seule question est donc :  est-ce que tous ceux qui naissent de la postérité d’Adam, contractent le péché originel ?  I

ll y a un bon nombre d’hérétiques qui veulent que les enfants des fidèles soient conçus et  naissent sans le péché originel.  Et plusieurs, parmi les catholiques,  soutiennent que la bienheureuse Vierge, Mère de Dieu a été exempte de tout péché, et même du péché originel.  Nous allons parler brièvement de l’une et l’autre de ces sentences.  Zwingli ( dans son livre sur le baptême, et dans sa déclaration sur le péché originel, enseigne comme une chose certaine et approuvée, qu’il n’y a rien dans les fils des fidèles, même avant le baptême, qui puisse être appelé proprement péché.  Le plus cocasse, c’est qu’ils peuvent  (pour d’autres raisons) dire la même chose des fils des infidèles, (comme nous l’avons vu plus haut.), et cela, sans nier aucunement le péché originel.

Jean Calvin, dans son antidote du concile de Trente, (chapitre 5, session 6), et dans son livre 4 des institutions, chapitres 24 et 25, )  enseigne qu’aux fils des fidèles, le péché d’origine n’est pas imputé,  et que même, avant le baptême, ils sont saints et membres de l’église. Martin Bucer enseigne des choses semblables, (Matth 3), ainsi que Pierre le martyr et Henri Bulinger (chapitre 7 de la première aux Corinthiens.)  Mais leur sentence ou leur hérésie répugne manifestement à la parole de Dieu, à la tradition des pères, aux décrets des conciles,  et des pontifes, et à la coutume de l’Église universelle.

Le premier de ces témoignages que nous avons présentés plus haut pour prouver le péché originel, qui sont universels, et qui comprennent tous les homes, fils de fidèles ou d’infidèles, est tiré du psaume 1 : «J’ai été conçu dans les iniquités.»  Ce n’est pas n’importe lequel homme qui enseigne cela, mais c’est David qui dit qu’il a été conçu dans le péché. Or, personne ne peut douter que le père de David n’ait été un homme juste et fidèle.  Voici ce qu’en pense Ruffin : «David était né de Jessé, un homme juste, et de sa compagne.  Que veut-il dire quand il enseigne qu’il est né dans l’iniquité, sinon qu’elle  lui avait été transmise  depuis Adam, et que nul ne nait sans hériter de la faute et de la peine du premier homme.»  L’apôtre dit la même chose dans Éphésiens 1 : « Nous étions, nous aussi, comme les autres, des fils de la colère par nature.» Il est clair que l’apôtre disait cela des fidèles de fidèles, dont était l’apôtre,  qui écrit dans Philip 3 qu’il est du genre d’Israël, de la tribu de Benjamin, hébreux d’hébreux. »  Et, aux Galates 2, il dit que par nature, c’est-à-dire, par sa nativité, il est un Juif non un de ces pécheurs de Gentils ; et ensuite, que  la circoncision, par un mandat de Dieu, (Genèse 17) avait été imposée aux fils des fideles.  Or, cette circoncision  enlevait le péché originel, ou signifiait l’enlèvement du péché originel.

Aux témoignages de l’écriture, s’ajoutent les témoignages des pères.  Car, saint Cyprien (sans son livre  3 épitre 8 à Fidus), avait  été interrogé au sujet des fils des fidèles.  On lui demandait si les fils des fidèles pouvaient être baptisés avant le huitième  jour  ?  Car les infidèles ne se souciaient pas de faire baptiser leurs enfants, ni ne le permettaient.  Saint Cyprien répondit qu’il fallait baptiser ces sortes d’enfants, même avant le huitième jour, en cas de besoin, à cause de la contagion de la mort antique que chacun d’eux avait contractée dans sa première naissance.  Saint Ambroise parlait, sans aucun doute, des fils des fidèles, quand il disait, dans son apologie de David : «Avant que nous naissions, il y a la contagion.»  Saint Jérôme (dans son épitre à Laeta, sur l’éducation de sa fille), écrit : «On ne nait pas chrétien, mais on le devient.»  Tertullien a écrit la même chose dans son apologétique (au chapitre 17).   Les fils des fidèles ne naissent donc pas saints, et membres de l’Église, comme l’enseignent nos adversaires.

Saint Augustin (dans sons livre 2 sur le péché originel, chapitre 40) :  « Le régénéré ne régénère pas les fils de la chair, mais les engendre.  Et en faisant cela, il transmet non ce qui a été régénéré, mais ce qui a été engendré.»  Donc, autant l’infidèle coupable  que le fidèle pardonné n’engendrent pas des pardonnés.  Mais l’un et l’autre engendre des coupables.  Voilà pourquoi non seulement les oliviers sauvages, mais aussi les semences des  oliviers  n’engendrent pas des olives, mais des  olives sauvages.  Il enseigne la même chose dans son livre sur les noces et la concupiscence, chapitres 18, 19 et 20, livres 6 contre Julien, (chapitres 2 et 3), et dans le livre 2 des mérites et de la rémission des péchés, chapitre 25 et les deux suivants.)  On pourrait encore ajouter d’autres témoignages des pères, mais il n’en est pas besoin, car nul ne peut citer un seul père qui enseigne le contraire.

En ce qui a trait aux décrets des conciles, et des pontifes, voyons d’abord le concile de Milet.(canon 2).  Il dit  anathème à ceux qui nient que les enfants nouveaux-nés doivent être baptisés pour la rémission des péchés.»  Et saint Siricius (dans son épitre 1 à Himériius, chapitre 2.)  Quand il enseigne que les enfants doivent être secourus par le baptême le plus rapidement possible, il a certainement d’abord en vue les baptêmes des enfants.   Car, comme nous l’avons dit  plus haut, les infidèles ne désiraient pas que leurs enfants soient régénérés par le baptême.

Ensuite, la coutume universelle de l’Église  doit avoir un grand poids dans ces choses.  Toujours, dans l’Église, les fidèles ont eu le souci de veiller attentivement à ce que leurs enfants ne meurent pas sans avoir reçu le baptême : « Quiconque, enseigne saint Augustin, (dans l’épitre 28 à saint Jérôme)  déclare que sont vivifiés dans le Christ même les bébés qui sortent de cette vie sans la participation à ce sacrement, celui-là vient à l’encontre de toute la prédication de l’Église et condamne toute l’église où l’on se hâte et où on se précipité pour aller faire baptiser les petits enfants.  Pourquoi ? Évidemment parce qu’on croit qu’Ils ne peuvent pas être autrement vivifiés dans le Christ.  Il reste donc que celui qui n’est pas vivifié dans le Christ demeure dans la même damnation dont parle l’Apôtre.  Or, si, dans l’église, on se hâte et si on court pour faire baptiser les enfants,  il est certain que ce sont des fidèles qui se hâtent et se précipitent ainsi.  Et pourquoi ? De peur que les fils des fidèles qui décèdent sans le baptême, ne soient pas dans le royaume des cieux avec leurs parents fidèles, mais dans l’enfer, avec les fils des infidèles.   Il est certain aussi que Zwingli et Calvin  et les autres qui enseignent que, même s’ils meurent sans la participation à ce sacrement,  les enfants des fidèles sont vivifiés dans le Christ,  vont contre la prédication des apôtres, et condamnent toute l’Église.

Se présente ensuite cette coutume qui a toujours été très célèbre dans l’Église, celle d’exorciser et de souffler sur les fils des fidèles à baptiser.  Cette coutume atteste manifestement que même les fils des fidèles sont soumis à un esprit immonde,  tant qu’ils n’auront pas été purifiés par l’Esprit Saint qui survient en nous : «Il est vrai, écrit saint Augustin (dans son livre 26 contre Julien, chapitre 11) que, selon l’antiquité de la vraie foi catholique qui est pêchée et crue partout, on n’exorciserait pas, on n’insufflerait pas, si on ne cherchait pas à  les arracher les bébés  au pouvoir des ténèbres et du prince de la mort.

Les argumentes que les adversaires nous objectent pour confirmer cette nouveauté contraire au consentement de tout l’Église, et à la parole de Dieu (comme nous l’avons démontré),  sont des plus légers.  Et ils ont déjà été réfutés dans le premier livre sur le baptême, chapitre 4.   Le fondement principal de leurs erreurs repose dans ces paroles : « Je serai ton Dieu, et de ta semence, par toi.»  Même si cela a été dit au seul Abraham, on comprend que ces paroles on été dites aussi pour sa postérité, parce que la promesse est éternelle.  Voici, en effet, ce que dit Dieu : « J’établirai mon pacte entre moi et toi, et ta semence après toi,  de génération en génération, en une alliance sempiternelle, pour que je sois ton Dieu, à toi, et celui de ta semence après toi.»  Donc, ce que Dieu a dit à Abraham, a été dit de la même façon à son fils, à son neveu, et à tous les autres descendants,  à perpétuité.

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