Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 34)
Quatrièmement, si le Père crée par le Fils, ou le Père est seul à commander et le Fils seul à exécuter, ou l’un et l’autre font, mais le Père comme cause première, et le Fils comme cause seconde, ou chacun comme cause primaire, le Père par sa volonté, le Fils sur l’ordre du Père. Il n’est pas facile d’imaginer une autre façon avec laquelle le Fils peut concourir à la création avec le Père, sans être une cause principale. Mais aucune de ces manières ne correspond à la vérité. De ce que nous avons déjà di, t il ressort clairement que le Fils est créateur principal comme son Père.
Les ariens d’autrefois disaient que le Père n’avait rien fait par lui-même, tout fait sur l’ordre du Père, du fait que les créatures ne sont pas capables de poser une action divine immédiate. Et parce qu’il est indigne à cette vertu suprême d’entrer dans tous les plus petits détails (comme saint Cyrille le rapporte au livre 5, thès, chap 3). Mais nous pensons juste le contraire, car, dans proverbes 8, nous lisons que le Père lui-même a créé : « Quand il préparait les cieux, j’étais présent ». Et saint Jean 5 : « Tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi semblablement,» De même : « Mon Père opère, et moi aussi j’opère ». Et, au sujet des plus petits (Matt. 10) : « Un moineau ne tombe pas par terre sans votre Père ». Ensuite, on ne lit nulle par que le Père ait donné des ordres au Fils, Ce que nous lisons c’est ce que le Fils a fait en commandant. Baruch 3 dit de celui qui a été vu sur terre et qui a conversé avec les hommes : « Il est celui qui envoie la lumière, et elle s’en va, qui l’appelle et qui lui obéit en tremblant. Les étoiles ont donné de la lumière dans les endroits qu’il protège, elles ont été appelées et on dit : nous voici, et elles ont brillé avec joie pour lui qui les a faites, » Et Luc 8 : « Qui penses-tu qu’est celui auquel la mer et les vents obéissent quand il leur donne des ordres ? »
La raison apportée par les ariens ne vaut rien, car elle a déjà été bien réfutée par saint Athanase (sermon contre les ariens) et saint Cyrille (livre 5 thes chap 2 et 3). Ou le Fils est Dieu ou il est une créature. S’il est Dieu, il ne pouvait pas, selon leur opinion, créer immédiatement. S’il est une créature, il n’a donc pas été créé par le Père immédiatement, à moins qu’ils ne veuillent que le Fils soit un intermédiaire quelconque entre Dieu et la créature, ce qui n’a pas de sens. Car, ou il est produit à partir de rien, ou d’une chose créée, ou de la substance de Dieu. Dans le premier et le second cas, il est donc une créature. Dans le troisième cas, il est donc Dieu; et il n’est pas donné comme un intermédiaire. Nous concluons donc que le Fils aussi bien que le Père ont réellement agi dans la création du monde. Et c’est ainsi que nous réfutons la première façon qu’ils ont de s’opposer à nous.
De nouveau, on ne peut dire que les deux ont agi, mais que le Père a eu la plus grande part de l’action, et le Fils la plus petite. Car cela s’oppose à ce que l’Écriture enseigne dans les proverbes 8 : « J’étais avec lui agençant toutes choses ». Et dans Jean 1 : « Tout a été fait par lui ». Et en Jean 5 : « Tout ce que le Père fait le Fils le fait aussi semblablement ». Donc, l’un et l’autre font tout. De nouveau, on ne peut pas dire que l’un et l’autre font tout, mais le Père en tant qu’agent principal, et le Fils en tant qu’instrument. Car, ou le Fils a, en lui, la force de créer, comme le soleil a la capacité d’illuminer tout en étant un instrument de Dieu, ou il ne l’a pas, et il est semblable à l’ombre de saint Pierre, ou à la ceinture de saint Paul, relativement aux miracles qui se produisaient par elles. Si c’est la deuxième supposition qui est la bonne, le Fils de Dieu n’a donc rien de plus que les autres créatures.
Et de plus, qu’est-ce donc que saint Paul a dit aux Corinthiens 1,1 : « Le Christ est la vertu de Dieu ? » Et aux Hébreux 1 : « Qui porte toutes les choses qui viennent de sa vertu ? » Il a donc en lui le pouvoir de faire ce qu’il fait. Et comme le pouvoir de créer est un pouvoir infini, il ne peut pas être dans un instrument, mais seulement dans l’Artisan suprême et infini. Voilà pourquoi tous les pères rangeaient parmi les hérétiques Basilides et les autres gnostiques qui disaient que le monde avait été créé par les anges. Voir saint Irénée (livre 1, chap 22), saint Athanase (dans le sermon 3 contre les ariens), saint Augustin (dans le livre 12 de la cité de Dieu, chap 24 et 25). Saint Cyrille 2 contre Julien, et saint Damase (livre 2, chap 3). Le Fils est donc Créateur principal.
Tu diras : il a le pouvoir de créer, mais ce n’est pas le pouvoir principal qu’il possède, car le Père agit par une décision qui est la sienne, le Fils par une décision qui lui est étrangère. Au contraire. Voici ce que le Fils dit en Jean 5 : « Comme le Père réveille les morts et les vivifie, le Fils aussi vivifie qui il veut. » De même, le Saint-Esprit agit librement et de sa propre volonté. Si donc le Fils a le même pouvoir de créer que le Père, ce pouvoir est numériquement semblable à celui du Père, ou il est différent. S’il est numériquement semblable, ils sont tous les deux un seul Créateur, et il n’y a, pour l’un et l’autre, qu’une œuvre, qu’une volonté, qu’une essence. Si le pouvoir du Fils est différent de celui du Père, est donc faux ce qui est dit dans 1 Rois 2 : « Nul n’est fort que notre Dieu ». Et ce qui est dit dans Exode 15 : « Qui est semblable à toi parmi les forts, Seigneur ? » Car il se trouve quelqu’un d’aussi fort, le Christ ?
Quant à l’argument tiré des prépositions « de » et « par », je réponds que la préposition « de » est plus souvent attribuée au Père, la préposition « par » au Fils, et la préposition « dans » au Saint-Esprit, non parce qu’une personne est l’instrument d’une autre, mais pour exprimer leurs propriétés. Car, comme l’enseigne saint Basile dans son livre du Saint-Esprit, chapitre 4 , on attribue au Père le « de » pour signifier qu’il est principe sans principe. On attribue le « par » au fils car cette préposition est le signe d’une cause médiate, et le Fils est principe de principe. Car il reçoit du Père d’être principe. Voilà pourquoi on dit que c’est du Père que le Christ fait quelque chose. C’est lui-même qui dit : « Quand viendra l’Esprit que je vous enverrai de la part du Père ». On pourrait aussi dire que la préposition « par » est attribuée au Fils parce que la Sagesse est propre au Fils, et parce que Dieu a tout créé par sa sagesse et son art, comme l’enseigne saint Jean Damascène (livre 1 chap 9). Enfin, le « dans » signifie la capacité de contenir qui est attribuée au Saint Esprit, qui est le lien du Père et du Fils. Mais Dieu a pourvu de deux façons à ce que cette diversité de prépositions ne soit pas une pierre d’achoppement pour notre foi.
Premièrement, en indiquant que tout convient au même Dieu. Car, il est dit dans Romains 11 : « O hauteur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu…Parce que de lui, par lui et en lui sont toutes choses. » Car, toutes ces choses sont dites d’un seul et même Dieu, comme on le voit par ce qui précède (« de la science de Dieu, de ses jugements, de ses sentiments »), et de ce qui suit (« à lui la gloire dans les siècles ».) Ou ces choses sont donc du seul Père, et alors on voit clairement que la préposition « par » ne signifie pas un ministère; ou du seul Fils, ou du seul Saint-Esprit, et alors le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas des ministres, parce qu’on leur attribue la préposition « de », laquelle convient principalement à l’Auteur, comme ils le reconnaissent eux-mêmes. Ou elles sont dites des trois en même temps, et alors les trois sont ensemble un seul Dieu. C’est ainsi que nous averti saint Ambroise (livre 4 de la foi, chapitre 6), saint Basile sur le Saint-Esprit (chapitre 5) et saint Augustin (livre 2, de la trinité, chapitre 6)
Deuxièmement, il a procédé en mêlant les prépositions. Car le « par » est parfois attribué au Père (1 Cor 1 : « il est fidèle le Dieu par lequel vous êtes appelés dans la société de son Fils »; et Galates 4 : « Si fils et héritier par Dieu ». La prépositions « de » est parfois attribuée au Fils.(Jean 1 « de sa plénitude, nous avons tous reçu. » Coloss 2 : « de qui tout le corps par des articulations ». Jean 16 : « Il recevra de moi ». C’est ce que nous font remarquer saint Ambroise et saint Basile dans lieux cités.
Au canon du concile de Smyrne, je réponds comme saint Hilaire au même endroit, que le Fils est dit ministre non parce qu’il est inférieur au Père, ou sujet, mais parce qu’il vient de Lui. Il a servi non comme un serviteur sert son maître, mais comme un fils son père. Même si, entre le Père et le Fils, il n’y a pas d’inégalité de nature ou de dignité, il y a, quand même, dans le Père, l’autorité du Principe, qu’on ne trouve pas dans le Fils. Car le Fils vient du Père, mais le Père ne vient pas du Fils. Que cette autorité du principe n’entraîne pas une servitude proprement dite, cela est trop clair, car autrement, tous les fils seraient des esclaves ou des serviteurs. J’ajoute que j’ignore quelle autorité possède ce concile de Smyrne, qui a été plus toléré qu’approuvé. Il est certain, en tout cas, que dans l’énumération des conciles catholiques que fait Gratien (dist. 16 et 20), aucune mention n’est faite du concile de Smyrne.
Je réponds la même chose à saint Irénée, Tertullien, Eusèbe et Luther, bien que, dans les choses dogmatiques, l’autorité de Tertullien et d’Eusèbe ne soit pas bien grande; celle de Luther nulle, car tous sont des hérétiques manifestes. Mais si Tertullien et Eusèbe de Césarée étaient très instruits, Luther a plus de faconde que de doctrine solide.
L’autre œuvre qui est propre à Dieu est la conservation de tout le monde, qui est quasiment une sorte de création, dont parlent les actes des apôtres, 17 : «Dans lequel nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes ». Cela est attribué au Fils dans Hbr 1 : « Qui porte tout par la parole de sa vertu ». Et dans Coloss 1 : « Tout subsiste en lui ».) Ce qui revient à dire, comme l’explique saint Jean Chrysostome, que la subsistance de toute chose dépend du Fils de Dieu, de façon à ce que toute chose ne subsiste que dans la mesure où elle est conservée par le Fils. Autrement, toute chose périrait instantanément. Le Fils est donc le vrai Dieu.
La troisième œuvre est le salut. Isaïe 43 : « Je suis le Seigneur, et il n’y pas en dehors de moi de Sauveur ». Et au chapitre 45 : « Un Dieu juste et sauvant il n’y en a pas en dehors de moi ». Osée 13 : « Je suis le Seigneur Dieu, et il n’y a pas de Sauveur en dehors de moi ». Or, qu’est-ce qui convient mieux au Christ que de sauver ? Matth 1 : « Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple ». Car le mot Jésus vient du mot hébreu qui signifie salut. Mais, ne va pas dire qu’il sauve comme un ministre. Écoute plutôt saint Paul qui dit aux Hébreux, chap 1 : « Portant tout par la parole de sa vertu, faisant par lui-même la purification des pécheurs ». Même si « par lui-même » ne figure pas dans le texte latin, il est bel et bien dans le grec ( di auton), et c’est à cet endroit que saint Paul, comparant les anges au Christ, dit qu’ils sont des serviteurs et que le Christ est Seigneur. De même dans Isaïe 35 : « Dieu viendra lui-même, c’est-à-dire par lui-même, non par des légats, et nous sauvera ». De même, les apôtres se disaient les ministres du Christ, non les co- ministes du Christ. I Cor : « Que l’homme nous considère comme des ministres du Christ ». Et c’est en son nom qu’ils baptisaient, qu’ils réconciliaient, qu’ils faisaient des miracles etc. Afin de montrer qu’ils étaient vraiment les ministres du Christ.
La quatrième œuvre, la prédiction des choses futures, et la connaissance du secret des cœurs. Isaïe 41 : « Annoncez les choses futures, et nous saurons que vous êtes des dieux ». Rois 8 : « Toi seul, connais les cœurs des fils des hommes ». Jérémie 17 : « Le cœur de l’homme est dépravé et impénétrable. Qui le connait ? Moi, le Seigneur, qui scrute les cœurs et qui sondes les reins ». Or, toutes ces choses-là conviennent au Christ. Jean 13 : « Je vous dis cela avant que cela n’arrive, pour quand cela arrivera, vous croyez que Je suis » Et 1 Pierre 1 : « Scrutant en quel temps l’Esprit du Christ avait manifesté cela en eux, annonçant d’avance les choses qui sont pour le Christ des souffrances, et des gloires à venir. » Jean chap 2 : « Il savait, lui, ce qu’il y avait dans l’homme ». Et l’apocalypse 2 : « Et toutes les Églises sauront que je suis celui qui scrute les reins et les cœurs ».
Tu diras que même les prophètes ont prédit le futur, et prévu les pensées des cœurs, comme on le voit chez Élisée, Mais on peut opposer à cela que saint Paul, aux Hébreux 3 compare le Christ à Moïse, le plus grand des prophètes, et dit que Moïse est un serviteur et le Christ le Seigneur. De plus, le Christ a parlé de la même façon que le Dieu suprême, ce qu’aucun prophète n’a jamais osé faire. Car qui a jamais dit, en dehors du Dieu suprême vrai : « Je suis Celui qui scrute les reins et les cœurs. » De plus, si c’est le Saint-Esprit qui a éclairé tous les prophètes (1 Pierre 1), le Christ ne connaissait-il pas les choses cachées beaucoup mieux que les prophètes ?
La cinquième œuvre est la production des miracles. Psaume : « Qui fait seul des choses merveilleuses ». Et le psaume 85 : « Faisant des choses admirables, tu es le seul Dieu. » Et le psaume 135 : « Qui fait seul des grandes choses admirables. » Sous-entendu, évidemment, de sa propre autorité. Car les apôtres et les prophètes ont fait eux aussi des miracles, mais par l’invocation de Dieu, comme le note en ce lieu saint Hilaire. Mais c’est de sa propre autorité que le Christ faisait des miracles, comme il apparait clairement quand il en donnait l’ordre. Marc 4 : « Il a dit à la mer : tais-toi, tranquillise-toi ! » Et au chapitre 9 : « Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de lui ! » Par sa seule volonté, il guérissait même ceux qui étaient absents, comme le fils du centurion (Matt 8, Jean 4). Enfin, en tant que vrai Dieu de toute la nature, il a accordé à d’autres le pouvoir de faire des miracles (Matt 10), Et les apôtres faisaient des miracles en son nom (actes 3) : « Au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche! »
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CHAPITRE 10: 7e catégorie : les Pères.
C’est avec la doctrine des Pères qu’on prouve la vérité catholique. Car même si les adversaires n’attribuent rien ou peu de chose aux Pères, ils considèrent quand même comme les leurs ceux qui oint vécu avant le concile de Nicée, comme saint Ignace, saint Justin, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien. Il leur arrive parfois d’en citer d’autres contre nous (saint Hilaire, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Cyrille, saint Augustin,) pour montrer que les Pères étaient différents les uns des autres, et que, contraints par l’évidence de la vérité, ils se sont parfois contredits. C’est ainsi qu’ils s’efforcent de renverser notre argument du consensus patristique de tous les âges. Pour notre part, nous présenterons des témoignages consensuels de toutes les époques, et surtout ceux d’avant le concile de Nicée.
Pour le premier âge qui va jusqu’à la fin du premier siècle, nous avons saint Clément, saint Ignace, saint Denys, saint Martial. Présentons d’abord saint Clément.qui (dans le livre 8 des constitutions apostoliques, chap 16) dit que c’est sans intermédiaire que le Père a engendré le Fils avant tout chose, Ce qui revient à dire que la Fils n’a pas été créé, mais que, naturellement et nécessairement, il est sorti du Père. Car, comme l’enseigne saint Basile dans le livre 4 contre Eunome, « aucune œuvre d’artisan n’a été faite immédiatement, car l’action sert d’intermédiaire, et il y a entre Dieu et les créatures la volonté de créer. Car, du seul fait que Dieu existe on ne peut pas conclure immédiatement et nécessairement à l’existence de la créature. Mais si on admet Dieu on admet immédiatement son Verbe ». Au chapitre 17, après avoir écrit saint, saint, saint, il en donne l’explication sans les mots suivants : « Saint Dieu le Père, saint le Fils etc ». À la fin, il dit à Dieu : « À toi, toute gloire, tout honneur, toute adoration, au Fils et au Saint Esprit, maintenant, toujours et dans les siècles des siècles ». Un passage semblable de saint Clément est cité par saint Basile, dans son livre du Saint-Esprit, chap 29
Saint Denys l’aréopagite, disciple de saint Paul (dans les noms divins, chapitre 1) : « Voilà pourquoi, dans toute discussion théologique, nous voyons que la divinité suprême est saintement célébrée comme singulière et unique, et indivisible à cause de sa simplicité et de son unité; et comme trinité en tant qu’elle est l’expression, en trois personnes, de la fécondité super essentielle ». Et, un peu plus bas, il dit que cette essence suprême, a, dans une de ses hypostases, assumé la chair humaine. Il dit des choses semblables à cela dans le chap 3 de la myst Théol.
Saint Martial, dans sa lettre 1 à Bundergalen, chap 10 : « Vous ne trouverez pas de division dans la divinité de la trinité » Et plus bas : « Et le Père, le Fils et le Saint-Esprit qui sont séparés en trois personnes, sont, dans la divinité, un seul Dieu indivisible » J’ai d’excellentes raisons de penser que lettre n’est pas de saint Martial, que l’on dit avoir été disciple du Christ. Mais quel qu’en soit l’auteur, elle n’aide en rien les adversaires, mais nous est, à nous, favorable.
Saint Ignace, disciple de l’apôtre Jean et martyr, a écrit, dans son épitre aux Philippiens : « Il nous faut croire non une seule chose à trois noms, ni en trois incarnés, mais en trois d’un même honneur ». Et plus bas : «S’il est vraiment Dieu et Homme, pourquoi dis-tu qu’il est unique de l’appeler le Seigneur de la gloire, lui qui est d’une nature invariable ? » Et plus bas. Ce si-tu-es-fils-de Dieu est un argument d’ignorance, car s’il l’avait connu réellement, tu aurais su que le Créateur de toutes choses peut tout aussi bien faire ce qui n’est pas que changer ce qui est. » Et dans l’épitre aux Philadelphiens : « Si quelqu’un dit qu’il y a un seul Dieu et confesse Jésus-Christ en pensant qu’il n’est qu’un homme ordinaire, c’est le langage du serpent, car il prêche la fraude et l’erreur, pour la mort des hommes, et voilà quelle est la pensée de l’Inepte (d’Ébion) » Notons, en passant, qu’il luttait contre de nouveaux Ébionites, qui voyaient Jésus comme un homme ordinaire, car même en langue hébraïque Ebion signifie inepte. C’est pourquoi, jouant sur les mots, il a appelé les Ébionites des ineptes.
De nouveau, dans l’épitre aux antiochiens : « Rejetez toute erreur païenne ou juive, qui vous ferait ou introduire une multitude de dieux, ou, sous prétexte d’un seul Dieu, renier le Christ. Car le Moïse, l’ami fidèle de Dieu qui a dit : le Seigneur ton Dieu est unique, et qui n’a prêché qu’un seul Dieu, a confessé tout de suite après notre Dieu en disant : le Seigneur a fait pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du feu et du soufre par le Seigneur. » Et, un peu plus bas : « Quiconque annonce un seul Dieu et enlève au Christ sa divinité est un démon, et un ennemi de toute justice ». Dans l’épître à Polycarpe, il dit ; « Attends le Christ, Fils de Dieu dans le temps, lui qui est en dehors du temps; comme quelqu’un de palpable, même s’il fuit tout contact comme s’il était incorporel. » Toutes ces choses sont tout à fait contraires aux transylvaniens qui font du Christ un homme temporel ordinaire. Ils sont même contraires aux nouveaux ariens et trithéistes qui reconnaissent que le Christ est éternel, mais qui nient qu’il est vrai Dieu. Il est facile de comprendre quel est le vrai sens des passages de saint Ignace que tentent d’apporter pour preuve Valentinus Gentilis et les transylvaniens.
Ils présentent d’abord l’épitre aux Magnésiens où il est dit : « Il a annoncé le seul vrai Dieu, son Père. » Donc, conclut l’hérétique, seul le Père est Dieu. Je réponds que ce « seul » sépare le Père du Christ de tous ceux qui ne sont pas de la même substance que lui. Car, voici quel en est le sens : le Père du Christ est le seul dieu qui soit le Dieu vrai et unique, chose que l’on peut dire et du Fils et du Saint-Esprit. Car, comme il n’y a qu’une seule vraie divinité, et le Père est le Dieu unique et vrai, et le Fils est le Dieu unique et vrai, et le Saint-Esprit est le Dieu unique et vrai. En résumé, saint Ignace ne dit rien d’autre que ce que le Christ avait dit avant de son Père : « Pour qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu ».
Ils présentent ensuite une épitre écrite aux chrétiens de Tarse, où il dit que le Christ est le Fils du Créateur, qu’il n’est pas celui qui est au-dessus de tout, Dieu, mais son Fils. Je réponds que le Christ est Fils du Créateur de façon à être lui-même Créateur, comme le dit saint Ignace dans son épitre aux Philippiens. La raison en est que, en engendrant, le Père a communiqué toute son essence au Fils, et donc toute la puissance et toute la sagesse par lesquelles le monde a été créé. Et si saint Ignace dit que le Père est seul à être au-dessus de toutes choses, c’est à cause de l’autorité que lui donne d’être le principe, et non à cause d’une diversité de nature. Il entrerait, autrement, en conflit avec saint Paul (Romains 9) et avec lui-même, lui qui a affirmé dans l’épitre aux Philippiens qu’au Fils est du le même honneur qu’au Père.
Ils présentent en troisième lieu une épitre aux Philippiens dans laquelle on applique au Père ce qui est dit dans le Deutéronome 6 : « Ton Seigneur est le Seigneur unique ». Et plus, il cite une parole du Christ à Satan : « Je ne connais qu’un seul, je ne sais qu’un seul, je ne suis l’adversaire que d’un seul, dont je confesse l’excellence ». En citant Deut, 6, saint Ignace veut prouver qu’il n’y a qu’un seul Père, et non plusieurs Pères, comme il enseigne plus bas qu’il n’y a qu’un seul Fils, et non plusieurs Fils. Il le prouve excellemment de la façon suivante : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu (Deut 6), donc, il n’y a qu’un seul Dieu Père, car s’il y avait plusieurs Pères il n’y a aurait pas un seul Dieu. Le Père et le Fils sont un seul Dieu parce que l’un est de l’autre. Donc, le Fils ne confesse l’excellence du Père que pour la raison qu’il est principe. Voilà pourquoi il ajoute tout de suite après : « Je connais l’auteur de ma génération, le Père. » On pourrait aussi entendre ce passage du Christ homme, car le Christ parle au démon, et, alors tout cadre parfaitement. Car, en tant qu’homme, le Christ est vraiment inférieur au Père, il peut l’appeler et son Dieu et son Seigneur, comme il le dit lui-même : « Je monte vers mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu. »
En quatrième lieu, ils rapportent les dernières paroles de l’épitre à Antioche, « Portez-vous bien, en Dieu et dans le Christ ». Je réponds que le Christ est distingué de Dieu à cause de son humanité, car, dans la même épitre il appelle démon celui qui, sous prétexte de l’unité de Dieu, nie la divinité du Christ. La dernière citation il la tire de l’épitre aux Éphésiens : « Notre médecin est notre seul vrai Dieu, inengendré et invisible ». Je réponds qu’on peut lire ce texte de façons différentes. Car quelques exemplaires plus anciens ont : « Notre médecin est notre unique seul vrai Dieu inengendré et invisible à tous, le Père du Fils unique et l’Engendreur. » On trouve une autre traduction dans Théodoret (dialogue 1) où il cite ce passage : « Un seul est notre médecin, corporel et spirituel, engendré et inengendré, Dieu dans l’homme ». Il explique que, par engendré, il entend incréé. Mais même la première version ne s’oppose pas à notre interprétation. Car, après avoir dit : notre médecin est le seul vrai Dieu inengendré, il ajoute : « Nous avons aussi le médecin Jésus Christ, Verbe unique avant les siècles. » D’où nous déduisons que cette affirmation exclusive (le médecin est le seul vrai Dieu inengendré), n’exclut pas le Fils de Dieu, mais les choses créées qui ne sont pas de la même essence que le vrai Dieu inengendré.
Pour le second âge qui va jusqu’à 200, nous avons quatre Pères : saint Justin, Athénagoras, saint Irénée et saint Clément l’alexandrin, saint Justin dans son livre de la foi droite, au début : « Il n’y a en réalité qu’un seul Dieu de cette universalité que l’on reconnait dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Car comme le Père a engendré le Fils de sa substance, et de la même substance a produit l’Esprit Saint, les choses qui ont une seule et même essence sont dignes, de plein droit, d’une même divinité. » Et, un peu plus bas, il prouve que le Fils et l’Esprit saint ne sont pas des créatures, mais un seul Créateur avec le Père. Dans son apologie au sénat : « Donc, c’est son Fils qui seul est dit proprement fils, Verbe existant ensemble avec lui, et naissant de Lui, car c’est par lui qu’au tout début, il a tout fait et agencé. » Au début de son apologie à Antonin : « Nous professons, nous, que ceux qui ont de tels Dieux, sont ignorants et athées, et non les fils de ce très vrai Dieu, Père de la justice, de la chasteté et des autres vertus. C’est ce Dieu véritable, et le Fils qui vient de lui, et l’Esprit prophétique que nous adorons, les vénérant dans la raison et la vérité. » Il oppose là le culte rendu à la trinité au culte rendu aux idoles et aux faux dieux. Il enseigne donc que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont le vrai Dieu. Au même endroit, passé le milieu, il veut que ces paroles de l’Exode 3 (« Je suis celui qui suis ») aient été dites du Christ : « Ce qui a été dit à Moïse du buisson ardent : (Je suis le Dieu existant, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et le Dieu de tes pères,) signifie que ces morts existent, et que ces hommes appartiennent au Christ ».
Il développe longtemps la même pensée dans son dialogue avec Triphon, où, près de la fin, il enseigne que le Père et le Fils sont de vrais dieux de la même essence : « Cette vertu que le discours prophétique appelle Dieu, non seulement de nom comme la lumière du soleil, mais vraiment par le nombre, comme quelque chose d’autre, comme je l’ai expliqué plus haut. En disant que cette vertu a été engendrée du Père, non par une, scission, comme si elle avait été séparée de l’essence du Père, car toutes les choses qui ont été divisées et coupées ne sont plus les mêmes qu’elles étaient avant avoir été séparées etc»
Ce texte nous permet de répondre à l’objection faite par Gentilis avec un passage de saint Justin. Car il objecte que, dans le dialogue avec Triphon, saint Justin a dit que le Christ est un autre Dieu, en plus du Créateur du monde. Mais saint Justin ne dit pas cela, il enseigne seulement qu’il y en a un autre, c’est-à-dire une autre personne, qui soit dit Dieu et Seigneur en dehors du Père, à qui est attribuée la création du monde. Voici ses propres paroles : « Il y en a un autre en plus du Créateur du monde qui soit dit Dieu. C’est lui qui est apparu à Abraham, Isaac, et Jacob, qui est nommé par écrit et dit Dieu. Il est un autre que celui qui a tout fait ». Et expliquant bientôt après comment il était autre, il ajoute : par la personne, non par l’essence »
Tu diras que si le Christ se distingue du Créateur du monde, il n’est donc pas le créateur du monde. Je réponds qu’on a coutume d’attribuer au Père la puissance et la création. Car, ailleurs, saint Justin enseigne clairement que le Fils est le Créateur du monde, comme dans son apologie au sénat.
Athénagoras dans son apologie à Antonin, dit : « Le Fils de Dieu est le Verbe, l’idée, l’efficacité du Père. Car, c’est de lui et par lui que toutes les choses ont été faites, puisque le Père et le Fils sont une seule et même chose, de façon à ce que le Fils soit dans le Père, et le Père dans le Fils, » Et plus bas : « Il est le premier engendrement, c’est-à-dire le premier né du Père, une primigénie non faite. Car il est Dieu depuis le début, celui qui est l’intelligence éternelle, le Verbe lui-même en lui-même, ou il a une raison. » Et plus bas : « Qui de nous ne s’étonne donc pas, nous qui prêchons Dieu le Père, Dieu le fils et le Saint-Esprit, d’en trouver trois selon la puissance, Père, le Fils et le Saint-Esprit, mais une seule chose par l’action et l’essence ».
Saint Irénée (livre 3, chapitre 6). « Donc, ni le Seigneur, ni le Saint Esprit ni les apôtres n’ont donné le nom de Dieu définitivement et absolument qu’au seul vrai Dieu. Et ils n’ont jamais appelé personne Seigneur en dehors de celui qui régit toutes choses, Dieu le Père et son Fils ». Et un peu plus bas : « Puisque le Père est vraiment Seigneur et le Fils vraiment Seigneur, c’est avec raison que le Saint-Esprit les a marqués de ce nom. » Livre 3, chapitre 8 : « Celui qui a tout fait avec son Verbe, est dit à juste titre seul Dieu et seul Seigneur. Les choses qui ont été faites n’ont pas droit à ces noms. Elles ne peuvent pas, en toute justice, s’arroger des noms qui appartiennent en propre au Créateur. Livre 3, chapitre 12 : « Les Apôtres annoncèrent que celui-ci était le Christ, fils éternel de Dieu, leur roi. » Et au chapitre 16 : « Comme il a été décrété clairement par les prédicateurs de la vérité et les apôtres de la liberté, qu’on n’appellerait Dieu aucun autre, qu’on ne nommerait Seigneur aucun autre que le seul vrai Dieu, Père et son Verbe, qui a sur toutes choses la principauté, on aura montré clairement en même temps que le créateur du ciel et de la terre, et celui qui a parlé avec Moïse, et lui a donné les dispositions de la loi, qui a convoqué les pères, devait être reconnu comme Dieu et Seigneur à l’exclusion de tout autre etc. » Et au chapitre 20 : « Est donc exclue totalement la contradiction aperçue par ceux qui disent que si le Christ est né, il n’était donc pas avant. Car nous montrons que le Fils de Dieu n’a pas commencé alors, mais qu’il existait depuis toujours auprès du Père. » Livre 4, chapitre : « Donc, le Christ lui-même est, avec le Père, le Dieu des vivants qui a parlé à Moise et qui s’est manifesté aux Pères ».
Mais Gentilis et les Transylvaniens nous objectent plusieurs textes de saint Irénée. D’abord (livre, chapitre 2) : « L’Église a reçu la foi en un seul Dieu le Père tout-puissant qui a fait le ciel et la terre, les mers, et tout ce qui est en eux, et en un seul Jésus-Christ Fils de Dieu, incarné pour notre salut, et dans le Saint-Esprit. » Il dit là que le Père est le Dieu tout-puissant Créateur, et que Jésus-Christ est le Fils de cet unique Dieu créateur. Il semble donc s’ensuivre que le Christ n’est pas un seul Dieu Créateur avec le Père. Je réponds que le mot « un seul » se rapporte à Dieu et non au Père. Car, le sens n’est pas que le Père seul soit le Dieu Créateur, mais que le Père soit ce Dieu qui est le seul créateur du ciel et de la terre. Qu’on ne dise pas là que le Fils est l’unique Dieu Créateur, cela provient du fait que saint Irénée récite le symbole de la foi; que ce symbole doit être très bref, qu’on ne doit donc pas répéter ce qu’on peut comprendre par ce qui est dit ensuite. Que le Fils soit lui aussi l’unique Dieu Créateur saint Cyrille l’enseigne dans son explication du symbole de Nicée, parce que dans le Père est compris le Fils, et parce que, même si on disait qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, cette foi en un seul Dieu était la foi dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. De plus, ce même saint Irénée, dans les passages que nous avons cités, dit que le Christ est Dieu, Créateur et Seigneur éternel, mais il répète quand même qu’il n’y a qu’un seul Dieu.