Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 37)
Je réponds que grande est l’astuce du démon qui s’efforce de retourner contre nous l’argument que les catholiques tirent de l’antiquité, et le consensus de toute la terre. Mais il est facile de détruire leur première objection. Il saute aux yeux que toute cette argumentation ne tient pas debout. Car, si tout de suite après la mort du Christ, la vraie foi avait été totalement corrompue, pourquoi le Christ est-il venu ? Pourquoi a-t-il travaillé ? Pourquoi a-t-il voulu être mis à mort ? Pour rien ? Ce serait une folie qui ne cadre pas avec la suprême sagesse. De plus, s’il devait en être ainsi, quel besoin y avait-il de nous avertir d’avance de nous méfier de séducteurs qu’on ne pouvait empêcher de corrompre la foi de l’univers. Et où seraient ces promesses de Daniel 2 et de Luc 1 sur ce « règne n’aura pas de fin ? » Et cette autre du Christ en Matthieu : « Les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ?» Et à la fin de l’évangile de saint Matthieu : «Je suis avec vous jusqu’à la consommation du siècle ». Que deviendraient donc ces promesses qui veulent que toutes les nations croiraient dans le Christ ? Genèse 22 : « Toutes les nations seront bénies dans sa semence ». Psaume 2 : « Je te donnerai les nations pour héritage, et les confins de la terre pour ta possession ». Le psaume 71 : « Tous les rois l’adoreront et tous les peuples le serviront ». Toutes ces promesses se seraient avérées fausses si le royaume du Christ devait être détruit à sa naissance. Les citations présentées par les adversaires ne prouvent rien, non plus.
Dans le premier texte cité, on ne dit pas que l’antichrist viendra tout de suite, ni que la foi dans le Christ devra être complètement abolie. Mais que l’antichrist viendra en son temps, c’est-a-dire, vers la fin du monde, et qu’il viendra en son nom, non au nom du Père. Or, notre Christ que tout le monde adore, a un Père, reconnait un Père, et vient en son nom. De plus, c’est aux seuls Juifs qu’il parlait quand il a dit : « C’est pour cela que les Juifs cherchaient à le tuer ». Il ajoute : « Le Christ leur dit donc ». Or, les Juifs n’ont pas reçu notre Christ, mais le combattirent de toutes leurs forces. Ils ne pensent pas non plus que le Messie doive être un homme et un Dieu, mais un homme comme les autres. Celui dont le Christ parle, ce n’est donc pas notre Christ vrai Dieu, que les Gentils ont reçu, mais l’antichrist que les Juifs recevront comme Messie. C’est ainsi qu’expliquent ce passage tous les commentateurs, y compris saint Augustin, saint Cyrille et d’autres.
Je réponds au deuxième texte cité, que par « nuit » on n’entend pas le temps qui a été et qui est depuis l’ascension du Christ. Comme si le jour aurait duré pendant le seul temps où le Christ a vécu corporellement sur la terre, et qu’après, il aurait fait toujours nuit. Car, s’il en avait été ainsi, après son ascension, personne n’aurait pu opérer, et personne n’aurait pu se convertir et croire : « Voici quelle est l’œuvre de Dieu, (Jean 6), c’est que vous croyez en Celui qui m’a envoyé ». Or, si personne ne peut croire, pourquoi donc les ministres transylvaniens s’agitent-ils pour nous persuader de leur foi ?
Ce que le Christ a appelé « jour » c’est donc tout le temps de sa vie et la succession de tous les siècles jusqu’à la fin du monde, période pendant laquelle on peut travailler pour son salut éternel. La nuit, par contre, c’est le temps de la vie future. : « parce qu’il n’y aura ni œuvre ni progrès dans les enfers », comme le dit le Sage dans l’Eccl 9. C’est en vain qu’on nous objecte : « tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde », car le Christ est encore maintenant dans le monde » : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation du monde. » Et il est vraiment maintenant dans le monde, car il est présent à tous par la grâce, et il luit pour les justes et les impies. Mais, après le jugement, il ne sera plus dans le monde, car il ne luira plus sur les impies. Voilà pourquoi Isaïe dit au chapitre 55 : « Cherchez le Seigneur pendant qu’on peut le trouver. Invoquez-le pendant qu’il est proche ». Et David dans le psaume 90 : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ». Voilà quelle est l’explication donnée par saint Augustin et saint Jean Chrysostome.
Au troisième on peut répondre que « le temps est proche » ne se dit pas du Christ, mais se rapporte aux paroles des séducteurs qui diront que le temps du jugement approche déjà. C’est pour cela que saint Paul avertit les Thessaloniciens 2 : « Ne vous effrayez pas comme si le jour du Seigneur était proche ». Je dis de plus que le temps que le Christ a dit approcher n’est pas celui de l’antichrist, ni du jugement, ni de l’abolition de sa foi, mais des nombreux séducteurs qui usurperont son nom, comme Simon le magicien au temps des apôtres, et après lui, Ménandre. Car l’un et l’autre ont dit être le Christ, au témoignage de saint Irénée, livre 1, chapitres 20 et 21. Il se souvient du grand nombre de ceux qui de son temps ont séduit les Juifs, se sont prêchés eux-mêmes comme s’ils étaient les sauveurs d’Israël.
Au quatrième je dis que Saint Paul parle des hérétiques qui, peu de temps après, allaient surgir d’Asie. Car, il dit : « De chez vous (il parlait aux asiatiques) surgiront des hommes qui diront des choses perverses pour attirer les disciples à eux ». Cela s’est réalisé, à n’en point douter, dans Montan, dans les disciples de Montan, et dans les autres hérétiques asiatiques. Voyez Eusèbe dans la traduction faite par Ruffin, livre 5 de l’histoire ecclésiastique, chapitres 14 et suivants.
Ai cinquième, je dis que saint Paul parle aux hommes de son temps, car n’étaient pas encore nés les scolastiques qui disputèrent de la trinité. De plus, la philosophie n’enseigne pas un Dieu en trois personnes. Et ces mystères sublimes n’ont jamais pu être investigués ou persuadés par la seule lumière naturelle. Et nos docteurs n’ont pas recours à la philosophie pour montrer la trinité, mais pour répondre aux sophismes des philosophes. Saint Paul parle donc de la philosophie des païens qui était alors en vigueur, qui niait la résurrection. et promettait la vie sans le Christ.
Pour le reste, je dis que les apôtres ont prédit les hérétiques, qui vinrent un peu après ces temps, comme les Ébionites, les Marcionistes, et les autres qu’ils appellent antichrists, non parce qu’ils étaient cet antichrist éminent qui viendra à la fin du monde, mais parce qu’ils étaient ses précurseurs, et qu’ils lui étaient semblables dans leur lutte commune contre le Christ. Comme il n’y a qu’un seul Christ suprême et suréminent, mais que tous les prophètes et tous les rois sont appelés christ dans l’ancien testament, selon ce qui est dit : « Ne touchez pas à mes Christ » (psaume 104), Et c’est cela le mystère d’iniquité qui a commencé au temps de saint Paul, car c’est alors qu’a commencé l’hérésie de Simon le magicien et des gnostiques.
CHAPITRE 15 : Réponse au deuxième argument
La seconde objection des transylvaniens (livre 1, chapitres 1 et 5, et le livre qui explique le chapitre premier de l’évangile selon saint Jean). Au tems des apôtres, Ébion et Chérinte enseignèrent que le Christ éternel était descendu dans l’homme Jésus, comme saint Irénée le rapporte (livre 3, chap 19). Il n’est donc pas vrai de dire, comme on l’affirme communément, que les Ébionites enseignaient que le Christ était un homme comme les autres. Les vrais Ébionites sont donc ceux qui font du Christ un composé de deux natures.
Je réponds que cela aussi est un artifice du démon de nous attribuer l’hérésie ébionite, que les transylvaniens suivent eux-mêmes. Je dis donc que la vraie hérésie d’Ébion fut de ne voir dans le Fils de Marie qu’un homme ordinaire; et à ajouter qu’à l’âgede 30 ans, est descendue et a habité en lui une autre personne qu’Ébion appelait le Christ. Que c’est de cette façon que Jésus a été uni au Christ, par la jonction et l’inhabitation. Et c’est ce que les transylvaniens enseignent. Pour nous opposer à leur mensonge, citons des textes des anciens. Saint Ignace écrit dans son épitre à Philadelphie :. « Si quelqu’un professe le Christ Jésus, mais estime qu’il est un homme ordinaire, il est la même sorte de serpent que l’insensé Ébion ». Saint Irénée (livre 3, chapitre 11) : .C’est selon la sentence nulle des hérétiques que le Verbe s’est fait chair. Et, (au livre 1, chap 25 et 26) il dit que, selon Ébion et Chérinte, Jésus était un homme ordinaire, et que, sous la forme d’une colombe, est ensuite descendu en lui le Christ, pour y habiter. Et au livre 3, chap 20 : « Une fois qu’on a montré que le Verbe qui existe auprès de Dieu, et qui était toujours présent au genre humain, s’est uni a sa créature, et est devenu un homme passible, est exclue l’opposition de ceux qui disent que s’il est né, il n’était pas avant le Christ. » Tertullien, dans son livre de l’incarnation du Christ (chapitre 14) : « Cette opinion pourrait convenir à Ébion qui ne voyait dans le Christ qu’un homme ordinaire. Et, au livre de la prescription des hérésies (chapitre 45) :. « Chérinte soutenait qu’il n’y avait dans le Christ qu’un homme comme les autres, sans divinité ». Et Eusèbe (au livre 3 de son histoire, chapitre 27) dit : « Certains Ébionites firent du Christ le fils de Joseph; d’autres, de la seule Vierge. Tous tombaient d’accord pour enseigner qu’avant Marie, il n’existait pas ». Saint Jérôme (dans son livre des hommes illustres, au mot Jean), dit que saint Jean a été forcé par les évêques d’Asie à écrire son évangile, et à enseigner la génération éternelle du Christ, à cause des Ébionites qui prêchaient alors que le Christ n’était qu’un homme. Saint Augustin (hérésie 10) dit que « les Ébionites enseignent que Jésus n’est qu’un homme ». C’est ce que dit aussi Jean Cassien dans son livre 1 de l’incarnation, ainsi que d’autres auteurs.
CHAPITRE 16 : Réponse au troisième argument
La troisième objection est tirée du livre 2 chapitre 6 : « Le nom de Dieu n’est pas un nom d’essence, mais de dignité et de gouvernement, car, dans l’Écriture, les princes et les juges sont dits des dieux. Mais le Père du Christ détient l’empire suprême sur tous absolument, même sur le Christ. Le Christ a l’autorité sur tous, excepté sur le Père. Le Père est donc le seul Dieu suprême, au sens fort du mot, et le Christ l’est après le Père. Car le Christ dit, en Jean 14 : « Le Père est plus grand que moi ». Et dans Jean 6 : « Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Et dans 1 Cor 15, saint Paul dit que le Christ est sujet du Père, que toutes choses sont soumises au Christ, le Père excepté, qui lui a soumis toutes choses ».
Je réponds que le nom de Dieu, si nous en cherchons l’étymologie, ne signifie pas gouvernement, mais providence. Car le mot Dieu (theos) provient de theassai (voir), ou de theien (courir), car dieu prête secours à tous, comme le dit saint Jean Damascène livre 1, chap 2, chap 12. À moins qu’on préfère l’explication de Théodoret (livre 3 aux Grecs) à l’effet que ce nom ait été inventé par ceux qui pensaient que les étoiles étaient des dieux, parce que les astres courent toujours. Ce serait pour cette raison qu’ils présentèrent dieu comme quelqu’un qui court. En hébreu, l’idée première de Dieu est l’existence, et un autre mot qui signifie jurer, parce que c’est par Dieu qu’on jure. Mais à quelque étymologie qu’on se rapporte, il est clair que ce nom n’a pas été donné pour exprimer le seul gouvernement, l’empire, mais plutôt l’être suprême et sublime.. Autrement, Dieu ne serait pas éternel, car, pendant toute l’éternité, Dieu n’avait personne à qui donner des ordres. De plus, il est faux de dire que le Christ, en tant que Dieu, est soumis au Père, ou qu’il est inférieur au Père. Car, en tant que Dieu, il n’est soumis à personne, mais il domine, comme le Père, tout ce qui existe en dehors de lui, puisqu’il est égal au Père (Jean 5, et Philipp 2).
Au texte cité de saint Jean (14), beaucoup de Pères ont déjà répondu. On dit que le Père est plus grand que le Fils, en raison de l’origine, non de la nature. Car on reconnait une certaine autorité au Père du fait qu’il est le principe du Fils, et non vice-versa. C’est ce qu’enseignent saint Basile (livre 1 contre Eunome), saint Grégoire de Naziance (oraison sur la théologie), et saint Hilaire (livre 9 de la trinité, et le livre du synode). Cette explication n’est pas tout à fait improbable. Mais rien ne nous force de l’accepter, puisqu’on peut plus facilement et plus naturellement voir dans ce texte le Fils en tant qu’homme. C’est de cette façon que l’ont compris saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Augustin, et Gaudence, dans son épitre sur saint Paul.
J’ajoute que saint Jean Chrysostome, et saint Cyrille (livre 2, chap 3 du trésor) et saint Augustin (livre 2, chap 7 de la trinité), ont d’abord fait mention de la première explication, mais lui ont préféré l’autre, pour les deux raisons suivantes. Première raison. Si nous devions dire que le Père est plus grand que le Fils, parce qu’il en est l’auteur, il faudrait dire, pour la même raison, que le Père et le Fils sont plus grands que le Saint-Esprit, ce que nous ne lisons nulle part. La deuxième raison. Le Christ a dit : « Je vais au Père parce que le Christ est plus grand que moi. » C’est donc dans la nature avec laquelle il va vers le Père, que le Fils lui est inférieur. Il est évident pour tous que ce n’était pas en tant que Dieu qu’il allait vers le Père, mais en tant qu’homme. Ajoutons le témoignage du symbole d’Athanase. Voici ce que nous y lisons du Fils de Dieu : « Égal au Père selon la divinité, inférieur au Père selon l’humanité ».
On peut répondre la même chose à l’autre texte cité. Le Christ est venu faire la volonté de son Père, non sa volonté, car il avait, comme homme, une volonté dépendante de la divine volonté, qu’il avait également en tant que Dieu. Mais tu diras : le Seigneur est descendu du ciel pour faire la volonté de son Père. Or, ce n’est pas comme homme qu’il est descendu du ciel; et, dans le ciel, il n’a jamais été un homme. C’est donc en tant que Dieu qu’il est descendu. Il est donc inférieur au Père en tant que Dieu.
Je réponds que la descente du ciel du Fils de Dieu n’est rien d’autre que son anéantissement, son assomption d’une forme de serviteur. C’est pourquoi ce Fils de Dieu qui est descendu du ciel, obéissait au Père, non selon la forme de Dieu qu’il avait dans le ciel, mais selon la forme de serviteur qu’il a assumée en descendant sur terre. Le troisième texte cité (« et alors le Fils lui-même sera soumis »). Il y en a quelques-uns qui prétendirent que la soumission du Christ au Père après le jugement signifiait que la nature humaine serait alors changée en la nature divine, et complètement absorbée par la divinité. C’est ce que rapporte saint Augustin (livre 1 de la trinité, chapitres 8 et 10). Mais cela est absurde, et ne requiert aucune réfutation. Car la phrase de saint Paul implique tout le contraire, puisqu’une sujétion implique une distinction. Saint Grégoire de Nysse et saint Jean Chrysostome, et saint Cyrille (livre 10, chap 8 su trésor) disent que l’apôtre parle de l’Église, ou du Christ en tant qu’il est dans ses membres. Le sens serait donc le suivant : il arrivera alors enfin que tout le corps du Christ, c’est-à-dire que toute l’église se déclarera soumise à Dieu, sans aucun membre rebelle ou contumace.
Semble répugner à cette explication ce que saint Paul enseigne que serait soumis au Père celui à qui le Père a tout soumis. Il s’agit ici du Fils dans sa personne divine. Saint Ambroise, Oecumenius et Théophylactus voient dans ce texte de saint Paul le Fils de Dieu lui-même, mais ils expliquent que cette soumission ne signifie pas une soumission mais une concorde avec le Père, le Fils étant soumis parce qu’il est du Père, non contre le Père. Mais nous n’avons pas à être réduits à ces arguties. Nous pouvons tout simplement appliquer ce texte à la nature humaine du Christ, qui, elle, est vraiment soumise à Dieu C’est ce qu’enseignent saint Ambroise (livre 5, chap 6 de la foi), et saint Augustin (livre 1, chap 8 de la trinité), Théodoret, Primasius, Seduluis etc.
Mais pourquoi dit-il : « Alors le Fils lui-même se soumettra ? ». L’homme Christ commencera-t-il alors à se soumettre à Dieu son Père ? Ne lui était-il pas plus soumis quand il fut obéissant jusqu’à la mort de la croix ? Je réponds que ce « alors » est une emphase. Car voici quel en est le sens : même alors dans sa gloire, le Christ sera soumis à Dieu comme homme. Tous les Grecs notent que saint Paul écrivait à des Corinthiens qui venaient tout juste de rejeter les fables des Gentils, lesquelles enseignaient que les dieux avaient coutume de se battre entre eux; et que le père Saturne avait été chassé du règne par son fils Jupiter. Parce qu’après avoir dit que le Christ évacuerait toute principauté et toute puissance, saint Paul craignait que les Corinthiens ne pensent que le Christ détrônerait son Père comme Jupiter avait détrôné Saturne. Et c’est pour cette raison qu’il aurait ajouté que tout serait soumis au Christ à part Celui par qui tout lui a été soumis. Et non seulement toutes choses, mais le Christ aussi, Au moment de son triomphe, après avoir tant fait, il se soumettra au Père.
CHAPITRE 17 : Réponse au quatrième argument.
La quatrième objection vient du livre 2, chapitre 6. Seul le Père est l’unique vrai Dieu, comme le Dit Jean 17 : « Pour qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu. » Et saint Paul Cor, 1, 8 : « Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père,» Et un Tim 2 : « Un seul Dieu, un seul médiateur de Dieu et des hommes ». Si le Père est le seul vrai Dieu, il faut nécessairement que le Fils ne soit pas le vrai Dieu. Ils confirment ce raisonnement par des sophismes. Le Christ est le Fils unique du vrai Dieu, Celui qui n’a pas le Fils Crist n’est pas le vrai Dieu, Or, la trinité n’a pas le Christ Fils, La trinité n’est pas donc pas le vrai Dieu. Ils ajoutent que le Christ est le médiateur de l’unique vrai Dieu. Donc celui qui n’a pas de médiateur n’est pas le vrai Dieu. Mais la trinité n’a pas de médiateur, mais seulement un Père, autrement il serait le médiateur de lui-même. Donc la trinité n’est pas le vrai Dieu, seul le Père l’est. Et ils concluent de la façon suivante : le Christ ne nous a pas enseigné à invoquer la trinité, mais son Père. Et les oraisons de l’Église étaient autrefois toutes dirigées vers le Père, comme en fait foi le concile de Carthage 3, chap 23. Le seul sujet qu’on ait traité est que le Père seul avait un médiateur.
Je donne deux réponses à la première objection. Je répons d’abord que ce passage n’est pas restreint au Père, mais s’étend aussi au Fils. Comme l’expliquent saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Augustin et saint Ambroise (livre 5 de la foi, chap 2). Car il est dit : « Et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». Le sens serait donc : pour qu’ils te connaissent, toi, et Jésus-Christ que tu as envoyé, comme le seul vrai Dieu. Saint Jean Chrysostome signale un passage semblable dans 1 Cor 9 : « Ou moi seul, et Barnabée, nous n’aurions pas le pouvoir de faire cela ? ». Dans ce passage, le mot « seul » n’exclut pas Barnabée.
Je dis, en deuxième lieu, avec saint Hilaire (livre 9 de la trinité) que seul le Père est appelé ici vrai Dieu, mais que, dans le Père, on entend les personnes du Fils et du Saint-Esprit, qui sont les personnes d’une seule et même essence divine. De sorte que ce « seul » n’exclut que les créatures. Ce qui est ajouté (« et celui que tu as envoyé Jésus-Christ ») est dit du Christ en tant qu’homme. Voici donc quel sera le sens : voici quelle est la vie éternelle, c’est-à-dire voici quelle est la voie dans ce monde, et la façon de parvenir à la vie éternelle : que les hommes te connaissent par la foi comme le seul vrai Dieu, toi Père qui es ce Dieu, qui seul as la vraie divinité. Et que, en plus, ils connaissent le seul médiateur de Dieu et des hommes, que tu as envoyé, Jésus-Christ. Au deuxième nous disons que ce seul Dieu exclut les faux dieux, non le Fils; comme le Seul Seigneur Jésus exclut les faux seigneurs, mais non le Père. Au troisième, je réponds que « un seul Dieu », dans ce passage, signifie toute la trinité, de laquelle se distingue le Christ comme médiateur, c’est-à-dire en tant qu’homme. Et c’est pour cela que saint Paul a ajouté l’homme Christ Jésus.
Du premier sophisme, je nie la conséquence. Car il est semblable à ceci : Pierre est fils d’un seul vrai homme. Donc, qui n’a pas Pierre comme fils n’est pas un vrai homme. Car, même si la déité n’est pas aussi universelle que l’humanité, elle est quand même en plusieurs suppôts, et n’a donc pas une valeur universelle. Pout le deuxième sophisme, je nie son affirmation : la trinité n’a pas de médiateur, car le Christ est médiateur en tant qu’homme, non en tant que Dieu. Il serait donc, en tant que Dieu, non seulement le médiateur du Père et du Fils, mais aussi de lui-même.. Mais nous parlerons plus à fond de ce sujet dans le dernier livre.
A la troisième objection je réponds, que les prières sont dirigées vers le Père, pour pouvoir mieux les terminer par les paroles suivantes : par Jésus-Christ, ton fils. Mais, dans le Père, nous invoquons les trois personnes, comme Tertullien l’enseigne (au livre 2 sur l’oraison dominicale) et comme nous l’enseigne la conclusion : « qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu ». Il est donc faux de dire qu’on ne veut invoquer que le Père, car le Christ dit en saint Jean 14 : « Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai ». Et à la fin de l’évangile de saint Matthieu, le Christ ordonne de baptiser les Gentils « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Qu’ordonne-t-il d’autre que d’invoquer la trinité ? Et dans les liturgies grecques de saint Basile et de saint Jean Chrysostome, et même dans la nôtre, la sainte trinité n’est pas invoquée seulement une seule fois. Dans les litanies, et dans cette invocation de plus longtemps reçue dans l’Église (même si, comme les anciens ariens, Luther et Calvin n’en veulent pas) : « Sainte trinité, un seul Dieu, ayez pitié de nous ».
De plus, saint Denys l’aréopagite dans son livre de la théologie mystique, dit : « Trinité super essentielle, dirige-nous ! » Saint Grégoire de Naziance, dans son oraison 2 sur la paix, vers la fin : « O sainte, adorable et longanime trinité (car tu es longanime toi qui supportes pendant si longtemps ceux qui se séparent de toi), puisses-tu accepter aussi ceux qui t’adorent ! » Et dans son discours aux 150 évêques : « Salut, o Trinité, ma méditation, et mon honneur, je voudrais que tu sois conservée par eux, et que tu les conserves ! » Marius Victorin dans l’hymne 3 de la trinité : « Donne aux péchés le pardon, accorde la vie éternelle, donne la paix et la gloire, o bienheureuse trinité ! Libère-nous, sauve-nous, justifie-nous, o bienheureuse Trinité ! » Et saint Augustin, à la fin de son livre sur la trinité : « Seigneur Dieu unique, Dieu Trinité, tout ce que j’ai dit de toi dans ces livres que les tiens le connaissent aussi. Et ce qui est de moi, reconnais-le comme étant de toi ! Amen. »
CHAPITRE 18 : Réponse au cinquième argument
Cinquième objection. Les évangélistes et les apôtres ne cherchent à nous inculquer qu’une seule chose, que le vrai Christ est né de la vierge Marie, a souffert, et est mort. Ils n’en ont pas connu d’autre avant lui. Autrement, saint Matthias, saint Marc et saint Luc n’auraient pas commencé l’évangile à partir de la nativité, mais ils auraient raconté les grands exploits que le Christ a accomplis avant la chair, et saint Jean n’aurait pas dit (2) : « Ce qu’il fit là a été le premier de ses signes », s’il avait existé de toute éternité. De plus, dans les actes des apôtres 2 : « Que sache avec certitude, dit Pierre, toute la maison d’Israël que Dieu a fait et Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. » Or, le Christ Dieu éternel ne pouvait devenir Seigneur et Christ, puisqu’il l’a toujours été naturellement. Donc, le vrai Christ ne fut pas de toute éternité, et pour cette raison, ne peut pas non plus être le vrai Dieu. Cet argument les transylvaniens le répètent plusieurs fois dans leur livre que nous avons déjà cité.
Pour confirmer cette erreur, nous pouvons ajouter (pour qu’après sa réfutation la vérité brille d’un plus grand éclat) les témoignages que présentaient les anciens ariens. Ils reconnaissaient que le Christ avait existé avant l’incarnation, mais ils démontraient qu’il avait été créé en citant ce passage du proverbe 8, selon les septante : « Le Seigneur m’a créé au début de ses voies ». Et selon l’Eccls 24 : « Alors m’a parlé le Créateur de toutes choses, celui qui m’a créé. Il s’est reposé dans mon tabernacle ». Et selon Jean 1 : « Celui qui viendra après moi a été fait avant moi ». Coloss 1 : « Il est le premier-né de toute créature ». Or, le premier-né est semblable à ses frères dans la nature. Hebre 1 : « Il a été fait autant meilleur que les anges que plus excellent que le leur est le nom dont il a hérité ». Et il s’agit là de la nativité du Père, comme tous l’enseignent (Hébr 2) : « Considérez le pontife de notre confession, Jésus-Christ, qui est fidèle à Celui qui l’a fait ».
Je réponds à l’argument des transylvaniens. Nous ne reconnaissons pas, nous non plus, d’autre Christ que Celui qui est né de Marie, qui a souffert et qui est mort. Car le Christ est unique et non multiple. Mais ce Christ nous croyons qu’il est né deux fois selon ses deux natures. A l’affirmation que les évangélistes ne se souviennent d’aucun Christ avant la chair, je réponds que les évangélistes s’étaient donné pour but de décrire l’avènement du Messie, et les choses accomplies par lui, c’est-à-dire la venue du Dieu incarné, sa vie, sa doctrine, sa mort, sa résurrection etc. Il ne fut donc pas nécessaire qu’ils commencent plus haut. Mais, cependant, pour que nous ne pensions pas que le Verbe n’a pas existé avant l’incarnation, saint Jean l’évangéliste a commencé ainsi : « Au commencement était le Verbe etc ». Et il commence ainsi son épitre 1 : « Celui qui était depuis le début, que nous avons vu etc. » Et dans le chapitre 1 de l’apocalypse : « Qui était, qui est et qui viendra ».
Au passage tiré des actes des apôtres 2, je réponds avec saint Cyrille (livre 9,. Thes c 3) que le Christ a été fait Seigneur par le Père en raison de son humanité. On peut dire aussi qu’il a été fait Dieu, car c’est l’incarnation qui a fait en sorte que cet homme soit Dieu et Seigneur, non par participation et par grâce, mais par l’union du Verbe et de la chair. On peut dire aussi, comme le note saint Cyrille, que le mot « fait » est employé ici au sens de « déclaré », comme en Philippe 2 : « Il lui a donné un nom qui au-dessus de tout nom ». Au sujet du texte des proverbes (le Seigneur m’a créé), les Pères ont répondu de plusieurs façons. La première réponse est donnée par saint Athanase dans son livre sur le décret du concile de Nicée, en parlant des écrits du pape Denys. Le verbe grec, précise-t-il, ne signifie pas ici « faire », mais « faire d’avance ». Le sens alors serait : Le seigneur, au début, m’a créé avant toutes les œuvres qu’il devait créer. La deuxième explication est encore de saint Athanase dans son sermon 3 contre les ariens, et de saint Cyrille (livre 5l, thes chap 6). Ils disent que l’Écriture a employé indifféremment l’un pour l’autre les mots faire, créer, engendrer. Car, au Deutéronome 32, on lit : « Le Dieu qui t’a engendré t’a abandonné. » Et pourtant nous lisons dans la Genèse 1 et 2 : « Dieu a fait l’homme » On ne peut donc pas déterminer le sens de l’Écriture d’après les seuls mots créer et générer, mais par le contexte. Et parce qu’on dit ici que le Fils a été créé avant que Dieu fasse quoi que ce soit, il va de soi que le mot créé a, dans ce passage, le sens d’engendré.
La troisième citation est celle d’Athanse (ibidem), de saint Grégoire de Naziance (discours 4), de saint Cyrille (livre 5 thes chap 4, 5, 6, 7), et saint Augustin (livre 1, de la trinité, chap 12). Ce sont eux qui avertissent qu’est écrit dans ce chapitre : « Avant toutes les collines j’étais enfantée » Ils expliquent ce texte par les deux natures du Christ, la divine (par le enfanté), et l’humaine (par le créé). La quatrième est de saint Basile 2 contre Eunome, et d’Épiphane (hérésie 69 qui est celle des ariens), et de saint Jérôme dans son épitre à Cyprien. Ils nous conseillent de recourir à la source hébraïque, où le mot n’est pas créa, mais posséda. Ce mot a coutume de signifier une vraie génération, comme nous le voyons dans Genèse 4 : « J’ai possédé un homme par Dieu ». a dit Éve quand elle engendra Caïn. Et les mots hébreux signifient : elle a possédé par la génération. Et c’est peut-être ainsi que l’avaient traduit les septante, et le codex aurait été faussé par la modification d’une seule lettre. Car, extise est il créa, et extèse il posséda.
La cinquième est très claire, et elle appuie le témoignage suivant de l’Eccl où on ne peut nier qu’il a été écrit « il créa ». Un concile de l’église orientale, selon saint Hilaire dans son livre sur les synodes, en a donné l’explication au canon 5. Et c’est cette explication qu’a adoptée saint Thomas dans sa somme contre les Gentils, livre 4, chapitre 8. Nous disons donc que la production du Fils de Dieu est tantôt appelée génération, tantôt création parce qu’il n’existe aucun mot qui puisse la décrire telle qu’elle est. Car la génération signifie une production dans la même substance, mais avec une mutation de l’engendreur, La création signifie la production d’une autre substance, mais sans mutation du créateur. Or, le Fils de Dieu est produit de façon à recevoir la substance de l’engendreur; et on peut, pour cette raison, dire qu’il est engendré. Mais il reçoit cette substance sans altération du producteur, et pour cette raison, on peut dire qu’il est créé. L’un et l’autre sont donc dits, et de l’un de l’autre on extrait ce qu’il a y a de plus parfait, et on omet ce qui est moins parfait.
Au sujet des paroles de saint Jean-Baptiste (Jean 1) : « il a été fait avant moi ». Elles ne signifient pas que le Christ a été produit avant Jean, mais qu’il a été présenté et placé avant, comme si saint Jean le Baptiste avait dit : celui qui est venu après moi est plus grand que moi. C’est ainsi que l’explique saint Ambroise (livre 4, sur la foi, cahp 5), et tous les interprètes, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, Théophylactus : il a été fait avant moi parce qu’il était avant moi. C’est-à-dire, il me précède en dignité parce qu’il est éternel, et que moi, je suis temporel. Et au sujet du premier-né de toute créature, saint Cyrille (livre 10, thes 4) a ceci à dire : le Christ est dit premier né en tant qu’homme, comme il est dit Fils unique en tant que Dieu. Il ajoute qu’on peut aussi dire du Christ qu’il est premier né en tant que Dieu, car il est cause que d’autres soient dits fils de Dieu. On appelle, en effet, premier, ce qui est la cause des autres. Mais le commentaire de saint Ambroise et de saint Jean Chrysostome semple plus simple et plus littéral. Ils enseignent tous deux qu’on dit du Fils qu’il est le premier né de toute créature, parce qu’il a été engendré avant la création de toutes les créatures. C’est ce que déclare l’Ecclésiastique 24 en toute clarté : « Moi, je suis sortie de la bouche du Très-Haut, première née avant toute créature ».