Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 5)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Michel Medina, au livre 6 de la foi droite en Dieu, voit là une faute des copistes qui auraient écrit Rages au lieu de Ecbatane. Mais il est difficile qu’une pareille erreur ait pu se produire, car entre Rages et Ecbatane, il n’y a aucune similitude. D’autres comme Lyre, pensent qu’il y a eu deux Rages en Médie, ou que, par le nom de Rages au chapitre trois, on ne désignait pas la ville elle-même, mais un lieu proche, car quelqu’un qui habite à Tusculum ou dans une campagne romaine, dira facilement qu’il habite à Rome. Cette opinion est la plus commune, et la plus vraisemblable.

CHAPITRE 12 Le livre de Judith

Le livre de Judith a reçu une approbation remarquable du concile de Nicée, le premier et le plus célèbre de tous les conciles généraux, comme l’atteste saint Jérôme dans sa préface à Judith. Et pour que Kemnitius ne dise pas que le livre de Judith est saint, mais qu’il n’a pas l’autorité voulue pour confirmer des dogmes de foi, qu’il prenne note des paroles de saint Jérôme. Le saint docteur commence par dire que le livre de Judith fait partie des saints livres qui ne sont pas aptes à servir de preuves pour la démonstration des dogmes de foi. Mais à cette opinion des Juifs, il oppose l’autorité du concile de Nicée. Selon le témoignage de saint Jérôme, le concile de Nicée a donc placé le livre de Judith parmi les livres sacrés capables de confirmer des dogmes de foi. De plus, Julius l’Africain dans son livre 1 de la divine loi, et saint Isidore, dans le livre 5, chap 1 de son étymologie, attestent que l’Église du Christ honore et prêche ces livres.

Mais contre ces livres se présente une objection très difficile à écarter. Cette histoire parait avoir été inventée de toute pièce. On nous dit, en effet, au chapitre 5, que cela s’est produit après le retour du peuple de la captivité de Babylone. Mais, au chapitre 1, on nous avait dit que Nabuchodonosor, roi des Assyriens, avait combattu contre Arphaxat, roi des Mèdes, celui-là même qui avait bâti Ecbatane. Toutes choses qui ne vont pas ensemble. Car au temps où le peuple revint de la captivité, la monarchie des Assyriens avait été renversée, et ce n’était pas Nabuchodonosor, mais Cyrus, ou Darius qui commandait aux Assyriens, aux Perses et aux Mèdes.

Cette immense difficulté mit à rude épreuve la sagacité des érudits. Ils donnent deux réponses principales. La première est de ceux qui veulent que l’histoire de Judith ait eu lieu après la captivité babylonienne, ou qui la rapportent aux temps de Cambyse, comme Eusèbe dans sa chronique, saint Augustin dans sa cité de Dieu livre 18, chap 26, Bède le vénérable dans son livre des six états, Lyre dans son livre sur Judith, chap 1. Ou de ceux qui la situent au temps de Darius Histapis, comme Gérard Mercator dans sa chronique, et d’autres. Sévère Sulpice, dans son livre 2 de l’histoire sacrée, estima qu’elle appartenait au règne d’Artaxerxes Ochus.

La deuxième réponse est présentée par ceux qui enseignent que l’histoire de Judith s’est déroulée avant la captivité de Babylone. Certains d’entre eux la renvoient au temps du roi Sédécias, comme Gilbert Genebrardus, dans son livre 2 de la chronologie; d’autres au temps du roi Josias, comme Jean Benedictus, dans ses annotations marginales au chap 4 du livre de Judith.

Mais aucune de ces opinions ne semble suffisamment probable. Et pour dire le vrai, les trois premières explications sont réfutées par des arguments péremptoires. D’abord, le Arphaxat contre lequel Nabuchodonosor a guerroyé, a construit Ecbatane (Judith 1), et celui qui édifia Ecbatane, au témoignage de saint Jérôme, livre1, et d’Eusèbe dans sa chronique, fut Diocles V, roi des Mèdes, qui est séparé de Cambyse de Darius Hystapis et d’Ochus, par un long intervalle de temps. Ne doit pas nous troubler le fait que, selon Pline, (livre 6, cap 14,) Ecbatane a été édifiée par Séleucus, longtemps après le temps de Diocles, ou le fait qu’au temps d’Arbacis, (comme l’écrit Diodore, livre 1, chap 7), dont Dioclès fut le cinquième successeur, Ecbatane existait déjà. Car il peut facilement arriver que cette ville très ancienne ait été parfois renversée et reconstruite, une fois par Dioclès, une autre par Séleucis, et restaurée ensuite par un autre.

Deuxièmement, nous n’avons jamais lu, ni dans l’histoire sacrée ni dans l’histoire profane, que des rois de Perse aient porté le nom de Nabuchodonosor. Seuls les rois de Babylone ont été appelés ainsi. Cambyse ou Darius ne sont donc pas le Nabuchodonosor dont parle l’histoire de Judith. Troisièmement, le Nabuchodonosor que nous présente l’histoire de Judith, régnait à Ninive (Judht 1). Or, au temps de Cambyse, de Darius et de Ochius, Ninive n’existait plus. Elle avait été détruite par Nabuchodonosor, roi des Chaldéens, en la première année de son règne, comme Genebrardus l’a annoté dans sa chronique. Sinon, surement par Ciaxares, roi des Mèdes, comme le veulent Hérodote, livre 1, et Eusèbe dans sa chronique. Il est certain que Nahum, qui a prophétisé au temps d’Ezéchias, a prédit ouvertement que la destruction de Nivine était pour bientôt. Voyez la-dessus le commentaire de saint Jérôme. Et c’est un fait que les rois de Perse ne régnaient pas à Ninive, mais à Suse ou à Babylone, comme on l’apprend des livres de Daniel et d’Esther, et par des historiens profanes.

Quatrièmement. Nabuchodonosor qui, dans le quatrième livre de Judith, s’efforça d’occuper la Cilicie, Damase, et la Palestine (Judith 1), ainsi que Darius et Cambyse n’avaient pas à faire cet effort, car ils possédaient déjà ces régions pacifiquement, comme il apparait au livre d’Esdras 1, chap 4 et 5. Cinquièmement, on nous dit que les fils d’Israël se préparèrent à lutter contre Nabuchodonosor (Judith 4) au temps de Cambyse et Darius. Or, les fils d’Israël ne pouvaient ni n’avaient la force de résister à ces rois, et surtout aux rois de Perse, dont ils étaient les sujets à un point tel que c’est sur leur ordre qu’ils entreprirent ou qu’ils cessèrent de reconstruire le temple, comme on le voit aux livres 1 et 2 d’Esdras.

Sixièmement, au temps de Judith, le grand prêtre était Éliacim, qu’on appelait aussi Joachim (Judith 4 et 12). Mais, au temps de Cambyse de Darius Hyspasis, le grand prêtre était Jésus Josedech, comme on le voit dans le livre 2 d’Esdras au chap 2, et dans Zacharie 3. Au temps d’Ochus, le grand prêtre était Jaddus, qui vécut au temps d’Alexandre le grand, ou son père Jonathan, comme on le découvre dans le livre 2 d’Esdras, chap 12. Septièmement. On nous dit que les fils d’Israël craignaient que Nabuchodonosor ne renverse Jérusalem, et le temple du Seigneur (Judith 4). Mais, au aux temps de Cambyse, Jérusalemt et le temple n’existaient tout simplement plus; ils avaient déjà été renversés et brûlés par les Chaldéens. Au temps de Darius Hyspasis, le temple avait été reconstruit, mais pas encore la ville. De plus, c’est sur l’ordre de Darius que le temple a été réédifié (Esdras 1, 6). Comment croire alors que les Juifs craignaient que le temple et la ville soient renversés de nouveau par lui ?

Huitièmement. Holopherne (Judith 5) voulut savoir quel était le peuple qui habitait en Judée, quelle était sa puissance, qui était son roi, quel était le nombre des habitants. Mais les rois des Perses et leurs officiers ne pouvaient ignorer aucune de ces choses, puisque, peu avant, ils avaient renvoyés les Juifs. Neuvièmement. Quand ils se préparèrent à lutter contre Holopherne, les fils d’Israël entourèrent de murailles leurs villages, de la Samarie à Jéricho (Judith 4). Mais au temps de Cambyse et de Darius, c’étaient des Gentils, non des Juifs, qui habitaient en Samarie, comme l’atteste 1 Esdras 4. Ils ne pouvaient pas non plus entourer de murailles Jérusalem, encore moins tous les villages des alentours.

Dixièmement. Il est écrit à la fin du livre de Judith que la paix régna en Israël aussi longtemps qu’elle vécut, et plusieurs années après. Or, Judith était âgée de cent cinq ans à sa mort, comme on le voit au même endroit. Or, de l’année 13 d’Ochus, année où Sulpitius veut qu’il ait livré la guerre à Holopherne, à Ptolémée Lagus, qui de nouveau fit la guerre aux Juifs, il ne s’est écoulé que trente ans. Judith aurait donc du être alors âgée de quatre-vingt ou de quatre-vingt-dix ans. Onzièmement. Nabuchodonosor fit la guerre aux fils d’Israël la treizième année de son règne (Judith 2). Or, Cambyse ne régna que huit ans, au témoignage d’Hérodote, livre 3. Ce n’est donc pas lui le Nabuchodonosor dont parle l’histoire de Judith.

Douzièmement. On peut tirer une conjecture probable du nom des ancêtres de Judith. Car, au chapitre 8 du livre de Judith, on énumère ses pères et ses ancêtres jusqu’à Simon fils de Ruben, ou comme l’indiquent avec plus de justesse les manuscrits grecs, fils d’Israël. Et on n’en trouve que quinze. Dans le livre un d’Esdras chap 5, on énumère les ancêtres de l’Esdras qui vécut du temps de Cambyse et de Darius jusqu’à Aaron. Et on en trouve dix-sept. Si, à ceux-ci, tu ajoutes les autres jusqu’à Lévi, frère de Siméon, tu en auras vingt. Comme du patriarche Jacob à Judith, les générations sont moins nombreuses que celles qui vont de Jacob à Esdras, on a des raisons de conjecturer que Judith est plus ancienne qu’Esdras, lequel, comme nous l’avons dit, a vécu aux temps de Cambyse et de Darius.

Nous avançons les deux raisons suivantes pour réfuter ceux qui prétendent que l’histoire de Judith se rapporte aux temps de Sédécias ou de Josias. La première raison, la voici. Nous lisons dans le dernier chapitre du livre de Judith, que personne n’est venu vexer Israël pendant toute la vie de Judith, et plusieurs années après. Elle vécut, comme nous l’avons déjà dit, 105 ans. Or, elle n’était pas une femme âgée, mais une jeune fille quand elle tua Holopherne. Car, au chapitre cité on l’appelle une jeune fille. Israël fut donc en paix pendant quatre-vingts ans ou quatre-vingt-dix ans. Or, du début du règne de Josias jusqu’à la guerre que le roi d’Egypte livra contre Joachaz roi de Juda, on ne compte que trente ans (Rois, 4, 23). Du début du règne de Sédécias jusqu’à la guerre entreprise par Nabuchodonosor, on ne trouve que neuf ans (4, rois 24). Donc, à moins que Judith n’ait eu quatre-vingts ans ou cent ans quand elle tua Holopherne, ne peut être vrai ce que dit l’Écriture, à savoir que dans toute la durée de sa vie, et plusieurs années après, il n’y eut personne qui vint troubler Israël.

L’autre raison est à l’effet que, aux temps de Judith, le grand prêtre était Eliachim, qu’on appelait aussi Joachim, comme on le voit en Judith, 4, et 15. Or, au temps de Josias, le grand prêtre était Helcias, (4, rois, 23). Au temps de Sédécias, c’était Saraja (4, reg. 25).

Il nous semble à nous devoir dire que l’histoire de Judith s’est déroulée au temps de Manassé, roi de Juda. En ce temps, régnait Diocles chez les Mèdes, qui construisit Ecbatane, au témoignage d’Eusèbe dans sa chronique. C’est celui que notre Écriture appelle Arphaxat. Au même moment, les rois des Assyriens régnaient dans Ninive, comme il apparait aux livres des rois, 4, 19. Après Assar Adon régna Mérodach Baladan, dont on fait mention à 4. rois, 20, et dans Jérémie 50, ainsi qu’en Isaïe 39. Il était roi de Babylone, mais s’appropria le royaume des Assyriens. Et c’est pour cette raison que dans l’Écriture, il n’est plus fait mention du royaume des Assyriens, mais seulement de Babylone.

Il commença probablement à régner la troisième année de Manassé, comme nous le conjecturons, (car aucun auteur ne peut nous indiquer avec certitude le début de son règne). La treizième année du règne d’Holopherne, au cours de laquelle il fit la guerre aux Juifs, correspond à l’année 16 de Manassé, ce Manassé qu’un peu avant il avait amené captif à Babylone. Étaient encore debout en ce temps et la ville de Jérusalem et le temple, dont fait mention l’histoire de Judith au livre 4. Vivait aussi en ce temps le grand prêtre Eliachim, comme il appert de la chronologie de Nicéphore, patriarche de Constantinople. Énumérant, en effet, les pontifes des Juifs, il place Eliachim entre Sobnam, qui fut grand prêtre au temps d’Ézéchias et Helciam, qui le fut au temps de Josias. Il est démontré que Manassé a vécu entre Ézéchias et Josias. Cela concorde donc avec le livre des Rois 4, chap 18, où Eliachim est nommé parmi les principaux prêtres; et cela cadre davantage avec la prophétie d’Isaïe, où sont prédites la déposition de l’impur pontife Sobna, et son remplacement par Éliachim.

De plus, il est facile, en procédant ainsi, de trouver la longue période de paix qui s’est écoulée pendant toute la vie de Judith, et plusieurs années après. Car, au début de son règne, Manassé fut un vrai scélérat, et, à cause de cela, Dieu permit qu’il fut vaincu par le roi de Babylone, qui dévasta la terre de Juda, et amena à Babylone le roi captif. Mais après cela, il reconnut avoir péché, et, de retour dans sa patrie, il vécut dans une grande paix, comme le rapporte le livre 2 des Parl chap. 33. De la captivité de Manassé jusqu’au règne de Joachaz, fils de Josias, la terre de Juda connut une longue paix. De quelle durée fut cette paix l’Écriture ne nous le dit pas, mais on peut facilement compter 71 années. Car Manassé régna 55 ans, dont 39 après sa captivité. Il appert que sa captivité s’est produite au début de son règne, comme le note Joseph dans son livre 10 des antiquités au chapitre 5. Et nous avons dit un peu plus haut, que la treizième année du roi des Assyriens et des Babyloniens coïncide avec la seizième année de Manassé. Aux années 39 on doit ajouter deux autres années, pendant lesquelles régna, après lui son fils Ammon (4 rois 21). Ce qui fait 41. A ces 41 années ajoutons les 31 années pendant lesquelles régna Josias (4 rois 22), et nous obtenons 72.

Nous montrerons maintenant que le même temps s’est déroulé de la mort d’Holopherne à la fin de la vie de Judith. Judith vécut, en effet, 105 ans. De ce nombre, soustrayons les années qu’elle vécut avant la mort d’Holopherne, à peu près quarante. Même s’il n’est pas possible de l’établit avec certitude, puisqu’aucun auteur n’en parle, il y a de bonnes chances qu’il en soit ainsi. À cet âge, elle pouvait être encore très belle, et être considérée par les Assyriens comme une jeune fille à cause de son incroyable beauté. Surtout parce que, comme il est dit en 10, le Seigneur lui avait, non sans un nouveau miracle, accordé une grâce éblouissante pour qu’elle apparaisse aux yeux des assyriens, d’une beauté incomparable. Et cela même si, naturellement, certaines femmes conservent leur ligne au point de paraître des jeunes filles quand elles sont déjà grands-mères. Il est certain qu’une Sara âgée de 60 ans et même de 90 ans paraissait si jeune et belle qu’à quelque endroit qu’elle allât, elle était aimée par les rois et enlevée. Voir la Génèse 12, 20. Si donc des 105 ans on en soustrait 40, il reste soixante années de paix continuelle jusqu’à la mort de Judith. Ajoutons-en encore 7 pour que soit vrai ce que raconte la bible au sujet des nombreuses années de paix qui continuèrent après la mort de Judith. Et nous trouvons le chiffre 72 que nous cherchions.

Tu diras peut-être : si cette histoire se passe au temps du roi Manassé, pourquoi, au cours de la préparation à la guerre que le livre raconte, aucune mention n’est faite du roi ? Pourquoi toute la négociation revient-elle au grand prêtre ? Je réponds que c’est peut-être parce que cette guerre a eu lieu pendant la captivité de Manassé. Que c’est parce que le roi était absent que les négociations ont été faites par le pontife. On peut aussi penser qu’on ne fait pas mention du roi parce que la guerre ne s’était pas étendue jusqu’à Jérusalem où était le roi.

Ce que rapporte l’histoire de Judith à l’effet que le grand prêtre Eliachim a écrit à tous les hébreux, et a parcouru tout Israël pour les exhorter à la constance n’a rien en soit d’étonnant. Car, même au temps d’Ezéchias, le même Éliachim, sans être alors grand prêtre, faisait beaucoup de choses au nom du roi, comme il appert au livre 4 des rois, chap 18. Et Isaïe avait prédit, au chapitre 22, qu’il serait le père de tous les habitants de Jérusalem. Il est d’autant plus croyable que des affaires nombreuses et périlleuses aient été traitées par le souverain pontife quand un roi sincèrement converti revint de la captivité. Car, s’il n’est pas improbable que la guerre ait été déclarée pendant la captivité du roi, il semble plus probable qu’elle ait eu lieu après son retour.

Mais tu me feras une autre objection. On peut tirer du cinquième chapitre du livre de Judith que cette guerre d’Holopherne contre les Juifs a eu lieu peu après le retour de la captivité de Babylone. Car voici ce que nous lisons : « Car, même avant ces années, quand ils s’écartaient de la voie que le Seigneur Dieu leur avait tracée, ils étaient exterminés dans des guerres par plusieurs nations, et plusieurs d’entre eux ont été amenés captifs dans une terre qui n’était pas la leur. Récemment, ils sont revenus au Seigneur leur Dieu, de la dispersion où ils avaient été dispersés. Ils se sont réunis, et ont gravi toutes ces montagnes, et ils possèdent de nouveau Jérusalem, où est leur sanctuaire. » Je réponds que ce texte ne se rapporte pas à la déportation babylonienne, mais aux diverses afflictions qui l’ont précédée. Car si ces paroles portaient sur la captivité babylonienne, on n’aurait pas dit qu’ils ont été exterminés par plusieurs peuples, mais par un seul, celui des Chaldéens. On n’aurait pas dit non plus qu’un grand nombre ont été faits captifs, mais tous. Car elle fut générale la déportation à Babylone, même si un petit nombre d’entre eux a été laissé par Babylone; et ce petit reste, d’ailleurs, s’enfuit, peu après, en Égypte (4 rois 25). Cette dispersion et cette désolation fut donc universelle.

L’Écriture parle donc des diverses afflictions du peuple juif que les nations lui ont infligé en différents temps. Mais surtout de la dernière qu’il avait subie quand son roi Manassé a été fait captif. Car, toute la région alors avait été dévastée, et le roi, avec un grand nombre de Juifs, avait été capturé et conduit à Babylone. Plusieurs avaient été dispersés et avaient cherché refuge en divers lieux. Les mots suivants : « récemment retournés de la dispersion » peuvent s’entendre du retour du roi Manassé et des siens; ou, si cette guerre s’est faite en son absence, du retour des Juifs des différents lieux où ils avaient fui, quand le roi d’Assyrie dévastait la région.

Il ne faut pas se laisser troubler par ce que le texte ajoute : « le temple a été, lui aussi, renversé quand les Juifs ont été dispersés ». Car ces paroles ont été sûrement été surajoutées. En effet, quand saint Jérôme traduisit fidèlement ce livre du chaldéen au latin, il ne dit pas un mot sur une destruction du temple. Et c’est peut-être cette addition au texte qui a induit en erreur de très illustres commentateurs, tels que Eusèbe, Augustin, Sulpice, Bède le vénérable.

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22 fev 2017

CHAPITRE 13 Le livre de la sagesse

Les anciens conciles et les pères ont rendu témoignage au livre de la Sagesse. Le concile de Sardes, dans son épitre à tous les évêques, dont se souvient Théodoret dans le livre 2 de son histoire, chap 7, l’utilise pour prouver que le Fils de Dieu est l’auteur de toutes choses, et le vrai Dieu. Le concile de Tolède 11, chap 1, appelle la Sagesse un livre sacré. Les pères enseignent la même chose. Car Denys, dans les noms divins chap 4, le cite comme un livre sacré. Méliton d’Asie, dans sa lettre à Onésime, place le livre de la Sagesse dans le catalogue des Saintes Écritures. Saint Cyprien dans son livre sur la virginité, cite, lui aussi, la Sagesse, et l’appelle la divine écriture : « La divine Écriture dit : de quel profit nous sera l’orgueil ? » De la même façon, Cyrille d’Alexandrie, dans son livre contre Julien, un peu après le milieu, appelle la Sagesse une écriture divine. Saint Augustin, dans son livre 1 sur la prédestination, au chapitre 14, enseigne explicitement et prouve que ce livre peut servir à confirmer des dogmes, et qu’il est canonique.

Kemnitius a eu l’incroyable impudence de donner une citation tronquée de saint Augustin, et d’inférer de ce passage que le livre de la Sagesse n’est ni divin, ni d’une vérité infaillible. Écoutons donc ce que nous dit vraiment saint Augustin. Voici d’abord ce que cite de lui Kemnitius : « Parce que j’ai dit qu’on ne peut pas tirer de témoignage du livre de la Sagesse, vous me rapportez que certains frères l’ont répudié au point de refuser de le considérer comme un livre canonique. Comme si une citation de ce livre ne pouvait pas illustrer une vérité qu’on enseigne ». Mais écoutons ce que, dans le même chapitre, il dit plus bas : « Il ne fallait pas répudier la sentence du livre de la Sagesse qui mérita, pendant tant d’années, d’être lu dans l’Église, du pupitre des lecteurs, et d’être écouté avec le respect du à une divine autorité, par tous les chrétiens, des évêques aux derniers des laïcs, des fidèles pénitents et des catéchumènes. » Et plus loin : « Il faut que ce livre de la Sagesse soit placé avant tous les autres traités, car ceux qui ont été proches du temps des apôtres, et qui étaient de célèbres écrivains, ont fait passé ce livre avant les leurs, et ont cru qu’il ne contenait qu’un témoignage divin ».

Ajoutons que tous les anciens attribuent ce livre à Salomon. Il ressort clairement de cette attribution que ce livre est manifestement canonique. Eusèbe, au livre 4 de son histoire, chap 22 dit qu’Égésippe, Irénée et tout le chœur des anciens estiment que ce livre est de Salomon. Tertullien dit la même chose dans la prescription, saint Cyprien dans son sermon sur la mortalité, Saint Hilaire, dans son psaume 127, Ambroise dans son sermon 8, sur le psaume 118. Basile, dans le livre 5 de son contre Eunome, et dans son épitre sur l’hérésie des Anoméens, cite ce livre sous le nom de Salomon. Dans sa préface au livre de Salomon, saint Jérôme nous apprend que plusieurs ont pensé que ce livre avait été composé par le Juif Philon. Et, dans le livre 2 de la doctrine chrétienne, chap 8, saint Augustin déclare que l’auteur en est Jésus, fils de Sarach. Cela ne s’oppose pas à la sentence commune des Pères. Car, il y a des passages qui sont de Salomon, non de Philon, comme on le voit clairement quand, au chap 9, où l’auteur dit : « Tu m’as élu pour être roi de ton peuple, et pour construire un temple sur ta sainte montagne ». Mais d’autres phrases ont été réunies par quelqu’un d’autre, que plusieurs pensent s’appeler Philon, non celui qui vécut après le Christ, mais un autre plus ancien, qui mêla des paroles grecques aux sentences de Salomon, sous la dictée du Saint Esprit, comme les 25 proverbes. On dit que les paraboles de Salomon ont été transférées dans le livre du roi Juif Ézéchias. Cette opinion saint Augustin la rétracta dans son livre des rétractations 2, chap 4.

Jean Calvin, dans son livre des institutions 1, chap 11, 8 taxe de mensonge le livre de la Sagesse. « Au sujet de l’origine des idoles, on accepte généralement ce qui est rapporté dans le livre de la Sagesse, à savoir que ceux qui en furent les premiers auteurs sont ceux qui rendirent honneur aux morts, de façon à rappeler superstitieusement leur mémoire. Et je pense que cette coutume perverse est très ancienne, et que rien n’a joué un plus grand rôle pour entraîner les hommes à la fureur de l’idolâtrie. Mais je ne concède pas que ce fut là la première source du mal. Car, le recours aux idoles fut en usage avant qu’on s’attache à consacrer les images des morts. Les auteurs profanes en font abondamment mention. Moïse lui-même l’atteste quand il raconte, par exemple, que Rachel a volé l’idole de son père. Il n’en parle pas autrement que d’un vice courant. » Voilà donc les paroles de celui qui dit assez brutalement qu’est faux ce que rapporte la Sagesse 14, au sujet du culte des idoles. Calvin détecte un faux, et il en fabrique un autre. Car il suppose qu’avant l’époque de Rachel il n’y avait pas d’idole faite à l’image de l’homme. Et comme il découvre qu’il y avait alors des idoles, il en déduit que les premières idoles ne furent pas à l’image de l’homme, comme le livre de la Sagesse l’enseigne. Il fabrique aussi un faux. Car, d’abord, cette idole qui avait été volée par Rachel était « des images d’homme », ou plutôt une image de l’homme. Car l’image était unique, mais c’est au nom d’une multitude que s’en sert l’Écriture, parce que ce nom en hébreu ne se dit pas au singulier. Le nom hébraïque est …qui signifie « des » idoles, représentant la figure d’un homme, qui, par l’art du démon, parlait et donnait des réponses. Que « les idoles » aient la figure d’un homme, nous le montre le livre des rois 1, 19, lorsque Michol voulut arracher David aux mains de Saül, et qu’elle le jeta par la fenêtre. Elle mit dans son lit, à sa place, un simulacre à figure d’homme, que nous appelons, nous, statue. Que ces idoles parlaient, on le sait par Ezéchiel 21, où nous lisons : « Il interrogea l’idole ». Et en Zacharie 10, nous lisons la même chose : « Les simulacres ont parlé inutilement ». De plus, il est certain que Bel, le premier roi des Assyriens, qui vécut avant Rachel, et même avant Abraham, a été considéré comme un dieu après sa mort, comme l’atteste Eusèbe au début de sa chronique. Et sa statue qui fut dressée par Nine, son fils, a été la première idole proposée publiquement à l’adoration, enseigne saint Ambroise dans son premier chapitre de l’épitre aux Romains, ou celui qui fut l’auteur de ces commentaires. Saint Cyrille d’Alexandrie enseigne la même chose vers la fin de son livre contre Julien. Le début des douleurs fut donc, comme l’enseigne le livre de la Sagesse, la fabrication des images humaines en souvenir des défunts. C’est ce qu’atteste saint Cyprien au début de son livre sur la vanité des idoles, et saint Jean Chrysostome dans son homélie 87 sur Matthieu; ainsi qu’Égésippe, d’après saint Jérôme, dans son livre des hommes illustres, et d’autres, souventes fois.

Mais tu me feras l’objection suivante. Si la statue érigée en l’honneur de Bel par son fils Ninus a marqué le début du culte des idoles, comment peut-être vrai ce que dit le livre de la Sagesse que la première idole a été faite par un père en souvenir de son fils ? Je réponds que la statue de Bel fut la première idole a être exposée publiquement à l’adoration, et que la première idole de toutes a été l’image d’un fils représentée par son père, et honorée en privé. Car, cette coutume dépravée se développant (comme on le dit au chap 14 de la Sagesse), on commença à rendre publiquement un culte aux images des tyrans.

CHAPITRE 14L’ecclésiastique

Calvin nourrit une haine féroce envers le livre de l’Ecclésiastique, qui sert à prouver éloquemment plusieurs dogmes de foi. « Où peut-on, dit-il dans son antidote, puiser tant de déchets ? » Mais, cependant, il n’a rien à lui objecter. Nous, par contre, nous pouvons confirmer l’autorité de ce livre par beaucoup de témoignages anciens. Clément d’Alexandrie, au livre 7 des Stromates, dit, citant le chapitre 4 de l’ecclésiastique : « Nous confirmons ce qui est dit par les Écritures suivantes ». Saint Cyprien au livre 3 de son épitre 9, citant le chapitre 7 : « Mais Salomon aussi, conduit par le Saint Esprit, atteste et enseigne ». Epiphane dans l’hérésie des Anoméens, énumère la Sagesse de Salomon parmi les livres sacrés et divins, et celui de Jésus fils de Sirach, l’ecclésiastique. Nous déduisons de ce texte que quand le même Épiphane dit, dans son livre des mesures et des poids, que ces livres ne sont pas reçus, il exprime ce que les Juifs pensent d’eux. Saint Ambroise, dans son libre 4 sur la foi, chap 4, appelle les paroles de l’Ecclésiastique « des oracles divins ». Saint Augustin, dans sa lettre à Orose contre les Priscillianistes, dit : « Elle s’écrie l’Écriture divine : ne cherche pas ce qui est au-dessus de toi ». Ce qui est une sentence de notre Ecclésiastique. Clément et Cyprien, aux lieux cités, Sixte 11 dans son épitre à Gratus, Damase dans sa lettre aux évêques d’Italie, saint Basile au livre 4 de son contre Eunome, saint Ambroise, chapitre 7 de la première aux Corinthiens, saint Jérôme au chapitre 10 de l’Ecclésiastique, saint Grégoire, au livre 10 de ses morales, chap 14, ne font pas que citer ce livre, mais ils l’attribuent à Salomon. Or, nul n’a jamais mis en doute que les livres de Salomon étaient canoniques et divins. Mais Épiphane, dans son hérésie des Anoméens, et certains autres commentateurs veulent que l’auteur de ce livre soit Jésus Sirach. Je réponds qu’il a facilement pu arriver que Jésus Sirach ait rassemblé diligemment des sentences de Salomon en un volume, de façon à ce que l’un et autre puissent en être dits l’auteur.

CHAPITRE 15 Les Livres des Maccabées

En plus de tous les autres témoignages qui leur sont rendus, les livres des Maccabées sont cités, en particulier, et louangés par saint Cyprien dans son exhortation aux martyrs, chap 11, par saint Grégoire de Naziance, dans son sermon sur les Maccabées, par saint Ambroise, au livre de Jacob, chap 10, 11, 12, et par beaucoup d’autres qui expliquent disertement que ces livres font partie de la divine écriture. Saint Cyprien, livre 1, épitre à Corneille, et Isidore au livre 6 de ses étymologies, chap 1. Saint Augustin (auquel Calvin reconnait une grande autorité), au livre 18 de la cité de Dieu, chap 36, dit : « Les livres des Maccabées que l’Église, non les Juifs, considère être canoniques ». Et au livre 2 contre les épitres de Gaudence, chap 23, il défend avec force l’autorité de ces livres, leur donnant le nom d’écriture sainte. Mais voyons les arguments des adversaires.

Calvin objecte d’abord dans le livre 3 de ses institutions, chap 5, 8, que l’auteur de ces livres loue le zèle déplacé, et le geste superstitieux de Judas qui ordonna d’offrir un sacrifice pour les morts (Macc 2, chap 12). Car, en plus du fait que c’est quelque chose de superstitieux de prier pour les morts, ces morts, pour lesquels Judas priait, avaient quitté la vie chargés d’un péché mortel, pour le pardon duquel même les catholiques enseignent qu’il ne faut pas prier. Qu’ils soient bien morts ainsi, c’est le texte lui-même qui nous l’apprend : « Ils trouvèrent sous la tunique des morts des offrandes aux idoles interdites aux Juifs par la loi ». Je réponds que prier pour les morts dont on n’est pas certain qu’ils soient au ciel ou en enfer, est quelque chose de pieux et de religieux. Il suffit ici d’opposer à Calvin saint Augustin qui se sert de ce passage pour prouver qu’il est pieux de prier pour les morts, dans son épitre 61 à Dulcitium, livre1, dans les mœurs de l’Église chap 23, et dans son livre des soins à apporter aux morts, chap 1. La différence qu’il y a entre saint Augustin et Calvin c’est que le premier estime qu’il est bon de prier pour les morts parce que l’Église considère les livres de Maccabées comme canoniques, et que l’autre considère que les livres des Maccabées ne sont pas canoniques parce qu’il croit que c’est une mauvaise chose de prier pour les morts.

A l’autre chose qu’on lui objecte, je réponds que Judas a estimé pieusement que, à l’article de la mort, ces soldats avaient ressenti de la douleur de leurs péchés devant Dieu, et avaient donc obtenu du Seigneur le pardon. C’est ce que signifient ces mots : « Parce qu’il pensait qu’à ceux qui s’étaient endormis avec piété, une grande grâce leur serait réservée ». Calvin objecte encore dans son antidote du concile : « Ce livre ne peut pas être canonique, car au livre 2, dernier chapitre, on demande le pardon de ceux qui ont erré. » Il reproche ensuite ce que l’on dit au chap 2 : « Et pour des gens comme nous qui avons entrepris d’abréger ce livre, ce n’est pas un travail facile que nous nous imposons. mais une rude corvée, lourde de veilles et de sueurs ». Ces paroles signifient, pour lui, que ce livre a été composé d’une façon purement humaine. Car, toujours selon lui, les auteurs sacrés n’ont pas écrit avec leur intelligence et leur travail, mais par une révélation du Saint-Esprit, comme il appert de Jérémie selon saint Jérôme 36, lequel dictait avec une si grande facilité à son secrétaire Baruch ce que Dieu lui révélait qu’on aurait pensé qu’il lisait un livre.

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