Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 40)
Le quatrième argument on le déduit de ce que l’Écriture fait parler Dieu au pluriel, ou de lui comme d’une autre personne. Genèse 1 : « Dieu a dit : « faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance ». Genèse 3 : « Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous ». Ou Genèse 11 : « Venez, descendons et confondons leurs langues ». Genèse 19 : « Le Seigneur a fait pleuvoir par le Seigneur » Osée 1 : « Le Seigneur a dit : je les sauverai dans leur Seigneur Dieu ». Zacharie 3 : « Le Seigneur a dit à Satan : que le Seigneur fasse pénétrer en toi sa condamnation. » Et bien que les rabbins s’en sortent en disant que ce ne sont que des façons de s’exprimer, et qu’il soit difficile de les convaincre, ces textes ont quand même chez les catholiques un grand prestige, d’autant plus que les pères s’en sont servis souvent dans leurs discussions avec les hérétiques. Il ne faut pas oublier non plus le concile de Smyrne (cité par saint Hilaire dans son livre sur les synodes) qui a anathématisé ceux qui veulent expliquer autrement ces passages.
Nous avons, en plus, d’autres passages dans le Nouveau Testament qui s’imposent d’eux-mêmes. Jean 10 : « Moi et le Père nous sommes une seule chose (unum, neutre) » Et jean 14 : « Nous viendrons en lui, et nous établirons en lui notre demeure ». Car une personne qui a plusieurs noms et plusieurs fonctions, ne peut pas dire, en parlant de ces noms et de ces fonctions, nous ferons ou nous viendrons. Car faire et venir sont des mots qui se rapportent à des personnes et non à des noms ou à des fonctions. Et qui ne rirait pas s’il avait entendu Cicéron dire : « Moi et Tullius nous viendrons ».
Le cinquième argument vient de ce que l’Écriture, en parlant de Dieu, emploie souvent le chiffre ternaire. Exode 3 : « Je suis celui qui suis. Celui qui est m’a envoyé à vous ». Au même endroit : « Le Dieu de vos pères m’est apparu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. » Nombres 6 : « Vous bénirez ainsi les fils d’Israël. Que le Seigneur te bénisse et qu’il te garde. Qu’il te montre sa face, et qu’il ait pitié de toi. Que le Seigneur tourne son visage vers toi, et te donne la paix. » Deutéronome 6 : « Le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu ». Psaume 66 : « Que Dieu nous bénisse, notre Dieu, que Dieu nous bénisse, et que le craignent tous les confins de la terre ! » Psaume 135 : « Confessez le Seigneur, parce qu’il est bon. Ayez confiance dans le Dieu des dieux. Confiez-vous au Seigneur des seigneurs ». Isaïe 6 : « Saint, saint, saint le Seigneur »
Il faut noter ici avec Théodoret (livre 2 aux Grecs), que, dans l’ancien testament, Dieu n’a pas voulu proposer explicitement le mystère de la sainte trinité, parce que les Juifs en étaient incapables, et parce qu’ils venaient tout juste de sortir d’un pays (l’Égypte) où l’on adorait plusieurs dieux, et parce qu’ils étaient sur le point d’entrer dans la terre de Chanaan où étaient, là aussi, adorés plusieurs dieux. Pour qu’ils ne pensent pas qu’on leur donnait trois dieux à adorer. Il a donc recouvert d’une ombre ce mystère, et cela de plusieurs façons, pour que quand le nouveau testament l’enseignerait, il n’apparaisse pas tout à fait étranger à l’ancien.
Le sixième argument se tire des noms binaires et ternaires présents dans l’Écriture. Jean 8 : « Il est écrit dans votre loi que le témoignage de deux hommes est vrai. Me voici, moi qui rends témoignage de moi, et celui qui m’a envoyé rend aussi témoignage de moi», faisant clairement ici, de son père et de lui, deux témoins. Et en Jean 13, il ajoute au sujet du Saint-Esprit : « Il témoignera de moi ». Il y en a trois aussi. Et 1 Jean 5 : « Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ».
On peut ajouter à la fin, des arguments de convenance qui ne démontrent pas la foi, mais qui montrent que ce que nous croyons n’est pas contre la raison. Je n’ai pas l’intention de m’étendre longtemps sur ce genre d’arguments pour ne pas donner l’impression que notre foi se fonde sur eux. Je me contenterai de quelques réflexions. Voici donc la première. C’est le propre du bien suprême infini de se communiquer suprêmement et infiniment. Or, dans la production des créatures, Dieu ne s’est pas communiqué totalement et infiniment. Deuxième raison. La béatitude parfaite comprend tous les biens. Un de ces biens, et des plus importants, est la compagnie de personnes égales. Troisième. Engendrer un semblable à soi est une perfection qui ne doit pas faire défaut à un Dieu qui est en tout point parfait. Quatrième. Il est préférable à Dieu d’avoir produit quelque chose de toute éternité qu’avoir été oisif. Cinquième. On trouve une nature dans une hypostase, comme dans tous les anges, plusieurs en plusieurs, comme en plusieurs anges, plusieurs en une, comme dans les hommes qui ont deux natures, l’âme et la chair, la nature spirituelle et la nature corporelle, qui cohabitent dans une seule hypostase. Il est donc crédible qu’une nature habite en plusieurs personnes, dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Sixième, On tire une preuve des vestiges imprimés par Dieu dans les créatures. Saint Augustin en parle dans son livre sur la trinité livres 9 à 15.
Toutes les choses sont affectées du nombre trois de façon telle qu’elles semblent crier que leur auteur est la Trinité, qui a tout fait avec poids, nombre et mesure. D’abord, il n’y a que trois passions qui soient communes à toutes choses, l’un, le vrai et le bon (les transcendantaux). Ensuite, la totalité des choses se divise en trois parties : tout ce qui existe est soit spirituel, soit corporel, ou un mélange des deux. Les choses spirituelles se divisent en trois hiérarchies; chacune de ces hiérarchies en trois ordres. Les esprits angéliques, ce n’est pas tant un vestige, qu’une image de la trinité qu’ils représentent, puisqu’ils sont dotés de trois facultés : la mémoire, l’intelligence et la volonté. Et d’elles, dans l’esprit, nait une pensée, de laquelle procède un amour. Même dans les êtres incorporels innombrables se trouvent des vestiges de la trinité. Mais ce serait trop long d’entrer dans les détails, et sans aucune nécessité. Venons-en donc aux arguments des adversaires.
CHAPITRE 7 Réfutation du premier argument contre la distinction des personnes dans la même essence.
Le premier argument vient de Valentin Gentilis. Celui qui n’engendre pas, qui n’est pas engendré et qui ne procède pas n’est pas le vrai Dieu. Or, un Dieu unique dans son essence n’engendre pas, n’est pas engendré et ne procède pas. Donc un Dieu qui est un dans son essence n’est pas le vrai Dieu. Mais, pour vous, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont de vrais dieux. Ils ne sont donc pas un seul Dieu dans l’essence. On prouve ainsi la proposition du premier syllogisme. Il n’y a pas de Dieu en dehors du Père, du Fils et du Saint-Esprit. On le Père engendre, le Fils est engendré et le Saint-Esprit procède. Donc celui qui n’engendre pas, qui n’est pas engendré et qui ne procède pas n’est pas le vrai Dieu. On démontre de la façon suivante la valeur du premier syllogisme. Dieu dans sa divinité n’est rien d’autre que cette même essence qui est commune aux trois. Les commentateurs des sentences de Pierre Lombard enseignent qu’une essence ne peut ni engendrer, ni être engendrée, ni procéder.
À cet argument, Jean Wigandus (livre contre les nouveaux ariens) n’a pu répondre qu’en niant que les commentateurs des sentences de Pierre Lombard aient enseigné que l’essence n’engendre pas, et n’est pas engendrée. Et il présente ce qu’il pense être une démonstration, à savoir que le Fils de Dieu est engendré selon les Écritures, et que le Fils de Dieu est, selon les Écritures, une essence vivante, non imagée. Il conclut donc que, selon les Écritures, l’essence est engendrée, et engendre aussi. Il ajoute que s’il avait présenté cet argument, il aurait jeté par terre d’un seul trait tous les commentateurs des sentences. Que la femme, c’est-à-dire la raison, se taise dans l’Église !
Non seulement Wigandus n’a pas réfuté l’argument, mais il est tombé dans une grave erreur. Car, si l’essence engendre et est engendrée, il y a donc deux essences, et on ne pourra pas comprendre comment la seule et même chose procède de soi. Et pour qu’il ne dise pas que cela n’est pas conforme aux Écritures, qu’il se rappelle que c’est uniquement parce que l’un est produit par l’autre qu’on prouve que le Père et le Fils sont, d’après les Écritures, distincts l’un de l’autre, Le concile de Latran (2) était en droit de définir que l’essence n’engendre ni n’est engendrée. Et l’argument de Wigandi ne permet de rien conclure. Car, bien que le Fils inclue l’essence, la raison le distingue d’elle par la relation qu’elle voit ajoutée à l’essence, Et dans la mesure où il est distingué d’elle, il lui convient d’être engendré, même si cela ne convient pas à l’essence. De la même façon, le Père inclut l’essence divine, mais la raison le distingue d’elle par la relation de paternité, qu’elle voit ajoutée à l’essence. Et c’est pourquoi on dit que c’est le Père qui engendre, et non l’essence. On aurait le même sophisme si on disait : l’homme est une espèce, Pierre est un homme, donc Pierre est une espèce. Ou bien : Pierre est un individu, et Pierre est un homme, l’homme est donc in individu.
À l’argument principal on peut apporter une distinction. Car, quand on dit que celui qui n’engendre pas ni n’est engendré ni ne procède n’est pas le vrai Dieu, si, par le mot Dieu, on entend la personne divine, la proposition est vraie. Car celui qui n’engendre, ni est engendré ni ne procède n’est pas une personne divine. De même, si par un seul Dieu dans l’essence on entend l’essence elle-même, la proposition est vraie. Mais on ne fait que conclure que l’essence n’est pas la personne divine formellement; et on ne prouve pas que l’essence ne soit pas le vrai Dieu.
Mais si, dans notre exemple, on présente un seul Dieu au sens de personnes, comme le laissent entendre les mots eux-mêmes, alors la supposition est fausse. Car il est vrai de dire qu’un Dieu à l’unique essence engendre, est engendré et procède, car ce Dieu unique est le Père qui engendre, le Fils qui est engendré, et l’Esprit-Saint qui procède. Si on donne au mot Dieu le sens de déité, ce qui peut arriver quand en Dieu on ne distingue pas la personne de la nature, la proposition est fausse, et la preuve ne démontre rien. Car, sans les personnes, l’essence n’est pas Dieu; elle n’engendre pas, elle n’est pas engendrée et elle ne procède pas, parce qu’elle se distingue des personnes par la raison, auxquelles il revient d’engendrer, d’être engendré et de procéder.
CHAPITRE 8 : Réfutation du deuxième argument
Le deuxième argument vient des transylvaniens (livre 1, chapitre 5). Si trois personnes sont une seule chose dans l’essence, il y aura en Dieu une quaternité, non une trinité. Car l’essence, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont quatre noms différents, et non des synonymes. Ils signifient donc quatre choses. De même, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois. Mais l’essence n’appartient à aucun d’eux, car l’essence n’est pas le Père puisqu’elle n’engendre pas, elle n’est pas le Fils non plus, puisqu’elle n’est pas engendrée, et elle n’est pas le Saint-Esprit, puisqu’elle ne procède pas. C’est donc un tout formé de quatre choses.
De plus, l’essence est la source des personnes. C’est d’elle qu’émanent les relations, et donc les personnes, qui sont constituées par les relations. Or, la source et les ruisseaux se distinguent réellement les uns des autres. L’essence se distingue donc réellement des autres personnes. Elle forme donc avec elles le chiffre quatre. De plus, les papistes disent que trois personnes résident en un seul Dieu, et qu’un seul Dieu s’est manifesté en trois personnes. Qui est donc ce Dieu ? Ce n’est surement ni le Père, ni le Fils, ni le Saint-Esprit, car aucun d’eux ne s’est manifesté en trois personnes, et en aucun d’eux ne réside les trois personnes. Il y a donc un quatrième dieu.
Je réponds que nous ne posons aucune quaternité en Dieu. Loin de là, car je préférerais anathématiser tous ceux qui adorent vraiment une quaternité en Dieu. Et les arguments proposés ne démontrent rien du tout. Répondons donc à la première raison invoquée. Ces mots ne sont pas synonymes, mais ne signifient pas pour autant quatre choses différentes, mais une seule, si c’est de la réalité absolue qu’on parle; ou trois seulement si on parle des réalités relatives. C’est ce que semble indiquer saint Thomas (livre un de la doctrine du Christ, chapitre 5) quand il dit : « Les réalités dont nous jouirons, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et la sainte Trinité sont une seule et même chose ». Saint Anselme le dit encore plus clairement (de l’incarnation du verbe, chapitre 3). Il enseigne que les trois personnes sont trois réalités et une seule réalité : trois réalités relatives et une absolue. Il n’est pas rare de voir plusieurs noms non synonymes signifier une même chose, mais de différente manière.
Tu diras : si ces noms signifient une chose absolue et trois relatives, ils signifient donc quatre choses. Je réponds que la conclusion qu’il en tire est nulle, car la chose absolue ne se distingue pas réellement des trois relatives, mais par la relation. Il y a donc en Dieu une unité d’essence et une trinité de personnes, mais pas de quaternité. À la deuxième, je dis que l’essence est les trois, et que les trois sont l’essence. Que l’essence n’engendre pas, tandis que le Père engendre, cela ne démontre pas une distinction réelle, mais de raison seulement. Car, même l’homme et l’humanité sont une même chose, et pourtant, l’homme engendre et l’humanité n’engendre pas. À la troisième, je nie que l’essence est la source des personnes, ou des relations, car les personnes sont produites par les relations, mais les relations n’ont pas été produites. Elles sont produites par elles-mêmes du fait de la production des suppôts. Voir saint Thomas (1.p.q. 40 art 4, et dans les sentences dist 27, quest art. 3). Saint Augustin (livre 4, chap trinité, chap 20) parle apparemment en sens contraire quand il dit que le Père est le principe de toute la divinité. Mais il ne veut pas dire, évidemment, que la divinité est produite, mais que le Père est le premier principe des personnes divines. Car quand le Père produit le Fils par la génération, et le Saint-Esprit par l’insufflation, il n’est, lui, engendré ni insufflé par personne.
À la troisième, je réponds que cet argument milite contre Benoit Aretium, le Zwinglien. Car c’est lui qui, (dans l’histoire du supplice de Valentin Gentilis, chapitres 5 et 11), eut recours aux services d’une virgule, qu’il inséra entre Dieu et le Père, parce qu’il ne savait pas répondre à l’argument de Gentilis, qui prouvait que seul le Père est le Dieu unique, parce qu’on dit dans le symbole : « Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant ». Or, les catéchismes catholiques n’ont pas cette virgule, et n’en n’ont pas besoin. En expliquant le symbole des apôtres, les pères ont toujours dit un seul Dieu Père, comme saint Irénée le rapporte (livre 1, chap 2), saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 16), Ruffin dans son explication du symbole, et d’autres. Même en distinguant le Père de Dieu par l’ajout d’une virgule, on n’introduirait pas de quaternité, car ici le mot Dieu est distinct de Père : il ne signifie pas seulement le nom de Père, mais aussi le Fils et Saint-Esprit. Appeler Dieu le Père ne répugne pas à la divinité du Fils, comme nous l’avons déjà expliqué plus haut, surtout quand dans le même symbole on dit du Fils qu’il est notre unique Seigneur. Les catéchistes, pour la plupart, lisent et dans Jésus-Christ son Fils unique. Mais Ruffin, lui, dans son commentaire du symbole, explique que le mot unique peut se rapporter aussi bien au mot Fils qu’au mot Seigneur. Car le Christ est vraiment le Fils unique de Dieu, et notre unique Seigneur.
À la cinquième, je réponds Quand nous disons que Dieu s’est manifesté en trois personnes, nous voulons dire que Dieu est trois personnes, et que cela nous a été divinement révélé. Quand ils demandent : Qui est ce dieu ? Le Père ou le Fils ? Je réponds : c’est la divinité, ou c’est la trinité, ou c’est le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Que l’on donne une de ces trois réponses, on répond correctement. Pour une raison semblable, ceux qui disent, même parmi les catholiques, que trois personnes résident en un seul Dieu, et qui ne veulent rien dire d’autre que les trois personnes sont d’une seule déité, d’une seule essence, d’une seule nature, il ne faut pas engager avec eux de controverse, même pas au sujet des mots, comme nous le fait remarquer saint Augustin (livre premier des rétractations, chapitre 15),
CHAPITRE 9 : Réfutation du troisième argument
Le troisième argument. Le Père est inengendré, et le Fils est engendré, Ils ne sont donc pas un seul Dieu, car autrement un Dieu serait inengendré et un autre Dieu serait engendré, ce qui est contradictoire. De même. L’engendrable et l’inengendrable diffèrent plus que par le genre; c’est plutôt comme le corruptible et l’incorruptible qu’ils diffèrent. Le Père et le Fils diffèrent donc plus que par le genre. De même. L’engendré et l’inengendré sont des accidents ou des substances. Dans le premier cas, il y a des accidents en Dieu, et dans le second, le Père et le Fils diffèrent substantiellement.
Je réponds à la première raison : si les deux propositions sont affirmatives, elles sont vraies toutes les deux, et il n’y a aucune contradiction. Car Dieu est engendré, et Dieu est inengendré ne sont pas deux propositions contradictoires, parce que dans la première, Dieu signifie le Fils, et dans l’autre le Père. Mais si on disait : Dieu engendre et Dieu n’engendre pas, nous aurions alors deux propositions contradictoires dont l’une est vraie et l’autre fausse. La raison en est que le mot Dieu tout court désigne les trois personnes indistinctement. Mais, quand on dit que Dieu engendre ou que Dieu est engendré, le mot ainsi employé restreint la notion de Dieu en ne lui faisant signifier qu’une seule personne. Et c’est ainsi qu’il est vrai que Dieu engendre, en limitant le nom de Dieu au seul Père. Mais quand la proposition est négative, le sujet n’est pas restreint par le prédicat, car, alors, on n’affirme rien, mais on nie. C’est pourquoi, quand nous disons que Dieu ne génère pas ou qu’il n’est pas engendré, le sens de la phrase est qu’aucune personne divine n’engendre et qu’aucune personne divine n’est engendrée. Ce qui est faux.
Je réponds à la deuxième. Celui qui est engendrable par le mouvement diffère par le genre de l’inengendrable. Car cet engendrable est corruptible par sa nature, Mais l’engendrable sans mouvement et sans changement ne diffère pas nécessairement de l’inengendrable. Mais on peut répondre plus simplement : l’engendrable et l’inengendrable ne différent par le genre que quand la nature qui est engendrée est produite par la génération, et non quand n’elle n’est que communiquée de l’un à l’autre. Or, le Fils est dit engendré, non pas parce que sa nature est engendrée ou produite, mais parce que c’est par la génération que le Fils a reçu la nature. Car, le Fils ne se distingue pas du Père par la nature, mais seulement par la manière d’avoir cette nature. Exemple, Adam n’a été produit par aucun homme; Ève, du seul Adam; Caîn d’Adam et d’Ève; mais ils étaient les trois de la même nature spécifique. Cet exemple est présenté par saint Justin (de ka confession de la foi droite), par saint Grégoire de Naziance (livre 5, de la théologie), par saint Jean Damascène (livre 1, chap 9) et par saint Augustin (livres 1 et2 contre Maximin).
À la troisième, je dis que engendré et inengendré ne sont ni des substances ni des accidents, car inengendré est la négation d’une procession quelconque, et engendré indique une relation. Sont, de même, des relations la paternité, et l’insufflation active et passive. Les relations divines sont des relations substantielles et elles sont réellement la substance elle-même de Dieu. Mais, cependant, comme elles se distinguent de l’essence par la raison, on ne les appelle pas substance, parce que la relation, en tant que telle, n’est pas une substance. On ne les appelle pas non plus des accidents, car en Dieu il n’y a pas d’accident. C’est ce qu’a répondu saint Augustin (livre 5 de la trinité, chapitres 3, 4, 5), quand il a répliqué aux Ariens : « Quand on dit : moi et le Père nous sommes un, le Père et le Fils sont-ils nommés selon la substance ou selon un accident ? Si c’est selon la substance, le Père et le Fils sont d’une seule et même substance. Si c’est selon des accidents, il y a donc en Dieu des accidents ». Et il a conclu par ces mots : « Ces choses ne sont pas dites selon la substance, mais selon quelque chose de relatif, et ce relatif n’est pas un accident ». Voir aussi saint Thomas (1p.q. 28, art. 2) où il enseigne qu’en Dieu il y a deux prédicats selon la raison du genre propre, substance et relation.
Mais tu diras : Si engendrer et être engendré n’appartiennent pas à l’essence et à la substance de Dieu, pourquoi ne seraient-ils pas des accidents ? Je réponds avec le même saint Augustin. Il ne peut pas y avoir en Dieu d’accidents, car tout accident dit composition et mutation. Il faut donc concéder et que c’est le propre de Dieu, et que c’est naturel à Dieu d’être Père, Fils et Saint-Esprit, et qu’une personne est inengendrée, une autre engendrée, et une autre procédant. Mais, cependant, il est naturel et essentiel à Dieu que ces personnes ne fassent pas partie proprement et formellement de son essence. Exemple, Dans les choses créées, il est naturel et obligatoire à l’animal d’être raisonnable ou irraisonnable. Et pourtant, ni l’un ni l’autre ne font partie de son essence. Mais le contraire est vrai : l’animal fait partie de l’essence de l’un et de l’autre, de l’homme et de la brute. C’est donc ainsi que l’essence divine est essentiellement incluse dans les relations, car il n’y a rien en Dieu qui ne soit pas essentiellement Dieu. Autrement, il serait essentiellement une créature. Mais, au contraire, la relation n’est pas incluse essentiellement dans l’essence, ni n’existe sous la forme d’accident, comme on l’enseigne. Et pour rendre notre propos plus clair : la paternité, la filiation et l’insufflation sont des relations. Or, la relation, selon sa raison formelle, se démarque de la substance et de l’accident, car en Dieu la relation est une substance, et dans les créatures un accident. Voir saint Thomas (1 p. q. 28, art 1, et de la puissance, question 8, art 5) et Franc Ferrarieu (en 4 contre les Gentils, chap 14, pas loin de la fin ».
CHAPITRE 10 : Réfutation du quatrième argument
Le quatrième argument. Engendrer est, pour un vivant, la perfection suprême. Cette perfection, le Père l’a, le Fils ne l’a pas. Le Fils n’est donc pas égal au Père; le Père et le Fils ne sont pas de la même nature, et il n’y a donc pas en Dieu des personnes ayant la même essence. Et on confirme ainsi. Le produit implique une dépendance intrinsèque d’un autre, et il est postérieur à celui qui l’a produit, si non dans le temps, du moins par nature. Or le vrai Dieu est un être qui ne dépend de personne, et qui n’est postérieur à personne. Le Fils n’est donc pas le vrai Dieu, puisqu’il a été produit et dépend du Père.
Je réponds qu’engendrer exprime une perfection, et que cette perfection ne fait pas défaut au Verbe. Car, il y a dans le Fils toute la perfection d’une génération active, même s’il n’y a pas en lui de génération active, puisqu’il n’en est pas besoin. Car il a, de l’essence, toute la perfection qu’a la génération, puisque le Fils a l’essence divine totale, Comprendra plus facilement celui qui observera que comme le principe de la génération active est l’essence divine, et, qu’en conséquence, la génération active est d’une infinie perfection, de la même façon le terme de la génération passive est l’essence divine, et est aussi cette essence qui est d’une perfection infinie, et qui est la même perfection infinie.
Tu diras : Si le terme de la génération divine est l’essence, l’essence est donc engendrée au moins par accident. Je réponds qu’on ne peut tirer cette conclusion. En effet, dans les créatures, la nature qui est le terme est engendrée par accident, car la nature qui est communiquée au fils n’est pas numériquement la même que celle qui est dans le père, mais une nouvelle nature, qui ne peut exister qu’à moins d’être produite. Mais l’essence divine est numériquement une dans le Père, et est communiquée au Fils, Elle n’est donc pas produite par la génération. Pour confirmer, je réponds. Dans les créatures, le fils dépend du père parce qu’il reçoit une nature numériquement autre que celle que possède le Père. Dans les choses divines, ce genre de dépendance n’existe pas, parce que c’est la même nature, qui est d’elle-même tout à fait indépendante, qui est communiquée au Fils par le Père, et cela, naturellement et nécessairement. Donc, tout ce qu’il y a, c’est une relation mutuelle du Père au Fils, et sans aucune dépendance dans l’être.
Pour une raison semblable, il faut nier que tout produit est nécessairement postérieur. Car la production ne requiert de soi que l’ordre entre le producteur et le produit. Non la priorité, à moins que ce soit par accident dans les créatures, là où une nouvelle créature est produite. Mais entre les personnes divines, il ne peut y avoir ni priorité ni postérité, puisque ces personnes n’ont que l’essence et la relation, et que l’essence est identiquement la même en tous. Les relations, elles, demandent, d’exister simultanément avec la nature.
CHAPITRE 11 : Réfutation du cinquième argument
Le cinquième argument. Quand le Fils a été engendré, ou il était ou il n’était pas. S’il était, pourquoi a-t-il été engendré ? S’il n’était pas, il fut un temps où le Fils n’existait pas. Il n’est donc pas le vrai Dieu; et les personnes ne sont pas de la même essence. De même. Ou le Fils est toujours engendré, ou il a été toujours engendré, ou il est engendré à un certain moment. S’il est toujours engendré, il n’atteindra jamais le terme et la perfection ultime. S’il est engendré depuis toujours, comment a-t-il pu, sans voie, se rendre au terme ? S’il a été engendré à un certain moment, il ne s’est pas toujours comporté de la même façon, mais a changé, choses absurdes en Dieu. Il ne faut donc pas affirmer qu’il y a plusieurs personnes en Dieu, De même. Ou le Fils a préexisté dans le Père en acte, en puissance ou d’aucune autre manière. Si c’est en acte, il a donc existé avant d’avoir été engendré, Si c’est en puissance, il y a donc en Dieu une puissance passive. Si c’est d’une autre manière, il a donc été fait de rien.
Je réponds avec saint Basile à la première raison (livre 2 contre Eunome) qu’il faut nier que le Fils ait existé avant d’avoir été engendré, et concéder qu’il a existé quand il a été engendré. Il ne s’ensuit pas, pour autant, que le Fils ait été engendré pour rien. Car qu’il existe avant d’avoir été engendré, cela se ferait pour rien, bien plus, cela ne pourrait pas se faire. Mais qu’il existe pendant qu’il est produit, cela ne se fait pas pour rien. Il est certain que dans les choses créées, il y a des moments du temps où elles sont quand elles deviennent, et où elles deviennent quand elles sont. Mais il ne suit pas de cela que le Fils n’a pas toujours existé, si on nie qu’il a existé avant d’être engendré, car c’est depuis toujours qu’il a été engendré, et il a ainsi toujours existé.
À la seconde, c’est Calvin qui a répondu (livre 1, institutions, chap 13, à la fin. Il dit que, pour le Fils, être engendré et ne pas être encore engendré, c’est la même chose. Il dit que c’est une sottise d’imaginer un acte continu d’engendrement. Mais, en parlant ainsi, Calvin contredit saint Augustin (épitre 174 à Pascent, chapitre 4) qui enseigne que « le Père engendre toujours; le Fils nait toujours ». Et la raison qu’il apporte est excellente. Il explique que si le Père engendrait et cessait ensuite, il aurait donc commencé à engendrer quand il n’engendrait pas. Et le Fils ne serait donc pas éternel. Saint Augustin répète la même chose (livre 13 questions : question 37) ainsi que saint Grégoire le grand (livre 29 moral, chap 1) : « Il est préférable de dire que le Fils de Dieu nait toujours, plutôt que dire qu’il est né depuis toujours. Car, même si dure toujours l’acte de génération et de naissance, il est quand même toujours parfait et consommé. »