Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 42)
CHAPITRE 17 : Onzième argument
Le onzième argument. Les actes de l’intelligence et de la volonté, sont immanents, et donc stériles, comme l’enseigne le philosophe (livre 9, métaphy tex. 16). Ils ne produisent donc rien. Or, si le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas produits par l’intelligence et la volonté, ils ne seront produits en aucune façon. Car il n’est pas facile d’expliquer comment ils pourraient autrement être produits, et pourquoi deux seules personnes sont produites, et pourquoi l’une est dite verbe, et l’autre amour. Je réponds que toutes les actions immanentes, et donc les actes de l’intelligence et de la volonté, que nous pouvons appeler intellection et dilection, ne produisent rien qui demeure après l’acte. Mais quelque chose qui est apparenté à l’acte est produit, qui peut porter le nom de cette action. On peut entendre le mot acte de deux façons. Une première façon : de l’acte lui-même et en lui-même, selon sa définition propre. L’autre façon : de l’acte uni avec une certaine qualité, qui se comporte comme son terme. Exemple. Nous appelons la caléfaction une action, bien que, par sa définition, elle ne corresponde pas à une action, mais inclue une certaine chaleur acquise.
De la même manière, l’intellection et la dilection ne sont pas des actes à l’état pur, mais elles incluent quelque chose d’acquis par le moyen de la qualité, qui est comme son terme. Car si l’intellection était une action à l’état pur, comment celui qui pense deviendrait-il semblable à ce qu’il pense ? La similitude n’a-t-elle pas pour fondement la forme ou la qualité ? C’est pour cela que le philosophe ne dit pas que rien n’est produit par les actions immanentes, mais que rien n’est produit qui demeure après l’action ; comme par les actions transitives est produit quelques de distinct de l’action, et qui demeure après l’action.
Donc, le Verbe est produit par l’intellection, et l’Amour par la dilection, lesquels sont en nous des accidents, mais en Dieu la substance. Car, en Dieu, mais non en nous, la connaissance et l’essence sont une seule et même chose. Voilà pourquoi les saints Pères affirment souvent que Dieu le Père a engendré son Verbe de toute éternité, parce qu’il est sage depuis toute éternité. Ils n’auraient pas dit cela s’ils n’avaient pas cru que le Verbe de Dieu est produit par un acte de l’intelligence. Voir saint Athanase (sermons 1, 2, 3 contre les Ariens), saint Basile (livre 4 contre Eunome), saint Grégoire de Naziance (livre 3 de la théologie), saint Cyrille d’Alexandrie (thes c. 5, et livre 12, chap 7). Saint Ambroise (livre 4, de la foi, chapitre 4), saint Augustin (livre 6 de la trinité, chap 1, et livre 7, chap 1).
Il n’est pas rare que les Pères enseignent explicitement que Dieu le Verbe est produit par l’intelligence, comme saint Basile (dans son homélie sur saint Jean, au début), Saint Cyrille (livre 1 sur Jean, chap 5), Théodoret (aux Grecs chap 2), et saint Jean Damascène (livre 1, chap 6). Enfin, saint Augustin, dans tout le livre 9 de la trinité, appelle le Fils Sagesse, et le Saint-Esprit Amour. Et le concile de Tolède donne au Saint-Esprit le nom de Charité.
CHAPITRE 18 : Douzième argument
Le douzième argument. Ce mystère détruit trois principes connus naturellement. Le premier principe. On est ou on n’est pas. Car la paternité est la même chose que l’essence, et l’essence la même chose que la filiation. La paternité est donc, dans la réalité, la même chose que la filiation. Elle ne peut pourtant pas l’être si elle se distingue réellement de la filiation. Le deuxième principe. Ceux qui sont semblables à un tiers sont semblables entre eux. Or, la paternité et la filiation sont réellement semblables à l’essence, sans pourtant être réellement semblables entre elles. Le troisième principe. Quand nous disons que cette essence est le Père, que cette essence est le Fils, on peut que conclure que le Père est le Fils. Mais cette conclusion est fausse, si la foi est vraie.
Au premier principe je répons en niant la première conséquence, car l’essence se comporte à la manière d’un terme commun, car, bien qu’elle soit singulière, elle est vraiment en plusieurs suppôts. Voir saint Thomas (p.p. quest 39, art 4, 1). Exemple, Ce syllogisme ne vaut pas : l’homme est réellement semblable à l’animal, l’animal est réellement semblable à un cheval, l’homme est donc réellement semblable à un cheval, Ne vaut pas mieux le syllogisme suivant : la paternité est réellement semblable à l’essence, et l’essence est réellement la même chose que la filiation. La paternité est donc la même chose que la filiation.
Au deuxième principe, je dis que cette maxime n’est pas vraie universellement. Elle ne vaut que quand des choses sont adéquatement semblables à un tiers, comme en mathématiques. Si deux lignes sont égales à une tierce, elles seront universellement égales entre elles, parce qu’il y a ici une adéquation totale. Si tu dis que, étant réellement semblables à un animal, l’homme et le cheval sont réellement semblables entre eux, cette conclusion ne vaut rien car l’homme et le cheval ne sont pas adéquatement semblables. De la même façon, l’essence et la paternité ne sont pas semblables adéquatement, parce que l’essence s’étend à plusieurs. Ce n’est même pas vrai que cette maxime est le fondement de tout discours humain, si on n’y ajoute pas quelles limites. Autrement, c’est pour rien qu’existeraient un si grand nombre de syllogismes qui cherchent à expliquer comment on doit réunir deux extrêmes avec un centre, pour pouvoir conclure qu’ils sont unis entre eux. Ajoutons que même si cette maxime était universellement vraie dans les choses finies, elle n’est pas tenue à être vraie dans le Dieu infini. Car, si l’âme raisonnable, parce qu’elle est spirituelle, est naturellement dans plusieurs parties du corps réellement distinctes, ne vaut pas le syllogisme suivant : les mains et les pieds sont au même endroit que l’âme, ils sont dont semblables entre eux par le lieu. À plus forte raison Dieu, Esprit infini, peut être partout dans plusieurs suppôts.
Le troisième principe. Je rejette la valeur de ce syllogisme. Car l’essence se comporte à la manière d’un terme commun, comme on le dit habituellement. C’est pourquoi, comme ne vaut pas : un certain homme est Pierre, un certain homme est Paul, donc Pierre est Paul, de la même façon ne vaut pas : cette essence est le Père, cette essence est le Fils, donc le Père est le Fils, Jusqu’à présent nous avons disserté de la trinité en général. Nous parlerons maintenant de la distinction qui existe entre le Père et le Fils.
[12 juin 2017, 19h51 fin]
24 juin 2017 à 00:55 début
CHAPITRE 19 : Le Fils de Dieu est-il un auto-Dieu ?
Il y a une nouvelle hérésie qui n’existe peut-être qu’en paroles. Genebrardus (dans le livre 1 sur la trinité) réfute en bonne et due forme l’hérésie de ceux qu’il appelle les autothéistes, c’est-à-dire l’hérésie de ceux qui disent que le Christ est Dieu par lui-même, non par le Père. Et cette hérésie, il l’attribue à Calvin et à Théodore de Bèze. Et, d’après la préface de leurs livres, il soupçonne que François Stancarum a été le premier auteur de cette hérésie. Guillaume Lindanus (dans son deuxième dialogue), Dubitantius et Pierre Canisius (dans la préface du livre sur saint Jean-Baptiste) ont attribué cette erreur à Calvin. Il s’ensuit clairement de cette erreur ou que le Fils ne se distingue pas personnellement du Père, (ce qui est l’erreur de Sabellius) ou qu’il se distingue par la nature, qu’il n’est pas le Fils de Dieu, mais un autre principe quelconque. Cette erreur s’apparente à celle des manichéistes. Je dirai donc ce que je pense de toute cette affaire.
D’abord, dans les écrits de Stancarum, je n’ai rien trouvé de tel. Je reconnais, cependant, ne pas avoir lu toutes ses œuvres, mais seulement celles qui traite de la trinité et du médiateur. Au sujet de Calvin, j’estime qu’il s’est, sans aucun doute, trompé dans sa manière de parler, et qu’il a ainsi prêté flanc aux critiques que les nôtres lui ont adressées. Car, voici ce qu’il dit (dans le livre 1, inst, chap 13, verset 19) : « Les écrivains ecclésiastiques enseignent tantôt que le Père est le principe du Fils, et tantôt que le Fils a de lui-même la divinité et l’essence ». Et plus bas : « Donc, quand nous parlons exclusivement du Fils, sans tenir compte du Père, il est bon et juste d’affirmer que le Fils a de lui-même son existence. » Et, au verset 23, parlant du Fils : « Comment le Créateur qui donne l’être à tous ne sera-t-il pas par lui-même, mais recevra d’ailleurs son essence ? » Et le même Calvin, (dans son épitre à Polon, et dans son livre contre Gentilis), affirme que le Fils est auto Dieu, c’est-à-dire Dieu-par-lui-même, et improprement, et, dans le Symbole, qu’il est Dieu de Dieu et Lumière de Lumière.
Mais quoi qu’il en soit, quand je réfléchis à tout cela, et que j’examine de près les propositions de Calvin, je n’ose pas facilement prononcer qu’il a été dans l’erreur. Il semble que ce qu’il enseigne c’est ceci. Le Fils existe par lui-même par rapport à l’essence, non pas rapport à la personne; la personne est engendrée par le Père, l’essence n’est ni engendrée ni produite par le Père, mais existe par elle-même. De sorte que si tu enlevais au Fils la relation au Père, il ne resterait que l’essence qui existe par elle-même. Pourquoi je pense que telle est la pensée de Calvin, je l’exposerai en quelques mots. Ce n’est pas tant pour le défendre ou l’excuser, --puisqu’il s’est rendu indigne de toute défense par ses si nombreuses hérésies--, que pour montrer qu’il n’est pas nécessaire de s’attarder sur une question, quand la question ne porte pas sur la chose.
D’abord, Calvin déclare (livre 4 des institutions, chap 13, verset 13) que la nature divine est numériquement une en trois personnes distinctes. Il dit là également que le Fils a été engendré par le Père. On ne peut certainement pas comprendre comment le Fils est du Père, et a la même nature que le Père, et ne l’ait pas du Père. Car, on ne peut pas dire non plus que le Fils est une pure relation, mais quelque chose de subsistant dans la nature divine. De plus, au même endroit, il dit clairement que l’essence est communiquée au Fils par le Père : « S’il y a une distinction dans l’essence, qu’il réponde : ne l’a-t-il pas communiquée au Fils ? Il n’a pas pu faire cela par une partie de lui-même, car il n’est pas permis de penser qu’on ait fabriqué un demi-dieu. Ajoutons que l’essence divine aurait été lacérée. Reste donc qu’elle était complète, et qu’elle est, en totalité, commune au Père et au Fils ». Après voir dit cela, il répète que le Fils est la Sagesse engendrée, et le Père la fontaine de la déité.
De plus, ceux qui prétendent que le Fils a son essence par lui-même se trompent à un point tel qu’ils sont forcés ou de faire du Fils un inengendré, et la même personne que le Père, ou de multiplier les essences, ou de distinguer réellement une essence par la personne, et d’introduire ainsi une quaternité. Or, Calvin (livre 1 des institutions, chap 13, verset 19), affirme que le Fils est engendré par le Père, et il place une seule essence dans les trois personnes. Il enseigne aussi, au verset trois, que l’essence du Père a été communiquée au Fils. Enfin, au verset 25, il n’établit pas, entre l’essence et les personnes, une relation réelle, mais de raison.
Je vais apporter, ensuite, comme preuve, la raison pour laquelle il a parlé ainsi. La voici cette raison. Valentin Gentilis répétait partout que seul le Père était un auto Dieu. Et, par ce nom, il enseignait que seul le Père a l’essence divine et incréée; que le Fils et le Saint-Esprit avaient une autre essence produite par le Père; et qu’ils n’étaient donc pas, quant à l’essence, auto dieux. Voulant s’opposer à Gentilis, Calvin affirma le contraire, à savoir que le Fils aussi est auto Dieu, au sens que Valentin rejetait.
Je le prouve, en troisième lieu, par la doctrine de ses disciples. Car Théodore de Bèze (dans les axiomes sur la trinité, axiome 14) dit que « le Fils est du Père par une communication de toute l’essence, de toute éternité ». Et pourtant, lui aussi, comme son maître Calvin, fait du Fils un auto Dieu. Nous pouvons dire la même chose de Josias Simlerus, adepte de Calvin. Dans son épitre à Polon, il défend l’auto essence du Fils, et explique ainsi sa position et celle de Calvin : « Nous ne nions pas que le Fils ait son essence du Dieu Père, mais nous nions que l’essence ait été engendrée ». Cette sentence de Josias, je ne vous pas pourquoi on ne l’appellerait pas catholique.
Il ne reste qu’à répudier la façon de parler de Calvin, qui lui fait dire que le Fils a de lui-même son essence. Car cette façon de s’exprimer milite contre la parole de Dieu (Jean 5) : « Le Père a donné au Fils d’avoir la vie en lui-même. » Or, si le Père a donné la vie, il a surement aussi donné l’essence, car, en Dieu être et vivre sont une seule et même chose. De même (Matth 11) : « Tout m’a été communiqué par mon Père ». Pourquoi pas aussi l’essence ? Et Jean 7 : « Moi, je le connais, parce que je suis de Lui. » Et, au chapitre 8 : « Ce que j’ai entendu du Père, c’est cela que je dis au monde ». Or, on ne peut comprendre comment le Père communique au Fils la science sans lui donner aussi l’essence, comme nous l’avons montré plus haut avec des citations de saint Augustin.
Cette façon de s’exprimer milite aussi contre les conciles. Car, tous les conciles qui ont eu lieu après celui de Nicée, ont reçu le symbole de Nicée avec les mots Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, comme ceux de Sardaigne, de Constantinople 1, d’Éphèse 1, et tous les autres. Il est surement intolérable l’orgueil de Calvin qui lui fait blâmer la de parler que tous les conciles ont approuvée. Sur ce point, Calvin ne se distingue pas des ariens. Car dans le concile d’Aquila, saint Ambroise n’a pas pu amener deux hérétiques à dire que le Fils est vrai Dieu de vrai Dieu. Car ils répondaient toujours que le Fils est un vrai engendré, un vrai Fils de Dieu, et d’autres expressions semblables. Ils n’auraient jamais accepté de dire vrai Dieu de vrai Dieu, même si on les avait interrogés cent fois. Et dans le concile de Lausanne, on n’a jamais pu amener Calvin à dire que le Fils est Dieu de Dieu. C’est ce que, dans sa lettre au cardinal Lothaire, rapporte Pierre Charles, qui fut présent à ce concile.
Elle milite ensuite contre la doctrine des Pères. Car, saint Grégoire le thaumaturge dit, dans son symbole que le Fils est Dieu de Dieu. Et, avant lui, saint Justin (au début de son livre sur la confession de la foi droite) : « Le Père a l’essence, sans avoir été capable de naître, le Fils en étant capable de naître. » Épiphane (hérésie 69), appelle le Fils, Dieu de Dieu. Saint Hilaire (au début de son livre 4 sur la trinité) : « Le Fils n’a rien qui ne soit né, c’est-à-dire que tout ce qu’il a, il le tient de la naissance ». Saint Augustin (traité 31 sur Jean) : « Tout ce qu’est le Fils, il l’a de ce qu’il est Fils. C’est pour cela que nous disons du Seigneur Jésus, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière ».
Cette façon de parler milite aussi contre la raison, et contre l’enseignement lui-même de Calvin. Car, s’il déclare lui-même que le Père a communiqué son essence au Fils, peut-il raisonnablement dire que le Fils a de lui-même son essence ? De même, s’il dit que le Fils est produit par le Père, comment peut-il nier que, dans le Fils, l’essence et la vie soient du Père ? Car on ne dit pas que le Fils est seulement une propriété, mais une hypostase complète et entière. Ajoutons à cela que ses raisons ne valent rien. Il dit d’abord que ce qui le pousse à parler ainsi c’est l’autorité des Pères, qui enseignent, à certains moments, que le Fils est par lui-même. Il cite saint Augustin (début du psaume 68, et traité 39 sur saint Jean) : « Le Fils est dit vers le Père, Dieu vers lui-même. Comme c’est d’être vers le Fils qui le rend Père, c’est d’être vers soi qui le fait Dieu »
Mais ces arguments ne permettent de rien conclure. Car nous disons que, par rapport aux créatures, le Père et le Fils sont un seul principe. Cette vérité cohabite parfaitement bien avec cette autre qui veut que le Père soit principe sans principe, et le Fils principe de principe, comme l’explique saint Augustin (dans le traité 39 sur Job) : « Toi, qui est-tu ? Le principe qui vous parle aussi ». Le Fils est le principe, mais de principe, comme il est Dieu de Dieu, Lumière de Lumière. Et ce n’est pas exprimer la même chose de dire que le Fils est un Dieu vers lui-même, et un Dieu par lui-même. Car la première affirmation signifie que le nom de Dieu n’est pas relatif, mais qu’il convient quand même au Fils, » Et c’est ce que dit saint Augustin, et il a raison de le dire, car même si le Fils est relatif, il est un relatif subsistant, divin, et qui inclut donc l’essence, laquelle est absolue. Or, que le Fils soit Dieu par lui-même, cela signifierait que le Fils de Dieu n’est pas Fils de Dieu, mais qu’il est inengendré, ce que saint Augustin n’a jamais dit, et ce que Calvin lui attribue faussement.
La deuxième raison de Calvin est la suivante. Si le Fils n’avait pas l’essence de lui-même, il serait un Dieu précaire, voire même un Dieu nominal, et en réalité semblable aux créatures qui reçoivent d’ailleurs leur être. Je réponds que cet argument vaut pour Gentilis, lui qui disait que le Fils n’avait pas une essence de lui-même, parce qu’il pensait qu’il avait une essence créée par le Père. Mais, pour nous, ces conclusions ne mènent à rien. Car, même si nous disons que le Fils a son essence du Père, nous disons qu’il l’a par une communication nécessaire et naturelle. Ce qui ne fait pas du Fils un Dieu précaire mais naturel. Nous disons aussi qu’il a reçu du Père la même essence qu’a le Père, et qu’il n’est donc pas un Dieu nominal, mais vrai et réel.
La troisième raison est la suivante. Puisque le Fils s’appelle aussi Jéhova comme le Père, et puisque ce nom signifie l’être, ou la fontaine de l’être, il existe donc de lui-même quant à l’essence. Je réponds que cet argument vaut contre Gentilis, car si le Fils est la source de l’essence, il n’a pas une essence dérivée d’une autre essence, mais a cette essence unique de laquelle dépendent toutes les essences. Mais comme il est dit Dieu de Dieu, et principe de principe, on peut de dire de lui qu’il est fontaine de l’être de la fontaine de l’être, comme le dit saint Augustin du Fils (livre 7 de la trinité, chap 2, et au livre 15, chap 14) : « Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, Sagesse de Sagesse, Essence d’Essence ». Et cependant, le Père et le Fils sont un seul Dieu, une seule Lumière, une seule Sagesse, une seule Essence. Il faut noter ici que, quand il dit essence d’essence, sagesse de sagesse, il emploie des mots abstraits comme s’ils étaient des mots concrets.
Ajoutons à ce que nous avons déjà dit qu’on peut dire autant du Fils que du Père qu’il est un auto Dieu, mais en donnant à ce mot un autre sens que lui ont prêté Valentin et Calvin. Car si auto Dieu signifiait celui qui est Dieu par lui-même, on ne pourrait l’utiliser ni pour le Père ni pour le Fils, car le Fils n’est pas Dieu par lui-même, et le Père n’est pas non plus Dieu par lui-même, mais par personne. Car être par soi c’est être produit par soi. Or, le Père est inengendré et non produit. Il ne faut pas non plus approuver la façon de s’exprimer de Lactance qui (dans le livre 1, chap 7) dit que Dieu « s’est procréé lui-même ». Auto Dieu peut aussi vouloir dire celui qui est Dieu-même, c’est-à-dire le Dieu très vrai. Comme nous disons : cela est la vérité-même. C’est dans ce sens que l’emploie Épiphane (hérésie 69) : vraiment parfait, vraiment Dieu.
CHAPITRE 20 : La procession du Saint-Esprit
Reste encore à traiter la dernière partie de cette dispute sur la distinction des personnes. Nous expliquerons dans cette partie la distinction et la procession de l’Esprit-Saint du Fils. Cette explication est rendue nécessaire à cause des Arméniens, des Grecs, des Ruthéniens, et des Moscovites, et des autres qui persévèrent dans cette erreur. À cause aussi des nouveaux ariens. Car, Valentin Gentilis (prothèse 36, 37), veut que seul le Père donne l’essence au Fils et au saint Esprit. Et parce que les Grecs non seulement ne croient pas que le Saint-Esprit procède du Fils, mais déplorent le fait que les latins aient ajouté, sans leur consentement, les mots « et du Fils », dans le symbole de foi, nous ferons trois développements. Nous traiterons d’abord de l’origine de cette hérésie et de ce schisme; ensuite, du temps où cette addition a été faite; du pouvoir et du droit que les latins avaient d’ajouter ce mot. Pour toute cette question, voir le Maître des sentences avec ses commentateurs (livre 1, d 11), saint Anselme dans le livre de la procession du Saint-Esprit, saint Thomas dans son opuscule de l’erreur des Grecs; et de la puissance, quest 10, articles 4 et 5, Richard Armachanum (livre 6, question des arméniens), Gennadium Scolarium (dans l’opuscule pour les latins, chapitre 1, et Hugo Etherianum (de la procession du Saint-Esprit) et saint Bessarion (dans son discours sur les dogmes et le concile de Florence),
CHAPITRE 21 : L’origine de cette hérésie
Il semble que le premier auteur de cette hérésie ait été Théodoret, (lequel s’est par après, grâce au pape Saint Léon, réconcilié avec l’Église au concile de Chalcédoine, et a réintégré le siège d’où il avait été expulsé.) et d’autres qui sympathisaient avec Nestorius en 430. Voici ce que, dans les prolégomènes du synode, un certain Justinien évêque de Sicile affirme dans une lettre à Pierre. Il dit que Macedonius enseignait que le Saint-Esprit n’était insufflé que par le Père. Mais cela n’a aucune chance d’être vrai. Car, au témoignage de saint Augustin (les hérésies, chap 52). Macédonius pensait exactement comme les Ariens. Or, les ariens enseignaient que le Saint-Esprit était une créature, comme l’atteste saint Basile (livre 2 contre Eunome) en disant que les ariens avaient coutume d’apporter pour preuve que le Fils est inférieur au Père, l’affirmation gratuite que le Père avait créé un petit dieu, le Fils, et que le Fils n’avait pu créer ni un grand ni un petit dieu, mais seulement le Saint-Esprit, qui n’est Dieu en aucune façon. Ajoutons que le deuxième concile a été convoqué contre Macédonius, et qu’il comporte les mots : procédant du Père. Mais peut-être avons-nous une copie incorrecte de cette épitre, et à la place de spirat (insuffler), devons-nous lire separat (séparer). Car Madedonius séparait l’Esprit-Saint du Père, parce qu’il voulait n’en faire la créature que du Seul Fils.
Ont été conservées les réfutations des anathèmes de saint Cyrille faites par Théodoret, tant dans les tomes des conciles que dans les œuvres de saint Cyrille d’Alexandrie. Dans ces réfutations, Théodoret dit en toutes lettres que « l’Esprit-Saint n’est ni du Fils, ni par le Fils, mais du Seul Père ». Le symbole des nestoriens a été aussi conservé dans les tomes des conciles et dans les œuvres de saint Cyrille d’Alexandrie. Ce symbole professe que « l’Esprit-Saint n’a pas sa subsistance par le Fils, mais ne reçoit son existence que du Père ».
Parce que les ariens disaient cela en passant, et que c’était du Fils surtout qu’on se souciait alors, cette erreur ne semble par avoir poussé de profondes racines. Car on ne voit personne qui parle de ce sujet avant l’an du Seigneur 767. Adon de Vienne écrit dans sa chronique, qu’en cette année, a été célébré un grand concile, et qu’il y eu, en présence du roi Pépin, père de Charlemagne, une dispute entre les Grecs et les Romains au sujet de la trinité et des images. De ce concile, se souviennent aussi dans leurs chroniques respectives Rheginus, Sigibertus et un abbé de Urspergensis. Il ne semble pas qu’on ait pu traiter d’un autre sujet que de la procession du Saint-Esprit. Car, au sujet de la trinité, entre les Grecs et les Romains, il n’y a et il n’y a jamais eu d’autre controverse que celle de la procession du Saint-Esprit.
Environ cent ans après, au temps où Nicolas premier siégeait sur le trône, en l’an 860, les Grecs commencèrent à discuter plus ouvertement de ce sujet avec les Latins. Car c’est à cette époque que vécut Théophylactus. Dans le chapitre sur saint Jean, il s’en prend aux latins qui croient que l’Esprit-Saint procède du Fils, Et Jean le diacre, qui vécut au même moment, dit (au livre 4 de la vie de saint Grégoire, chapitre 75) que les Grecs ont traduit dans leur langue les dialogues de saint Grégoire, mais qu’ils ont raturé les mots « qui procède aussi du Fils ». Deux cents ans après, en 1054, au temps de Léon 1X, commença le schisme parfait, dont n’étaient apparues auparavant que des semences. Cette année-là c’était l’empereur Constantin X, dit Monomachus, qui régnait. Le patriarche de Constantinople, du nom de Michel, voulant devenir réellement le patriarche universel, dont ses prédécesseurs avaient usurpé le nom, se mit à promulguer que le pontife romain et tous les latins étaient excommuniés, parce qu’ils avaient ajouté quelque chose de contraire au symbole du concile d’Éphèse. Il décréta que le pontife romain était éjecté du premier siège, et que la primauté dans l’Église lui appartenait de droit, lui qui était le premier après le romain. Les Grecs ne se sont pas contentés de cela, mais ordonnèrent que soient fermées toutes les églises des latins qui étaient de leur juridiction. L’empereur établit même un prix pour ceux qui écriraient quelque chose contre les latins.
Que cela se soit passé ainsi on peut l’apprendre des lettres de Léon 1X à l’empereur Constantin et au patriarche Michael. Également de saint Anselme qui écrivit, dans le même siècle, son livre sur la procession du Saint-Esprit contre les Grecs. Et de Sigebert (dans la chronique de l’année 1054), et de saint Antonin (dans l’histoire, 3ièmepartie, tome 22, chap 13, verset 11). Voilà en quoi consiste l’origine de cette hérésie.
À quel moment a été ajouté au symbole « et du Fils », on ne le sait pas exactement. Antonin, au lieu cité, dit que, au temps de Nicolas 1, les Grecs ont protesté parce que le mot « et du Fils » avait été ajouté dans le symbole. Mais, dans les historiens anciens, on ne trouve rien de cela. Et de plus, au concile de Florence (session 7), l’évêque André Colos, qui parlait pour les latins, affirme que les Grecs n’ont pas reproché cela à Nicolas, alors qu’ils cherchaient toutes sortes d’occasions de le vexer. Il est donc certain que cette addition est beaucoup plus ancienne. Le même André dit que, au temps du sixième synode, c’est-à-dire après l’année 600, cette addition a été faite par le pontife romain dans un concile qui réunissait un grand nombre de pères latins, à cause de certaines dissensions qui avaient éclaté en Gaule et en Espagne.
Et bien que nous ne puissions ni donner d’année, ni nommer de pontife, il semble bien que cela ait été fait à cette époque. Car, au concile de Tolède 8, on a récité le symbole avec cette addition. Or ce concile a été célébré environ en 653, et avant cette époque, on ne trouve pas de symbole de Constantinople avec cette addition. Car, au concile de Tolède 3, célébré en l’an 589, on a lu le symbole sans ajout. Un signe de ce que nous avançons est la question débattue entre les Grecs et les Latins au concile de Gentiliacenses. Comme l’Église venait tout juste d’utiliser le symbole avec cette addition, il est raisonnable de penser que les Grecs aient voulu savoir pourquoi. Un autre signe est que, au septième synode général (article 7), le symbole a été récité avec l’addition. Il faut savoir que cette addition a été reçue en Espagne et en Gaule, avant qu’elle ait été reçue à Rome par le souverain pontife. Est conservé dans la bibliothèque vaticane, après les épitres des pontifies colligées par Cresconius, le récit de la rencontre qui a eu lieu entre le pape Léon 111 et les légats de Charlemagne. Dans cette rencontre, les légats de l’empereur ont rapporté au pape que dans les Gaules le symbole se chante avec le « et du Fils ». Ils lui ont demandé d’approuver cette coutume, et d’ordonner que le symbole soit chanté ainsi à Rome. Ce récit concorde totalement avec la chronique d’Adonis, et les annales des Francs écrits par Annonius, croit-on, C’est dans ces annales qu’on nous parle d’un concile célébré à Aquisgranus sur la procession du Saint-Esprit, et d’envoi de légats au pape Léon.
Quelques-uns disent que ce mot (et du fils) a été ajouté dans un concile romain présidé par le pape Damase, au même moment où a été célébré le premier concile de Constantinople; et que ces deux conciles n’en faisaient qu’un. Mais je ne vois comment on peut démontrer cela. Il est vrai que, parmi les œuvres de saint Jérôme on trouve un symbole attribué au pape Damase, dans lequel on trouve « et du Fils ». Mais nous ne nous demandons seulement pas quel est celui qui a écrit, dans son symbole, que l’Esprit-Saint procède du Fils, mais quel est celui qui a fait cet ajout au concile de Constantinople ? Que ce ne soit pas le pape Damase, nous le prouvons par les arguments suivants. Car, s’il en était ainsi, pourquoi ne trouve-t-on aucune mention de cette chose ou dans le premier tome des conciles, ou dans le livre 9, chap 16, dist tripartite ? Comment Théodore, un éminent savant, et qui dans son histoire a inséré les épitres du concile de Constantinople au pape Damase, et de Damase au concile, aurait-il pu ignorer cette addition ? Qu’il l’ait ignorée, on peut le déduire par l’audace avec laquelle il écrit que l’Esprit-Saint ne procède pas du Fils. Autre argument. Pourquoi le pape Léon 111 a-t-il écrit sur une table d’argent, sans aucune addition, le symbole de Constantinople, comme le rapporte Pierre Lombard (dans le livre 1 des sentences, dit. 11) ? Aurait-il ignoré les actes de son prédécesseur, ou voulait-il plutôt définir quelque chose de contraire ? Pourquoi les légats de Charlemagne lui demandent-ils de recevoir le symbole avec « et du Fils » ? Pourquoi le concile de Tolède 111 a-t-il récité le symbole sans addition, si le « et du Fils » avait trouvé sa place dans le synode depuis si longtemps ? Pourquoi les Grecs n’ont-ils pas fait d’objection avant l’année 600 ? Et comment les Grecs auraient-ils osé dire que les latins ont, par l’ajout du mot Fils, péché contre les canons du troisième concile, si cette addition se trouvait déjà présente dans le deuxième concile ? Demeure donc ferme ce que nous avons dit plus haut, à savoir que c’est après l’année du Seigneur 660 que cette addition a été faite.