Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 43)
CHAPITRE 22 : On montre par l’Écriture que l’Esprit-Saint procède du Fils.
C’est d’abord par l’Écriture, qu’il faut démontrer que le Saint-Esprit procède du Fils. Le Seigneur a dit ( en Jean 16) : « Tout ce que le Père a est à moi ». De cette phrase on peut tirer l’argument suivant, selon saint Augustin. Tout ce que le Père a, le Fils l’a aussi, à la seule exception de la relation de paternité. Or, le Père a d’être le principe du Saint-Esprit; le Fils l’a donc lui aussi, « Le Fils (dit saint Augustin, livre 5 de la trinité, chap 14) est tout ce qu’est le Père, sans être toutefois père, parce que l’un est Fils, et l’autre Père ». À la suite de ces paroles du Seigneur, saint Augustin enseigne que le Fils est en tout semblable au Père, à la seule exception de la relation de paternité. Il s’ensuit manifestement que le Fils est, lui aussi, un insufflateur de l’Esprit. Car, cela n’est pas être père, même si ce Père a d’être insufflateur.
De plus, si le Père et le Fils n’avaient pas tout en commun, sauf la relation opposée, ils se distingueraient l’un de l’autre par quelque chose de plus que par la seule relation, et ce serait forcément par la substance. Car, en tant qu’insufflateur, le Père n’est pas en relation au Fils. Si c’est en tant qu’insufflateur que le Père se distingue du Fils, il se distingue donc de lui par l’insufflation, non en tant que relation, mais en tant qu’une certaine forme subsistante dans le Père. Le Père et le Fils diffèrent donc par la substance, ce qui est l’hérésie d’Arius.
On le prouve aussi par les paroles du même chapitre : « Il me glorifiera parce qu’il recevra de moi, et vous annoncera ». Qu’est-ce que l’Esprit-saint recevra du Fils, je le demande, si ce n’est la science ? Car le Seigneur a dit un peu avant : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra ». Et c’est de la science qu’entendent ce passage saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Augustin, ainsi que Théophylactus et Eutymius. Comment l’Esprit-Saint peut-il recevoir du Fils la science, à moins que ce ne soit en recevant l’essence ? Car toute autre explication ne sert qu’à faire du Saint-Esprit une créature.
Theophylactus et Eutymius lancent deux hypothèses. Ils disent d’abord que le Saint-Esprit a reçu du Fils la science, parce qu’il n’enseigne rien de contraire à ce qu’a enseigné le Fils. Ils ajoutent ensuite que le « de moi » signifie « de mon trésor », qui est le Père. Comme si le Fils disait : l’Esprit-Saint recevra d’où j’ai moi-même reçu. Il est certain que la première explication n’explique rien, car le Christ ne dit pas seulement : « Il recevra de moi », mais il précise : « Il ne parlera pas de lui-même ». Il est clairement dit là que la science du Saint-Esprit n’est pas de lui, mais du Père et du Fils. La deuxième explication ne vaut pas mieux, car le trésor de science en Dieu n’est pas la personne du Père, précisément en tant que personne, mais l’essence divine, qui est commune au Père et au Fils, Car le trésor et la science signifient une perfection absolue qui, sans le moindre doute, est l’essence elle-même. Voilà pourquoi saint Paul dit du Fils (Coloss 2) : « Du Christ Jésus, dans lequel sont cachés tous les trésors de sagesse et de science ». Recevant de ce trésor, le Saint-Esprit reçoit donc nécessairement d’une chose qui est commune au Père et au Fils. Il ne le reçoit donc pas plus de l’un que de l’autre. Voilà pourquoi Didyme l’aveugle (livre 2) et saint Cyrille d’Alexandrie déduisent de ce texte que l’Esprit-Saint est du Fils.
Mais, tu demandes : pourquoi dit-il « de moi », et non plutôt « de mon essence, de ma sagesse » ? Et pourquoi met-il le verbe recevoir au futur plutôt qu’au passé ? (Recevra au lieu de a reçu) ? Je réponds qu’il a dit « de moi » parce que, en procédant du Fils, l’Esprit-Saint ne reçoit pas tout ce qui est dans le Fils. Car, il ne reçoit pas la filiation, mais l’essence de laquelle le Fils est aussi constitué par la filiation, selon notre façon de comprendre les choses, Et c’est ce qu’a indiqué le Seigneur en disant : « Tout ce qu’a le Père je l’ai. C’est pour cela que j’ai dit qu’il recevra de moi », c’est-à-dire ce que nous avons en commun moi et le Père, non ce que nous avons chacun en propre. Il a employé le verbe recevoir au futur, parce que cette réception est éternelle, contient virtuellement en elle tous les temps, et peut se rapporter à tous les temps. C’est ce que dit saint Augustin en expliquant ce passage : « Il sera, il fut, il est. Il sera car il ne fera jamais défaut; il a été parce qu’il n’a jamais manqué; il est parce qu’il est toujours ». Comme tous les temps sont contenus dans l’éternité, et que sont vraies toutes les propositions qui portent sur les choses éternelles, l’Écriture choisit différents temps pour exprimer ce qui se produit dans le temps, selon que le demande le sujet. En cet endroit, elle décrit l’Esprit-Saint comme un légat envoyé par le Père et le Fils aux apôtres. Or, c’est quand ils sont envoyés que les légats ont coutume de recevoir leur mandat. Voilà pourquoi il dit : tout ce qu’il entendra, et il recevra de moi.
On le prouve en troisième lieu par le même texte : « Si je ne m’en vais pas le Paraclet ne viendra pas à vous. Mais si je m’en vais, je vous l’enverrai ». Et, au chapitre 15 : « Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai de la part du Père. » Toute mission se fait sous forme de commandement, comme quand des serviteurs sont envoyés par leurs maîtres, ou par un conseil, comme on dit que sont envoyés ceux qui sont instruits par des plus sages qu’eux, comme sont envoyés des malades à un médecin pour recevoir des médicaments ou un traitement. Ou par une production naturelle, comme on dit que les arbres envoient des racines, émettent des fleurs etc. Or, il est certain que le Saint-Esprit ne peut pas être envoyé comme l’est un serviteur par un maître, ou un malade à un médecin. Les Grecs aussi bien que nous reconnaissent que l’Esprit-Saint est Dieu. Il faudra donc entendre sa mission selon la procession. Et c’est ce qu’on peut confirmer par un texte de saint Augustin (livre 4, trinité, chap 19, 20, et suivants) : « Être envoyé pour le Fils, c’est naître; être envoyé pour le Saint-Esprit c’est procéder ».
Les Grecs répondent que la mission du Saint-Esprit par le Fils ou du Fils ne signifie pas la procession qui se rapporte à la subsistance interne, mais à la mission externe aux créatures par la communication de dons. Et c’est parce que le Fils donne aux hommes la grâce, la foi, l’espérance et la charité, qu’on dit qu’il donne ou envoie l’Esprit-Saint, car on appelle Esprit Saint les donc qu’il donne. Et pourtant, il est absolument certain que l’Esprit-Saint lui-même est donné, et non seulement des dons créés; qu’avec ces dons, il est lui-même donné véritablement et envoyé. Soutenir le contraire serait une erreur manifeste. Car il est dit dans Rom 5 : « La charité de Dieu est diffusée dans nos cœurs par l’Esprit-Saint, qui nous est donné ». Dans ce passage, une distinction nette est mise entre l’Esprit-Saint et ses dons. Les deux sont donnés. De même dans 1 Corinth 6 : « Vos membres sont le temple de l’Esprit-Saint qui est en vous, que vous avez de par Dieu » Et plus bas : « Portez Dieu dans votre corps ». Il n’est que trop certain que les dons du Saint-Esprit ne sont pas Dieu; et qu’à nul autre qu’à Dieu n’est du un temple. Et 1 Jean, 4 : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui ». Ce n’est donc pas seulement la charité qui demeure, laquelle n’est pas Dieu, mais c’est le vrai Dieu lui-même qui demeure. Enfin les paroles de Jésus en Jean 16 (« Si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous, mais si je m’en vais, je vous l’enverrai » et 14 : « Il vous donnera un autre Paraclet »), si les mots ont encore un sens, ne peuvent en aucune façon ne signifier que des dons. Les dons ne viennent pas, ne sont pas envoyés non plus, et ne peuvent pas être mis en comparaison avec le Christ, comme un Paraclet avec un autre.
Que vienne à notre secours l’autorité des Pères, de saint Ambroise (livre 1 de l’Esprit-Saint, chap 4 et 5), de saint Augustin (livre 15 de la trinité, chap 26), de saint Jean Chrysostome (chap 5 aux Romains), de saint Cyrille d’Alexandrie (chap 16 sur Jean). Tous ces Pères enseignent que le Saint-Esprit a été envoyé par le Fils. Que vienne aussi à notre secours le raisonnement. Car si on disait que le Saint-Esprit est envoyé par le Fils parce que le Fils est l’auteur des dons, on pourrait dire aussi que le Père est envoyé par le Fils, et même que le Père et le Fils sont envoyés par le Saint-Esprit, parce que chaque personne divine est un auteur de tous les dons. De plus, si l’envoi du Saint-Esprit par le Fils signifie l’octroi de dons, quand nous lisons que le Fils a été envoyé dans le monde par le Père, ceux qui ne croient pas à cette mission pourraient répondre que ce n’est pas le Fils qui est véritablement envoyé, mais quelque don créé. Et l’on évacuerait ainsi à peu de frais le mystère de l’incarnation.
Ils diront peut-être que le Saint-Esprit vient vraiment vers nous, mais qu’on le dit envoyé par le Fils parce que, par ses mérites, il fut la cause de sa venue vers nous. Mais on pourrait, en raisonnant ainsi, soutenir que le Père a été envoyé par le Fils, car c’est aussi par ses mérites qu’il a été la cause de la venue du Père vers nous, selon Jean 14 : « Si quelqu’un m’aime, il observera ce que j’ai dit, et mon Père l’aimera, et nous viendrons en lui. » Pour une raison semblable, s’ils disent que le Saint-Esprit a été envoyé par le Fils parce que le Fils a consenti à ce qu’il vienne, j’en conclurai que le Père est envoyé par le Fils et le Saint-Esprit.
Ne représente pas pour nous une objection le fait qu’Isaïe (48 et 61) enseigne que le Fils a été envoyé par l’Esprit, sans procéder de lui. Car le Fils est envoyé par l’Esprit en tant qu’homme, forme selon laquelle le Fils est du Saint-Esprit, comme d’une cause active. Comme on le voit dans Luc (4) : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, du fait qu’il m’a oint et m’a envoyé évangéliser les pauvres. » L’Esprit-Saint a donc envoyé le Fils sous cette forme selon laquelle il lui est supérieur, et l’a oint. Puisqu’il en est ainsi, il faut soit enlever de l’évangile ces paroles du Christ (je l’enverrai), ou soit concéder que l’Esprit-Saint procède du Fils par une production interne éternelle de son hypostase.
Pourquoi emploie-t-il le mot envoyer au futur, si la procession est éternelle ? L’explication est facile à donner. Car la mission comporte une double relation, une vers celui qui envoie, et une autre vers celui auquel il est envoyé. Quant à la première relation, la mission est éternelle, et vaut pour tous les temps, mais quand à la deuxième, elle est temporelle, Car l’Esprit-Saint est envoyé aux hommes quand il commence à exister en eux d’une nouvelle façon, c’est-à-dire par la connaissance et l’amour : quand il commence à être connu et aimé par ses dons infus. Parce que cette mission se rapportait au futur, même si elle a toujours été, est et toujours sera. C’est pour cela qu’il a dit : j’enverrai.
On donne une quatrième preuve avec ces paroles de Jean (29) : « Il souffla sur eux et dit : recevez l’Esprit-Saint ». Par ce geste, comme l’expliquent saint Augustin (livre 3 contre Maximin, chap 14), et saint Cyrille d’Alexandrie (livre 12, chap 50 sur Job), le Christ a voulu signifier que l’Esprit-Saint procède de lui. Theophylactus (chap 3 sur saint Jean) se moque de ce raisonnement. Mais avec raison ? C’est à lui d’y voir. Car il ne peut donner aucune raison pour laquelle Jésus a posé ce geste. Et de plus, des gens plus savants, plus saints et plus anciens que lui (saint Cyrille et saint Augustin) ont raisonné ainsi. Je ne doute pas que, s’il voulait rire de saint Augustin, ce seraient les Latins qui riraient de lui; et que s’il voulait rire de saint Cyrille, ce seraient les Grecs qui se moqueraient de lui.
Cinquième preuve. Romains 8 : « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il n’est pas un des siens. » Et Galates 4 : « Comme vous êtes fils de Dieu, Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans vos cœurs qui crie : abba père. » Pourquoi donc l’Esprit-Saint est-il appelé l’Esprit du Fils ? Certainement pas parce qu’il est son serviteur ou son esclave, ou parce qu’est son frère, mais parce qu’il est insufflé par lui, de la même façon qu’il est dit l’Esprit du Père. Rom 8 : « Si son Esprit qui a suscité Jésus. » Et Matt 10 : « L’Esprit de votre Père qui parle en vous ».
Ils diront peut-être qu’on appelle l’Esprit-Saint l’Esprit du Christ parce qu’il procède du Père en même temps que lui, ou parce qu’il lui est semblable, ou pour toute autre cause que celle de la procession du Fils. Mais, s’il en était ainsi, pourquoi ne pourrait-on pas dire, selon le même raisonnement, que le Christ est le fils ou le verbe du Saint-Esprit ? Ce que nous ne lisons jamais. On ne peut donner comme réponse que le Fils a une relation au Père, et le Verbe au « disant », car l’Esprit-Saint a, lui aussi, une relation à « l’insufflant ». Même s’il n’était pas insufflé par le Fils, le Saint-Esprit pourrait être appelé l’Esprit du Fils, parce qu’il lui est semblable dans l’essence, et procède du Père avec lui. De la même façon, même si le Fils n’était pas engendré par l’Esprit-Saint, il pourrait quand même être appelé Fils du Saint-Esprit, parce qu’il lui est semblable dans l’essence, et procède avec lui du Père. Saint Augustin prit suffisamment au sérieux cet argument (traité 99 sur Jean) pour n’utiliser que lui seul comme preuve que l’Esprit-saint procède du Père et du Fils..
CHAPITRE 23 : On le prouve aussi par les témoignages des conciles
Je n’en finis plus de m’étonner quand je pense que le Jérémie, qui s’appelle patriarche universel, a osé écrire, dans sa censure de la confession des Luthériens, que le concile de Nicée et tous les autres conciles subséquents ont décrété que le Saint-Esprit procède seulement du Père. Voici ses propres paroles : « Le synode de Nicée et les autres qui ont été du même sentiment, ont tous décrété que l’Esprit-Saint procède du seul Père ». Si cela n’est pas un mensonge flagrant, je ne vois pas ce que l’on peut appeler mensonge. Et pour qu’on n’aille pas soupçonner l’existence d’un canon clandestin, dans lequel cette sorte de décret aurait été inscrit, le même Jérémie ajoute : « La confession sacrée et non corrompue de la foi chrétienne, c’est-à-dire le sacré symbole, explique cela dans les mots les plus clairs : l’Esprit-Saint procède du seul Père. Cette sentence a été confirmée au concile de Nicée par les 318 pères, et à Constantinople, par les 150. Les cinq autres synodes universels, n’ajoutant rien, n’enlevant rien, furent unanimes à approuver par leur signature que le Saint-Esprit ne procède que du Père. »
Feuilletons donc le concile de Nicée, et voyons s’il est vrai qu’il enseigne en toutes lettres que le Saint-Esprit ne procède que du Père. Chez les Grecs, saint Cyrille (livre 1 de la trinité, et le livre de l’explication du symbole), et chez les Latins Ruffin, (livre 10 de son histoire, chapitre 6) ne lisent, au sujet du Saint-Esprit, dans ce symbole que cette phrase : « kai eis to agion pneuma » : « et dans le Saint-Esprit ». Saint Grégoire de Naziance atteste (lettre 2 à Celidonium) que le synode de Nicée n’a pas enseigné la doctrine parfaite du Saint-Esprit, parce que ce n’était pas sur lui que portait l’hérésie. C’est à Jérémie de nous expliquer dans quel concile de Nicée il a lu que le Saint-Esprit procède du seul Père.
Le concile de Constantinople a ajouté ensuite ces mots : « Qui procède du Père. » Mais, il n’a pas dit en termes clairs, comme le prétend Jérémie, qu’il ne procède que du Père. Ce mot « seul », ou « que » est un ajout fait par Jérémie, non par le concile. Pour quelle raison le concile n’a pas ajouté « et du Fils », mais s’est contenté de dire qu’il procède du Père ? La raison en est certainement qu’à cette époque, on ne doutait pas que l’Esprit-Saint procède aussi du Fils. Car, cela même les hérétiques le concédaient, comme nous le montre saint Basile (livre 2 contre Eunome). Le doute portait sur la procession du Père, car les hérétiques rendaient l’Esprit-Saint complètement étranger au Père, et en faisaient une créature du seul Fils. Pour apporter un remède à la maladie, le concile a donc appliqué le médicament là où le bât blessait.
Nous allons maintenant présenter les conciles qui affirment que l’Esprit-Saint procède du Fils, Pendant que se célébrait le premier concile d’Alexandrie, saint Cyrille écrivit une lettre à Nestorius, dans laquelle se trouvent ces mots : « L’Esprit-saint est appelé Esprit de Vérité, et la Vérité est le Christ. Il procède donc de Lui de la même façon qu’il procède du Père. » Cette lettre se trouve dans le concile d’Éphèse, tome 1, chapitre 14, Et elle a été approuvée par le concile d’Éphèse, par le quatrième synode (acte 5), par le cinquième synode (dernier acte), par le sixième synode (acte 17) et par le septième synode (acte 7). Nous avons donc ici cinq conciles généraux, célébrés chez les Grecs, qui reçoivent, en une phrase claire et limpide, que le Saint-Esprit procède du Fils, comme il procède du Père. Que veulent-ils de plus ? Qu’est-ce donc qu’ils demandent ? Quoi donc, puisque dans le septième concile œcuménique (acte 7) le symbole a été de nouveau lu avec le « et du Fils », un concile composé en grande partie de Grecs ?
Lors du concile de Florence (sessions 5 et 7), les Grecs ont prétendu que le « et du Fils » ne se trouvait pas dans leur codex. Mais les latins exhibèrent un exemplaire très ancien, qui ne comportait aucun signe de corruption. Et ils citèrent, en plus, un ancien historien qui témoignait de la chose. Et il est certain que les latins ne sont pas connus pour corrompre les manuscrits. On ne peut pas en dire autant des Grecs. Mais tu me feras l’objection suivante : si, dans ce concile, le symbole a été reçu avec le « et du Fils », comment expliquer que saint Jean Damascène (livre l, de la foi, chapitre 11), qui a vécu au temps de ce concile, niait si ouvertement que le Fils procède du Fils ? Je réponds qu’il est possible que saint Jean Damascène soit mort avant le 7ièmeconcile, car il vécut surtout au temps de Léon 111, (comme on le voit dans son deuxième discours sur le culte des images). Et c’est en 48, après la mort de Léon 111, que le concile a été célébré. Et, dans ses œuvres, il ne cite les conciles que jusqu’au sixième. Et même s’il avait vécu jusqu’aux temps du septième concile, on ne peut avoir de doute que ces livres sur la foi aient été composés avant le concile, comme on le voit dans l’acte 6, du concile 2 de Nicée.
En plus de ces conciles grecs, plusieurs ont été célébrés chez les latins, dont nous avons encore les actes. Au temps du pape Urbain 11, par exemple, un peu après le début du schisme, vers 1090, a été célébré à Barum un concile composé de Grecs et de Latins. Dans ce concile, saint Anselme, au moyen de raisons irréfutables, parvint à convaincre les Grecs. Saint Anselme lui-même parle de ce concile au chapitre 4 de la procession du Saint-Esprit; et le biographe de saint Anselme (livre 2), qui fut présent au concile, raconte la chose en plus de détail. Le deuxième concile est celui du Latran sous Innocent 111 qui eut lieu en 1215. Ce concile (chapitre 1) a défini que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Les Grecs étaient présents, et ils donnèrent leur assentiment par leur signature, comme le montre le chapitre 4 de ce concile.
Sous Grégoire 1X, en 1273 a eu lieu le troisième concile, celui de Lyon, qui s’est tenu en présence des Grecs. Ces derniers ont exprimé par écrit leur plein accord, et le symbole a été chanté, avec « et le Fils » trois fois en grec, et trois fois en latin. On trouve la définition donnée par ce concile dans le sixième décret, tit 1, chap 1. Le quatrième concile est celui de Florence, tenu en 1438. On y trouve la même définition à laquelle sont parvenus Grecs et Latins après de longues discussions. Ajoutons-y les conciles de Tolède 1 (chap 24), Tolède 111 (chapitre 1), Tolède 1V (chap 1), Tolède V111 (chap 1) et Tolède X1 (chap 1). Tous ces conciles ont été célébrés avant le schisme des Grecs, bien avant l’année 700. De tous ces faits se dégagent deux constations : la doctrine de l’Église universelle, l’entêtement et la légèreté des Grecs qui, tant de fois vaincus dans les débats publics, sont toujours retournés à leur vomissement.
Chapitre 24 : On le prouve à partir des pères latins
Présentons maintenant, les témoignages des Pères latins qui brillèrent par leur doctrine et leur piété avant le schisme et la contestation des Grecs. Ce serait une grande témérité de leur part de ne pas vouloir recevoir ces témoignages, car il n’y a aucune raison qui nous oblige de recevoir les Grecs et non les Latins, s’ils sont de la même antiquité, de la même érudition et de la même sainteté. Nous voyons plutôt que le concile d’Éphèse, pour prouver un dogme ecclésiastique, a cité aussi bien les pères latins que les Pères grecs, à savoir Julius, Cyprien, Ambroise, à côté de saint Basile, saint Grégoire de Nysse, sains Grégoire de Naziance, et saint Athanase. C’est ce que rapporte Vincent de Lérins vers la fin de son opuscule. Les cinquième, sixième et septième conciles œcuméniques ont rapporté, eux aussi, aussi bien des témoignages des pères latins que des pères grecs, C’est ce que fait aussi sains Basile dans son livre sur le Saint-Esprit, et saint Augustin dans ses livres 1 et 2 contre Julien. L’un et l’autre présentent des témoignages tirés des pères grecs et latins.
Quels sont donc ces nouveaux Grecs qui ne font aucun cas des saints pères latins, même des plus anciens et des plus approuvés ? Ne voient-ils pas que, en agissant ainsi, ils accusent de schisme toute l’Église ancienne, et enseignent que les Grecs n’ont jamais été en communion avec les Latins ? Mais les actes des sept conciles généraux témoignent de toute autre chose. Nous y voyons au contraire l’harmonie, la concorde régner en maîtresse entre les grecs et les latins. Mais ces nouveaux docteurs se sont éloignés non seulement de la doctrine de l’ancienne Église, mais aussi de ses mœurs.
Le premier parmi les latins est Tertullien qui dit (livre contre Prax, chapitre 4) : « Je pense que l’Esprit n’est pas d’ailleurs que du Père par le Fils ». Les Grecs répondent à cette citation qu’ils ne nient pas que le Saint-Esprit procède par le Fils, mais du Fils. Car, comme l’enseigne Bessarion (à la fin de son discours dogmatique), les Grecs admettent le « par » le Fils, mais ils l’exposent de trois façons. Que « par le Fils » est ajouté pour indiquer la relation au Père, la consubstantialité du Père et du Fils, et que ce « par » signifie « avec », d’après un certain poète qu’ils citent. La première et la seconde échappatoires sont peu convaincantes. Car, selon cette façon de parler, il serait permis de dire que le Fils procède de l’Insufflateur par le Saint-Esprit. Car nous exprimerions ainsi la relation du père Insufflateur à l’Esprit-Saint, et la consubstantialité du Père et de l’Esprit-Saint. La troisième n’est pas suffisante, car on aboutirait à quelque chose d’absurde, puisqu’on pourrait dire que le Fils procède du Père par l’Esprit-Saint. Et quoi qu’en pense ce poète, dans les Écritures et chez les Pères, et même dans la manière habituelle de parler, le mot « par » signifie une cause, et est souvent employé au sens de « de », comme l’enseigne saint Basile dans son livre sur le Saint-Esprit (chapitre 5). Nous lisons dans la Genèse (4) : « J’ai possédé un homme par Dieu », c’est-à-dire « de par » Dieu. La même chose en Jean 1 : « Toutes choses ont été faites par Lui » Et aux Colossiens 1 : « Toutes choses ont été créées par Lui ». Et aux Hébreux 1 : « Par qui il a fait aussi les siècles ». Si, dans ces passages, le mot « par » signifiait « avec », le sens serait que le Fils a été créé par Dieu, comme une autre de ses créatures. Ce que les Grecs n’admettent pas non plus, à moins qu’ils préfèrent délirer avec les ariens, plutôt que raisonner sainement avec les catholiques. Il est donc clair que, selon les Écritures, être produit par le Fils ne signifie pas autre chose, pour l’Esprit-Saint, que procéder du Fils. Mais passons aux autres.
C’est saint Cyprien qui dit, dans son sermon sur la venue de l’Esprit-saint : « L’Esprit-Saint, procédant du Père, du Père et du Fils, plane sur les quatre éléments, et remplit avec bénignité son rôle de créateur.» Il parle du Saint-Esprit quand, au début du monde, il planait sur les eaux, et formait les quatre éléments. Saint Hilaire (livre 2 de la trinité) parle ainsi : « Il ne faut pas passer sous silence le Saint-Esprit, mais il n’est pas non plus nécessaire d’en parler. On ne peut pas ne pas en parler à cause de ceux qui ne le connaissent pas, Mais il n’est pas nécessaire d’en parler parce qu’il faut croire qu’il a pour auteurs le Père et le Fils, et parce qu’on n’a pas à démontrer son existence. » Saint Ambroise, que les Grecs ne devraient pas rejeter puisque, au troisième concile œcuménique, on lui a donné le nom de saint docteur, enseigne (au livre 2 du Saint-Esprit, chapitre 12), que tout ce que le Père a le Fils l’a également. Car le Fils a dit : « Tout ce que le Père est mien. Et toutes les choses qu’il a reçues par l’unité de la nature, le Saint-Esprit les reçoit de lui, comme le Seigneur. C’est ce que Jésus déclare du Saint-Esprit : « parce que c’est de moi qu’il recevra. »
Saint Jérôme (dans sa lettre à Hedib q. 9) : « Quand l’Esprit-Saint est envoyé c’est par le Père et le Fils qu’il est envoyé; et, en certains endroits de l’Écriture, l’Esprit de Dieu est appelé l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils. » Et, dans le chap 57 d’Isaïe : « L’Esprit sort du Père, et à cause de la communauté de nature, il est envoyé par le Fils. » Ruffin (dans son explication du symbole) enseigne : « L’Esprit-Saint procédant de l’un et l’autre, et sanctifiant tout ». Saint Augustin (trat 99 sur saint Jean) : « Ici, celui-ci recherche peut-être autre chose : est-ce que l’Esprit-Saint procède aussi du Fils ? » Et plus bas : « Pourquoi ne croirions-nous pas que l’Esprit-Saint procède aussi du Fils, puisqu’il est l’Esprit du Fils ? » Voyez aussi aux livre 15 de la trinité, chapitres 17, 26, 27, et au livre 3 contre Maximin, chapitre 14.
Saint Prosper (livre 1 de la vie contemplative, chapitre 18, sur le Saint-Esprit) enseigne « qu’Il procède du Père et du Fils ». Saint Léon (dans épitre à Turbium 91, 93, chap 1) : « Autre est celui qui engendre, autre est celui qui est engendré, autre est celui qui procède de l’un et de l’autre ». Ce Léon est bien le Léon le Grand qui, au quatrième synode de 630, composé de presque uniquement des orientaux, a été comblé d’honneurs et de loouanges par les Grecs, qui ont répété plusieurs fois : « Comme Léon croit, c’est ainsi que nous croyons ». Saint Fulgence (livre à Pierre sur la foi, chap 2) : « Le Saint-Esprit a quelque chose qui lui est propre, car il n’est pas né, et est le seul à procéder du Père et du Fils. » Idace Clarus (livre contre Varimad vers la fin : « S’ils te disent : montre-nous d’où l’Esprit-saint tire son origine, réponds que l’origine certaine et évidente de l’Esprit-Saint est le Père et le Fils ».
Boèce (livre 1 de la trinité, chap 12) : « Nous devons penser ainsi : le Fils est du Père, l’Esprit-Saint de l’un et de l’autre ». Le pape Hormisdas (dans son épitre à l’empereur Justin, chap 2) : « C’est le propre du Fils de procéder du Père et du Fils, sous une substance de la divinité ». Le pape saint Grégoire dans le symbole qu’il a édité (qui est rapporté dans sa vie livre 2, chap 12) : « Je crois dans le Saint-Esprit, qui n’est ni engendré ni inengendré, mais coéternel au Père et au Fils, et procédant du Père et du Fils ». Le même saint Grégoire (dans le livre 2 des dialogues, dernier chapitre) : dit que « l’Esprit procède du Père et du Fils ». Il dit la même chose dans ses morales, chapitre 8. Il est étonnant de voir que les Grecs tolèrent ce grand pape dans leur calendrier, et l’honorent même comme un véritable saint, tout en exécrant son enseignement comme hérétique.
Que le dernier des Latins à être cité soit le vénérable Bède. Je n’ai rapporté les paroles que de ceux qui ont vécu avant le schisme. Voici comment en parle Bède (dans son livre des éléments de la philosophie) : « Cet Esprit procède du Père et du Fils ». Il dit la même chose dans ses commentaires sur saint Augustin (Galat 4) : « Il a envoyé l’Esprit de son Fils ». Il rapporte un long débat fait par saint Augustin où est établie la preuve que l’Esprit-Saint procède du Père et du Fils. Mais, venons-en aux Grecs.
CHAPITRE 25 : On prouve la même chose avec les pères grecs
Le premier à être cité chez les Grecs est saint Grégoire le thaumaturge. Dans son symbole de foi, divinement reçu, et transmis par saint Grégoire de Nysse (dans la vie de saint Grégoire le thaumaturge), il dit : « Un seul Esprit-saint provenant de Dieu et ayant son existence de Dieu, et qui est apparu par le Fils, image parfaite du Fils ». Il ne faut pas partir en guerre contre la préposition « par », et le verbe « est apparu ». Car nous avons déjà montré que la préposition par signifie la cause, ou le principe productif. Et du fait que le Fils a envoyé l’Esprit-Saint aux créatures, il apparait avec évidence que le Saint-Esprit procède aussi du Fils de toute éternité. Il faut noter cette expression : « image parfaite du Fils », Car, bien que le Saint-Esprit ne soit pas plus l’image du Fils que le Fils ne l’est du Père, car il ne procède pas en vertu de la similitude, on ne pourrait, en aucune façon, le dire image parfaite du Fils s’il ne procédait pas de lui, et n’était pas semblable à lui dans l’essence. Car l’image exprime la relation existant entre le produit et le producteur, et sans cette relation aucune similitude ne suffit. Voilà pourquoi on ne dit pas que le frère est l’image du frère, même s’il est semblable en tous points. On ne dit pas non plus d’un œuf qu’il est l’image d’un autre œuf, même si, à cause de leur similitude, on peut à peine les distinguer l’un de l’autre. La similitude ne suffit donc pas, mais il est requis en plus que l’un procède de l’autre, chose qu’on ne trouve évidemment pas dans les frères et les œufs. Donc, quand saint Grégoire le thaumaturge a dit que le Saint-Esprit est l’image parfaite du Fils, il ne pouvait que penser qu’il procédait du Fils.