Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 45)
CHAPITRE 26 : On le confirme par la raison
Saint Thomas d’Aquin donne plusieurs raisons (dans la somme contre les Gentils, chap 24, et question de la puissance, art 4). La raison principale est celle-ci. Si le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils, il ne se distinguerait pas de lui. Ce qui est contraire à la foi, car nous aurions alors une dualité, et non une trinité. Le Saint-Esprit procède donc du Fils. Explication. Toutes les distinctions naissent, en Dieu, des relations d’origine. Or, si le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils, il n’y aurait pas entre eux de distinction d’origine. Si donc le Saint-Esprit ne procède pas du Fils, il ne pourrait pas se distinguer du Fils. Confirmation de cet argument. Il n’y a, en Dieu, rien d’autre que l’essence et la relation, un absolu et un relatif. Or, l’essence et les absolus sont communs aux trois. Ils ne se distinguent donc que par la seule relation. Voilà pourquoi le concile de Tolède 1 (chapitre 11) a décrété que le nombre ne s’aperçoit que dans les seules relations. En conséquence, toute distinction tire son origine des relations, car là où il n’y a pas de distinction, il ne peut non plus y avoir de nombre. De plus, si tout n’était pas absolument commun aux trois, les trois personnes ne formeraient pas une seule entité (chose), comme l’enseigne le concile du Latran (chapitre 2). De même, nous ne pouvons nier la simplicité de Dieu, et nous ne pouvons montrer aucune perfection présente dans une personne qui ne soit pas présente dans une autre. Il n’y a donc pas de raison de douter que la relation seule établisse une distinction dans la Trinité.
Une relation quelconque ne suffit pas à établir une distinction. Car les relations qui ne sont pas opposées ne distinguent pas les personnes les unes des autres. Comme on le voit dans le Père. Dans un Père unique se trouvent deux relations, la paternité et l’insufflation active, Mais ces relations ne forment pas deux personnes. Elles ont donc besoin, pour établir une distinction entre personnes, d’être opposées.
Mais ce n’est pas une opposition quelconque qui suffit pour établir une distinction entre deux personnes. Il faut qu’elles soient réelles. Car, par exemple, la relation d’identité exprime une opposition, mais elle n’établit pas de distinction entre les personnes, parce qu’elle n’exprime pas une opposition réelle. Il est aussi à noter que les relations opposées réelles se fondent ou sur la quantité comme l’égalité, ou sur l’action comme la paternité et la filiation. Mais, en Dieu, il n’y a pas de relation réelle fondée sur la quantité ou sur la qualité. Les seules donc qui restent sont celles qui sont fondées sur l’action : les relations d’origine.
Autre preuve. En Dieu, il y a une certaine égalité et similitude, mais c’est parce que le fondement de ces choses est la seule essence, qui est numériquement une. Ces relations de raison ne sont pas réelles, car il ne peut y avoir de relations là où les fondements ne sont pas réellement distincts. Et même si l’égalité et la similitude étaient des relations réelles, comme le veut Scot, on ne pourrait en tirer aucune distinction de personnes. Car Scot imagine que, pour que les relations soient réelles, il n’est pas nécessaire qu’elles aient des fondements distincts. Et parce que le Père et le Fils sont extrêmement réels, il se croit en droit de conclure que l’égalité et la similitude sont des relations réelles.
Selon cette opinion, les personnes ne sont pas distinctes les unes des autres, parce qu’elles sont égales et semblables par une relation réelle d’égalité et de similitude. Mais il faut dire, au contraire, qu’elles sont égales et semblables par une réelle relation, parce qu’elles sont des personnes distinctes. Il n’y a donc que les relations d’origine qui établissent une distinction réelle entre les personnes. Et il s’ensuit, comme on l’a déjà prouvé, que ou le Saint-Esprit tire son origine du Fils, et est référé à lui par une relation d’origine (ce qui veut dire, procéder de lui), ou il ne se distingue pas de lui, ce que les Grecs eux-mêmes n’ont pas enseigné.
Mais contre cette relation est présentée une objection fort subtile. Il ne semble pas vrai que seules les relations opposées apportent une distinction réelle dans la déité. Car la paternité et l’insufflation passive se distinguent réellement, mais sans s’opposer. Il en est de même de la filiation et de l’insufflation active. Quelques-uns répondent que la paternité se distingue de l’insufflation passive, parce qu’elle s’identifie avec l’insufflation active, laquelle est opposée à la passive. Mais alors, l’insufflation active ne pourrait pas être dans le Fils, parce qu’elle s’identifie avec la paternité, qui est opposée à la filiation. De la même façon, l’essence ne pourrait pas être dans le Fils ou dans le Saint-Esprit, parce qu’elle s’identifie avec la paternité, qui est réellement distincte de la filiation et l’insufflation passive.
D’autres répondent que la paternité et l’insufflation passive sont distinctes parce qu’elles sont dans des suppôts distincts. Mais même cette réponse n’est pas satisfaisante. Car l’insufflation active est aussi dans des suppôts distincts, dans le Père et dans le Fils; mais elle est pourtant la seule et la même dans les deux. Et l’essence elle-même n’est-elle pas dans trois suppôts réellement distincts, tout en étant la seule et la même en tous. Et, de plus, ces suppôts que sont le Père et le Saint-Esprit ne sont pas proprement opposés. Donc toute distinction n’origine pas de l’opposition.
D’autres répondent que la paternité et l’insufflation passive sont opposées virtuellement, parce que la paternité se fonde dans la production de la connaissance, et l’insufflation passive dans la production de l’amour. Ces productions sont opposées parce qu’elles incluent des relations d’origine, car l’amour naît de la connaissance. Voici ce qu’on peut répondre à cela. L’amour ne nait pas, effectivement, de la connaissance, car l’intelligence ne fait que proposer l’objet à la volonté. Or, on ne doit pas placer de distinction réelle entre l’objet et l’acte, comme on le voit dans le cas de Dieu, là où l’essence est l’objet de connaissance et d’amour, et ne se distingue pas de la connaissance et de l’amour.
Je réponds donc que la paternité ne s’oppose pas à l’insufflation passive, mais qu’elle peut s’en distinguer par la relation d’une autre relation opposée. Car il faut noter que, quand deux relations s’opposent, non seulement elles se distinguent elles-mêmes, mais, à cause d’elles, se distinguent entre eux les suppôts relatifs. Ce n’est donc pas seulement l’insufflation active et passive qui se distinguent entre elles, mais également l’insufflateur et l’insufflé. Et parce que ces entités relatives sont des personnes subsistantes, se distinguent, en conséquence, les propriétés constitutives de ces personnes. Autrement, une serait l’autre.
Parce que la paternité est constitutive de la personne insufflante, elle se distingue nécessairement de l’insufflation passive, qui est constitutive de la personne insufflée. Autrement, le Saint-Esprit procèderait de lui-même. Or c’est du Père qu’il procède. Et il serait lui-même le Père si la paternité n’était pas distincte de l’insufflation passive. Je dis la même chose de la filiation. Elle se distingue de l’insufflation passive, parce que la filiation constitue la personne du Fils, et dont de l’insufflateur, si l’Esprit saint procède du Fils. Et c’est l’insufflation passive qui constitue la personne de l’insufflé. S’opposent, en effet, l’insufflateur et l’insufflé. Il y donc des choses en Dieu qui se distinguent entre elles sans opposition relative. Mais la raison de cette distinction est toujours une opposition relative, sans laquelle aucune distinction n’existerait.
Tu diras : si le Saint-Esprit ne procédait pas du Père, mais du seul Fils, il n’y aurait, entre le Père et l’Esprit-Saint, aucune opposition relative, mais l’un se distinguerait quand même de l’autre, car autrement l’Esprit-Saint serait le Père, et produirait son auteur, le Fils. Je réponds qu’on ne peut en aucune façon enlever au Père l’insufflation active, à moins de l’enlever aussi au Fils. Car si le Fils insuffle l’Esprit-Saint, par le fait même le Père l’insuffle aussi, au moins médiatement, et ainsi il est médiatement opposé à l’Esprit-Saint. Et si on enlève au Fils l’insufflation active, on ne l’enlève pas nécessairement au Père. Mais, alors, on ne distinguerait plus le Fils de l’Esprit-Saint. Si on l’enlève de l’un et de l’autre, on enlève en même temps la procession du Saint-Esprit, et donc l’Esprit-Saint lui-même.
On fait une autre objection à notre raisonnement. Être engendré et être insufflé sont deux modes de production qui ne peuvent pas aller ensemble, et sur eux sont fondées des relations impossibles, même si elles ne sont opposées en rien, car rien ne peut être deux fois produit, ou être produit de deux manières différentes. C’est ce que prouvent les exemples suivants. Personne ne peut produire un fils par nature, et produire le même par l’art; ou faire en sorte que le fils et la statue soient semblables, même s’ils ne s’opposent en rien. On fait aussi grand cas de l’autorité de saint Anselme qui ( au livre de la procession du Saint-Esprit, chapitre 1) dit : « Parce qu’il n’apparait pas encore que l’Esprit-Saint soit de lui-même et procède, le Fils n’est pas le Saint-Esprit et le Saint-Esprit n’est pas le Fils, parce que, en naissant, le Fils a l’être du Père, mais ce n’est pas en naissant, mais en procédant que le Saint-Esprit a l’être ». Je réponds. Les choses qui, dans la création, sont diverses et multiples, sont en Dieu une seule chose simple, mais de façon à ne pas enlever l’opposition. Donc, si l’Esprit-Saint ne procédait pas activement du Fils, il ne fait aucun doute que engendrer et insuffler ne seraient pas deux modes d’être, mais une seule chose réelle, que l’on pourrait quand même distinguer par la raison. Car, comme sont semblables en Dieu l’intellect et la volonté, le comprendre et le vouloir, ainsi pourraient être le Verbe et l’Amour, si l’un ne procédait pas vraiment de l’autre. Et comme il ne répugne pas à une personne d’être disant et aimant, c’est-à-dire père et insufflateur, il ne répugne pas non plus à la même personne d’être Verbe et Amour, Fils et Esprit-Saint.
Ajoutons que ne manquent pas les exemples dans les créatures. Car engendrer et enseigner sont des activités formellement différentes. Et, de la même façon, les relations de Père et de Fils diffèrent grandement de celles qu’il y a entre docteur et disciple. Mais pourtant, la même personne peut-être à la fois père et docteur, par rapport à celui qui sera fils ou disciple. Que nous ne voyions pas cela dans l’exemple du fils et de la statue, cela provient de la multiplication et de la distinction de la matière, non d’une impossibilité de cohabitation de relations.
Le raisonnement de saint Thomas est donc très solide. Il est déduit des fondements de la foi, et il est, de plus, semblable à la doctrine des Pères, ce dont don Scot ne s’est pas rendu compte. Car saint Grégoire de Naziance (dans son oraison 5 sur la théologie) ne reconnait que la distinction provenant des relations d’origine. Saint Grégoire de Nysse (à la fin du livre à Ablabium) dit qu’on ne peut distinguer les personnes, en Dieu, que par la cause et le causé. Saint Augustin (livre 1 de la trinité, chap ultime, et livre 15, cap 14) ne veut distinguer les personnes que par le fait qu’une est de l’autre. Boèce (dans le livre 1 de la trinité, chap 12) : « Seule la relation multiplie la trinité ». Saint Anselme ( dans le livre sur la procession du Saint-Esprit, chap 12) : « tout est un quand ne s’oppose pas l’opposition des relations ». Richard (livre 2 sur la trinité) dit que la distinction des personnes naît du nombre de ceux qui produisent, car une produit et n’est pas produite, une produit et est produite, et une troisième est produite mais ne produit pas.
Il est facile de répondre à ces citations de saint Anselme. Car (dans les chapitres 1 et 2) il expose les choses sur lesquelles nous convenons les Grecs et nous, dont l’une est que le Fils se distingue du Saint-Esprit, parce que l’un a reçu l’être en naissant, et l’autre en procédant. Il montre ensuite que ces deux modes ne peuvent pas être distincts à moins que le Saint-Esprit ne soit du Fils, car toutes choses sont une seule et même chose là où n’intervient pas l’opposition de la relation. Il reste encore à présenter les arguments des Grecs. et à les réfuter.
CHAPITRE 27 : Réfutation des objections des Grecs
Ils tirent leur première objection de ces paroles de Jésus en saint Jean, 15 : « Quand viendra le Paraclet, l’Esprit de vérité que je vous enverrai de la part du Père, qui procède du Père ». Puisque le Seigneur a dit expressément que l’Esprit-Saint procède du Père, sans avoir ajouté qu’il procède aussi du Fils, il semble téméraire d’affirmer que l’Esprit-Saint procède du Fils. Je réponds avec saint Augustin (livre 3, contre Maximin, chap 14) que ce n’est pas pour exclure le Fils que le Seigneur n’a nommé que le Père, mais parce que le Père est l’auteur principal du Saint-Esprit. Car c’est du Père que le Fils reçoit d’insuffler. Que le Fils ne soit pas exclu, même s’il n’est pas nommé, on le prouve d’abord par des textes semblables. Car, en Matth, le Seigneur dit : « Ce n’est ni la chair ni le sang qui t’a révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » Et pourtant cette révélation a été faite par les trois personnes divines. Et, au sujet du Saint-Esprit, le Seigneur dit en saint Jean 15 : « Il vous enseignera toutes choses.» Et pourtant, le Père et le Fils nous enseignent aussi toutes choses.
Ensuite, quand on dit qu’il procède du Père, on ne peut pas entendre le mot père comme le Père l’est formellement, parce que, alors, le Saint-Esprit serait un fils. Le Saint-Esprit procède donc du Père en tant qu’il a une essence commune avec le Fils : il procède donc du Fils. Troisièmement. Voici quel est le raisonnement convaincant de saint Anselme. Si le sens était que personne ne produit l’Esprit-Saint que le Père, le Fils ne serait pas pour autant exclu, comme on le voit par des phrases semblables. Matt 11 : « Personne ne connait le Fils sinon le Père.» Et pourtant, par cette phrase, ni le Fils ni le Saint-Esprit ne sont exclus de la connaissance du Fils. Et il ajoute ailleurs : « Personne ne connait le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler.» Et pourtant, par cette phrase, ni le Père ni l’Esprit-Saint ne sont exclus de la connaissance du Père, même si le Fils ne leur révèle rien. De la même façon, si on disait que personne ne produit l’Esprit-Saint que le Père, on n’exclurait pas, pour autant, le Fils de cette production. Le Fils est encore bien moins exclu par la simple affirmation que le Saint-Esprit procède du Père, car il n’y a ici aucune exclusion, aucune négation.
Leur seconde objection les Grecs la tirent de ce que, pendant le concile d’Éphèse, on a lu le symbole des nestoriens et le livre de Théodoret contre les anathèmes de saint Cyrille. Dans l’un et l’autre de ces textes on trouve clairement exprimé que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils. Mais les pères conciliaires n’ont pas régi. Il semble donc avoir approuvé. Je réponds d’abord en retournant l’objection, car dans ce même concile d’Éphèse, et plus tard dans le quatrième et le cinquième conciles, on a lu à haute voix une lettre de saint Cyrille avec les anathèmes contre Nestorius, dans laquelle il est dit deux fois que le Saint-Esprit a son être du Fils. Les pères n’ont pas protesté, ils ont donc approuvé. Deuxièmement, Théodoret n’a pas seulement dit que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils, mais qu’il ne procède pas non plus par le Fils. Si donc ils prétendent que, en gardant le silence, le concile a approuvé que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils, (ce qui nous est contraire), ils doivent reconnaître que le concile a approuvé qu’il ne procède pas non plus par le Fils (ce qui leur est contraire). Je dis enfin que même si le concile d’Éphèse n’a pas voulu alors se prononcer expressément sur cette question, (car il avait été convoqué pour autre chose), il a quand même suffisamment exprimé sa pensée en approuvant toute la doctrine de saint Cyrille, et en condamnant la doctrine contraire de Nestorius et de Théodoret. Ce que firent aussi les quatrième et cinquième conciles, et tous les autres qui suivirent.
Le troisième argument ils le tirent des pères. Le premier qu’ils présentent est saint Denys l’aréopagite (noms divins, chap 2, page 1) qui enseigne que le Père « est la fontaine super substantielle de la trinité ». Je réponds que c’est vrai, car le Père ne tient pas d’ailleurs sa divinité. Voilà pourquoi il y en a quelques-uns qui comparent le Père à une fontaine, qui donne et qui ne reçoit pas; le Fils à une rivière qui reçoit et qui donne; le Saint-Esprit à un lac qui reçoit de l’eau, mais ne la communique pas à un autre. Mais c’est pour une autre raison que saint Épiphane appelle le Fils une source (hérésie 69). C’est pour le faire source de la source, comme il est Dieu de Dieu, car il reçoit la même essence qu’a le Père.
Ils mettent de l’avant une lettre de saint Basile (43) : « Le Fils n’a aucune communion avec le Père selon la notion propre. » Il n’insuffle donc pas avec le Père, puisque l’insufflation est une notion. De plus, il dit au même endroit, que « c’est une notion propre au Saint-Esprit d’être connu par le Fils et avec le Fils, et d’avoir sa subsistance du Père ». Je réponds au premier point que saint Basile ne parle pas ici de n’importe laquelle notion, mais de la notion qui est une propriété, comme ses propres paroles nous le font comprendre. Il veut donc dire que, en raison de sa filiation, qui est sa seule notion propre, le Fils diffère du Père et du Saint-Esprit. Je réponds au second point que c’est un passage qui nous est favorable, si on l’entend comme il faut. Car, quand il dit que l’Esprit-Saint est connu par le Fils et avec le Fils, il ne veut pas dire que l’Esprit-Saint est connu par la prédication et la doctrine du Fils. Mais qu’il est connu par le Fils et avec le Fils, comme un relatif par son corrélatif. Car, un peu avant, il avait dit que l’Esprit-Saint dépendait du Fils, et qu’on ne pouvait penser à l’un sans penser à l’autre, ce qui est le propre des relatifs. Ensuite, il disserte, en ce lieu, de la distinction intime et interne des personnes. Car on ne doit pas tirer la distinction éternelle de notre connaissance temporelle. Autrement, les personnes divines n’auraient pas existé avant qu’on les connaisse. Si le Fils et le Saint-Esprit sont des entités relatives, il est nécessaire qu’ils soient relatifs ou parce que le Fils est le Fils du Saint-Esprit, ou parce que l’Esprit-saint est le père, (ce que personne ne dit), ou que l’Esprit-Saint ait été insufflé par le Fils, et que le Fils soit insufflant ou l’insufflateur de l’Esprit-Saint. C’est ce que dit l’Église. Ne s’opposent pas à notre interprétation les paroles de saint Basile à l’effet que l’Esprit-Saint tire du Père sa subsistance. Car il voit dans le Père l’auteur principal du Saint-Esprit, comme le Seigneur lui-même quand il dit : « Qui procède du Père ».
Ils citent ensuite un texte de saint Grégoire de Naziance (dans son discours à l’évêque qui venait d’Égypte) : « Tout ce qu’a le Père, le Fils l’a aussi, à l’exception de la causalité. » Il leur semble découler de ce texte que le Fils n’est pas la cause du Saint-Esprit, mais le Père seul, Je réponds que saint Grégoire parle de la causalité par rapport au Fils, laquelle est la propriété du Père. Comme s’il disait : « Le Fils a tout ce qu’a le Père, sauf d’être Père ». Et que dire de ce que saint Grégoire insinue ouvertement que le Saint-Esprit est du Fils ? Car, comme il comparait le Fils au Père comme un produit à un producteur, il comparait ensuite de cette façon le Saint-Esprit avec le Fils : « Tout ce qu’a le Fils, le Saint-Esprit l’a aussi, sauf la filiation, c’est-à-dire à l’exception de la propriété de sa personne, de laquelle il est lui-même produit. »
[24 juin 2017, 00h55 fin]
[29 juin 2017 à 19:38 début] Le quatrième argument, ils le tirent de saint Jean Damascène, (livre1, chap 11, de la foi) : « Nous disons que le Saint-Esprit est par le Fils, nous ne disons pas qu’il est du Fils ». Saint Thomas (question 10, de la puissance, art 4) rejette Damascène comme quelqu’un qui a suivi Théodoret. Mais cela ne semble pas être vrai. Si Théodoret nie péremptoirement que le Saint-Esprit soit par le Fils ou du Fils, Damascène nie seulement qu’il est du Fls. Je réponds donc comme Bessarius et Gennadius que saint Damascène ne nie pas que le Saint-Esprit procède du Fils puisqu’il a dit que le Saint-Esprit est l’image du Fils, et qu’il est par le Fils; mais qu’il a estimé qu’il était plus sur de dire par le Fils que du Fils, à cause de l’hérésie de Macédonius et d’Eunome, qui enseignait que le Saint-Esprit procédait du Fils comme cause première et unique. Comme nous disons, nous, après l’hérésie de Macédonius que Marie n’est pas mère-du-Christ, mais mère-de-Dieu, non pas parce qu’elle n’est pas la mère du Christ, mais pour qu’on ne pense pas qu’elle soit seulement mère du Christ, et non mère de Dieu. De plus, comme, à cause de l’hérésie de Macédonius, on était en droit de dire alors que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, de la même manière, à cause de l’erreur des Grecs, on est encore plus en droit de dire maintenant que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.
Le cinquième (comme le maître des sentences l’atteste livre 1, d.11). Ils rapportent que le pape Léon 111 ordonna d’écrire sur une tablette d’argent le symbole de Constantinople sans l’addition du « et du Fils » et de la poser sur l’autel consacrée à saint Paul. Or, ce pape a vécu autour de l’année 700, à l’époque où se fit l’addition. Ce pontife l’aurait donc rejetée. Je réponds que ce pape a posé le dit geste pour que soit conservé le souvenir du concile de Constantinople, tel qu’il avait été, et pour faire comprendre que nous ne condamnions pas ce symbole, et qu’il n’était pas contraire au nôtre. Car, l’Église a plusieurs symboles : celui des apôtres, celui de Nicée, celui de Constantinople sans addition, et avec addition, qui sont tous une seule et même chose, même si un est plus clair et plus explicite qu’un autre. Tous ces symboles l’Église les reçoit et les honore. Et, comme par le symbole de Nicée ne fut pas aboli le symbole des apôtres, et comme le concile de Constantinople n’abolit pas non plus celui de Nicée, notre symbole actuel, de toute évidence, n’abolit pas celui de Constantinople. Le pontife romain fit donc preuve d’une grande prudence et d’un grand respect en agissant ainsi, pour que les Grecs ne pensent pas que nous réprouvons le symbole de Constantinople. Voilà pourquoi il ordonna qu’il soit conservé dans l’Église avec honneur.
Ils vont chercher le sixième argument chez Théophylacte (chap 3 Jean) : « Interprétant mal ce texte, et le comprenant mal, les latins disent que l’Esprit-Saint procède aussi du Fils ». Je réponds que Théophylacte a vécu au temps du schisme. On ne l’accepte donc pas comme une autorité. Autrement, nous serions en droit de mettre de l’avant saint Bernard, Rupert, Richard de saint Victor, saint Thomas, saint Bonaventure, et d’autres grands saints.
Ultimement, ils nous servent leurs raisonnements. Le premier, il le tire de Théophylacte (endroit cité) : « L’Esprit-Saint est unique. Il n’a donc qu’un seul principe, non deux; il ne procède que d’une seule insufflation, non de deux. » Je réponds que cette objection dont les Grecs sont si fiers ne vaut rien. Car, bien que le Père et le Fils soient deux insufflateurs, ils insufflent en une seule insufflation, et sont, à tous les deux, un principe unique du Saint-Esprit. Car rien ne se multiple en Dieu que la relation opposée. Or, l’insufflation par laquelle le Père insuffle ne s’oppose pas à l’insufflation par laquelle le Fils insuffle. Et, à coup sur, si l’argument avait quelque valeur, il s’ensuivrait que le Fils n’est pas le créateur du monde, car le monde est un. Il n’aurait donc qu’un seul principe, et ne serait produit que par une seule action. Donc, si deux personnes ne peuvent pas être un seul principe, ni créer par une seule action, le Fils n’a pas créé le monde; le Père seul l’a fait. Donc, comme le Père et le Fils, et même aussi le Saint-Esprit sont un seul principe du monde, et créent par une seule action, de la même façon le Père et le Fils sont un principe unique du Saint-Esprit, et insufflent d’une seule insufflation, car ils n’ont, à eux deux, qu’une seule puissance d’insufflation.
Deuxième raisonnement. Le Père est un principe suffisant du Saint-Esprit. Il n’a donc pas besoin de l’aide du Fils. Je réponds que le Père est un principe suffisant de la création, et que, nonobstant, les trois personnes créent, parce qu’elles ont la même puissance et la même essence. Le Fils n’insuffle pas avec le Père parce que le Père a besoin d’aide, mais parce que le Père et le Fils ont la même puissance d’insufflation. Ajoutons que le Saint-Esprit procède nécessairement des deux, car autrement, il n’y aurait pas de troisième personne, et elle coïnciderait avec la seconde, comme on l’a déjà démontré. En conséquence, le monde est produit nécessairement par les trois, par la nécessité de celui qui produit, non par celle de celui qui est produit. Le Saint-Esprit, lui, est produit nécessairement par les deux, et par la nécessité de ceux qui produisent, et par celle du produit.
CHAPITRE 28 : On démontre qu’on a eu raison d’ajouter « et du Fils »
Il reste à montrer que les latins pouvaient et devaient expliquer le symbole en ajoutant « et du Fils ». Je montrerai d’abord qu’ils devaient expliquer le symbole. Et ensuite qu’ils pouvaient le faire sans les Grecs.
Qu’ils avaient à expliquer le symbole, on le prouve ainsi. Car, il est nécessaire au salut de croire que l’Esprit-Saint ne procède pas du seul Père. Donc, une fois apparue l’hérésie qui enseignait que le Saint-Esprit procède du seul Père, on a du apporter un remède au moyen d’une explication, car il fallait enlever toute occasion d’erreur.
Voici notre première preuve. Car, dans le symbole où il avait formulé que l’Esprit-Saint était du Père et du Fils, saint Athanase a dit : « Voici quelle est la foi catholique sans l’observation intègre et inviolée de laquelle, nul ne peut aller au ciel ». Et dans l’épitre à Sérapion (citée par saint Thomas dans son opuscule contre les erreurs des Grecs) le même saint Athanase a dit : « L’apôtre demande d’éviter les hérétiques après un ou l’autre avertissement. Même si tu les vois voler dans les airs avec Élie, et marcher sur les flots comme Moïse et Pierre, tu ne les recevras pas s’ils ne professent pas que l’Esprit-Saint Dieu existe essentiellement du Dieu Fils, comme le Fils est naturellement un Dieu engendré, existant éternellement du Dieu Père, comme nous le professons ». Voyez des exemples semblables tirés de saint Cyrille et d’Épiphane, et cités par saint Thomas dans son opuscule contre les grecs.
On le prouvera ensuite à partir du décret de concile de Florence, qui est comme suit : « Pour que cette vérité de foi soit acceptée et crue par tous les chrétiens, nous définissons que l’Esprit-Saint est éternellement du Père et du Fils. » Et par le raisonnement. Car croire que l’Esprit-Saint n’est pas du Fils, c’est, comme nous l’avons déjà démontré, une erreur contre les Écritures. Il est donc nécessaire de l’éviter. Il faut quand même apporter la précision suivante. Il n’a pas toujours été nécessaire au salut de croire que l’Esprit-Saint soit du Fils. Car avant que ne soit soulevée cette question et qu’une réponse définitive n’y soit apportée, il suffisait de croire que le Saint-Esprit procède du Père, car dans la procession du Père était incluse la procession du Fils. On n’était pas non plus obligé de se demander : procède-t-il aussi du Fils, oui ou non, car nous ne sommes pas tenus de tout savoir. Mais nous sommes toujours tenus de ne pas affirmer des erreurs. C’est pourquoi, après que cette question ait été débattue, et que plusieurs commencèrent à se fourvoyer, il fut nécessaire d’y apporter un remède. Et c’est ce remède que prescrit le concile de Florence par les paroles suivantes : « Nous définissons, que pour proclamer la vérité, et pour répondre à une urgente nécessité, l’addition au symbole des mots « et du Fils » a été raisonnablement et licitement faite ».
Venons-en maintenant à l’autre partie, et démontrons que cette addition pouvait être faite par les Latins sans le consentement des Grecs. D’abord, l’évêque de Rome, le pape, est le pasteur et le docteur de toute l’Église, comme les Grecs l’ont reconnu dans ce concile de Florence, et comme on le voit dans saint Jean : « Pais mes brebis ! ». Il peut donc, sans concile, définir des articles de foi. Car, comme il est le pasteur et le docteur universel, il ne peut errer quand il enseigne ex cathedra. Autrement, toute l’Église errerait, puisqu’elle est obligée de le suivre. Définir des articles de foi appartient donc à celui qui ne peut errer.
Ensuite, même si le pape n’était pas le pasteur de toute l’Église, et ne pouvait mettre fin à des controverses sans un concile, il n’y aurait aucune obligation pour autant de tenir un concile composé de grecs et de latins. Suffirait amplement un concile d’un certain nombre d’évêques convoqué par le Pape. Car il est (au minimum) l’évêque du premier siège, et sans lui les conciles n’ont aucune force, et ils n’en ont qu’avec lui, comme l’enseigne explicitement Gélase (dans le tome sur les anathèmes). Car la force des conciles ne provient pas de la multitude et de la représentativité des évêques, mais de leur lien avec le pape, selon ce qui a été dit, Luc 22 : « J’ai prié pour toi pour que ta foi ne défaille pas ». Les exemples qui en témoignent ne manquent pas. Car, le concile d’Arménie qui eut lieu en 600 fut composé de Grecs et de Latins, mais parce que le pontife romain ne l’a pas reconnu, il a toujours été considéré comme non avenu tant par les Grecs que par les Latins. Et, par contre, le concile des 150 évêques grecs auquel aucun évêque latin ne participait, a toujours été tenu en honneur parce qu’il a été confirmé par le pape Damase, le même qui avait réprouvé celui d’Arménie.
Troisièmement, même si le pape n’était pas la tête de toute l’Église, ni l’évêque du premier siège, mais un patriarche pas plus élevé que les autres, les Grecs ne pourraient quand même pas se plaindre de cette addition. Car la question porte sur la foi ou sur un rite. Ce qui revient à dire : les Grecs ne veulent pas de cette addition parce qu’elle est fausse et contre la foi, ou bien parce que, même si elle vraie, il ne leur plaît pas qu’elle soit dans le symbole. S’il est question de rites, il est évident qu’il y a entre les Grecs et les Latins, une grande diversité qui a toujours existé sans provoquer de schisme. Or, si un seul évêque peut instituer un rite sans le consentement des autres évêques, à plus force raison toute l’église latine.