Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 47)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE 2 : On explique l’hérésie d’Eutychès

Venons-en maintenant au second point, et démontrons qu’il y a deux natures dans le Christ. Mais expliquons d’abord l’hérésie d’Eutychès, qui est le porte-étendard de cette hérésie que nous réfutons maintenant. On doit donc savoir que l’hérésie d’Eutychès consiste en ceci : après l’incarnation, il n’y a eu et il n’y a qu’une seule nature. Car, il ne pensait pas pouvoir autrement démontrer, contre Nestor, qu’il n’y a qu’un seul Christ, et non deux. Il disait donc qu’une seule nature a été faite de la divinité et de la chair, et ceci, par la conversion de la divinité dans la chair, comme il est écrit en Jean 1 : « Et le Verbe s’est fait chair ». Et parce que devenir un autre c’est être converti en un autre, comme quand l’eau devient du vin, elle est convertie dans du vin. Et comme quand le pain devient le corps du Christ, il est converti dans le corps du Christ.

Il affirmait, en troisième lieu, que la divinité du Verbe était née, avait souffert, était morte, et avait été ensevelie. Cette erreur naissait évidemment de la précédente. Car, si la divinité s’est convertie dans la chair, et si on dit que la chair nait, souffre, meurt et est ensevelie, il est certain que la divinité nait aussi, meurt aussi, souffre aussi et est ensevelie, elle aussi. Mais il n’imaginait pas pourtant que la divinité soit devenue chair au point de cesser d’être une divinité, comme l’eau qui devient du vin cesse d’être de l’eau. La raison de cette erreur fut qu’il ne pensait pas pouvoir réfuter Nestor qui niait que le Christ Dieu était né et avait souffert, à moins de démontrer que la divinité elle-même était née et avait souffert.

Il affirmait, en quatrième lieu, que la chair du Christ n’était pas de la même nature que la nôtre, et que le Verbe ne s’était pas converti dans une véritable chair, mais dans une chair apparente et fantomatique. De telle sorte que le Verbe aurait plutôt fait semblant de devenir homme, de naître et de mourir. Et la raison en était qu’il lui semblait indigne à un Dieu de devenir vraiment chair, de naître, de souffrir et de mourir. Cette hérésie rejoignait donc les hérésies de Valentin, de Manès qui niaient une humanité véritable. Ont suivi ces hérétiques du passé, parmi les luthériens, Gaspar Swenckfeldius, et André Musculus, si l’on en croit Staphile (dans son livre sur la concorde des disciples de Luther). Que telle ait été l’hérésie d’Eutichès on peut l’apprendre de l’épitre de saint Flavien à saint Léon, et de l’épitre 97 de saint Léon à l’empereur Léon, et du livre 4 de Théodoret sur les hérétiques.

Il est à noter que cette hérésie a fait son apparition avant l’époque d’Eutychès, de telle sorte qu’il ne fut pas tant le premier auteur de cette hérésie, que son premier propagateur. Apollinaire avait avant lui enseigné la même chose, comme l’attestent Épiphane (dans son hérésie 77), saint Augustin (hérésie 55) et Vincent de Lérins (dans son commonitorium), Saint Athanase (dans son épitre à Épictèete) dénonce cette même hérésie, sans en donner d’auteur. Saint Ambroise aussi (livre de l’incarnation, chap 6), et saint Cyrille (livre de la foi droite à Théodose) en ont aussi parlé. Ils sont tous morts avant la naissance d’Eutychès.

La foi catholique a toujours reconnu, après l’incarnation, deux natures intègres et parfaites, la divine et l’humaine, sans confusion, sans mélange, en une seule personne, celle du Verbe. L’Église a toujours enseigné aussi que la nature divine n’est pas née, et n’a pas souffert; que c’est le Verbe dans sa nature humaine qui est né, et qui a souffert. Elle a toujours enseigné aussi que la nature humaine du Verbe est de la même espèce que la nôtre. Ce que nous prouverons par des témoignages de l’Écriture, des conciles et des pères.

CHAPITRE 3 : Réfutation de l’hérésie d’Eutychès

Que, contrairement à l’erreur d’Eutychès, il y ait deux natures dans le Christ, ce sont les paroles mêmes du Seigneur qui l’attestent (Jean 3) : « Personne ne monte au ciel si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel ». Il est certain que celui qui parlait et qui était vu, et qui se disait fils de l’homme, selon la nature par laquelle il était vu et il parlait et était fils de l’homme, il est certain dis-je qu’il n’était pas alors dans le ciel, mais seulement sur la terre, c’est-à-dire dans une maison avec Nicodème. Il n’était pas non plus un Dieu, mais un homme, car Dieu on ne peut ni le voir, ni l’entendre ni le toucher avec nos sens corporels. Il n’était pas non plus descendu du ciel, mais il était né sur la terre d’une femme. Et pourtant, c’est le même qui affirme être descendu du ciel, et être dans le ciel, quand il parlait sur la terre. Le Christ a donc une autre nature en plus de l’humaine, selon laquelle il pouvait être dans le ciel quand il était sur la terre selon la nature humaine.

On le prouve aussi à partir des paroles de Jésus en saint Jean (5, 10 et 14), car il est dit à 5 : « Non seulement il n’observait pas le sabbat, mais il disait même que Dieu était son Père, se faisant ainsi l’égal de Dieu ». Et en saint Jean 20 : « Le Père est plus grand que moi ». Il ne peut aucunement se faire qu’il soit, selon la même nature, égal au Père et inférieur à lui. De plus, Jésus dit en saint Jean (8) : « Avant qu’Abraham devienne, je suis ». Celui qui parle est le même qui est né au temps de César Auguste (Luc 2) et qui avait 30 ans la quinzième année du règne de Tibère (Luc 3). Il ne peut évidemment se faire que le même soit avant Abraham et après Abraham. Saint Thomas (Jean 20), après avoir touché du doigt les stigmates de notre Seigneur, s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Et il n’est que trop certain que ce qu’il voyait et touchait n’était que de la chair; et pourtant, il confesse le Seigneur et le Dieu dont il voyait la chair. Il était donc Dieu et homme. Et c’est ce qu’enseigne ouvertement saint Pierre quand il a dit (dans les actes 2) : « Élevé donc à la droite de Dieu, il a répandu le don que vous voyez et que vous entendez ». Être élevé ne se rapporte pas à Dieu mais à une créature; mais répandre l’Esprit-Saint, Dieu seul peut le faire, non une créature.

Voici ce que dit saint Paul aux évêques (actes 20) : « L’Esprit saint a placé des évêques pour régir l’église de Dieu, qu’il a acquise par son sang ». Or, Dieu, en tant que Dieu, n’a pas de sang, car Dieu est un pur esprit. Et celui qui a du sang n’est pas, en tant que tel, semblable à Dieu. Il faut donc que celui est Dieu et a du sang ait deux natures. Romains 9 : « Les pères de ceux dont le Christ est selon la chair, lequel est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans les siècles ». L’apôtre dit ici que le Christ est, selon la chair, de parents juifs, et qu’il est, en même temps, selon la divinité, Dieu au-dessus de tout. De plus, le même Paul affirme (Philipp 2) que le Christ, quand il était dans la forme de Dieu, a pris la forme de l’esclave. Pour expliquer ces paroles saint Vigile (livre 2) dit : « Il est étonnant de constater que certains craignent de dire deux natures, quand saint Paul parle de deux formes ».

Que ces deux natures ne soient pas mélangées et que la divinité ne soit pas changée en humanité, on le prouve ainsi, contre cette seconde erreur. Car toute l’Écriture clame que Dieu est immortel et incorruptible. Malachie : « Je suis le Seigneur, et je ne change pas ». Nombres 23 : « Dieu n’est pas comme le fils de l’homme, capable de changement ». Jacques 1 : « En qui il n’y a pas de mutation ». 1 Timothée : « Au roi des siècles immortel, invisible etc. » Et chap 6 : « Qui seul a l’immortalité. » La divinité n’est donc pas née, elle n’a pas souffert et n’est pas morte, comme la troisième erreur le prétendait. On l’infère facilement de ce qui a été dit, car celui qui est immuable et immortel ne peut ni naître, ni souffrir ni mourir selon ce qui le rend immortel et immuable. Voilà pourquoi quand les Écritures enseignent qu’il est né dans le temps, qu’il a souffert et qu’il est mort, elles ajoutent selon la chair. Par ce mot, elles indiquent clairement que le Christ n’est pas né, n’a pas souffert et n’est pas mort selon la divinité. « Ce qui lui a été fait, à celui qui est de la semence de David, selon la chair. » Et au chapitre 9 : « Desquels est le Christ, selon la chair ». Et (1 Pierre 3) : « Mis à mort dans la chair ». Et au chapitre 4 : « Donc, par le Christ qui a souffert dans la chair ».

Ajoutons, enfin, pour la confusion des Luthériens qui ne craignent pas d’attribuer la souffrance à la nature divine, quelques témoignages remarquables des plus célèbres docteurs de l’Église. Épiphane ((76 hérésie, Aetius, p.286) : « Car ce que le Fils unique a souffert dans sa chair, il ne l’a pas assigné à la divinité ». Et plus bas : « Mais le Seigneur lui-même est venu, et ayant reçu en lui-même la capacité de souffrir, il a vraiment souffert, sa déité demeurant étrangère à la passion ». Tu liras des choses semblables dans l’Ancoratus, p.357.

Saint Athanase dans son épitre à Épictète : « Quel enfer a éructé ces choses ? Comment peuvent-ils dire que le corps né de Marie est consubstantiel avec la divinité du Verbe ? Ou qui a été impie au point de dire et de penser en même temps que la déité elle-même a été circoncise ? » Et saint Cyrille dans son épitre à Nestor : « Nous disons qu’il a souffert et qu’il a ressuscité, non parce que Dieu le Verbe ait souffert dans sa nature, --car Dieu est étranger à la passion--, mais parce qu’il s’approprie les choses de ce corps qu’il a assumé. » Saint Athanase (livre 4, qui porte sur la passion et l’impassibilité du Christ) : « Et nous confessons que le Christ a été passible, selon l’enseignement du bienheureux Paul, mais non selon la nature divine, et nous ne disons pas qu’il a été impassible selon l’humanité. » Et plus bas : « C’est vraiment Dieu qui souffre, mais la nature divine n’éprouve aucune passion externe ».

Saint Jean Damascène (livre 3, chap 4) « Quand nous parlons de divinité, nous ne parlons pas de ce qui est propre à l’humanité, car nous ne disons pas que la déité est passible ».

Saint Ambroise (livre 10 dans Luc . 107) : « La mort non plus ne fut pas de la divinité, mais de l’homme ». Le concile d’Espagne 11(chapitre 3) : « C’est une chose stupide d’appliquer à la nature divine la passion de la croix, car elle ne s’applique qu’à la nature humaine, créée. Car seule la chair a ressenti le supplice de la croix ». Saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 73) : « Il y a une hérésie qui enseigne que, dans le Christ, la divinité a souffert, quand sa chair a été suppliciée sur la croix ». Saint Léon (épitre 10) : « La nature inviolable est unie à la nature passible pour que, --ce qui convenait comme remède, un seul et même Médiateur, Dieu et homme,-- le Christ Jésus, puisse mourir de l’une, et ne puisse pas mourir de l’autre ». Saint Vigile (livre 4) : « Le même et unique Fils de Dieu est mort selon la forme de l’esclave, et n’est pas mort selon la forme de Dieu ».

Nous n’avons pas de grand effort à faire pour prouver, contre la quatrième erreur, que la chair du Christ est de la même espèce que la nôtre, qu’il n’a pas fait semblant de naître et de souffrir, mais qu’il est vraiment né, qu’il a vraiment souffert, et qu’il est vraiment mort. Car l’Écriture nous enseigne (Matt. 1 et Luc 2) que la bienheureuse Vierge a enfanté son premier-né. Comment la vierge a-t-elle pu avoir le Christ pour fils si la chair du Christ n’était pas une vraie chair conçue du corps de Marie ? Saint Paul dit la même chose aux Hébreux 2 : « Car les enfants ont eu en commun la chair et le sang. Et lui-même participa à ces choses ». Que faut-il entendre par « ces choses », je le demande, si ce n’est la chair et le sang de la nature humaine ?

Il faudrait taxer de mensonge les apôtres et les évangélistes, car ils l’appellent souvent le Christ homme, ou le fils de l’homme. Ils nous indiquent aussi qu’il a eu une mère et des parents, qu’il a eu faim, qu’il a mangé, qu’il a marché, qu’il a été fatigué, qu’il a souffert, qu’il est mort et qu’il est ressuscité. Aucune de ces choses ne peut se dire d’un corps aérien ou fictif. Ce n’est pas seulement avant la résurrection que les Écritures appellent le Christ un homme, mais même après. Car, saint Étienne dit (actes 7) : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Et saint Paul (actes 17) : « Dieu a fixé un jour dans lequel il jugera le monde dans un homme ».

De plus, si le Christ n’est pas vraiment mort, il n’est pas non plus vraiment ressuscité. Il ne nous a donc pas vraiment rachetés, et nous sommes encore dans nos péchés, comme l’apôtre le dit (1 Cor 15). De plus (Luc 24), quand les apôtres s’imaginaient voir un fantôme ou un spectre, mais non un homme véritable, le Seigneur ne leur a-t-il pas dit: « Palpez et voyez. Un fantôme n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’ai. » Cela devrait suffire pour les Écritures.

Nous allons prouver la même chose d’après les conciles. Car c’est contre cette hérésie qu’a été célébré le concile de Chalcédoine, qui fut le plus grand de tous par le nombre de ses participants (630 évêques). Après avoir expliqué la profession de foi d’Eutychès et de Dioscore, qui enseignait qu’il y avait dans le Christ deux natures avant l’union, mais qu’après, une seule avait été faite des deux, les évêques conciliaires s’écrièrent : « Anathème à celui qui a dit ces choses ! Anathème à ceux qui ont dit ces choses ! » Ensuite, ils mirent les mots suivants dans le symbole de la foi : « Nous enseignons et nous confessons un seul et même Fils et notre Seigneur, Jésus-Christ; et dans les derniers temps, un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Fils unique, en deux natures sans confusion, sans changement, sans division, les natures n’ayant jamais cessé d’être différentes à cause de l’union. » La même chose a été statuée après dans le concile 5, canon 2, dans le concile 6, actes 4 et 17, dans le concile du Latran contre les monothélites, célébré par Martin 1, chap 4 et 6, par le concile de Tolède 6, chap 1, le concile de Tolède 11, chap 5 et 6, et le concile d’Espagne 11, et 13, et beaucoup d’autres. On peut confirmer la même chose à partir des pères, mais Theodoret, saint Léon, saint Vigile, et saint Gélase, et le concile d’Espagne 11 nous ont épargné cet effort. Car, Théodoret, dans le dialogue immutabilis, et dans le dialogue inconfusus, et dans le dialogue impatibilis, dans lesquels il réfute cette erreur, a présenté les témoignages de presque tous ceux qui avaient vécu avant lui. Saint Léon a fait la même chose dans son épitre 97 à l’empereur Léon, ainsi que le bienheureux Vigile ( au livre 5 contre Eutychès) et Gélase (dans son livre des deux natures du Christ), et le deuxième concile d’Espagne, dernier chapitre. Tous ces témoignages nous paraissent amplement suffisants.

CHAPITRE 4 : On réfute les arguments qu’on faisait autrefois contre les choses que nous venons de démontrer.

Il reste à réfuter les arguments des adversaires. D’abord, en ce qui a trait à l’autorité des Pères et des conciles. Car, dans ce même concile de Chalcédoine (acte 1, après la lettre de saint Cyrille à Jean d’Antioche), l’évêque de Bérut, Eustache, a déclaré que saint Cyrille avait écrit qu’il ne fallait pas voir deux natures dans le mystère de l’incarnation, mais une seule nature incarnée du Verbe de Dieu. Et, dans le concile de Latran sous Martin premier, on a dit anathème à ceux qui ne confessent pas la nature incarnée du Verbe. Saint Jean Damascène (livre 3, de la foi, chapitres 6 et 7) admet que saint Athanase et saint Cyrille ont dit la même chose; et que saint Grégoire de Naziance (dans son épitre à Chelidon) parle de chair déifiée, tout comme s’il disait une divinité incarnée.

Je réponds qu’on peut dire que la nature du Verbe s’est incarnée, si on prend l’expression dans un bon sens, comme l’expliquent le concile 5 et saint Jean Damascène à l’endroit cité, à savoir, si on la dit incarnée non par conversion dans la chair, mais par l’union avec la chair dans l’hypostase du Verbe. Et ces mots qu’on attribue à saint Cyrille ne sont probablement pas de lui, mais ont été sans doute ajoutés dans ses œuvres par les hérétiques. Car, dans ce concile, les catholiques ont protesté contre ces mots, disant qu’ils étaient plutôt de Dioscore que de saint Cyrille. Et ce que saint Grégoire de Naziance dit au sujet de la chair déifiée par l’incarnation, c’est que la chair du Christ est devenue la chair de Dieu par l’union avec le Verbe, et non par une conversion dans la divinité.

Deuxième argument. S’il y a deux natures dans le Christ, il y aura deux Christ selon l’hérésie de Nestor, et Dieu ne sera probablement pas une trinité, mais une quaternité. Car, si le Père et le Fils sont dits chacun un Dieu, à cause de l’unité de l’essence, pourquoi, à cause de deux essences, n’y aurait-il pas deux Christ ? Je réponds que les noms concrets ne se multiplient que si on multiplie les suppôts. Et s’ils sont substantifs, ils requièrent aussi la multiplication de la forme. Autrement, on ne pourrait les formuler qu’au singulier. Car, on ne dit pas de celui qui a deux arts qu’il est à lui seul deux artisans. Et d’un artisan qui a plusieurs vêtements on ne dit pas que plusieurs sont vêtus, mais un seul. Mais, par contre, on dit du Père et du Fils qu’ils sont un seul Dieu, à cause de l’unité de la forme. Car, quand deux sont requis pour la multiplication des substantifs, si l’un manque, une unité est produite qui est une privation de division. La raison de tout cela ? L’usage.

Mais le nom du Christ ne signifie pas une nature, mais une personne. Et, en conséquence, comme saint Grégoire de Naziance nous avertit (dans l’épitre à Chelidon), comme dans la Trinité nous disons un autre et un autre à cause du nombre des personnes, mais non à cause de l’unité de la nature, de la même manière, nous disons dans le Christ, après l’incarnation, autre chose et autre chose, à cause du nombre des natures, mais non à cause de l’unité de la personne. Il ne s’ensuit pas que, après l’incarnation, il y ait en Dieu une quaternité plutôt qu’une trinité, car la trinité en Dieu est une trinité de personnes, non de natures. L’incarnation, en effet, n’augmente pas le nombre des personnes. Et de plus, par l’incarnation, rien n’arrive à Dieu. parce qu’il est très parfait, et ne peut recevoir ni augmentation ni diminution, C’est à la nature humaine qu’est arrivé un grand bien, comme l’enseigne saint Athanase dans son épitre à Épictète, réfutant lui-même l’objection.

Le troisième argument. On ne dit pas que le Verbe a reçu la chair mais qu’il s’est fait chair (Jean 2). L’eau est devenue du vin dans un banquet de noces, mais l’eau est devenue du vin par la conversion de l’une dans l’autre, de telle sorte que les deux ne furent plus après deux natures, mais une seule. C’est donc de cette façon que le Verbe s’est fait chair, par la conversion du Verbe dans la chair. Et bien qu’avant cette conversion il y avait deux natures, celle du Verbe et celle de la chair, il n’y a plus, après l’union, qu’une seule nature. Théodoret répond parfaitement bien à cette objection dans son dialogue « immuable ». Et il cite les Écritures qui affirment que le Verbe ne s’est pas seulement fait chair, mais que la chair aussi a été assumée par le Verbe. Car, (dans l’épitre aux Philipp, chap 2) nous lisons : « Comme il était dans la forme de Dieu, il s’est anéanti, prenant la forme de l’esclave ». Et aux Hébreux (2) : « Jamais il n’a pris les anges, mais c’est la semence d’Abraham qu’il a prise ». Et saint Jean, après avoir dit « et le Verbe s’est fait chair », pour que nous ne pensions pas qu’une conversion du Verbe dans la chair ait été faite, ajoute immédiatement après : « et il a habité parmi nous ». Ce qui veut dire que, s’étant fait chair parce qu’il avait assumé notre chair, il a commencé à habiter en elle.

Il ne faut donc pas entendre le « et le Verbe s’est fait chair » à façon de l’eau qui se fait vin, ou du pain qui se fait chair, mais comme on dit qu’Aaron a été fait pontife par Dieu, ou que David a été fait roi. Car nous ne comprenons pas qu’Aaron ait été changé en pontife ou David en roi, mais qu’ils ont commencé à être ce qu’ils n’étaient pas, sans avoir perdu ce qu’ils étaient. Comme il est dit dans Galates 3 : « Le Christ a été fait pour nous malédiction ». Plusieurs pères citent ce passage, saint Athanase (dans son épitre à Épictète), saint Grégoire de Naziance (épitre 1 à Chelidon), saint Jean Chrysostome, dans ce texte de saint Jean, et saint Ambroise (dans son livre sur l’incarnation du Seigneur et les sacrements, chap 6).

Le quatrième argument. Si la divinité n’a pas souffert et n’est pas morte, il s’ensuit forcément qu’est vraie l’hérésie de Nestor qui enseignait que seul l’homme avait souffert et était mort. Je réponds que le raisonnement ne conclut rien, car les actions et les passions relèvent des personnes, et non des natures. Voilà pourquoi l’on dit que le Christ Dieu a souffert et est mort selon la forme de l’esclave, mais non selon la forme de Dieu. Car saint Paul lui-même dit que « le seigneur de la gloire a été crucifié, » (Corinth 2) mais selon la nature avec laquelle il pouvait souffrir cela. Saint Pierre l’explique en disant : « Le Christ a donc souffert dans la chair. Et armez-vous, vous autres, de cette même pensée.(1P 4) »

Cinquième argument. Il semble indigne à la divinité qu’on dise d’elle qu’elle ait été convertie dans la chair, qu’elle soit demeurée enfermée dans l’utérus d’une femme; qu’elle ait été suspendue morte sur la croix. Cela ne s’est donc pas produit véritablement, mais en apparence. Je réponds que l’antécédent est vrai, et qu’on peut en déduire que la divinité ne s’est convertie en chair ni en réalité ni en apparence. On peut aussi affirmer qu’il n’est pas indigne de Dieu de demeurer enfermé dans le sein de la Vierge selon la forme humaine assumée, ni de pendre mort sur une croix. On ne peut donc pas déduire de tout cela que l’incarnation n’a été faite qu’en apparence.

CHAPITRE 5 : Explication de l’hérésie de Nestor

C’est avec les nestoriens qu’il faut engager la prochaine controverse, qui se trouve à être la troisième partie de la dispute proposée. Il faut donc savoir que Chérinte, autrefois, a séparé Jésus du Christ, et a voulu que le pur homme Jésus soit né de Joseph et de Marie. Il enseignait aussi que le Christ était le Fils de Dieu qui, le jour du baptême, était descendu en Jésus sous la forme d’une colombe, comme le rapporte saint Irénée (livre 1, chap 25). Cette hérésie a été ranimée par les pélagiens qui, comme l’écrit Cassien (livres 1 et 6 de l’incarnation), enseignèrent que celui qui était né de Marie était un pur homme, qui, à cause de ses mérites, a été fait Christ à trente ans, et qui, à cause de ses mêmes mérites, a été fait Dieu après sa passion. Et il concluait que, de la même façon, les autres hommes sont capables de bien vivre par leurs propres forces, et de parvenir à la béatitude, comme le Christ y est parvenu.

Un peu après, Nestor, patriarche de Constantinople, commença à enseigner la même hérésie, ainsi qu’Anastase, son presbytre, et Théodore évêque de Mopsueste, ainsi que d’autres. Car ils enseignaient que la Vierge avait enfanté un pur homme, qui n’avait pas seulement une nature humaine, mais une personne humaine; que la vierge Marie n’était pas mère de Dieu; et qu’il fallait attribuer à l’homme seul la nativité, la passion, la résurrection, et l’ascension du Christ. Ils ajoutaient ensuite que le Fils de Dieu était uni au fils de l’homme de plusieurs façons, non substantiellement en lui communicant son hypostase, mais accidentellement. La première façon. Selon l’habitation, parce que le Verbe habitait dans l’homme Christ comme dans son temple, selon les paroles de Jésus en saint Jean (2) : « Détruisez ce temple, et je le reconstruirai en trois jours ». Et c’est pour cela qu’ils disaient qu’Isaïe (chapitre 4) s’était exprimé avec finesse quand il a écrit : « On appellera son nom Emmanuel ». C’est-à-dire qu’il ne sera pas appelé Dieu, mais Dieu avec nous, c’est-à-dire habitant en nous, comme ce qui est écrit en Jean 1 : « Et il a habité en nous ».

Deuxième façon. Par l’union de la volonté et de la dilection, parce que la volonté de ce fils de l’homme était toujours très étroitement lié avec la volonté de Dieu. Théodore ajoutait une comparaison, qui a été rapportée dans le synode 5 (canon 12) : « Comme l’homme et la femme sont deux personnes, et sont quand même dites une seule chair dans l’Écriture, à cause de l’union conjugale, de la même façon, le Fils de Dieu et le fils de l’homme sont deux personnes qui peuvent être dites un seul Christ à cause de l’union spirituelle. » Troisième façon. Selon l’opération, parce que le Christ homme était l’instrument dont se servait le Verbe dans les œuvres admirables faites par le Christ. Quatrième façon. Selon la participation. Le Verbe a imparti son nom et sa dignité à cet homme, pour qu’il soit appelé Dieu et Fils de Dieu, et adoré par toutes les créatures, non à cause de lui, mais à cause de Celui par qui il a été assumé. De la même façon qu’on donne le nom des saints aux images qui les représentent, qu’on les honore et qu’on les vénère à cause d’eux.

Que telle fut l’hérésie de Nestor on peut le comprendre par l’exposition de la foi qu’il a lui-même présentée par écrit, et que nous trouvons dans le dernier tome des œuvres de saint Cyrille d’Alexandrie. Par l’histoire d’Évagre (livre chapitre 2 et suivants). Dans le septième chapitre, Évagre rapporte que Nestor est mort misérablement, après que sa langue ait été corrompue par des vers. Aussi par le bréviaire de Libère (chap 4). Et aussi par Théodoret (livre 4 des hérésies et des fables, vers la fin; et dans sa critique des anathèmes de saint Cyrille). Cat Théodoret, au début, a écrit contre saint Cyrille, et c’est pour cela que ses écrits ont été anathématisés dans le synode 5, chapitre 12. Mais, après cela, il est revenu à résipiscence, et s’est réconcilié avec l’Église au concile de Chalcédoine (acte8 ), et il plaça Nestor parmi les hérétiques dans son livre 4 sur les hérésies et les fables.

Ce n’est pas obscurément que favorisent cette hérésie Luther et Calvin, au moins dans leur manière de parler. Dans le concile sur la nativité de notre Seigneur, Calvin a dit : « Ce sont des ignorants ceux qui font le Christ homme tout puissant ». Mais Luther a souvent enseigné le contraire, de sorte qu’il me semble être plus eutychien que nestorien. C’est ce qu’a vu et noté Théodore de Bèze, car à la fin de son livre sur les thèses de Jacob André, il cite des paroles de Lucher, et ajoute : « Ce sont les péchés de l’Allemagne et de tout l’univers qui ont fait que Luther n’ait pas persévéré dans cette confession ».

Calvin (dans le livre (1 Institution, chap 13, verset 9) parlant du Christ en tant que personne divine, dit : « Je ne rejoins pas encore la personne du Médiateur ». Et (au verset 23) : « Je réponds qu’il est Fils de Dieu parce qu’il est né du Père en tant que parole avant tous les siècles. Nous ne parlons donc pas encore de la personne du médiateur ». Et (au verset 24) : « Car c’est à cause de sa manifestation dans la chair que le Christ est appelé Fils de Dieu, non en tant qu’il a été la parole éternelle engendrée avant tout les siècles. C’est parce qu’il a assumé la personne et le rôle du médiateur ». Dans ces textes Calvin semble distinguer deux personnes dans le Christ, la personne du Fils de Dieu et la personne du Médiateur. On ne peut pas l’excuser en disant que par le nom de la personne du médiateur il entende non la substance, mais une qualité, comme nous avons l’habitude de dire qu’il est à la fois juge et avocat. Car, au même endroit (verset 6), il dit : « la personne je l’appelle subsistance ». Et, dans tout ce chapitre, il utilise le mot personne pour désigner la substance incommunicable. On ne peut donc pas l’excuser, à tout le moins, d’une vicieuse équivoque. Mais c’est en toutes lettres et en toute clarté que Brentius prône cette hérésie (dans la livre de la majesté de l’homme Christ). C’est là qu’il répète souvent que « le Fils de Dieu est dans le fils de Marie ».

CHAPITRE 6 : Réfutation de l’hérésie de Nestor

Nous allons donc réfuter brièvement cette hérésie, et nous démontrerons qu’il n’y a qu’une seule personne dans le Christ; qu’il n’est pas un pur homme, mais Dieu Verbe lui-même, né de la Vierge selon la chair, ayant souffert en croix, et étant mort. En premier lieu, rappelons tous les témoignages que nous avons déjà présentés contre les nouveaux samosatiens et ariens, car ces témoignages ont autant de force contre Nestor qu’ils n’en ont contre les ariens et les samosatiens.

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