Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 52)
Je réponds qu’on peut interpréter ce texte de trois façons. D’abord, que toutes les choses qu’on dit ici avoir été données au Christ par le Père, l’ont été par la génération éternelle. C’est ainsi que saint Jean Chrysostome comprend ce texte. Il dit que les mots « parce qu’il est fils de l’homme » doivent être réunis aux mots qui suivent et non aux mots qui précèdent. Ainsi, il ne faudra pas lire « il lui a donné le pouvoir de juger parce qu’il est le fils de l’homme », mais « parce qu’il est fils d’homme, ne vous étonnez pas de cela ». C’est-à-dire : ne vous étonnez pas si moi qui suis un fils de l’homme, je déclare avoir le pouvoir de vivifier et de juger, et de devoir être honoré comme le Père, car je ne suis pas seulement fils de l’homme, mais aussi Fils de Dieu. On peut aussi le comprendre de la façon suivante. Toutes choses sont données à l’humanité, non elle-même, mais à son suppôt, et ceci par la grâce d’union, comme nous l’avons dit plus haut de la session à la droite du Père. C’est de cette façon que saint Augustin et saint Cyrille semblent l’avoir compris. Il ne suit pas de leur explication que l’humanité du Christ ait formellement en soi les attributs divins, mais qu’elle n’est que la nature du suppôt qui possède ces attributs.
On peut aussi l’entendre au sens d’un pouvoir de juger extérieur et sensible. Et c’est pour qu’il s’exerce d’une façon visible et externe que ce pouvoir aurait été donné au fils de l’homme. Comme un juge des hommes, dans un procès public, doit être vu par ceux qui sont jugés, ce n’est donc pas Dieu le Père qui jugera, parce qu’il est invisible, mais le Fils qui est devenu visible en assumant la chair. Comme confirmation, j’ajoute que saint Léon et saint Cyrille, pour commenter ces textes, ont expliqué la communication des idiomes comme nous l’avons fait plus haut, à savoir qu’elle est réelle par rapport au suppôt, et purement verbale par rapport aux natures.
Car, au même endroit, saint Léon et saint Cyrille expliquent que la communication des idiomes est mutuelle, de façon à ce que même la nature humaine communique ses passions au Verbe, tout en maintenant que la nature du Verbe est totalement impassible.
Le sixième argument. Colossiens 2 : « Dans le Christ habite toute la plénitude de la divinité corporellement ». De même : « Dans le Christ sont tous les trésors cachés de sagesse et de science ». Or si toute la plénitude de la divinité est communiquée à l’humanité, la toute puissance et l’omniprésence le sont certainement aussi. Je réponds. Autre chose est communiquer à l’humanité la plénitude de la divinité, --ce que saint Paul n’a pas dit--; autre chose est habiter dans la divinité, et cacher dans l’humanité du Christ des trésors de science—ce que saint Paul dit. Car la première hypothèse signifierait que l’humanité est Dieu, ce que ne signifie pas la deuxième, Car, du fait que quelqu’un demeure dans une maison, il ne s’ensuit pas que la maison soit un homme, ou qu’elle possède formellement les attributs d’un homme. Ce que saint Paul voulait dire c’était donc que c’était corporellement, non en figure, comme chez les anges et les prophètes, que la divinité habitait dans le Christ, mais réellement, de façon à ce que cet homme soit vraiment Dieu, et que son humanité soit celle de Dieu.
Septième argument. Éphésiens chapitre 4 : « Il est monté au-dessus de tous les cieux pour tout remplir ». Oecuménicus explique ce texte comme suit. Celui qui, auparavant, remplissait tout de sa divinité, est descendu et est monté pour remplir tout avec sa chair. Il semble bien vouloir dire que le Christ a rempli toutes choses par sa présence corporelle, de la même manière que, avant son incarnation, il avait rempli toutes choses par la majesté de sa divinité. Theophylactus commente le même passage en disant que le fait de pouvoir être partout à la fois n’a pas été un empêchement à sa descente et à sa montée. Je réponds que « pour tout remplir » peut s’entendre de l’accomplissement des prophéties. Car la descente et la montée ont été prédites par les prophètes. Et bien que nos adversaires se moquent de cette interprétation, ils ne l’ont pas encore réfutée. Je dis, en second lieu, qu’on peut l’entendre de l’occupation des lieux, mais par leurs effets. Car, le Christ a voulu tout remplir par sa gloire, et opérer des merveilles en tous. Troisièmement, on peut entendre le passage en question comme une occupation des lieux successive, donnant au mot « lieux » le sens de « genres de lieux », comme on dit que quelqu’un est allé dans toute l’Europe parce qu’il est allé dans toutes les provinces de l’Europe, même s’il n’est pas allé dans toutes les villes ou toutes les maisons de l’Europe. Car, c’est de cette façon que le Christ a été sur la terre, qu’il a marché sur la terre, qu’il fut dans une crèche, sur la croix, sous terre, et dans les enfers. Il a du donc monté aussi au ciel pour illustrer et remplir tous les lieux de sa présence.
On peut même dire que cet extrait enseigne manifestement que le Christ n’a pas tout rempli de la présence de sa chair. Car descendre et monter répugnent à l’idée de réplétion. Car, s’il voulait tout remplir, il aurait du se diffuser plutôt que descendre et monter. Et s’il avait été partout, non seulement il n’aurait pas eu besoin de descendre et de monter, mais même de se diffuser. On ne peut pas dire non plus qu’Oecuminicus et Ttheophylacte enseignent le contraire. Car, tout ce que dit Oecumenicus c’est que la chair du Christ a tout rempli Il a compris cette phrase comme il le devait, c’est-à-dire non par une présence simultanée mais successive, en allant successivement dans tous les lieux. Et Theoplylactus n’a pas dit que la descente du Christ n’a pas empêché qu’il ne monte en même temps, mais plus tard. Car Theophylactus exhorte à l’humilité, et montre que plus quelqu’un s’abaisse lui-même, plus il sera élevé, comme cela s’est produit dans le Christ. Nous en avons donc fini avec les deux auteurs louangés par les auteurs de la concorde.
CHAPITRE 17 : On réfute l’argument tiré de l’incarnation
Huitième argument. Par l’incarnation, il est advenu que Dieu et l’homme soient une seule personne. Or, la personne est une substance individuée, On ne peut donc en aucune façon éloigner une partie de l’autre. Donc, où est l’une, là est l’autre. On le confirme par une citation du concile de Chalcédoine (acte 5) et du concile 6 (acte 17), et d’une lettre de saint Léon (98, au moine Palaeste). On nous enseigne là que l’incarnation est faite de deux natures indivisibles inséparablement et sans confusion. Donc, où l’une est, l’autre est aussi. Autrement, comment sont-elles indivisibles et unies inséparablement si l’une est au ciel et l’autre sur la terre ? On cherche une autre confirmation auprès de saint Jean Damascène (livre3, chapitre 3) qui ne dit pas seulement que les natures sont unies dans le Christ inséparablement, mais même sans distance. Donc, l’une ne s’éloigne jamais de l’autre. Et comment pourraient-elles ne jamais être distantes si une n’est pas où l’autre est ? Est donc enfin confirmé que si la chair du Christ n’est pas partout avec le Verbe, il s’ensuit qu’à un certain endroit le Verbe est homme, et qu’à un autre endroit, il n’est pas homme. Ce qui est absurde.
Je réponds que quand on dit dans la définition de la personne qu’elle est une substance individuée, il ne s’agit pas d’une individuation telle qu’une partie de la personne doive être où se trouve l’autre partie. Il est clair que cela est faux, car nos mains et nos pieds et nos membres occupent différents lieux, et ne font pourtant qu’une seule personne. On dit donc que la personne est une substance individuée parce qu’il y a un seul subsistant en soi non divisé en raison de la subsistance, et divisé par rapport à tous les autres. C’est ainsi que le Christ est Dieu et homme. À la première et à la seconde confirmation, je dis qu’une union inséparable et indistincte ne requiert pas que l’un soit où est l’autre, mais qu’ils soient partout ensemble. Car, s’ils n’étaient jamais ensemble, ils seraient vraiment distants. On peut donner pour exemple le globe du soleil. Il est uni inséparablement et indistinctement à son orbite, et cependant l’orbite du soleil n’affecte pas la partie inférieure du globe. Le soleil est simultanément en occident et en orient, ce qui ne convient pas au globe du soleil.
On insiste. Le soleil n’est pas uni à son orbite en totalité, mais par une partie seulement. Or, l’humanité est unie à tout le Verbe. Je réponds que l’humanité est unie à tout le Verbe, parce que le Verbe est indivisible. Elle n’est pas pour autant du même ordre que son immensité. Car, comme une étoile qui, par la quantité de sa masse, est plus petite que son orbite, ne peut pas être partout où est son orbite, de la même façon, parce qu’elle est inférieure au Verbe par la quantité de sa vertu, l’humanité du Christ ne peut pas être partout où est le Verbe, même si elle ne s’en sépare, ni ne s’en éloigne.
Je réponds à l’ultime confirmation que cette proposition : « le Verbe ailleurs n’est pas un homme » est fausse si elle signifie que le Verbe s’est éloigné de l’humanité. Car même si le Verbe était là où n’est pas son humanité, même alors, le Verbe est homme, car le Verbe qui existe là soutient l’humanité comme la sienne propre, même si elle est absente. Comme l’âme raisonnable qui est dans le pied est unie avec la tête, même si la tête n’est pas où sont les pieds.
CHAPITRE 18 : Réfutation des arguments tirés des témoignages des pères
Le neuvième argument vient des pères. Ils citent d’abord saint Jean Chrysostome (homélie 17 sur l’épitre aux Hébreux) qui parle ainsi du Christ : « Pourquoi dis-tu qu’à moins d’entrer dans le ciel, il n’apparaîtra pas au Dieu qui est partout et qui remplit tout ? » Je réponds que la solution est dans les mots qui suivent : « Ne vois-tu pas que ce sont toutes choses de la terre ? » Par ces paroles, saint Jean Chrysostome enseigne que le Christ qui, en tant que Dieu, est partout; a du, selon la chair, entrer dans le ciel pour apparaître au visage de Dieu pour nous, car, selon la chair, il n’était pas dans le ciel avant qu’il y monte.
Ils présentent ensuite l’épitre 1 de saint Cyrille (aux successeurs) : « Étant le corps propre de Dieu, comme je l’ai dit, il transcende toutes les choses humaines ». De même, (au livre 12 sur saint Jean, chap 32), parlant des vêtements du Christ qui ont été divisés en quatre parties, tandis que la tunique demeurait sans division, il explique que cela signifie que la chair du Christ est communiquée sans séparation à tous les hommes qui demeurent dans les quatre parties du monde : « Le Fils unique se rendant chez tous séparément, et sanctifiant leurs corps et leurs âmes par sa chair, il est en tous intégralement et sans division, comme il est, lui seul, partout, sans aucune division ». Théophyclaste (chap 19 sur saint Jean) dit la même chose dans à peu près les mêmes mots.
Je réponds que dans la première citation, saint Cyrille ne fait qu’affirmer que le corps du Seigneur transcende en dignité tous les autres corps humains. Mais, il ne suit pas de cela qu’il soit partout. Et parce que Brentius a pris soin d’imprimer en lettres majuscules ces paroles de saint Cyrille, comme si elles contenaient un argument invincible, il faut y répondre avec plus de précision. C’est à partir de deux textes qu’on peut se faire une idée de la façon dont saint Cyrille comprend que le corps du Christ transcende tous les autres corps humains. Car saint Cyrille va chercher son interprétation dans les paroles de saint Paul aux Corinthiens (2,5) « Et si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant ». Ce que veut dire saint Paul c’est que le Christ n’a plus maintenant de chair passible, vulnérable à la faim, à la soif, aux injures, à la mort, comme il le dit (dans Corinthiens 1, 15) : « La chair et le sang ne possèderont pas le royaume des cieux ». Et aux Hébreux (5) : « Lui qui dans les jours de sa chair, a offert à Dieu des prières et des supplications etc ». Car ailleurs, le même Paul dit à Timothée (1,2) que le Christ est encore un homme maintenant, et (aux Corinth 1, 15), il enseigne longuement que le corps du Christ est vraiment ressuscité. Saint Cyrille ne veut pas dire autre chose : le corps du Christ a transcendé tous les corps humains, c’est-à-dire toutes les passions humaines. Ensuite on en comprend le sens par ce qui suit. Car, expliquant lui-même ce que sont ces « toutes choses humaines », il dit qu’il s’est fait incorruptible, et vivifiant, et a été illustré d’une gloire ineffable, sans jamais oser dire qu’il est devenu immense et présent partout.
En ce qui a trait à l’autre citation, c’est de l’eucharistie que disputent saint Cyrille et Theophylactus, comme on le voit par ce qui suit, là où ils placent le type de l’agneau pascal. Ils n’expliquaient donc pas que la chair du Christ soit partout, absolument parlant, mais partout où sont ceux qui communient. Car il peut arriver que la communion soit distribuée partout au même moment. Quelle différence y a-t-il entre cette ubiquité et celle que prônent les hérétiques, nous l’avons déjà montrée dans notre deuxième argument, à savoir que le Christ est partout où sont les hosties consacrées, mais non présent absolument partout et en même temps dans les lieux illimités. Cela n’implique pas non plus l’immensité, Être partout où est le Verbe c’est être partout absolument; et être ou pouvoir être simultanément dans des lieux indéfinis cela requiert manifestement l’immensité divine.
Troisièmement, ils citent saint Ambroise (livre 7, saint Luc, chap 47 : « Quand reviendras-tu, Seigneur, sinon au jour du jugement ? Car, même si tu es partout et si tu te tiens au milieu de nous, sans que nous ne te voyons, il viendra quand même un temps ou toute chair te verra, quand tu reviendras ». Il semble bien vouloir dire ici qu’il est actuellement présent invisiblement selon cette forme qui sera vue par tous au jour du jugement, sa forme humaine. Je réponds que, dans sa forme humaine, le même Christ reviendra qui est partout dans sa forme divine; que c’est le même qui sera vu, et qu’il ne sera pas vu en raison des natures ou des formes.
Quatrièmement. Ils citent saint Jérôme (dans son livre contre Vigilance,) où il dit que l’agneau de Dieu, c’est-à-dire le Christ, est partout. La même chose dans l’épitre 148 à Marcel dans laquelle ce dernier lui pose la question suivante sur le Christ. Pendant ces 40 jours après la résurrection, fut-il toujours sur la terre, ou montait-il parfois au ciel et descendait-il sur la terre ? Il répondit que le Fils de Dieu n’avait plus ni à monter ni à descendre, puisqu’il était présent partout. Par cette réponse, ou saint Jérôme enseigne que le corps du Christ a toujours été partout, ou il est un imposteur insigne. Car, la question portait sur le corps, non sur la divinité.
Je réponds à la première citation que la solution se trouve au même endroit. L’impudence de Brentius est donc vraiment grande, lui qui ne fait ce genre d’objection que pour tromper les insouciants et les étourdis. Car voici quelles sont les paroles de saint Jérôme : « Si l’agneau est partout, on croira donc que ceux qui sont avec l’agneau sont eux aussi partout. » Or, il est certain que les saints ne sont pas partout simultanément, mais successivement, c’est-à-dire qu’ils peuvent émigrer à tous les lieux qu’ils veulent. Pourquoi donc ne pas entendre que l’agneau soit partout de la même façon, c’est-à-dire qu’il puisse toujours être là où il veut.
Au second je dis que quand saint Jérôme déclare que le Fils de Dieu est partout, il parle de la seule déité. C’est ce que ses propres paroles attestent : « Il est stupide de dire que le pouvoir de celui que le ciel ne contient pas se réduit à la petitesse d’un petit corps. Et cependant celui qui était partout était tout entier dans le Fils de l’homme. Car la nature divine et la parole de Dieu ne peuvent pas être sectionnées en parties, ni divisées par des lieux. Mais comme elle est partout, elle est toute entière partout ». Comme tu le vois, saint Jérôme affirme que la puissance divine n’est pas limitée par la petitesse du corps du Christ, et que la déité s’étend plus loin que la chair du Christ. Tu verras aussi que saint Jérôme dit que c’est la nature de Dieu, la Parole de Dieu, qui est partout, c’est-à-dire que le Fils en tant que Dieu est partout, et également dans l’homme Christ, parce que la déité est invisible, même si elle remplit tout.
Mais ils disent que Marcella ne s’enquérait pas de la divinité, mais de l’humanité, et qu’elle ne pouvait pas ignorer que la divinité était partout. Je réponds que la question de Marcella portait sur le Seigneur, et que, parce que le Seigneur a deux natures, saint Jérôme a correctement répondu que le Seigneur a toujours été partout selon une nature. Il n’est pas non plus incroyable que Marcella, ou la personne qui a posé la question, se soit demandé si le Verbe de Dieu n’existait pas en dehors de son humanité. Car nous voyons qu’un certain Volusien a posé une question semblable à saint Augustin : « Le Verbe de Dieu a-t-il quitté le ciel, et s’est-il confiné dans l’étroitesse d’un corps ? » Voir l’épitre 3 de saint Augustin. Il est certain que, dans toute sa réponse, saint Jérôme tente de rejeter cette supposition, pour qu’on ne pense pas que Dieu se soit restreint aux limites étroites d’un corps humain.
Cinquièmement, ils citent saint Augustin (sermon 14 sur des paroles de l’apôtre) : « Il est assis dans le ciel, celui qui marchait sur la terre. Il était dans le ciel, car le Christ est partout, et c’est le même Christ qui est fils de Dieu et fils de l’homme. » Je réponds que toutes ces choses-là sont dites de la personne, non de la nature humaine. Voilà pourquoi, parlant, un peu après, du Christ vivant sur terre avant sa passion, il dit : « À cause de l’unité de la personne, le Fils de Dieu est sur la terre, et, à cause de la même unité, le fils de l’homme est dans le ciel ». Constate qu’il n’a pas dit que l’humanité est dans le ciel, ni la divinité sur la terre, mais que c’est le Fils de l’homme, c’est-à-dire la personne, qui est au ciel, et le Fils de Dieu sur la terre, c’est-à-dire la même personne, parce que cette personne est partout.
Sixièmement, ils citent Gélase (dans le livre des deux natures) : « Il faut fuir si on dit ou on entend dire ou que l’homme cesse déjà d’être Dieu, si son humanité seule et non sa divinité persévère; ou que Dieu cesse d’être homme, si la divinité seule perdure et non l’humanité unie ». Je réponds que « là » ne signifie pas un lieu, mais le Christ, ou le mystère de son incarnation. Car, voici ce qu’il veut dire : si dans le Christ il n’y a que la seule divinité, ou la seule humanité, le Christ ne sera ni Dieu ni homme. On le comprend bien avec les mots qui suivent : « Il semblerait que l’âme ait horreur de dire, --mais la nécessité nous contrait de ne pas nous taire,-- que la divinité est changeable en l’une et l’autre si elle est convertie en la chair, ou l’humanité en la déité, de façon à perdre sa propriété.
CHAPITRE 19 : On réfute les arguments tirés de l’enseignement des scolastiques.
Le dixième argument vient des scolastiques. Car, Brentius prétend que son ubiquité est la doctrine non seulement des pères anciens, mais aussi des principaux scolastiques. Il cite d’abord Pierre Lombard (livre 3, dist. 22) qui dit que « Tout le Christ est partout, mais pas le tout du Christ ». Ce que signifie « être tout entier partout mais pas totalement », Brentius dit que saint Thomas (3 p. quest 52, art 3) a expliqué que cela voulait dire qu’il n’est circonscrit pas aucun lieu. Saint Bonaventure ajoute (dist. 3, 22, quest 2) en disant : « Quand on dit que cet homme est partout, ce démonstratif (cet) peut indiquer la personne du Christ, ou la singularité de l’homme. Si c’est la personne du Christ, la proposition est vraie : cet homme est partout. Si c’est l’individualité de l’homme, la proposition est encore vraie, mais par la communication des idiomes, car ce qui convient au Fils de Dieu par nature, convient aussi à cet homme par la grâce. »
Enfin, il allègue le compendium de la vérité théologique (livre 1, chap 17) où il dit : « Puisqu’il est une créature, le corps du Christ ne peut pas être partout, ni ressembler en rien au Créateur à ce sujet. Mais, en plusieurs endroits, il est tout entier sous différentes hosties, et cela, à cause de l’union de la chair avec le Verbe ». Et ce raisonnement, affirme Brentius, nous permet de conclure qu’elle est partout, car l’union personnelle de la chair au Verbe ne cesse jamais. » Ou le compendium milite donc contre lui-même, ou, quand il dit que le corps du Christ n’est pas partout, il veut dire qu’il n’est pas partout par lui-même, mais par la grâce de Dieu. Je réponds que tous les scolastiques ont explicitement enseigné le contraire, et que l’impudence de Brentius atteint de nouveaux sommets. D’abord, quand le maître des sentences dit que « tout (totus) le Christ est partout, mais pas le tout (totum) du Christ », il en donne lui-même l’explication en disant que le tout (totum) se rapporte à la nature et le totus (tout) à la personne. Le Christ entier est partout parce que toute la personne divine est partout. Mais le tout du Christ n’est pas partout, parce qu’une de ses natures n’est pas partout.
C’est pourquoi, quand saint Thomas (lieu cité) dit que tout le Christ est partout, mais non totalement, parce qu’il n’est pas circonscrit par un lieu, il ne donne pas une explication du maître des sentences, il ne parle pas non plus du corps du Christ, mais de la personne divine. Et c’est pour cela que dans le corps de l’article, il enseigne que, pendant le triduum de la mort, l’âme du Christ était dans les enfers, le corps dans le sépulcre, et la déité partout. Et, dans son contre les Gentils (livre 4, chapitre 19) : « Le Verbe de Dieu ne tire pas sa subsistance de la nature humaine, mais il attire plutôt la nature humaine à sa subsistance, ou personnalité. Voilà pourquoi rien n’empêche que le Verbe de Dieu soit partout, bien que la nature humaine assumée par le Verbe de Dieu ne soit pas partout ». Et, (dans 3 dist. 22, question 1, art 2), il dit : « Je réponds en disant que la nature humaine du Christ n’est pas partout ».
Saint Bonaverture ( 3 dist. 22, quest 2) avait déjà parlé d’une façon si claire qu’on ne pourrait désirer mieux. Car à la question posée « le Christ homme est-il partout ? », il répond ainsi : « Cette question peut porter sur la chose ou sur le mot. Si elle porte sur la chose, il faut répondre sans hésiter que l’humanité du Christ n’a pas été, et n’est pas partout. C’est sa divinité qui est partout, parce que, étant immense et infinie, elle ne s’enferme dans aucun lieu. Mais, comme elle est une créature, la nature humaine occupe un lieu déterminé. Semblablement, en raison de l’humanité en tant que telle, il est dans un seul lieu. Mais il est présent en plusieurs lieux, sous le sacrement. » Quand il dit par la suite que le Fils de l’homme est partout par la communication des idiomes, parce que convient, par grâce, au fils de l’homme ce qui convient au Fils de Dieu par nature, il ne parle pas de la chose, mais de la façon de parler. Car, puisque, par la grâce d’union (car c’est de cette grâce que l’on parle, et non d’une grâce créée quelconque), il est advenu que Dieu et l’homme soient une seule et même personne, on a raison de dire que le Fils de l’homme est partout, parce que cette personne, qui est le fils de l’homme, est partout.
C’est pourquoi quand ce compendium de théologie dit que le corps du Christ est sacramentalement présent en plusieurs endroits à la fois à cause de l’union avec le Verbe, il ne veut pas dire que la raison formelle et immédiate de sa présence simultanée dans plusieurs endroits soit l’union au Verbe. Car, il se contredirait trop ouvertement, et il devrait concéder que le corps du Christ est en plusieurs lieux même en dehors du sacrement de l’autel; qu’il a même été partout depuis sa conception. Mais il a voulu enseigner que, à cause de l’union avec le Verbe, l’homme Christ peut placer son corps en plusieurs endroits. C’est parce que cet homme est Dieu qu’il peut faire cela. Car, même nous, qui ne sommes que des hommes, nous pouvons, s’il plait à Dieu, être placés par Dieu en divers lieux, mais nous ne pouvons pas nous placer nous-mêmes en différents lieux.
Enfin, quoi qu’il en soit de ce compendium, il est certain que tous les docteurs scolastiques (saint Albert, Durand, Scott, Bebriel etc) ont tous unanimement et doctement enseigné la même doctrine. Tous disent, en effet que, au sujet de la chose, il ne saurait y avoir de doute, car il est certain que la chair du Christ n’est pas partout. Au sujet de la façon de parler, ils ont formulé trois règles. La première. Quand on demande si le Christ homme est partout, on doit absolument concéder qu’il est partout, car alors le mot homme remplit la fonction d’un suppôt. Est donc vraie cette proposition : le Christ homme est partout. La deuxième. Si le mot « homme » est prédicat, et si l’adverbe « partout » se rapporte au sujet, il faut aussi concéder la proposition. Car, quand je dis que le Christ (qui est) partout est homme, je dis la vérité si « partout » se rapporte au sujet. Car le sens est : le Christ, qui est partout, est un homme. La troisième. Si le mot homme est prédicat, et si l’adverbe partout se rapporte au prédicat, la proposition alors est fausse. Car si je dis que le Christ est homme partout, cela signifie que, selon son humanité, le Christ est présent dans tous les lieux, ce qui est faux.
CHAPITRE 20 : On réfute une dernière objection tirée de la raison naturelle
Voici quel est le dernier argument de Brentius. Le Christ homme, sans aucun doute, est suprêmement heureux, suprêmement beau, suprêmement saint. Il est donc présent partout. Car être circonscrit par un lieu, ou se déplacer d’un lieu à un autre n’est pas le propre de la divine excellence, mais de l’imbécilité corporelle; non de la majesté céleste, mais de la petitesse terrestre; non de la beauté spirituelle, mais de la difformité charnelle. Je réponds qu’est bienheureux (comme le définit saint Augustin dans le livre 13 de la trinité, chap 5), « celui qui a tout ce qu’il veut, et qui ne veut rien de mal »; que la beauté est la proportion des membres avec la suavité de la couleur (saint Augustin : livre 22 de la cité de Dieu, chap 19). Il découle de cela qu’à Dieu, qui est immense de sa nature, la beauté et l’ubiquité sont nécessaires à sa nature. S’il n’en était pas ainsi, il n’aurait pas tout ce qu’il voudrait, et il voudrait un certain mal. Mais pour l’homme, qui est d’une nature finie et corporelle, et qui possède les instruments du mouvement, le mal serait de ne pas pouvoir se mouvoir, et d’accomplir des choses qui entraîneraient la perte ou la difformité de ses membres. L’argument de Brentius est si admirable qu’il obtient un effet contraire à celui qu’il a recherché.
Mais je ne peux pas passer outre les paroles de Brentius en cet endroit : « Être circonscrit par un lieu, et se déplacer d’un lieu à l’autre, ce n’est pas le propre de l’excellence divine, mais de l’imbécilité corporelle; non de la majesté céleste mais de la petitesse terrestre; non de la beauté spirituelle, mais de la difformité charnelle ». Qu’expriment d’autre ces paroles que de l’eutychianisme tout craché ? Car, si, à l’humanité du Christ, tu enlèves ce qu’elle a de corporel, de charnel, et de terrestre, (comme le fait Brentius), et si tu lui attribues l’excellence divine, la majesté céleste et la beauté spirituelle, (comme le fait Brentius), ne transformes-tu pas l’humanité en la divinité, et ne dissous-tu pas le mystère de l’incarnation ? Quand Satan excitait Luther, petit à petit, par le rejet des indulgences, du purgatoire, et de choses semblables, il avait déjà prévu dès le début qu’il amènerait Luther à renier les mystères suprêmes de notre foi. Mais que cela suffise. Venons-en maintenant aux dernières disputes sur le Christ. = p.264 pdf latin google
[17 juillet 2017, 19h31, fin]
Fin livre 3.
Fichier placé sous le régime juridique du copyleft avec seulement l'obligation de mentionner l'auteur de la première édition de cette première traduction en français des Controverses de Saint Robert Bellarmin : JesusMarie.com, France, Paris, juillet 2017.
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Saint Robert Bellarmin
Les Controverses de la Foi Chrétienne contre les Hérétiques de ce Temps
Disputationes de controversiis christiniæ fidei adversus hujus temporis hæreticos. télécharger Livre 4 : La Vérité et la Gloire de la Chair du Christ, sa descente en enfer
CHAPITRE 1 : On propose une première controverse sur la science de l’âme du Christ (p.401 latin) [à finir de traduire] CHAPITRE 2 : Preuves tirées de la Sainte Ecriture [à traduire]
CHAPITRE 3 : Preuves tirées des Pères de l'Eglise [à traduire]
CHAPITRE 4 : Preuves Rationnelles [à traduire]
CHAPITRE 5 : On répond aux arguments des adversaires [à traduire]