Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 54)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà quelle est la doctrine de Calvin, que Melanchton et Brentius semblent avoir suivie en partie. En effet, Mélanchton (dans le chapitre du Fils), dit deux fois que le Christ a lutté intensément contre la tentation du désespoir. Brentius (dans le chapitre 2 des actes) dit que le Christ a souffert les douleurs de l’enfer. Et dans son livre sur la majesté du Christ, 2 par), où il parle de l’ascension, il n’enseigne presque rien d’autre que les enfers ne sont pas un lieu certain, mais qu’ils sont l’état d’âme des damnés. Il ajoute même que les enfers sont partout où sont les impies qui sont tentés au sujet de leur damnation éternelle. Et c’est de là que vient l’incroyable blasphème d’un certain apostat (dont se souviennent Jean Cochlaeus dans les actes luthériens, et Laurentius Sirius dans son histoire de l’année 1527) qui assurait que le Christ avait désespéré et avait été damné. Et c’est peut-être comme peine de ce péché que Calvin désespéra à sa mort, et maudit le jour où il commença à écrire des livres, comme nous le lisons dans sa vie, au chapitre 22. Voici ce que dit son biographe : « Ayant invoqué les démons, maudissant et blasphémant, il expira misérablement. Ont rendu de lui ce témoignage ceux qui sont restés à son chevet jusqu’à son dernier souffle ». Il a dit aussi qu’il détestait, qu’il exécrait les jours et les heures qu’il avait employés aux études et aux écrits ». C’est ce que raconte Jérôme Hermes Bolsec, clerc de Lyon, qui a écrit la vie de Calvin.

On réfute cette impiété nouvelle et inouïe. D’abord parce que les Écritures attribuent la totalité de notre salut au sang et à la mort corporelle du Christ; et que, après la mort corporelle du Christ, elles ne reconnaissent aucune peine supplémentaire. Philipp 2 : « Il s’est humilié, en devenant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. À cause de quoi Dieu l’a exalté. ». Vois qu’ici, on ne fait aucune mention des enfers, mais qu’on a tout attribué à l’obéissance jusqu’à la mort, que suivit de près l’exaltation. Dans le psaume 21, et dans Isaïe 53, on décrit une par une toutes les afflictions du Christ, sans faire aucune mention de l’enfer. Matt 20, Marc 10, Luc 18, le Seigneur prédit à ses apôtres sa passion, il parle de la flagellation, des crachats, de la croix et de la mort. Mais, il ajoute tout de suite après : « Et le troisième jour, il ressuscitera ». Et où, je le demande, a-t-il laissé les souffrances des damnés, et les tourments de la géhenne ? Aux Romains 5 : « Il nous recommande sa charité car, c’est quand nous étions encore pécheurs que le Christ est mort pour nous. » Ephes 1 : « Dans lequel nous avons la rédemption par son sang ». Coloss 1 : « Pacifiant par le sang de sa croix autant ceux qui sont sur terre que ceux qui sont au ciel ». Hébreux 9 : « Il est entré par son propre sang dans le sanctuaire, après avoir procuré la rédemption éternelle. » Pierre 1 : « Vous n’avez pas été rachetés par des choses corruptibles, par de l’or ou de l’argent, mais par un sang précieux, celui du Christ, qui est comme un agneau immaculé et non contaminé. » Jean 1 : « Son sang purifie de tout péché ». Enfin l’apocalypse, 5 : « Les saints s’écrient dans le ciel : tu nous a rachetés pour Dieu dans ton sang ».

Voyez donc quelle crédibilité il faut attacher aux paroles de Calvin, suivant lesquelles le Christ n’aurait rien accompli par sa mort corporelle, mais plutôt par les souffrances de l’enfer. Ce que nous inculquent les Écritures c’est que nous avons été rachetés par la mort du Christ. Des souffrances de l’enfer,elles ne disent pas un mot. Car nous indiquerons plus loin quels sont les passages sur lesquels Calvin s’appuie, et comme ils n’ont rien à avoir avec ce dont il s’agit.

On le prouve, en second lieu, par les circonstances de la passion du Christ. Car, s’il a été en enfer depuis sa prière dans le jardin des oliviers jusqu’à la résurrection, et s’il considérait que Dieu était irrité et courroucé envers lui, sans être sur de son salut, pourquoi a-t-il dit si audacieusement à Caïphe qu’il verrait bientôt le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel ? Et à Pilate que son royaume n’était pas de ce monde ? Comment peut-il prier pour ceux qui le crucifient ? Comment a-t-il pu promettre le paradis au bon larron ? Comment a-t-il pu remettre son âme entre les mains de son Père ? Certes, ce ne sont pas là des signes de défiance de la bienveillance du Père, encore moins de désespoir, ou de crainte de perdre son salut.

On le prouve ainsi en troisième lieu. Si nous avions été rachetés par les souffrances infernales du Christ, ces souffrances auraient du être prophétisées en figure; et un sacrement devrait avoir été institué en mémoire d’un si grand bien, comme l’est l’eucharistie en mémoire de la passion. L’église devrait aussi célébrer la mémoire de ce grand bienfait, comme elle célèbre la mémoire de la naissance de Jésus, de sa passion, de sa mort, de sa résurrection. On devrait aussi peindre le Christ dans le feu de la géhenne au milieu des damnés, comme on a coutume de le représenter entre deux larrons. Mais nous ne voyons ni ne lisons rien de tel, Ou l’Église a toujours été extrêmement ingrate, ou ce sont des imaginations qu’enseigne Calvin.

Quatrièmement. Tous les pères qui décrivent la descente du Christ aux enfers, le décrivent comme descendant victorieux et triomphant, non comme un coupable; et ils ne laissent jamais entendre qu’il ait eu à souffrir dans les enfers. Saint Cyrille de Jérusalem (catéchèse 14,) : « La mort est terrifiée, voyant un nouveau mort descendant en enfer, sans être lié par les chaînes qui sont en cet endroit. Pour cette raison, portes de l’enfer, vous eûtes grand peu en le voyant. Quelle crainte inaccoutumée ne s’est-elle pas emparée de vous ! » Saint Ambroise (au livre du mystère pascal, chapitre 4) : « Exempt de tout péché, le Christ descendit au fonds du tartare. Il brisa les serrures de l’enfer, démolit les portes, rappela à la vie, de la forteresse du diable, les âmes vaincues par le péché, après avoir détruit la domination de la mort. Et c’est ainsi qu’a été remporté un triomphe divin aux propriétés éternelles ».

Saint Hilaire dit des choses semblables (livre 10 de la trinité), et saint Augustin (dans son épitre 99 à Évode), saint Jean Chrysostome, Eusèbe, Emissenus, et d’autres dans leurs homélie de Pâque. La doctrine de Calvin est très éloignée de celle des pères, car elle nous présente un Christ coupable, non victorieux, descendant dans les enfers. En cinquième lieu. Faux est le fondement de Calvin, selon lequel être en enfer n’est rien d’autre que redouter un Dieu irrité. Car cette doctrine est une hérésie d’Origène condamnée par l’Église, au témoignage de saint Jérôme (dans son épitre à Avitus). De plus, il s’ensuivrait que beaucoup de vivants seraient en enfer, et seraient damnés, ce qui répugne très certainement au statut de la vie présente. Car combien sont-ils qui sont persuadés que Dieu est fâché contre eux ? Combiens sont-ils qui commencent à désespérer de leur salut éternel ? Tous ceux-là sont déjà plongés dans les enfers ? Qu’est-ce d’autre cela que de nier complètement les enfers, et d’ouvrir une voie à l’athéisme ? Nous montrerons un peu après que les enfers sont de vrais lieux souterrains.

Sixièmement. Si le Christ a prononcé des paroles de désespoir, il a, certes, péché gravement, Comment donc a-t-il pu nous racheter du péché par le péché ? Calvin répondra que c’est selon la chair que le Christ a prononcé des paroles de désespoir et a craint pour son salut, car il ne fut jamais destitué de foi et d’espérance en Dieu, vertus qui le protégeaient contre les tentations de désespoir. Car, s’il a dit : « pourquoi m’as-tu abandonné », il a dit aussi « mon Dieu, mon Dieu », qui sont des paroles de foi et d’espérance. Car voici ses propres paroles sur le chapitre 27 de Matthieu : « Il semble absurde que le Christ ait prononcé une parole de désespoir. La solution à ce problème est facile. Bien que les sens charnels appréhendaient l’extinction, la foi est quand même restée ferme dans son cœur. » Et un peu plus bas : « Ce qui apparaît suffisamment des deux parties de sa supplication. Car, avant d’exprimer la tentation, il déclare se réfugier en Dieu, comme en son secours. » Et plus bas : « Il fut tenté par le désespoir, mais il ne fut pas vaincu ».

Je dis d’abord que le Christ a vraiment expérimenté l’état des damnés, selon Calvin. Car voici ses propres paroles (livre 2, chap 16, verset 10) : « Il supporta dans son âme les terribles tourments de l’homme damné et perdu ». Et ailleurs : « Dans le lieu des scélérats, un prophète signifie un répondant. C’est pourquoi, à l’instar de l’avocat d’un coupable, il supporterait toutes les peines qui étaient dues aux autres, à l’exception d’une seule : qu’il ne pourrait pas être retenu par les souffrances de la mort. » Et dans le petit catéchisme, il enseigne que la différente qu’il y a eu entre le Christ et les damnés, c’est que le Christ n’a souffert les peines de l’enfer que peu de temps, et les autres perpétuellement. Or, la peine des damnés inclut essentiellement la désespérance du salut, comme la félicité inclut essentiellement la certitude de ne jamais perdre le salut. L’espérance ne peut donc jamais cohabiter avec le désespoir. Selon Calvin donc, le Christ a vraiment désespéré de son salut : il ne nous a donc pas libérés.

De plus, quand le Christ proféra des paroles de désespoir, comme Calvin le dit (au chap 27 de saint Matthieu), il le fit de volonté délibérée, ou non. S’il a vraiment parlé de volonté délibérée, il a vraiment désespéré de son salut, et a péché. Si ce n’était pas de volonté délibérée, il y eut donc dans le Christ un désordre des passions, puisque la crainte a pu prévenir la raison, et extorquer une parole de désespoir, sans le consentement de la volonté. Mais, en cela, Calvin milite contre son propre enseignement, (livre 2, institut, chap 16, verser 12), puisqu’il déclare là que la nature du Christ fut parfaite, et qu’il n’y eut en lui aucun désordre des passions. De plus, comment concevoir que, dans la même phrase, une partie soit délibérée, et l’autre non délibérée ? En effet, dans la même phrase (mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?), les mots « mon Dieu, mon Dieu » sont des paroles de foi et de volonté délibérée, selon Calvin. Comment donc « pourquoi m’as-tu abandonné » pourrait-il contenir des paroles de désespoir et de volonté non délibérée ? Le Christ était-il si imparfait et si inconstant qu’il ne pouvait pas ajouter quatre autres mots avec foi ? Mais, dit-il, c’est la force de la douleur qui les lui a extorqués. Ne souffrait-il donc pas quand il a dit « mon Dieu, mon Dieu » ? Pourquoi donc ces paroles-là n’ont-elles pas été extorquées ?

Ajoutons que le même Calvin (dans le commentaire du psaume 22), dit que ces paroles « mon Dieu, mon Dieu », sont une correction de « pourquoi m’as-tu abandonné ? » Or, qui a jamais entendu parler d’une correction qui précède l’erreur ? La correction ne vient-elle pas toujours après l’erreur ? Ces paroles n’ont donc pas été prononcées de façon indélibérée, et c’est donc de façon délibérée que le Christ désespéra de son salut, s’il y a eu chez lui un désespoir quelconque. Que Calvin pousse donc son audace jusque là, et qu’à ses autres dogmes pervers, il joigne cet autre, et qu’il attribue à l’Agneau de Dieu qui efface le péché du monde, non seulement un péché, mais le plus grand des péchés !

Selon l’enseignement de Calvin, le Christ douta donc de son salut, quand il descendit dans les enfers, comme nous l’avons montré plus haut en le citant (livre 2 institut chapitre 16, verset 12, chap 2, verset 16). Et le même Calvin (livre 3, institu chap 2, verset 16) enseigne que douter de son salut est un péché contre la vertu de foi. Le Christ a dont péché contre la foi. Il répondra que, dans le Christ, le doute ne fut pas délibéré, mais infusé par le diable sous forme de tentation. Car, c’est ainsi qu’il répond (au même livre 3, chap 2, verset 17) au sujet des fidèles qu’il dit avoir supporté avec foi les tentations. Et, au même endroit il enseigne (18), que, bien qu’ils n’éteignent pas la foi, ces doutes proviennent d’une imperfection de la foi. qui, parce qu’elle ne nous remplit pas complètement, ne nous guérit pas non plus parfaitement de toute maladie de défiance. Il est donc obligé d’attribuer au Christ une foi imparfaite, une maladie de défiance, et un doute sur son propre salut. Quel beau combat livre donc Calvin pour la gloire du Christ, quand non seulement il ne lui attribue pas, avec les catholiques, la béatitude, mais même pas une foi parfaite, avec les luthériens !

Le premier argument, il le tire d’Isaïe (chap 59), où il est dit que le Christ a été frappé par Dieu. Il conclut de là que le Christ a du supporter un Dieu irrité et courroucé. Je réponds qu’on du Christ qu’il a été frappé par le Père, non parce que le Père le haïssait, mais parce qu’il a permis qu’il soit tué pour nous, comme l’explique l’apôtre saint Paul : « Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous. » C’est comme pour Abraham. Quand Abraham voulut immoler son fils pour obéir à Dieu, il ne haïssait pas son fils, et le fils ne pensait pas que son père agissait par haine. Je dis ensuite que cette frappe dont parle saint Jérôme et les autres commentateurs, se réfère à la seule mort temporelle, non aux peines de la géhenne, auxquelles aucun des anciens n’a jamais pensé, même en rêve quand ils parlaient de la passion du Christ. Je dis, en troisième lieu, que c’est Calvin qui a imaginé que tous ceux qui sont frappés par un Dieu irrité subissent les peines de l’enfer. Car, combien de fois Dieu flagelle les impies en ce monde, sans qu’on puisse dire pour cela qu’ils sont déjà en enfer ?

Le deuxième argument vient du même Isaïe, 53 : « La correction de notre paix est sur lui. Le christ eut donc à subir toutes les peines que méritaient nos péchés. Or, nos péchés ne méritaient pas seulement la mort du corps, mais aussi la peine de la géhenne. Le Christ a donc subi aussi les peines de la géhenne, car il n’aurait été, autrement, que le rédempteur des corps. Je réponds que si cet argument démontrait quelque chose, il aurait fallu que le Sauveur demeure dans l’enfer pendant toute l’éternité, et souffre un nombre infini de peines. Car, nous avions mérité la damnation éternelle, et nous sommes extrêmement nombreux à l’avoir méritée. Calvin est donc forcé d’admettre qu’une peine temporelle du Christ a satisfait pour plusieurs peines éternelles. Et c’est ce que nous disons. La mort du corps du Christ a pu satisfaire pour la mort de toutes les âmes. Car le prix de la rédemption versé par le Christ ne doit pas être évalué en termes quantitatifs, mais qualitatifs, non par la longueur des peines, mais par la dignité de la personne qui souffrait, et qui le faisait par charité. Il ne s’ensuit donc pas qu’il n’a été le rédempteur que des seuls corps, car le Christ a souffert dans son corps et dans son âme, et une seule peine corporelle était d’un prix infini.

Le troisième argument il le tire de la tristesse et de la crainte que le seigneur a ressenties, dans le jardin des oliviers (Matt 26). Car, s’il n’avait craint que la mort du corps, il aurait été inférieur à beaucoup d’hommes qui supportent la mort sans broncher. Certes, plusieurs martyrs exultaient dans leurs passions. Non seulement les martyrs, mais les voleurs eux-mêmes meurent souvent avec fierté et panache. Ceux qui sont un peu plus timides frissonnent un peu, mais ils ne sont jamais vaincus ou abattus par l’anxiété au point de suer du sang. Mais le Christ, lui, était terrifié, il tombait, il suait du sang, et avait besoin de la consolation d’un ange. Et enfin, rendu presque à l’agonie, il priait longuement. Ou il fut plus faible que tous les autres hommes, ou ce qu’il redoutait ce n’était pas seulement la mort du corps, comme les autres, mais le péril de l’âme.

Je réponds que les saints Pères ont donné plusieurs explications à cette crainte du Christ, mais jamais personne n’a insinué que cette crainte portât sur le salut de son âme. Saint Hilaire (can. 31, Matt) dit que le Christ n’a pas craint pour lui, mais pour ses disciples, dont il prévoyait la trahison; que « quand il a dit : transfère ce calice à d’autres, il voulait dire : fais en sorte que comme je bois joyeusement la coupe, mes amis la boivent pareillement eux aussi » Saint Jérôme (Matt. Chap 26) dit que le Christ a été triste à cause du peuple des Juifs, parce qu’il savait qu’ils pêcheraient gravement cette nuit-là. Éloigne de moi ce calice signifie : fais en sorte que ce ne soit pas eux qui me tuent, mais d’autres. Saint Ambroise (Luc, chap 22) et saint Jean Chrysostome (Matt 26) disent que le Christ a eu horreur de la mort corporelle par un sentiment naturel.

À l’argument de Calvin, je réponds que si le Christ n’avait pas pu ne pas craindre et qu’il aurait été forcé de craindre, il aurait paru plus faible que beaucoup. Mais il n’en pas ainsi. Car il a craint, parce qu’il l’a voulu. Si les autres ne craignent pas, c’est parce que Dieu leur a accordé gratuitement une consolation plus grande que les peines, ou parce que le diable a rendu insensibles ses adeptes, ou parce qu’ils détournent leur âme de la pensée des peines, et s’imaginent être présents ailleurs, même s’ils sont bien rares ces gens-là. Mais, pour que soit plus riche la rédemption, le Christ a voulu subir aussi la peine de la tristesse et de la crainte. Il ne se rendit donc pas insensible, et il ne permit pas que rebondisse dans la partie inférieure la joie de la partie supérieure. Il ne chassa pas, non plus, la pensée de la mort imminente, mais il choisit plutôt volontairement de fixer son esprit sur tous les tourments, ce qui, sans aucun doute, était le signe d’une grande force et d’une grande charité. Car, comme l’a dit l’évangéliste Matthieu (26), « Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à s’attrister et à gémir ». Pourquoi a-t-il commencé alors, sinon parce qu’il l’a voulu alors ? Car, il savait, avant, qu’il mourrait, puisqu’il l’avait prédit à ses disciples, et qu’il avait institué un sacrement en mémoire de sa passion. Mais, non seulement il ne craignait pas, mais il consolait même ses disciples qui craignaient, comme on le voit en saint Jean (14 et 15). Et c’est pourquoi, après sa prière, il ne craignit plus parce qu’il ne voulait plus craindre. Mais il se présenta joyeusement à ceux qui venaient le chercher pour qu’il soit mis à mort. Et pendant tout le déroulement de sa passion, il ne donna aucun signe de crainte. Voilà pourquoi nous lisons en saint Jean (11) qu’il a été troublé par lui-même. Écrivant sur ce passage (traité 49 sur saint Jean), saint Augustin dit : « Remarque qu’il s’agit ici de puissance. Le Christ s’est troublé parce qu’il l’a voulu. Où se trouve la puissance suprême, l’infirmité s’exprime avec l’autorisation de la volonté. C’est cela se troubler soi-même.» Lisez tout son sermon, dans lequel il dit de bien belles choses.

Le quatrième argument (Matt 27) : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il semble que Jésus ne pouvait pas prononcer ces mots sans voir en son Père un Dieu irrité et courroucé. Je réponds qu’il n’est fait aucune mention de la colère de Dieu envers le Fils, mais seulement d’abandon. Car la déité a laissé l’humanité seule dans ses peines. Et bien qu’elle ait pu les soulager, elle ne l’a pas voulu, pour ne pas amoindrir le sacrifice qui devait racheter le monde. Le Seigneur a voulu supplier de cette façon pour que nous comprenions qu’il éprouvait de très grandes souffrances, et non par sa faute. Car, c’est ce que signifie le mot « pourquoi. » C’est comme s’il disait : il n’y rien en moins qui cause cette peine.

Le cinquième argument. (Actes 2) : « Que Dieu a ressuscité après l’avoir libéré des souffrances de l’enfer, du fait qu’il était impossible qu’il le retienne ». Car, si le Christ n’a pas subi les souffrances de l’enfer, comment a-t-il pu en être libéré ? Qui est libéré de chaînes sans avoir jamais été enchaîné ? Je réponds d’abord que dans le grec, nous avons les souffrances de la mort au lieu de les souffrances de l’enfer. Et le sens en serait, selon saint Jean Chrysostome et Oecuménium, que, après la résurrection du Christ, Dieu a délivré la mort des douleurs. Car la mort a souffert une douleur quand elle retenait le Christ sans en avoir le pouvoir. Mais le sens serait peut-être plus clair si nous disions que, par sa résurrection, le Christ a détruit et dissous la mort avec toutes les douleurs qui l’accompagnaient. Car, il est ressuscité immortel et impassible.

Ce que Calvin veut comprendre par les souffrances de la mort enfantées par la colère ou la malédiction de Dieu, laquelle est l’origine de la mort, et donc des souffrances des damnés, il va chercher cela beaucoup trop loin. Car si la colère de Dieu fut la cause de la mort, et si c’est à cause d’elle que les douleurs que le Christ a éprouvées dans sa mort étaient celles d’un Dieu irrité, on peut dire la même chose des souffrances des damnés. Pour la même raison, tous ceux qui meurent, même les martyrs, connaîtront un Dieu irrité, et souffriront les peines de la géhenne. La colère de Dieu est donc la cause générale et éloignée de la mort. Cependant, la cause prochaine et particulière est souvent la bienveillance et une grâce spéciale de Dieu, comme saint Augustin le dit (dans le livre 13 de la cité de Dieu, chap 6, et ailleurs). Et David lui-même (psaume 215) le chante : « Précieuse aux yeux de Dieu est la mort des saints ! » Et saint Jean (apoc 14) entendit une voix dans le ciel qui disait : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! » Enfin, saint Paul (Philip 1) dit que la mort est pour lui un gain.

Je dis ensuite que dans notre édition latine nous avons les peines de l’enfer et non les peines de la mort, lecture qui est peut-être préférable à la grecque. Car, saint Irénée (livre 3, chap 12) lit « douleurs de l’enfer ». Il libère, en effet, le Christ des souffrances de l’enfer non parce qu’il en était détenu, mais pour qu’il ne le soit pas. « Comme on peut, dit saint Augustin, détruire les pièges des chasseurs pour qu’ils n’y tombent pas, non parce qu’ils y sont tombés. » Autre explication. Après avoir libéré des souffrances de l’enfer non lui-même qui ne pouvait pas y être retenu, mais tous ceux qui étaient retenus là, et qu’il savait devoir être libérés. Saint Augustin ne donne pas seulement un commentaire exact de cet texte, mais il enseigne juste le contraire de ce que Calvin essaie de prouver.

Le sixième argument vient des Hébreux 5 : « Offrant avec grands cris et larmes, aux jours de sa chair, des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, il a été exaucé à cause de sa révérence. » Calvin veut donner au mot « révérence » le sens de « crainte ». C’est comme s’il disait que le Christ ne priait pas pour ne pas mourir, mais pour ne pas être absorbé comme pécheur, c’est-à-dire, pour ne pas être damné éternellement. Et c’est de cette crainte de perdre son salut éternel qu’il aurait été libéré quand il a été exaucé par le Père.

Calvin doit d’abord prouver que eulabeian, révérence, est employée ici au sens de crainte. Or, ce mot signifie piété et révérence, et même aussi crainte révérencielle. Calvin lui-même (chap 2 de saint Luc) dit de Siméon qu’il était pieux, là où nous lisons, nous, timoré. Et il s’agit du même mot que, aux Hébreux 5, il rendait par crainte : eulabès. Théodore de Bèze, dans ses annotations au même passage, écrit que eulabeia signifie une sorte de crainte, mais qui est jointe avec la révérence plutôt qu’avec un trouble de l’âme; et que c’est ce que les latins appellent la religion. Et s’il en est ainsi, pourquoi, dans Hébreux 5, Calvin et Bèze essaient-ils de donner à ce même mot le sens de crainte de la mort éternelle, associée à un grand trouble de l’âme?

Mais Bèze revient à la charge. Il dit que la préposition apo ne correspond pas à « pour » ou « à cause de », mais à « de » et « par ». Et comme il est absurde de dire que le Christ ait voulu se libérer de sa piété et de sa religion, il estime donc qu’il faut traduire de la crainte de la mort ou de la damnation. Et en expliquant que la préposition apo avec le génitif a le même sens que dia avec l’accusatif, qui, de l’avis de tous, signifie à cause de, il sera plus facile à Bède de montrer que eulabeian est employé ici au sens de crainte de la peine. Car (Matt 13, verset 14, Luc 24, verset 41, et actes 12, verset 14), nous lisons apo xaras, à cause de la joie. Luc (22, verset 45), apo tès lupès, à cause de la tristesse. Maccabée (5, verset 21) apo tès uperèthanias, à cause de l’orgueil. On explique la même chose ailleurs par d’autres mots : dia ton meteôrismon tès xardias, par l’élévation du cœur.

C’’est pourquoi saint Jean Chrysostome, Theophylactus et Oecumenius donnent à ce mot le sens de la vénération qui est due au Christ. Le sens en serait donc : « Il a été exaucé parce qu’il méritait d’être exaucé, puisqu’il était le plus digne d’honneur et de révérence. Ou bien : il a été exaucé à cause de la révérence qu’il montrait envers son Père. » Et certes, les adversaires ne peuvent nier que saint Jean Chrysostome, Thophylactus et oecumenius comprenaient les phrases grecques. Et que dire de ce qu’Érasme lui-même, dans une annotation à ce passage, enseignait qu’il fallait entendre le mot eulabeian au sens de révérence et de piété ? Bien que nous ne sachions pas avec certitude de quelle prière du Christ saint Paul parle en ce passage, il est plus que probable qu’il pense à celle qu’il a répandue dans le jardin des oliviers, tout juste avant sa passion. Il a été exaucé dans ce qu’il demandait absolument, à savoir, que soit faite la volonté de Dieu dans sa mort, ou qu’il soit libéré de la mort par la résurrection.

Le septième argument Calvin le tire de saint Hilaire (livre 2 de la trinité) qui dit : « La croix, la mort, les enfers sont notre vie. » Et au livre 3 : « Le Fils de Dieu est aux enfers. Mais l’homme est référé au ciel ». Et, au livre 4, il dit que, par sa descente aux enfers, le Christ nous a obtenu que la mort soit détruite. » Et, à la fin du livre, il dit : « Détruisant la mort dans les enfers ». Je dis que Calvin fait montre d’une grande impudence en citant saint Hilaire, puisque tous savent qu’il reconnait à peine, dans le Christ, des souffrances corporelles. Et il est certain que des théologiens ont travaillé fort pour montrer que saint Hilaire ne niait pas complètement les souffrances du Christ.

De plus, dans le livre 10 de la trinité, il réfute expressément l’hérésie de Calvin, en enseignant que le Christ n’a pu en aucune façon redouter les souffrances de l’enfer (page 193) : « Lazare se réjouissait dans le sein d’Abraham, et le Christ aurait craint le chaos de l’enfer ? Ce sont là des choses sottes et ridicules ». Et, à la page 203 : « Peut-on croire qu’il pouvait craindre le chaos infernal, les flammes torturantes, les peines abyssales celui qui a dit au larron : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis. » Voilà l’enseignement de saint Hilaire. Il ne manque que le nom de Calvin, car, je ne sais pas quelle erreur il réfute. Quand saint Hilaire disait que l’enfer du Christ est notre vie, et que la mort avait été tuée dans l’enfer, il voulait dire que le Christ était descendu dans les enfers pour y arracher les saints.et pour obstruer ce lieu afin que personne n’y descende plus parmi ceux qui croiraient en lui et qui l’aimeraient.

CHAPITRE 9 : On propose une troisième erreur à réfuter au sujet de la descente du Christ dans les enfers.

Vient à la suite une troisième explication, qui est celle de Bucer (chap 27 de saint Matt), et de Théodore de Bèze (chap 2 des actes). Ils enseignent qu’il faut entendre par enfer, « sépulcre ». En conséquence, que le Christ soit descendu dans les enfers ne signifie rien d’autre qu’il a été enseveli. Calvin suit en partie cette explication, et en partie il la rejette. Car, dans le psaume 15 où nous avons, nous : « tu ne laisseras pas mon âme dans l’enfer », il traduit par : « tu ne laisseras pas mon âme dans le sépulcre ». Et, (au livre 2 des institutions, chap 16, verset 9), il dit avec Bucer, que c’est une fable qu’il y ait des lieux souterrains pour les âmes, et que le Christ y soit descendu. Mais, il diffère de lui en ce qu’il ne veut pas que la descente dans les enfers dont parle le symbole soit un sépulcre, mais la descente dans les peines des damnés.

Si quelqu’un demande à Calvin et à Bèze où étaient les âmes des justes avant la mort du Crist, ils répondront qu’elles étaient dans le ciel, même si elles ne voyaient pas encore le Dieu qu’elles ne verront qu’au jour du jugement. C’est ce que dit Calvin dans sa psychopannychia, et Théodore de Bèze (dans son livre contre Brentius sur la majesté du Christ, page 2, là ou il dispute de l’ascension). Pour réfuter cet enseignement, il faudra prouver trois choses. D’abord, que les enfers sont des lieux souterrains distincts des sépulcres. Ensuite, que, avant la mort du Christ, les âmes des morts n’étaient pas dans le ciel, mais dans un enfer souterrain, et que, en conséquence, quand le Christ descendit dans le lieu des âmes, il descendit dans un enfer souterrain. Enfin, que l’âme du Christ est descendue directement dans les enfers, qui sont distincts des sépulcres.

CHAPITRE 10 : Les enfers sont des lieux souterrains distincts des sépulcres

Quant au premier point, par le nom d’enfers qu’emploient les Écritures, en hébreu, en grec ou en latin, on peut apprendre où sont les enfers. Il est certain qu’en latin, le mot enfer est différent du mot sépulcre, et qu’il signifie quelque chose de plus bas et d’en dessous de nous, rien d’autre que le centre de la terre. On entend nécessairement par enfers des lieux profonds souterrains. Mais nos adversaires ne se soucient guère des mots latins, parce que les Écritures n’ont été écrites qu’en grec ou en hébreu.

Le nom grec que nous avons en Matt (11), en Luc (16), dans les actes (2), et partout où, en latin, nous avons enfer, est adès. Théodore de Bèze prétend que ce mot est ordinairement employé au sens de sépulcre, et seulement de temps en temps, chez les poètes, au sens de lieu des damnés. Mais cela est une impudence trop flagrante ! Car, j’omettrai que le mot sépulcre se dit en grec taphos, non adès. De là vient que les latins appellent épitaphes les éloges qu’on a l’habitude d’écrire sur les sépulcres. Et il est certain que ce qui, en Matthieu, (11) est dit de Capharnaüm (« Et toi, Capharnaüm, seras-tu exalté jusqu’au ciel ? C’est jusqu’à l’enfer que tu descendras ») ne peut pas s’entendre au sens de sépulcre. Le mot adès signifie manifestement ici enfer. Car ce serait une antithèse ridicule, puisque le ciel est éloigné d’un grand nombre de stades du lieu où était Capharnaüm, alors que les sépulcres étaient tout proches. Le Seigneur veut dire que cette ville descendra aussi profondément qu’elle semblait être exaltée.

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